Êdit. Fournier
de Beaumarchais se démêlent jusque dans les Mémoires contre Bergasse et contre Lecointre, comme Corneille se retrouve jusque dans Attila, faul-il dédaigner de jeter ce surcroît d'absurdité sur la calomnie 1 qui osait lui refuser la paternité de ses chefs-d'œuvre?
Tout lecteur attentif peut se faire à lui-même cette preuve aussi forte qu'il la voudra, car le détail est ici plus probant qu'une analyse nécessairement rapide 8 .
Dès les Mémoires contre La Blache, l'intérêt dramatique, la gaieté faiblissent sensiblement, l'éloquence est plus rare. On y sent trop l'effort pour plaire ; la peur constante de nous ennuyer y est aussi indiscrète que la joie de l'auteur quand il a évité cet écueil : « Ce petit repos vous a-t-il délassé, lecteur? » Il se met moins adroitement en scène que jadis, il fait trop voir qu'il se sait intéressant, et ses défauts se multiplient. On sent très bien cette décadence dans les trois Mémoires non judiciaires qu'il composa entre la solution du procès La Blache et l'affaire Kornman. C'est ainsi que sa chaleur oratoire tourne trop souvent à la déclamation dans sa réponse au Mémoire justificatif de la cour de Londres, quand « sa faible voix se mêle aux bouches du tonnerre qui plaide cette grande cause ». Le trait d'esprit ne pétille pas toujours dans le Mémoire où Beaumarchais, se faisant l'écho « du cri général dans la littérature », prit le parti < des fils d'Apollon, ayant à compter avec leur boulanger », contre € les fils de Mercure et de la nymphe Écho ». Il atteint sans doute à la véritable éloquence du rapporteur et écrit un vigoureux résumé de l'affaire, dont il se fit, dit-il, < le méthodiste », mais il force plus d'une fois le ton, quand il déclare, par exemple, à la comédie c serva padrona de la France », à propos d'une c cote mal taillée », qu'elle « saute à pieds joints par-dessus la pudeur et l'honnêteté ».
Enfin, dans la réponse à Mirabeau, où il affecte de dédaigner cet
1. Malgré les insinuations de Marin aux abois, accréditées jadis par Rivarol, par Mouffle d'Angcrvillc et par Collé, malgré les scrupules évidemment exagérés de M. Fournier (édit. Beaumarchais, p. 733, note), malgré les paradoxes de M. Mary-Lafon (Cinquante ans de vie littéraire, 1882), qui, non content de Gudin, donne encore Monsieur (pourquoi pas Suard?) pour collaborateur à l'auteur du du Mariage de Figaro (p. 88), il nous parait démontré maintenant que l'honnête Gudin n'eut guère d'autre rôle près de notre auteur que celui du Quintilius d'Horace : Corrige, sodés, hoc, aiebat, et hoc.
2. Elle serait plus piquante, si nous rapprochions les variantes olographes des Mémoires; mais il y faudrait tout l'etpacc d'une édition critique. Voir le fac-similé ci-inclus.
orateur « tonnant 1 », la rigueur de la démonstration ne va pas sans sécheresse, et il nous en divertit médiocrement par ces jeux de mots qu'il paya si cher. Mais ne pourrait-on dériver toutes ces faiblesses d'une source unique?
Le succès a gâté Beaumarchais, il surveille moins les saillies de sa verve ; il se fie à son savoir-faire, et il tourne en receltes d'avocat les inventions passées de sa dialectique. Ce sont les principaux défauts que les circonstances de l'affaire Bergasse-Kornman firent éclater à tous les yeux. « Pressé par les circonstances *, Beaumarchais laissa courir sa plume, et en « quatre nuits » il avait, selon sa propre expression, broché son premier Mémoire.
C'est peut-être le plus médiocre de ses écrits, mais nous ne voudrions pas que ses éditeurs, trop soigneux de sa réputation littéraire, eussent imité les beaux esprits du Caveau, qui brûlèrent ce factum avec un appareil burlesque 2 . Nous y voyons un curieux document et un utile enseignement. II a toutes les gaucheries du premier jet : les tours y sont heurtés, les tableaux chargés ; l'auteur s'appesantit sur les détails ; les apostrophes, les exclamations prodiguées à l'excès forcent l'allure et fatiguent l'attention que glacent de mauvais calembours 3 . « Le temps est trop précieux pour le perdre à filer des phrases », s'écrie-t-il du ton dont il avait déjà dit : « le Palais n'est point l'Académie. » L'ingrat! ne devait-il pas au style des Mémoires contre Goezman la moitié de leur succès? Il ne faut pas médire de la forme, elle se venge, et celle de ce factum est d'une vulgarité choquante 4 .
Là et ailleurs, Beaumarchais a bien conscience que le ton a baissé, mais si tel Mémoire « composé trop rapidement est tumultueux », < l'ensemble et l'énergie des preuves » lui paraissent devoir suppléer « au talent ». Les lecteurs modernes n'en sauraient juger ainsi. Il est vrai qu'aucun des défauts que nous venons de signaler n'est