‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 153 sur 338 · M. Vitu, cité par M. Larroumet, Marivaux · texte numérisé non relu

M. Vitu, cité par M. Larroumet, Marivaux

aimable et mieux élevé », ajoute le même critique : c'est déplacer la question de primauté littéraire.

On sait aujourd'hui mieux que jamais l'étendue des mérites de Marivaux, et qu'il n'est pas seulement le peintre, nous allions dire le poète, des Surprises de l'amour. Ses qualités d'honnête homme, de philosophe aimable, de romancier observateur et créateur, de penseur, voire de poète, sauf en vers, ont été mises dans tout leur jour 1 . Mais ce n'est pas ici affaire de statistique. Marivaux reste au théâtre l'auteur du Jeu de V Amour et du Hasard, ou des Fausses Confidences, ou du Legs, comme on voudra; c'est trois fois la même pièce. Transporter le sujet de Bérénice dans un milieu bourgeois, changer la passion en tendresse, le désespoir amoureux en dépit, hérisser d'obstacles minuscules franchis à petits bonds le chemin qui sépare la naissance d'un amour réciproque d'un tendre aveu couronné par le mariage, telle est sa donnée. Elle est mince, mais son intérêt foncier est incontestable, et il en a ingénieusement varié le détail. Il fait l'anatomie des sentiments, il en est le micrographe. Son pathétique est une tempête dans un verre d'eau; son style est le caquet 9 du cœur, mais cela est aussi charmant que neuf, même après Racine. C'est par là qu'il a mérité qu'on dit de lui : c Enlevez le théâtre de Marivaux, vous mutilerez non seulement la littérature française, mais l'esprit français ; celle-là sera dépouillée d'un genre unique et charmant, celui-ci d'une fleur d'élégance, de poésie, de délicatesse 3 . » Mais enlevez le théâtre de Beaumarchais, vous ne mutilerez pas moins, quoique autrement, l'esprit français dont il est, suivant le mot de Carlyle, un des plus brillants spécimens. Sylvia et Dorante consoleraient peut-être de la perte de Rosine et d'Almaviva, et l'absence de ses drames ne laisserait de lacune que dans l'histoire du genre, quoiqu'ils vaillent mieux que Sapor ou Annibal; mais la gaieté et l'humeur de Regnard ne suppléeraient que bien faiblement à celles de Beaumarchais. Et dans quel théâtre moderne serait l'équivalent de son génie satirique et épigrammatique? Qui donc soulèverait dans le parterre un éclat de rire aussi mâle? Qui lui prêcherait mieux cette gaie philosophie qui nous donne l'illusion

1. Voy. Marivaux, sa vie et ses œuvres, par M. Larroumet, 1882, et aussi les réserves si plausibles de M. Brunetière sur ses divers mérites. (Études critiques sur Vhistoire de la littérature française, 111» série, 1887, Hachette.)

2. «f Que ton cœur a de caquet, nia sœur! » dit Mario à Sylvia.

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