‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 158 sur 338 · Voltaire, LXVIH, 1G7, edit. Beuchot · texte numérisé non relu

Voltaire, LXVIH, 1G7, edit. Beuchot

î. Voy. le Diable boiteux, cli. iv, g 5. L'histoire n'était pas dans El Diabh conjueh, de Guevara; oti verra ci-dessus que Lcsagc en avait tire la première idôo do Francisco de fioxas. Une situation analogue est dans la comédie d'Àlarcon, Gafiar amigos (Comment on se lait des amis), et dans l'histoire de don AtphniiKo (Cil Hlas). — Hcaii marchais dut se dire en la lisant, comme don rdenplinn en l'écoutant : « Elle m'attache infiniment, j'y trouve des nuances de aednrrhii qui mViilôvent. « I* "0, êdit. Jannet.

EUGÉNIE. - LES DEUX. AMIS. f&5

Corneille et par Boisrobert '. Lesage, dans sa comédie du Point d'honneur, l'avait imitée des précédents et de Francisco de Roxas, mais don Luis n'a pas eu avec la nièce du capitaine « les derniers engagements 2 », selon la chaste expression de Racine, et l'intrigue se dénoue gaiement en évinçant le c bobo > par une de ces évolutions familières au quadrille d'amoureux du théâtre espagnol. Lesage avait repris et développé cette donnée dans la nouvelle de Léonor. Beaumarchais en avait tiré le ressort de ses deux derniers actes, mais ne devait qu'à lui la conduite des trois premiers, c'est-à-dire le meilleur de la pièce.

Il est à remarquer d'ailleurs que la trilogie bourgeoise de Richardson avait déjà présenté tous les aspects de la situation et fait connaître jusqu'à satiété les originaux de la jeune fille séduite, du séducteur et de ses complices. Voici même dans Pamélu l'idée première de l'intrigue d'Eugénie : « Mais quelle n'aurait pas été l'horreur de ma situation, quand je me serais trouvée n'être qu'une créature perdue d'honneur, une misérable prostituée, au lieu d'une femme légitime 3 ! »

Les auteurs à la mode avaient réédité ce roman larmoyant, et on le pouvait lire depuis longtemps dans la Fanny de d'Arnaud, comme dans la Jenny* de M m< Riccoboni, sans oublier la Laurette de Marmontel.

Fréron veut même que Beaumarchais doive plus qu'il n'avoue à la Fanny de d'Arnaud, et il exagère les analogies entre les deux sujets. Elles viennent de leur communauté d'origine. La Fanny d.; d'Arnaud est, en effet, une mixture de Paméla et de Grandissoii. D'ailleurs Fréron s'embrouille dans les romans de son fécond ami.

1. Cf. les Ennemis généreux, tragi-comédie do Scarron ; rtlc plagiai de Boisrobert, les Généreux Ennemis, et les Illustres Ennemis, de Thomas Corneille.

2. Racine, préface de Bérénice: « Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Ènéc ».

3. Trad. de l'abbé Prévost, édit. 1712, deuxième partie, p. 253.

4. Dans sa lettre à l'auteur d'Hamlet, « un jeune homme » désigne Beaumarchais en ces termes : « Un auteur qui a aussi donné une pièce traduite ou imitée de l'anglo-français, MissJennu... » Mercure de France, novembre 1761>, p. 142. — A propos de ces prétendus plagiats, le rédacteur du Mercure dit fort heureusement: « Qu'importe à ceux qui n'examinent que l'art du peintre dan» l'exécution, à qui appartient l'imagination du sujet que représente son tableau? ta principale attention à faire à cet égard est de savoir si le sujet cIioîm est raisonnable, s'il est pittoresque pour le tableau dramatique, pour le théâtre. Le sujet d'Eugénie nous parait remplir ces conditions. » Mercure de France, juin J767, p. 185.

Il confond formellement Nancy, Fanny et Jenny. D'abord il y a loin du sujet de Nancy à celui de Fanny 1 . Le mariage de Nancy est réel et celui de Fanny vaut celui d'Eugénie; Fanny est une Painéla, Nancv est cousine de la Marianne de Marivaux. Le dénouement du premier roman est heureux, celui du second est des plus noirs, puisque d'Arnaud tue ou rend fous ses héros. Mais Fréron a une excuse : les Épreuves du sentiment en sont une pour la patience du lecteur. Miss Jenny est plus intéressante; mais entre ses complexes aventures et celles d'Eugénie ou de Fanny il n'y a d'autre rapport que celui d'un faux mariage. Miss Jenny est une Fanny de condition plus relevée, qu'on aime trop et qui se console de sa mésaventure par les passions qu'elle inspire, par sa Gerté native et par des héritages.

D'ailleurs, l'aspect des manuscrits d'Eugénie tranche le point en litige d'une manière assez piquante. Le cinquième manuscrit, celui qui précède le plus ancien des deux que possède la Comédie-Française, a pour titre « Fanny *, tout court; remarquons encore que le nom de Harlley dans Y Eugénie imprimée ressemble fort à celui de Thaley (Fréron écrit même Thatley), qui joue dans la nouvelle de d'Arnaud le rôle de Clarendon dans la pièce de Beaumarchais. Il est donc certain que Beaumarchais avait lu la Fanny de d'Arnaud avant de porter sa pièce aux comédiens, et qu'il voulait fonder la réclame de l'affiche sur la vogue du roman. Mais le titre est à peu près tout ce qu'il a emprunte directement au roman de Baculard. Quelle distance de Fanny soumise comme Grisélidis*à la fière et aimante Eugénie ! Beaumarchais pouvait donc affirmer que « son Eugénie était avant que Miss Fanny, Miss Jenny et Miss Polly eussent elles-mêmes l'existence ».

Enfin, il était endroit de désigner le prototype du héros d'Eugénie dans le comte des Ennemis généreux de Scarron, qui se confesse dans ce vers de caractère :

J'adore une mallresse et j'abhorre une femme.

Tel est pourtant le prestige de la scène, que ce roman usé s'y rajeunit et s'offrit au public avec tout l'attrait d'une audacieuse nou-

1. Voy. Année littéraire, 1704, 121, sqq.; 1765, 111; 1767, II, 214 et VIII, 322.

2. Encore une « des bluctlcs littéraires » de Beaumarchais; elle est en vers. Manuscrit* inédits.

veau té. Nous en avons constaté le succès ; les adversaires de la cabale des « dramatistes * » en reportèrent l'honneur à Diderot et prétendirent avoir reconnu sa main 9 . C'était faire trop d'honneur à son talent dramatique ; il n'était pas si coupable, non tanin culpandus virtutibus. Il fallait être en effet bien prévenu contre le genre et contre l'auteur pour ne pas reconnaître certains mérites originaux du nouveau drame.

Les plus déterminés partisans des théories aventureuses de Diderot étaient bien forcés de convenir que ses pièces appartenaient au genre ennuyeux 3 . Le Fils naturel est un roman dialogué encadrant deux prêches philosophiques 4 , une suite aux homélies du R. P. La Chaussée,

Prédicateur du saint vallon.

L'intérêt du Père de famille alimente à peine deux actes. Aucune de ces deux, pièces d'ailleurs ne peut supporter l'épreuve de la représentation, dans Eugénie, au contraire, le trouble et l'intérêt croissent de scène en scène jusqu'au troisième acte et se soutiennent dans les deux derniers, quoi qu'en dise Fréron. L'action, fortement nouée au premier acte, accélérée au second par d'habiles secousses 5 , savamment ménagée au troisième, se précipitait ensuite au dénouement avec trop de fracas sans doute, mais tendant vite 6 et droit à l'apaisement graduel des émotions surexcitées par le troisième acte. Il est vrai que les personnages déclament parfois ou

1. « Tous ces impuissants dramatiques se sont faits dramatistes, c'est-à-dire compositeurs de ce que leur cabale appelle des drames. » Journal et Mémoire» «le Colle, III, 325, édit. Honoré Bonhomme.

2. Collé accuse formellement Diderot d'avoir vendu sa plume à Beaumarchais. « 11 est constant que Ton a reconnu la manière de Diderot, son style sentencieux, correct et sa fausse chaleur » ; et il en donne une preuve assez plaisante dans l'espèce : « Dans l'invention, dit-il, on découvre le génie d'un lexicographe, d'un savant qui a vu la nature et les hommes dans les livres. » Collé, III, 2i5. On sait que dans l'addition à son second factum qui sert de réponse au 4* Mémoire de Beaumarclmis, Marin nia que son adversaire fût l'auteur d'Eugénie, comme des Mémoires. Voy. Mémoires secrets, 26 février 1774.

3. «Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. » Voltaire.

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