Cf., par exemple, la scène iv de l'acte II
G. Le cinquième acte est plus court que les autres : c'est une des règles de nos faiseurs contemporains les plus habiles. Le premier est un peu long, mais on observera qu'il en est toujours ainsi dans Scribe, par exemple; c'est a ce Drix que tout le reste est clair.
subtilisent 1 , mais ils savent aussi parler sans hoquets ni tirades et agir sans frénésie. On peut répéter de leur auteur ce qu'on a dit avec, esprit de Lessing, un autre disciple du même maître : € Il sait faire parler ses personnages, Diderot ne sait que les faire crier 2 . » Eugénie nous paraît même plus habilement intriguée et plus vivement dialoguée que le Philosophe sans le savoir, le chef-d'œuvre du genre, qui l'emporte d'ailleurs par le pathétique des sentiments et le naturel du style. L'importance donnée aux minuties de la mise en scène, la puérilité des jeux d'entr'acte, la recherche dans les deux derniers actes de ce qu'on appelait déjà en mauvaise part « des effets 3 » , quelques brusqueries de touche dans la peinture du père et du séducteur *, enfin plusieurs tours vicieux ou déclamatoires dans le style, étaient sans doute des défauts très visibles; mais les « belles scènes » du troisième acte 5 rachetaient ces défaillances et prouvaient que si Fauteur était, au dire des malveillants, un« écolier fi », il n'était pas de maître à qui il n'eût fait honneur. La péripétie amenée par quelques mots d'un visiteur, le capitaine Cowerly, qui révèle au héros du drame, et à son insu, l'horrible
1. « Démens le témoignage de ta conscience qui imprime sur ton front la difformité du crime confondu. » Acte IV, se. IX. « Si le feu qui dévore le sang de cette infortunée ne Ta pas tari avant le jour. » Acte IV, se. xix. « Sir Charles se jetant au-devant de lui : « Mon père, il est sans armes. » — Le comte : « J'ai cru que le repentir était la seule qui convînt au coupable. » (Il court se mettre aux pieds d'Eugénie.) Acte V, se. ix.
2. M. Crouslé, Lessing et le Goût français en Allemagne, p. 379. — C'est une des règles que pose Mercier dans son Essai sur l'Art dramatique, 1773, où tout n'est pas paradoxal : « Il faut faire parler la Nature et non la faire crier, * Des défauts à éviter dans le drame, p. lit.
3. « Des effets ! des effets ! Ce mot admirable qui perd tout en France, tragédie et comédie, aujourd'hui on sacrifie tout aux effets. » Fréron, Année littéraire, 1770, VI, 1)6.
4. Il est à remarquer que la faute contre les mœurs commise d'abord par Beaumarchais, en convertissant trop vite le séducteur qui était d'abord un fan* faron de vice (cf. ci-dessous) et qu'il a corrigée de son mieux par les retouches de la dernière heure, en préparant et développant ses remords, était un péché originel. Cf. en effet le Diable boiteux, I, 88, édit. Jannet. — Ricliardson (Pumêla, 3° partie, XIII, 55, trad. de l'abbé Prévost, édit. de 1742) et son imitateur d'Arnaud, grâce à son Thoward qui se charge de tout l'odieux du rôle, ont ici l'avantage, mais au prix de quelles « longucries d'apprôts! »
5. Venons» aux belles scènes de ce troisième acte... ». Fréron, Année littéraire, 1707, VIII, 2)8. — « Ces deux scènes (acte III, se. iv et v) produisent un grand effet. » Ibid., 303.
6. « Cet écolier n'a pas les premiers éléments du théâtre. » Collé, Journal et Mémoires, III, 137, édit. H. Bonhomme. Il est vrai que l'auteur du Théâtre de société écrira, dans un accès de modestie : « Je suis donc resté écolier dans cet art, pour n'en avoir pas fait assez tôt mon occupation unique et mon seul objM. » Théâtre de société, 2* édit., p. Il),
perfidie dont ils sont victimes, prouvait que ce débutant entendait fort bien l'art difficile des préparations scéniques. On applaudit surtout à la vigueur avec laquelle était menée la scène entre Eugénie et son père, la scène à faire. Il fallait enfin convenir que le nouvel adepte des théories de Diderot avait déployé beaucoup plus de dextérité que son maître dans leur application. En faisant sortir un intérêt réel du contraste des caractères et des situations, il s'était montré docile au meilleur des préceptes de la nouvelle poétique : il avait su d'ailleurs s'affranchir du plus tyrannique d'entre eux, en dessinant avec fermeté ses caractères pour les individualiser, au lieu de les effacer pour les rendre généraux. Eugénie offrait donc des preuves évidentes de l'originalité et du savoir-faire de son auteur. Sans doute cette pièce n'est pas un chef-d'œuvre * ; mais, nous ne saurions trop le répéter pour notre excuse, comme elle marque le premier pas de Beaumarchais sur cette scène française où il allait marcher en maître, on nous saura gré peut-être d'insister sur les retouches qu'il lui fit subir. II nous semble qu'elles offrent quelques documents nouveaux pour l'histoire de son talent draina* tique.
Beaumarchais est sincère quand il parle des amertumes de la composition ; que de fois il les ressentit, que de fois patriie cecidere manus t Plus de trois cents feuilles volantes écrites de sa main et sept manuscrits 9 surchargés de variantes en témoignent encore.
Ce qui frappe d'abord quand on les compare, c'est que Beaumarchais dut être bien gêné par son humeur comique pour écrire un drame c où il n'y a pas le mot pour rire », selon la remarque malicieuse du critique des Débats 3 . Il y était d'abord et si souvent, que tout le ton de la pièce en était changé. On en va juger par quelques exemples.
Frémont, le valet, s'y révélait bien plus proche parent de Figaro que mons Drink, par ses saillies et ses familiarités irrespectueuses envers la tante et envers son maître. Ce dernier était même amené à le lui faire remarquer.
1. « Cependant, comme Eugénie est loin d'être un chef-d'œuvre... » Beaumarchais et son temps, I, 203. La forme de ce jugement et en général le ton du chapitre Mil nous paraissent un peu trop dédaigneux. Le biographe nuit quelquefois au critique chez M. de Loinéuie, toujours sincère d'ailleurs.