‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 165 sur 338 · Voy. ci-après, p · texte numérisé non relu

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2. Diderot, Troisième Entretien, p. 150, t. VU. édit. Assézat.

3. « Un sujet ne peut être mis sur la scène qu'au moment de la crise. » Diderot, Vil, 408. C'est le mot de Napoléon 1 er à Nuller : « Votre théâtre est une histoire, le ndtrc est une crise. »

celte thèse lui était chère * et avec quelle verve indiscrète il la soutenait.

Acrelly. — Et tout l'or que la guerre engloutit, Messieurs, qui le fait ressortir à la paix? N'est-ce pas le commerce? Il est vrai que loul le monde n'entend pas ces choses-là, mais vous m'avouerez que le ministre 9 qui les ignorerait serait fort au-dessous de sa place. Saint-Albans. — Nous n'en sommes pas là, comme vous voyez. Aurelly. — Je suis la preuve du contraire. Tu rêves, Mélac ? M. de Mélac (revenant à lui et cherchant ce qu'il veut dire). — Il ost certain que dans ce siècle éclairé la supériorité des nations ne se mesure pas tout à fait sur le plus ou le moins de coups de fusil tirés avec succès.

Aurelly. — Tai encore la vanité de croire que j'ai peut-être autant fait pour l'État contre nos ennemis que le plus fier de nos bataillons qui ait jamais battu un des leurs.

Saint-Albans (riant). — Vous? Il a une singulière façon d'envisager.... Aurelly.' — Cela est tout simple. Depuis trente ans, je désole leur commerce par la supériorité de ma fabrique, le goût de mes dessins et la magnificence de mes étoffes. Quand leur gouvernement, par des droits énormes, ferme une porte à mes envois, le luxe des hommes et la vanité des femmes en rouvrent trente. Et que me fait l'impôt à moi? Dès qu'il se lève sur eux, il augmente leurs dépenses, sans diminuer mon débit cl le gain réel que mon pays fait sur le leur.

Saint-Albans. — 11 est vrai que, depuis quelque temps, ils s'en vengent un peu sur d'autres objets.

Aurelly. — Leurs draps t Leurs cuirs ! Mais... ce n'est pas ma partie. Que chacun s'évertue, et nous regagnerons bientôt nos premiers avantages.

Saint-Albans. — Il a raison, si chacun l'imitait...

1. Il avait prélude dans un des passages supprimés d'Eugénie, où clic se glissait assez étrangement :

t Le BARON. — C'est bien fou! mais vos chambres sonl-cllcs comme la mienne? On ne peut poser sa perruque, son mouchoir ou son chapeau sur rien, sans risquer de casser pour plus de cent guinées de porcelaines, et qui pis est, de porcelaines de France.

« M M Murer. — Ne fallait-il pas orner les consoles et cheminées de superbes faïences d'Angleterre?

c Le baron. — Ma foi! cela vaudrait mieux que changer perpétuellement notre or contre toute s Jcs fariboles de cette nation.

« M** Murer. — Que ne parlez-vous? On fermera nos ports à tous les étrangers....

c Le BARON. — Non, il faudrait toujours leur vendre et ne rien acheter d'eux. (Bktsy sort en riant.) Entendez-vons votre insolente? » Cf. édit. d'Hcylli et Marescot. 1, 167.

t. C'était alors l'abbé Terray. Après avoir pris une part active à l'arrêt de 1764, autorisant l'exportation des grains, il allait le révoquer cette année même.

îlO BEAUMARCHAIS : PARTIE CRITIQUE.

Aurelly. — Mais quelle bonne forlunc vous ramène sitôt en celle ville, etc.

Beaumarchais comptait d'ailleurs suppléer à la tiédeur du sujet par l'habileté de la conduite de l'action. Sentant croître son savoirfaire, il mit une sorte d'orgueil à créer son drame de toutes pièces, à faire quelque chose de rien. Il n'échoua pas complètement. Qu'on accepte la donnée, et l'on reconnaîtra que toutes les scènes qui mettent en présence Aurelly et Hélac sont excellentes, notamment la scène n de l'acte III et la scène dernière, la scène maîtresse. Même si l'on rejette cette donnée, tout l'épisode des amours de Pauline et de Mélac fils reste piquant : il est même touchant dans la scène x de l'acte IV. On dirait parfois que Beaumarchais imite secrètement Polyeucte 7 et, si ce n'était blasphémer Corneille, on pourrait rapprocher, mutât is mutandis, Pauline dans la scène v de l'acte Y de son homonyme tragique venant solliciter Sévère. Et Mélac, n'est-il pas, avec son entêtement héroïque, une manière de Polyeucte bourgeois, le martyr de l'amitié, au dénouement près? « Dans le drame, écrit Beaumarchais, on peut de nouveau s'emparer avec succès des grands caractères de la comédie qui sont à peu près épuisés sous leur titre propre *. » Il n'a pas osé en dire autant de la tragédie, mais il l'a fait.

Le dialogue des Deux Amis est supérieur à celui d'Eugénie. Aucune scène du Barbier ou du Mariage, par exemple, n'est mieux coupée que la cinquième de l'acte III, ou que la dixième de l'acte IV, ou que la neuvième de l'acte V. Le style enfin, malgré ses inégalités, est beaucoup plus châtié que celui d'Eugénie.

Mais, sensibles à la lecture, ces qualités ne sauraient prévaloir à la représentation contre l'invraisemblance irritante du silence de Mélac. Beaumarchais sent bien ce point faible et le fortifie sans relâche dans les entretiens de Mélac et de Dabins *, cette adroite copie de l'Antoine du Philosophe sans le savoir; mais il ne réussit pas â nous convaincre que ce silence soit nécessaire. Il est pourtant moins invraisemblable que ne dit La Harpe : « Cet Aurelly * 1 300000 francs exigibles â Paris sous quinze jours, et si sûrs, que Saint-Albans, à la fin de la pièce, quand tout est révélé, les prend

i. Théâtre, édit d'Heylli et Mareacot, ï, 37. 2. Cf. notamment la scène vu de l'acte IV.

EUGÉNIE. — LES DEUX AMIS. 2il

très volontiers en payement et se charge d'en négocier l'escompte. Qui donc l'aurait empêché de le faire quelques heures plus tôt * ? > Mais ne fallait-il pas le temps que, gagné lui aussi par cette contagion d'héroïsme, ce c Sévère » sentimental s'écriât : « En vain je vous admire, si votre exemple ne m'élève pas jusqu'à l'honneur de l'imiter > (acte V, se. xi).

Au demeurant, avec quelque habileté que l'intrigue évolue sur ce scrupule d'amitié, elle n'en manque pas moins par la base.

Les deux fautes que nous avons relevées dans le pathétique et dans l'intrigue expliquent assez le tiède accueil que la pièce reçut à Paris, et, si l'on veut, les quolibets qui plurent sur l'auteur, mais non les acerbes et très injustes critiques de Grimm *. Lui du moins n'avait pas pour excuse la haine du genre, témoin son éloge hyperbolique du Père de famille. Gardons-nous bien surtout d'attribuer les imperfections de la pièce à la négligence de son auteur 3 . Six manuscrits et quantité de brouillons autographes * prouvent que le succès relatif tf Eugénie n'avait pas rendu Beaumarchais dédaigneux du travail de la lime. Ils permettent aussi de suivre, à tout prendre, dans la conduite de l'intrigue et du dialogue, le développement en ligne ascendante de son génie dramatique. Ils prouvent enfin que Beaumarchais dramaturge avait toujours à compter avec son humeur comique.

Sans doute il eut moins de peine que dans Eugénie à fondre les tons de son œuvre. On sent qu'il est plus maître de sa nouvelle manière, car c'est volontairement qu'il met en scène la niaiserie d'André. Il est même curieux de remarquer que les scènes i et il de l'acte IV ont été écrites après coup ; elles n'apparaissent qu'au troisième manuscrit : le parti pris de détendre les nerfs par ces scènes

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