‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 168 sur 338 · M. Mignet, Rapports académiques · texte numérisé non relu

M. Mignet, Rapports académiques

2. On sait qu'il ne trouvait pas médiocrement gai ce théâtre italien que Fontanelle appellera le grenier à sel : « Depuis Molière, écrivait-il a Hrossotte en

ne sont jamais des coups d'essai, et c'est une leçon toujours utile à offrir que celle des tâtonnements d'un génie qui se cherche, même en s'égarant. Essayons de montrer que Jean Bête à la foire, qui précéda de peu le Barbier deSêville, le prépare et l'explique, et que réclusion du chef-d'œuvre de la comédie d'intrigue eut des causes lointaines qu'il n'est pas inutile de préciser.

La vieille farce gauloise et la pantalonnade italienne s'étaient unies dans les plaisantes personnes du Parisien Tabarin et de la Romaine Vittoria Bianca, ces deux c grands etnbabouineurs de badauds ». Elles avaient fait bon ménage dans la maison de Molière l , du vivant du maître : au point que dans les canevas de Dominique 3 on ne distingue plus le tien du mien.

Enfin, par une destinée qui n'est pas toute de hasard, l'héritier et le traducteur 3 de ces canevas italiens se trouve être en même temps le Susarion des parades de la foire. C'était un savant légiste doublé d'un lettré, éditeur de Rabelais, du nom de Thomas-Simon Gueullette. Voilà le maître de Collé et de ses émules, et nous verrons que Jean Bête a trouvé son bien chez lui et l'a pris sans compter. L'auteur du Théâtre des Boulevards, c'est lui, et l'on comprend à merveille, après l'avoir lu, qu'il ait avoué phis volontiers l'Amour précepteur que ces delicta jurentutis 1 , dont les titres mêmes ne

1700, il n'y a point eu de bonnes pièces sur le théâtre français. Ce sont des pauvretés qui font pitié. On m'a envoyé le théâtre italien. J'y ai trouve de fort bonnes choses et de véritables plaisanteries. Il y a du sel partout.... Je plains ces pauvres Italiens; il valait mieux chasser les Français. » Cité par M. de Lcscurc dans son étude sur Mathieu-Marais, et par M. Larroiimct, Marivaux, p. 107. — Il eût donc beaucoup pardonné à l'auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro.

1. « Ce grand comédien, dit un témoin oculaire, et mille fois plus grand auteur, vivait d'une étroite familiarité avec les Italiens, parce qu'ils étaient bons auteurs et fort honnêtes gens; il y en avait toujours deux ou trois des meilleurs à nos soupers. Molière en était souvent aussi, mais pas aussi souvent que nous le souhaitions, et M 11 ' Molière encore moins souvent que lui. » Œuvres de M. de Palaprat, 1712, t. I -f , préface.

2. Cf. Bibliothèque nationale, collection Solcinnc, fonds français, n*9328; et la dissertation de M. Despois sur le Medico volante de Dominique et le Médecin volant de Molière (édit. des Grands Écrivains, t. I"); ct celle de M. Moland sur le Convilato di pietra y p. 192, Molière et la Comédie italienne.

3. Cf. Frères Parfait, Histoire du théâtre français, préface. — c Ces parades, me continuait M. de Salle, n'étaient autre chose que des scènes détachées de l'ancien théâtre italien, de ce bâtard de Gherardi. » Collé, Parades inédite*, Bruxelles, 1864. — Beaumarchais les connaissait, il avait fait une chanson sur « le Mariage sans curé » ; mais passons.

4. L'expression est de lui. Voy. préface des Parades inédites de Gueullette, par M/Gucullettc, 1885.

PARADES DIVERSES : LES MÉTAMORPHOSES DU BARBIER DE SÉVILLE. 2l. r >

peuvent être cilés. Mais on vient de lui rendre ses titres de propriété 1 , ils sont indéniables. De Tabarin à Beaumarchais, la liste des héritiers de la farce italo-gauloise est ainsi complète et certaine.

C'est donc sous les auspices de la basoche que la farce passa effrontément du préau de la foire dans les salons les plus aristocratiques. Elle les divertit pendant un demi-siècle, et l'auteur de la lettre sur les parades * prétend que leur histoire fasse partie de celle de l'esprit. Il n'a que trop raison : financiers, ministres, princes, roi même, sans compter les dames, en font leurs délices. Dans les petits soupers, elle est la débauche d'esprit qui prépare l'autre. Les théâtres de société sont un huis clos 3 qui encourage ses audaces et son effronterie et où elle va au delà de ce qu'eût supporté la populace de la foire. On en est sûr quand on a lu Jean Bête complet. Beaumarchais a d'ailleurs fait son med culpà dans la note suivante, qui est de sa main : < L'esprit solide et la vraie politesse ont toujours un grand avantage sur d'impertinentes bouffonneries et d'obscènes équivoques, dont le sens cause tant de honte à ceux qui les emploient qu'ils n'osent le dévoiler qu'à demi. » Il avait, après tout, le droit de tenir ce langage, puisqu'il condamnait le tout à l'inédit, sachant mieux que personne tout ce qu'il sacrifiait d'esprit à la pudeur du grand public.

Nous ne citerons rien, par conséquent, de Zirzabelle Mannequin, restée manuscrite, quoiqu'elle soit d'une gaieté moins effrontée et plus spirituelle que les Bottes de sept lieues.

Celte dernière parade est la pièce de résistance d'un divertissement en trois parties composé pour la fête du Fouquet d'Etiolés. L'entrée est une vive saynète, adroitement parodiée du Dépit amoureux et adaptée à la circonstance. Elle a pour titre : Colin et Colette. La sortie est sur le même motif, transposé en poissard ; il s'agit dans l'une et dans l'autre du compliment à Chariot, dont se sont chargés les députés de la Halle et du Gros-Caillou. C'est un pastiche du « ton marinier > cher à Vadé, enlevé de verve, et où

1. Cf. Revue de France, juin et juillet 1874, et préface du Théâtre des Boulevard», édit. d'Heylli. — Nous ne citerons pas d'après l'édition princeps qui est trop rare.

t. Théâtre des Boulevards, op. cit., I, 4.

3. t Trop libre pour être représentée ailleurs qu'en société •, comme dit sans détours l'éditeur de Collé, M, Honoré Bonhomme, p. 475, appréciant les parades de son auteur.

l'auteur des RocctUur* et des PmstêrmUs et Im Grenouillère est fgalé. La nrôseaa des Halles y eeale à pleins bords, et l'on sent qoe l'imitation do Téniers poissard n'est pas seole ici en jeu. Langage, gens et allares n'ont pu être ainsi saisis et reproduits sur le vif que par un enfant du quartier; mais quel enfant! un enfant terrible.

Les bottes de sept lieues jouent dans la parade de Beaumarchais le rôle du sac dans la farce tabarinique; de la pomme de Turquie ou du chapeau de Fortunatus dans les parades de ce nom ; du même chapeau dans Aht que toilà qui est beau 1 ! On y voit l'auteur allier sans honte Molière â Gueulletle, en faisant parodier par Arlequin et Gille la reconnaissance d'Éraste et de M. de Pourceaugnac, et en empruntant la cassette de Tarare pour son dénouement. L'imitation est flagrante, mais la broderie du vieux canevas est renouvelée à force de lazzi et de lurlupinades, de calembours et <robscénit<'.s, selon la loi du genre, ce qui nous dispense de l'étudier de plus près. Il nous suffira de remarquer que Beaumarchais y ('•gale ses modèles, Molière excepté, s'entend. Il les dépasse et de beaucoup dans Jean Béte*.

C'est le chef-d'œuvre des parades, c'est-à-dire qu'il est impossible de l'analyser. On y voit d'abord que Beaumarchais a puisé aux sources, depuis Scaramouche, dont Gille imite la chanson en /a, la, ut f jusqu'au Théâtre des Boulevards, dont il copie l'éternel canevas et des tirades entières 3 , sans jamais oublier Molière. Car f Amour

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