Lettre à M"* Panckoucke, 22 novembre
4. Il y a dans les cartons de Beaumarchais deux manuscrits de Jean Bête. Le premier en date est raturé et surchargé de la main de l'auteur. Je lis sur le second de ces manuscrits : et Composé par mon père pour une fête de M. Lcnormant-d'Élioles et jouée par lui, mon père, une de ses sœurs et Dugazon de la Comédie française, dans la belle terre d'Êlioles, au-dessous de Voisy, neuf lieues de Paris » (en 1770 ou 1772, lit-on plus bas, ce qui est une erreur formelle, comme on va voir). Cette note contredit, il est vrai, celle de Gudin, VU, 187; mais Gudin ne s'accorde pas avec lui-même (Histoire de Beaumarchais, p. 146) sur les couplets satiriques du paysan :
c L'hiver dernier, j'eut un maudit procès, >
(Édit. Fournicr, 699), dont on trouvera la musique dans Métra (1, 184, sqq., éd. de 1777).
Ce qui est certain, c'est que ces couplets, insérés dans notre texte de Jean Bête, datent la représentation de cette parade de la Saint-Charles, 1774. — Nous avons vu d'ailleurs plus haut, dans la Correspondance d'Espagne, que Beaumarchais étudiait le rôle de Lubin avec l'ambassadrice de Russie, qui jouait Annette.
On dut s'en lasser pourtant, et il arriva sans doute qu'à Étioles, comme à Villers-Cotterets 1 , le genre cessa de plaire, mais non l'auteur. Comme Collé, il fit ses adieux à la parade pour passer à la pièce à ariettes *, voire même à l'opéra-comique. Comme il était alors aussi notoirement musicien qu'auteur, cette évolution ne surprit sans doute aucun de ses auditeurs privilégiés; mais, ce que nul n'avait prévu, sans en excepter Beaumarchais, elle révéla derrière le paradeur, le chansonnier et le dramaturge un héritier de Molière. Malgré la rareté des documents, on peut encore suivre les phases de cette métamorphose d'où sortit le Barbier de Séville.
Parmi les parades jouées à Étioles, il en était une qui devait ressembler beaucoup au Remède à la mode de Gueullette 3 . Le sujet était ce lieu commun que le théâtre de la foire avait hérité de la comédie d'intrigue de tous les pays : un barbon amoureux qu'un jeune rival évinçait*
Et par droit de conquête et par droit de naissance.
Le vieillard s'appelait Bartholo et descendait en droite ligne du docteur italien Gratiano Baloardo*; mais, à force d'être dupe, il
Dans les variantes du Barbier, Almaviva nous disait, avec un anachronisme, si on applique le propos à Beaumarchais, le Déserteur étant de 1769 : « J'ai joué Montauciel à Madrid, en société. »
1. v Après avoir vu représenter quelques parades, — une domaine, dit-il plus loin ; ce fut Isabelle précepteur qui combla la mesure, — Ton s'en dégoûta bien vite, et c'est à celle occasion que fut fait le prologue suivant (les Adieux de la Parade, Collé. Théâtre de société), qui annonce des comédies de société. » Rien de mieux; mais lorsque Collé ajoute : « L'on ne se fût pas amusé à jouer des parades, il y a vingt-cinq ans et plus, si les proverbes charmants de M. Carmontel eussent été imprimés alors », il parle en bon confrère, car rien n'est moins sûr et tout fait croire que l'un n'eût pas plus empêché l'autre que Molière n'avait fait tort à Dominique.
2. Cette dernière et les pièces à vaudeville tombèrent d'une chute commune après une longue agonie, victimes de la vogue de l'opéra-comique, sans cesse croissante depuis la venue des bouffons. Cf. Vile sonnante de Collé, et l'avertissement dans l'édition de 1777 du Théâtre de société, t. I; et ce couplet de Saurin au même, daté de 1774 :
Devant l'italique fredon A fui la bachique chanson Et le gai vaudeville.
(Chansons de Collé.)
3. Théâtre des Boulevards, op. cit., t. II; c'est une dos pièces retrouvées par M. Henri Nicole dans le manuscrit de -Gueullette, prèle à Favart et dont on connaît l'odyssée ; voy. Bévue de France, juin et juillet 187 i.
4. Almaviva, dans la scène d'ivresse du Barbier, acte U, scène xu, demande d'abord le docteur Balordo; or, quand les Italiens revinrent après la Fronde en 1653, le docteur s'appelait Gratiano Baloardo, et le rôle était tenu par Ange-
avait acquis quelque expérience, et était plus difficile à berner que le Cassandre de Gueuliettc. Ce dernier, d'ailleurs, n'est déjà plus tout à fait une ganache, et il est aussi pressé que Bartholo d'épouser. Il en est détourné hypocritement par un Basile, frère du Gille du Remède à la mode 1 , venu comme lui d'au delà des monts, mais passé mattre en friponnerie sournoise. Leur maître à tous est l'antique roi des Zannis, Arlequin, qui, affiné d'abord par Beltrame, est allé cousiner avec le picaro espagnol, dont il emprunte les séguedilles et peut-être le nom 9 . Il est d'ailleurs resté barbier de son métier, comme il l'était déjà dans Achmet et Almanzine*. Le beau Léandre, ce soi-disant gentilhomme des tréteaux de la foire, est revenu comte authentique du même voyage, et, pour être digne de lui, Zirzabelle troque son nom, bien déchu depuis la séduisante Andreini, l'étoile des Gelosi, contre ceux de Rosalie *, de Pauline, puis de Rosine, et s'essaye à jouer les ingénues. Le dénouement était animé par le deus ex machina de l'antique farce : c Trois ou quatre diables volant en l'air, vous infectant d'un bruit de foudre», comme dit Bruscambille, frappaient sur le bonhomme 5 . Un spectateur nous dit que « cela n'était pas très-plaisant* ; mais le reste eut un tel succès, que l'auteur entreprit de rendre sa parade digne de la gravité des héritiers de Scaramouche. Il risqua donc, sur une scène publique, cette effrontée Zirzabelle, qui jusque-là, comme dit l'auteur des Bottes de sept lieues, ne s'était « exercée que dans
Auguste-Constantin Lolli de Bologne. Cf. Moland, 185 et 265, Molière et la Comédie italienne. On voit combien est intempestive la censure que La Huerta f*« it de la familiarité de ce nom, où il voit un diminutif populaire de Bartolomé (voy. Loménie, II, 346), et qu'il s'indigne de voir donner à un docteur. Bartholo signifie dans certaines provinces du Midi un dadais,
1. Voy. scène iv, Théâtre des Boulevards, t. 11, édit. d'Heylli.
2. Voy. cependant notre étymologie de Figaro, p. 305, n. 3, et V Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1864, n°21, p. 243 et 330.
3. Cf. acte 1, scène vu. C'est le chef-d'œuvre du théâtre de la foire, après Arlequin sauvage et Arlequin Deucalion, bien entendu.
4. Ce mot, qui sentait la farce, quoique employé par Diderot dans le Fils naturel, se lit sur les gardes du manuscrit en cinq actes du Barbier et une fois dans le texte à la scène vi de l'acte IV devenue la vu* de l'acte V. C'était celui delà nièce de Beaumarchais, M 1 " Guilberlde Salzcdo.
5. On lit en marge des deux feuillets volants intitulés Observations, t. I des manuscrits de la Comédie- Française : « Je me rappelle que quand les Dbies (sic) frapaient (sic) sur le bonhomme à Étioles, cela n'était pas très plaisant. » — Il faut lire évidemment les Diables comme on verra plus loin. p. 223; on sait qu'il était de règle de les amener au dénouement des vieilles farces. Ces observations ne sont p:is de la main de Gmlin, nonobstant l'avis contraire «le M. Ed. Fournier.
les sociétés particulières 1 ». Elle se présenta au théâtre où les Italiens et les forains, ces deux frères ennemis, venaient de faire alliance, après un demi-siècle d'hostilités *.
Plus heureux que Gudin 3 , nous avons retrouvé quelques traces de cette métamorphose, en tout trois fragments autographes qui se rapportent au dénouement. Voici d'abord une scène qui correspondait à la sixième de l'acte IV dans la pièce telle quejaous la possédons :
Rosine. — Comment? vous déguiser?
Le comte. — Il n'a pas été possible de vous mettre au fait. Je ne vous demande plus si vous m'aimez, vous me l'avez prouvé; je sais de plus que vous n'êtes point la femme de Bartholo ; mais je suis sans bien , sans état, mon absence de Madrid a même détruit jusqu'à mes espérances, il serait peu généreux à moi....
Rosine. — Arrêtez, Lindor. Si le don de ma main n'avait pas dû suivre celui de mon cœur, aurais-je consenti de vous recevoir ici? Je suis à vous, Lindor, et ne veux pour tout délai de notre union que le temps nécessaire à rassembler autant d'or, de brillants et d'effets qu'il nous en faut pour vivre dans une honnête médiocrité. Tout Je reste de mon bien entre les mains du docteur n'excitera pas en moi le plus léger regret, et peut-être le consolera de ma perte.
Le comte. — Quoi! Rosine, vous consentez à devenir la compagne d'un infortuné qui, sans vos bienfaits d'aujourd'hui, n'aurait pas même ici de quoi subsister plus longtemps.
Rosine. — La naissance et la fortune sont des jeux du hasard, cher Lindor; pour prix d'une tendresse excessive, consentez généreusement à me devoir aujourd'hui le bien que je me serais fait un bonheur de tenir de vous.
Le comte (à ses pieds). — Ah ! Rosine.
Fig. — Eh bien , monseigneur, n'est-ce pas là le bonheur que vous désiriez ?
Rosine. —Que dit-il?
Le comte. — Oh ! la plus aimée des femmes et la plus digne de l'être, recevez à votre tour la récompense d'un amour si pur et si désintéressé, l'heureux époux à qui vous avez tout sacrifié, n'est point Lindor. Je suis