‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 18 sur 338 · DE VERSAILLES AU CHAMP D'HONNEUR · texte numérisé non relu

DE VERSAILLES AU CHAMP D'HONNEUR

Un calcul hardi. — Son éducation cl ses débuts d'écrivain : le Mémoire inédit à l'Académie des sciences. — Beaumarchais à l'école des livres. — « Le grand livre du monde. » — Ses coups d'essai. — Ses procédés de composition dramatique. — Son coup de maitre.

Beaumarchais écrivait alors à son père dans une lettre inédile : «c Quand on n'a rien, on veut de l'argent; dès qu'on est riche, on brigue les honneurs. Ainsi va le monde », et il ajoutait : « Je suis brisé à tous les événements, et très peu de choses peuvent altérer la tranquillité de mon intérieur ». C'est dans ces deux conditions excellentes pour réussir ou se consoler des échecs qu'il revient d'Espagne.

II avait déjà « la consistance personnelle ' », comme disait le financier son patron, mais il se mit en tête de conquérir € cette fleur d'estime » qu'on lui refusait hier * encore et qui fit toujours un peu défaut au c général des farines », témoin le succès de l'épigrammc ingrate de Voltaire :

Et Paris, et fratres, et qui rapuere sub illis.

c II y a deux sortes de conditions , venait, de faire observer Duclos, qui ont plus de relations avec la société et surtout avec les gens du monde, qu'elles n'en avaient autrefois, ce sont les gens de lettres et les gens de fortune 3 ... ». C'est précisément ce double con-

1. Vov. Gudin, III, 429 el IV, M, où il répèle l'expression, et édit. Fournior, 320, 359, et Appendice, n» 12, p. 384.

2. Voy. la réponse de M. J. Sandcau à M. de Loménie, 8 janvier 1874, p. 70.

3. Conversations sur les mœurs de ce siècle. Duclos, 1, 120, cli. x, édit. Jaune t.

tact que notre ambitieux rêva de se ménager avec la société de son temps. « Les hommes (de lettres), dit encore le même auteur, pourvu qu'ils soient de famille honnête, et ne soient pas dans une dépendance personnelle, peuvent vivre avec ce qu'il y a de plus grand, si les mêmes goûts les associent 1 ». C'est une maxime que Voltaire, après Horace, avait pratiquée; avec quelle aisance! on le sait. Sur ce point comme sur quelques autres, notre auteur se mit à son école et visa « aux vains honneurs de la plume ». La difficulté fut de devenir homme de lettres.

Étant financier, la chose est aisée, insinua dès lors la calomnie ; on achète un collaborateur à beaux deniers, c Le riche y mettra son nom, le poète son talent 9 ». C'est un marché que notre « pécunieux écrivain 3 » ne fit jamais, quoi qu'en pense Collé.

Nous n'aspirions à rien qu'à la publique estime : On ne l'achète pas, on l'obtient 4 ...,

s'écrie, dans une comédie moderne, certain personnage en quête de considération. Ainsi pensait le nôtre. Rien n'empêche d'ailleurs de croire avec Gudin que « son génie le tourmentait en secret 5 ». Pour paraître bel esprit, il ne dépensa que la peine de le devenir, et il puisa, non dans sa bourse, mais dans son propre fonds, celui qui manque le moins.

Qu'y trouvait-il parmi « les objets dont le hasard et l'éducation avaient chargé sa mémoire »? D'abord ce que l'on peut apprendre en trois ans d'école, c'est-à-dire rien ou fort peu de chose 6 . Il dut voir alors que les talents d'agrément ne peuvent suffire à tout, et que le savoir-faire ne remplace pas toujours le savoir. De là, sans doute, le secret dépit qui lui dictera plus tard cette épigramme : « Il a toujours fallu refaire son éducation en sortant des mains des pédants 7 ». Le trait ne saurait atteindre ses anciens maîtres d'Àlfort

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