‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 189 sur 338 · BARTHOLO, FIGUARO, LE COMTE · texte numérisé non relu

BARTHOLO, FIGUARO, LE COMTE

Bartholo. — Cet homme-là n'est pas bien du tout.

Rosine. — Il a les yeux égarés.

Le comte. — Le grand air l'aura saisi.

Figuaro. — Avez- vous vu comme il parlait tout seul ? Ce que c'est que de nous !

Le comte (partant d'un éclat de rire involontaire). — Ah! ah ! ah! ah ! Bazile, ah ! ah ! ah !

Bartholo. — Qui donc vous fait rire ?

Le comte (bas à Bartholo en riant). — Ah! ah! ah! l'éfonnement de Baiile, ah! ah! ah! il n'est pas malade. Je vous avais dit cela dans l'abord, ah! ah! ah!

Bartholo (riant aux éclats). — Il n'est pas malade, ah ! ah ! ah ! ah ! ah !

Figuaro part de son côté. — Ah ! ah ! ah ! ah !

Rosine. — Ah ! ah ! ah ! ah !

Bartholo (à Figuaro). — Est-ce que vous savez de quoi nous rions, vous ?

Figuaro. — Eh ! mon Dieu, non. Nais je ris de vous voir rire. Ah ! ah ! ah !

Rosine. — Est-ce qu'on peut s'en empêcher donc? Ah! ah! ah!

(Tous ensemble recommencent à rire.) — Ah! ah! ah! ah! ah!

Figuaro (à Bartholo, lui ôtant sa perruque). — Ah çà, vous tenez-vous cette fois? Ah ! ah ! ah !

Bartholo. — Que prétendez-vous donc faire?

Figuaro. — Vous raser, ah! ah! ah!

Bartholo. — Me raser dans les convulsions du rire, est-ce pour finir par me couper? Cet imbécile-là! Ah! je ne ris plus quand....

Figuaro. — Je vous laisse à dire, Monsieur, tout ce qui vous plaît, parce que je ne suis que barbier en ce moment, car si j'étais appelé en fonction comme apothicaire, ou chirurgien en consultation, ça ne se passerait pas ainsi. Ah! çà, vous tenez-vous celte fois je ne ris plus. (II lui présente le linge.)

Le comte (à Rosine). — Je n'ai plus qu'un mot à vous dire, Madame, sur votre chant, mais il est essentiel (H s'approche et lui parle bas a l'oreille), etc....

Ces éclats de rire, qui ricochent des dupeurs au dupé, sonnant en cadence perlée dans la bouche des deux amants, tandis que le ricanement épais de Bartholo alterne avec les roulades bruyantes de mons Figaro, le maître du chœur, ne sont-ils pas bien plaisants?

C'est le cinquième acte qui a le plus gagné aux corrections. Par un oubli de la règle qu'il avait si bien observée dans Eugénie, Beaumarchais l'avait fait le plus long et le plus chargé de tous.

Voici la consultation de Bartholo et de Baiile; on Terra qu'elle rappelait autant celle de Gille et de Cassandre dans le Remède à la mode que celle d'Àraolphe et de Chrysalde dans Y École des fem\

Bartholo. — En ma place, Buile, ne feriei-Tous pas les derniers efforts pour la posséder ?

Bazile. — Ma foi non, docteur : trop panTre pour nourrir une femme et pas assex riche pour nourrir une maîtresse, je me snis fait sage de mon métier et jeté dans le rigorisme 1 . Nais je n'en sais pas moins qu'en toute espèce de biens, posséder est peu de chose, que c'est jouir qui reud heureux. SI on ans est que possession sans amour n'est qu'une obsession misérable et sujette à des conséquences....

Bartholo. — Vous craindriez les accidents?

Bazile. — Hé! hé! Monsieur.... On en voit beaucoup cette année, m'a dit la vieille Sibylle * qui tire les cartes sur les mains et que j'ai consultée pour tous.

Bartholo. — Eh ! G donc, Bazile ; est-ce qu'il en faut croire ces genslà? Ma mère, étant fille, eut aussi la faiblesse d'aller aux devins. Ils lui prédirent qu'elle épouserait un de ces hommes avides de sang, qui ne vivent que du mal d'autrui, s'engraissent de la maigreur du peuple et le font partout mourir impunément. Ma mère, sottement effrayée, manqua sa fortune et la mienne, en refusant un officier de renom, un financier fort riche et même un excellent procureur et, pour faire mentir la prédictiou, fut obligée enfin de se donner à un pauvre médecin qui fut mon père.

Bazile. — Il n'y a pas trop là de quoi se rassurer ; mais en effet, ces gens se trompent fort souvent: ma mère, la mienne à moi, enceinte de son premier enfant, rêva qu'elle était poursuivie par un taureau qui la foulait aux pieds. On courut au devin pour savoir si son fruit n'en serait pas marqué. La vieille Lourpidon tire les cartes, garde le silence, se fait beaucoup prier et prédit enfin en tremblant que ma mère était menacée de mettre au monde un veau.

Bartholo — Eh bien, Bazile ?

Bazile. — Eh bien, docteur, elle accoucha de moi.

Bartholo. — Vous avez raison, Bazile, il n'y a pas trop là de quoi se rassurer. Eh bien, que vous a dit la vieille sur mon mariage? Nous sommes seuls!...

Bazile. — Elle m'a répondu tout uniment par un certain fameux quatrain de Pibrac, fort connu.

Bartholo. — Qu'est-ce qu'il dit, ce quatrain ?

Bazile. — C'est ma foi le plus beau de tous, aussi a-t-il cinq vers.

1. Le dessein de faire de Basile, par certains côtés, y compris le costume, une caricature de Tartufe est ici à nu. Mieux vaut cette caricature que la copte très sérieuse qui sera Begcarss. -

î. Cf. Panurge chez la sibylle de Pansoustc, Pantagruel, liv. III, en. xvi et xvn.

Bartholo. — Ce quatrain ?

Bàzile. — Le voici :

Quiconque à soixante ans passé Jeune poulette épousera, S'il est galeux se grattera Des ongles d'un vieux coq usé S Et bientôt s'en repentira.

Bartholo. — Coq usé! Quel rapport ce quatrain a-t-il avec nous?

Bàzile. — Madame Rosine, il est vrai, se trouve assez bien définie par le mot poulette.

Bartholo. — Il est vrai, mais est-ce que j'ai l'air d'un vieux coq usé ? moi?

Bàzile. — D'un vieux coq usé ? Non, pas tout à fait, il s'en manque de quelque chose.

Bartholo. — Eh parbleu, il s'en manque de tout.

Bàzile. — Malgré cela, je laisserais la poulette, à votre place, et ne ferais pas violence à son cœur.

Bartholo. — Votre valet, Bàzile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir que je meure de ne l'avoir pas.

Bàzile. — Il y va de la vie? Ah! c'est une autre affaire. Épousez, docteur, épousez.

Bartholo. — Aussi ferai-je, et cette nuit même, etc....

Bàzile. — On n'a pas de meilleur surveillant que soi-même.

Bartholo. — Ah! Monsieur, il n'y a que cela. Pour moi, depuis quelque temps, je ne confierais pas ma femme à mon père, ni mes deniers... à mon notaire.

Bàzile. — Oht mais aussi trop est trop.

Bartholo. — En fait de femme et d'argent, Bàzile, trop n 9 est jamais assez '.

Bàzile. — Vous faites aussi des variations, docteur? Fort bien, fort bien, veillez donc en nous attendant; avec ces précautions vous êtes sûr de votre fait.

1. Cf. édit. Fournicr, 701 : la Galerie des femmes du siècle passé.

Le coq usé qui ne peut suivre, Gratte sa tête en l'attendant.

2. Beaumarchais, qui n'aimait pas à perdre ses mots, a replacé plus heureusement celui-là dans le Mariage; Figaro dit à Suzanne : « En fait d'amour, vois-tu, trop n'est pas même assez ». Acte IV, se. i. — Gudin exalte ce mot : « En trouve-t-on, dit-il (VU, 272), chez les anciens et chez les modernes, un plus expressif, plus passionné, plus..., etc.? » mais est-ce que Beaumarchais ne l'aurait pas lu dans le Jeu de l'Amour et du Hasard, où M. Orgon dit à sa fille : « Eh bien! abuse. Va dans ce monde, il faut être un peu trop bon, pour l'être asse%. »

Figaro et Bazile cousinaient en faisant assaut de bouffonneries :

Figuaro (pendant qu'on signe). — L'ami Bazile! à votre manière de raisonner, à vos façons de conclure, si mon père eût fait le voyage d'Italie, je croirais, ma foi! que nous sommes un peu parents.

Dom (sic) Bazile.— Monsieur Figuaro, ce voyage d'Italie, il n'est pas do tout nécessaire pour que cela soit, parce que mon père il a fait plusieurs fois celui d'Espagne.

Figuaro. — Oui? Dans ce cas nous devons partager comme frères tout ce que vous avez reçu dans cette journée.

Dom Bazile. — Je ne sais pas bien l'usage ici, mais chez nous, Monsieur Figuaro, pour succéder eusemblement il faut prouver la filiation

maternelle: l'autre il ne sufût pas chez nous; je dis chez nous (II met

la bourse dans sa poche.)

Le comte. — Crains-tu, Figuaro, que ma générosité ne reste au-dessous d'un service de celte importance? Laisse là ces misères, je te fais mon secrétaire avec mille piastres d'appointements.

Dom Bazile. — Alors, mon frère, je suis très content d'agir avec tous, s'il vous convient, selon la coutume espagnole.

Figuaro l'embrasse en riant. — Bien ! ah ! ah ! Bien comme cela, mon frère. Ah! ah! l'ami Bazile. Ah! friandas! Il ne faut que vous en montrer.

Beaumarchais reporta cette dispute au Mariage de Figaro ou elle s'envenime 1 .

La dernière scène, surchauffée, était un lohu-bohu plaisant, qui ramenait sur le théâtre jusqu'aux valets in camiscia, comme dans la farce italienne, avec un déluge de lazzi, de quiproquos et de calembours :

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