Acte IV, se. x
Bartholo. — Eli non! ce sont mes domestiques. Êtes -vous sourd?
L'alcade. — Voleurs domestiques? Le cas est bien plus grave encore, ne les lâchez point.
Bartholo. — Eh mais, Monsieur, vous n'entendez pas....
L'alcade. — Je n'entends pas? moi! Je n'entends pas! Vous êtes bien osé de me parler ainsi.
Bartholo. — C'est que vous perdez un temps précieux....
L'alcade. — De par la loi, Monsieur, je vous impose silence. Ou sommes-nous donc? Prétendez-vous m'apprendre mon devoir? Je suis en fonctions et je représente ici Sa Majesté, vous n'avez pas un mot à dire. Approchez, sergent. Lequel des deux est L'Éveillé? Ce ne peut pas être celui-ci?
L'Éveillé (bâillant). — Oui, c'est moi qui suis L'Éveillé.
L'alcade. — Est-ce toi, malheureux! qui t'es caché dans l'escalier?
Bartholo. — J'enrage !
L'Éveillé. — Oui, c'est moi qui couche sous l'escalier.
Bartholo. — Quand je devrais être pendu, Monsieur l'alcade, vous voyez bien qu'il dort en vous parlant.
L'alcade. — Eh oui! sûrement il dort, je le vois de reste. Est-ce que je ne connais pas les ruses de tous ces coquins-là? En prison! Voyons l'autre ; il a bien l'air d'un voleur, celui-ci.
Figuaro. — 11 a plutôt l'air d'un volé, il est tout nu.
L'alcade. — Amenez l'autre. Ou étais-tu, maraud, lorsqu'on t'a saisi ?
La Jeunesse (éternuant). — Monsieur, j'ai entendu crier au voleur, je montais tout effrayé....
L'alcade. — C'est cela même; on a crié au voleur, il s'est effrayé. 11 montait pour se sauver par les gouttières. La preuve est complète, en prison! On ne saurait s'y tromper, il a bien l'air d'un voleur.
Bartholo. — - Eh! c'est ceux-ci, Monsieur, qu'il faut arrêter.
L'alcade. — Avez-vous peur qu'il s'en échappe un seul? Pour ces deux, je suis certain qu'ils sont fripons de la même bande (Montrant Bazile et Figuaro).
Bazile. — Je n'ai jamais eu l'honneur de parler à Monsieur.
Figuaro. — En effet, Monsieur, c'est la première fois aujourd'hui que j'ai cet avantage.
L'alcade. — Ils s'embrassaient, quand je suis entré; ils sont amis.
Figuaro. — Amis? Nous? Je verrais Monsieur échiné près de moi que je n'en pousserais pas un soupir.
Bazile. — Nous? Amis? Que Monsieur soit pendu quelque jour, vous verrez si je m'en afflige.
Figuaro. — J'espère que Monsieur ne s'en offense pas, c'est seulement pour montrer....
Bazile. — Vous vous moquez de moi, Monsieur; ça se prend, comme ça se dit.
L'alcade (regardant Figuaro). — Je commis celui-ci. J'ai vu cet hommelà quelque part.
Figuaro. — Chez Madame votre femme, Monsieur.
L'alcade. — Comment? Pourquoi? Dans quel temps?
Figuaro. — Uu peu moins d'un an avant la naissance de Monsieur votre fils le puîné cadet, qui est un bien joli enfant, je m'en vante *.
L'alcade. — Oui, il est fort joK. Et qui t'appelait chez ma femme ?
Figuaro. — Comme je travaille assez proprement dans les cheveux, j'étais quelquefois mandé le matin par Madame, pour coiffer Monsieur, pour....
L'alcade. — Ton nom?
Figuaro. — Figuaro le Barbier : madame voire sœur me connaît bien aussi.
L'alcade (à son clerc). — Comment, c'est cet imbécile qui, pendant que j'élaisà l'audience, venait ébouriffer chez moi:... Mais....
Figuaro. — En honneur, Monsieur, c'eût été pour un président que je n'aurais pu mieux (aire.
L'alcade. — Je ne fus onc si vilainement coiffé.
Figuaro. — Pourtant Madame ne s'est jamais plainte de votre serviteur.
L'alcade. — C'est qu'elle est trop bonne.
Figuaro. — En vérité, Monsieur, c'est une dame très gracieuse, et, j'ose le dire, fort facile à servir.
Le clerc (en écrivant répète). — Fort facile à servir.
L'alcade. — Il est inutile d'écrire ces sortes de choses. Eh ! mais, qu'est-ce que tu viens faire en cette maison à des heures indues?
Figuaro. — Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du soir. D'ailleurs je suis de la compagnie de Son Excellence monseigneur le comte Almaviva.
Bartholo. — Almaviva!... c'est Gascario.
Rosine. — C'est Lindor.
Bazile. — Le bachelier.
Figuaro. — Le soldat.
L'alcade. — Quel galimatias ! Parlez tous ensemble.
Le comte. — Lindor, Alonzo, Palézo, Gascario, bachelier, soldat, moins encore s'il se peut ! Tout déguisement qui sert la tendresse est du ressort d'un amant bien épris.
Figuaro. — Eh ! sans doute ! La ruse est le patrimoine de l'amour. N'est-ce pas ce que je vous disais tantôt, docteur? L'utilité des métamorphoses? Vous voyez un petit extrait de mon commentaire sur Ovide dans monseigneur Almaviva.
Bartholo. — Almaviva!
L'alcade. — Ge ne sont donc pas des voleurs ?
Le comte. — Depuis un quart d'heure, Monsieur l'alcade, j'admire avec quelle sagacité vous démêlez les faits.
Bartholo. — Laissons cela, etc....
1. Le trait est reporté au Mariage et décoché à Brid'oison acte III, se. xiu.
On voit que l'alcade est ici une esquisse assez fidèle de Brid'oison. Il arrête les voleurs, comme l'autre rend la justice, à tort et à travers, avec cette bêtise ombrageuse et raisonneuse qui est si plaisante.
La ressemblance s'accentuait encore à la fin de la scène.
Figuaro. — Il faut que vous soyez un aveugle, docteur, pour ne pas sentir les grandes obligations que vous avez à Son Excellence.
Bartholo. — Que veut donc dire ce fou avec ses obligations?
Figuaro. — Puisqu'il était écrit que la signora devait vous être enlevée, pouvez- vous n'être pas charmé que Son Excellence vous l'enlève plutôt avant qu'après votre mariage?
Bartholo. — £t pourquoi, misérable, fallait-il que Son Excellence me l'enlevât ?
Figaro. — Par cela seul qu'il vient de vous l'enlever. Du fait à la présomption, la conséquence, docteur !
L'alcade. — Voilà pourtant ce qui s'appelle raisonner principes, etc.
On peut conclure de cet examen que presque toutes les suppressions que nous avons signalées sont heureuses; elles ont contribué à accélérer la marche de l'action, à rehausser le ton et à soutenir les caractères. L'excès du plaisant y nuisait au comique. On peut regretter quelques traits perdus, mais il nous parait démontré que les spectateurs de la première du Barbier donnèrent une leçon de goût à l'auteur. Si Ton en doute, on en peut appeler maintenant du parterre de 1775 à celui de nos jours; nous ne croyons pas que ce soit avec un autre succès que celui d'une curiosité rétrospective.
La dextérité et surtout la rapidité des retouches que l'auteur opéra, en maugréant, étonnèrent et captivèrent le public. L'aspect du manuscrit donne une piquante explication de ce prétendu miracle. Toutes les variantes que nous venons de relever sont, sans exception, sur des feuilles volantes, collées après coup sur le manuscrit primitif, lequel était en quatre actes. Nous avons pu constater, en jes soulevant, que la rédaction du texte fixe, et qui date de 1774, est conforme à celle du manuscrit de 1773, si l'on excepte les allusions aux procès Goezman que M. de Loménie a signalées 1 . Beaumarchais n'eut donc pas grand'peine à faire la part « au dieu des cabales * et du goût. Sous les feuilles condamnées reparut le texte primitif.