Préface de Tarare
ture de la partition de Tarare suffira aussi à indiquer tous les passages où il ne faut pas chercher sa main. Elle n'est pas assurément c dans la partie qu'on nomme récitante », où Salieri, malgré quelque monotonie, se montre le digne élève de Gluck, ce glorieux héritier de la science française 1 des Rameau et des Lulli, non plus que dans ces c renforcements énergiques que ce compositeur habile a soin de jeter dans l'orchestre, à tous les intervalles possibles ». A-t-on écrit depuis cent ans beaucoup d'airs d'une expression aussi mâle que celui d'Atar, aussi piquante que la cantilène de Spinette, aussi touchante que la romance d'Astasie au quatrième acte ? Et combien pourrait-on compter d'airs de ballet aussi agréables que celui du troisième acte? La critique compétente, devenue, à quelques exceptions près 2 , enfin plus équitable, admire dans la musique de Tarare les efforts d'un art savant et des trouvailles mélodiques et rythmiques qui dépassent le talent d'amateur de Beaumarchais, d'ailleurs très distingué 3 .
Outre ses airs connus, nous en avons retrouvé une douzaine notés par lui dans ses papiers; ils ont un rare cachet d'agrément et de distinction *. Ils sont surtout très bien adaptés aux paroles. Cependant il y a bien loin de l'art de marier les rythmes d'un couplet et d'un air à celui de traduire harmonieusement la dominante et les nuances des passions, de blasonner un personnage de mélodies caractéristiques, de varier les retours d'un motif directeur et d'escorter d'un récitatif souple et discret le développement des situations. Mais ne
1. Cf. les Maîtres de Vopêra français , par M. Brelow-Lafargue, Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1884.
2. Nous sommes étonnés de noter on tôle de ces exceptions M. Beauquier, op. cit., p. 80. Généralisant l'aveu de Beaumarchais sur le sacrifice qu'il exigea d'une foule de beautés musicales, ce critique prétend c qu'elles en sont absentes ». Nous le renvoyons à la partition éditée chez Th. Michaëlis, réd. de M. Lefebvre. Quant à l'argument qu'il tire contre l'union du poème et de la musique dans Tarare, de ce fait que cet opéra a pu servir à l'apothéose de tous tes régimes, il est fort mince, puisqu'il ne porte que sur la fin.
3. Voy. Histoire de Beaumarchais , p. 19 clpassim et ci-après, p. 336.
4. Nous trouvons M. d'Heylli bien sévère pour la musique du Barbier (1775, chez Ruault, in-fol.; elle est à la bibliothèque du Conservatoire). Celle des Deux Amis • a été exécutée avec applaudissement à Paris, toutes les fois qu'on y a joué ce drame •, nous dit l'auteur. Ce qui suffirait d'ailleurs à prouver que Beaumarchais connaissait les préceptes de l'art, et, entre autres, le plus ancien et le plus profond de tous qui est renouvelé des Grecs : i Le rythme est le mâle; la mélodie est la femelle ». C'est le bonheur avec lequel, retrouvant d'instinct le sentiment originel de la mélodie primitive, il a su faire une langoureuse cantilène de l'air de Marlborough, heurté et altéré par la vivacité française x<it* le début du xviu* siècle.
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nous risquons pas davantage dans une critique où nous n'avons d'autre autorité que celle de notre oreille, ex voluptate /ides. Peutêtre une représentation de Tarare nous obligerait-elle à répéter ce que Beaumarchais disait des opéras de son temps : « Tel morceau détaché qui nous charmait au clavecin, reporté du pupitre au grand cadre, était près de nous fatiguer s'il ne nous ennuyait pas d'abord 1 . *
Il est certain du moins qu'il faut savoir quelque gré à Beaumarchais d'avoir rendu attentif un public qui, selon le mot de Carmontelle, n'écoutait plus que la danse; de l'avoir passionné pour des héros d'opéra, dont « tout le bonheur et tout le malheur, au dire de Grimm, s'était réduit jusque-là à voir danser autour d'eux >.
En appliquant à la musique dramatique cet esprit inventif qu'il avait jadis porté dans le drame, il contribua à répandre dans notre pays, sinon à les consacrer par un chef-d'œuvre, des théories capables, après tout, de renouveler l'art et destinées à avoir une si bruyante fortune chez nos voisins d'outre-Rhin, moins inventeurs qu'ingrats. Depuis Minna de Barnhelm jusqu'aux Niebelungen, combien de drames et d'opéras dont les admirateurs enthousiastes et les auteurs eux-mêmes * oublient trop volontiers les véritables origines ! Mais d'autres soutiendront mieux 3 ces revendications légitimes de l'art français ; il nous suffira d'avoir montré, par cet aperçu sur Beaumarchais musicien et librettiste, que, s'il ne réalisa pas cet accord parfait du poème et de la musique, qui reste encore un problème obscur, malgré l'éclat d'un chef-d'œuvre tout récent 4 , du moins il