‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 230 sur 338 · La Révolution déjà en action, disait Napoléon I · texte numérisé non relu

La Révolution déjà en action, disait Napoléon I

5. M. P. de Saint-Victor, les Deux Masques, 111* 618. 0. Causeries du lundi, VI, 231.

Cela est vrai pour la postérité ; rappelons seulement que si Figaro assagi par l'âge et le mariage, dévoué et sensible, ne ressemble plus au fiancé de Suzanne, il offre encore avec notre auteur une ressemblance flatteuse. Et maintenant, demandons-nous d'où venait en réalité « le beau, le gai, l'aimable Figaro, surnommé l'adroit, le spirituel, l'ingénieux, le triple habile homme * ».

Il ne s'agit pas ici d'écrire par le menu, à propos de Figaro et après tant d'autres, toute l'histoire des valets de comédie. On Ta fait avec l'esprit nécessaire en un pareil sujet et avec une érudition qui lui est peut-être étrangère. N'est-on pas remonté au déluge ou peu s'en faut, jusqu'à Jacob* ? Figaro lui-même dans ses rêves de gentilhommerie anonyme ne s'était jamais c galonné 3 » d'aussi illustres aïeux. Dressons seulement la liste des plus authentiques.

Sans doute il eût reconnu ses maîtres en intrigues dans les esclaves de Plaute, et surtout de Térence ; mais il nous semble que ce ne sont pas là les seuls ancêtres de sa verve et de ses malices. S'il en a dans le théâtre des anciens, il faut les chercher en outre dans la bande des parasites, cette bohème de l'antiquité, où Ton fonde sa cuisine sur des bons mois *, où l'on est à genoux devant un écu, mais où l'on se redresse aussi, l'écu manquant, en se souvenant qu'on est libre et en le prouvant à la pointe de la langue 6 . Voilà, par la condition et le ton, des ancêtres de son esprit qu'on a trop dédaignés. Les précurseurs de son insolence peuplent le théâtre d'Aristophane; c'est, à vrai dire, Aristophane lui-même : le nom de l'ennemi, c'est-à-dire du maître, est seul changé. Mais nous n'insisterons pas sur ces rapprochements ; ils auraient ici deux défauts graves : l'un d'avoir été faits trop souvent, l'autre de n'être jamais venus à

1. Variante du Mariage, manuscrit de la famille et édit. d'Hcylli.

2. Voy. les Aïeux de Figaro, par M. Marc Monnicr, cli. i; livre spirituel d'ailleurs et beaucoup trop déprécié par M. Bcttclhcini.

3. < Pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étuis galonnés. * Mar'uuje, acte IV) se. i.

i. Dico unum ridiculum dictum de diclis melioribus,

Quitus solebam menslrualeis epulas ante adipiscier.

Ergasilc, les Captifs, acte III, se. i.

Voy. Salurion, dans le Persan, III, i, et les gasconnades malicieuses d'Artotrogus dans le Miles gloriosus, etc.

5. Voy. le Pcniculus des Ménechmes, par exemple, ou le Charmilles du Hudens. — Ils ne mettent pas d'ailleurs dans la revanche cet air de férocité haineuse que M. de Loméuie note justement che2 Liban, et par là encore ils sont moins loin de Figaro.

la pensée du père de Figaro, qui n'était rien inoins qu'un érudit. Nous le voyons pourtant citer une fois le Dave de V Andrienne, dans une série de réflexions inédites * sur les domestiques, mais c'est de V Andrienne de Baron qu'il parle. Cette page nous parait néanmoins curieuse à publier en son entier; on y reconnaîtra deux traits de Figaro, et certainement une des méditations qui engendrèrent le personnage.

11 n'est si belle viande qui ne porte de l'écume, aussi n'esl-il point d'homme si honnête qui n'ait de l'humeur. Sur qui la passe-t-on de préférence, sinon sur ceux qui nous sont subordonnés? C'est pour ainsi dire sur eux que se purge leur cerveau. Si vous le niez, c'est que l'injustice vous échappe à force d'être journellement sous vos yeux. Aux Iles, on ne trouve pas inique de déchirer des nègres à coups de fouet, parce qu'on le voit tous les jours et que l'usage a toujours plus de force que la raison. Si cet usage s'introduisait à Paris contre les valets, cela semblerait atroce pendant quelque temps, après quoi on les verrait fouetter avec autant d'indifférence qu'on les voit gronder tous les jours, sans ménagement.

Le pauvre Dave de V Andrienne, enlevé pour être fustigé, "parce qu'il a éludé les questions du père de son matire, par fidélité pour ce dernier, ne manque jamais d'exciter des éclats de rire par ses plaintes s . Les auteurs entretiennent trop l'insensibilité des spectateurs en rendant plaisant le malheureux esclave ou valet qu'on maltraite injustement, comme si c'était le fruit du crime que d'être né indigent ; celui qui s'exagère la peine d'ôlre mal servi et qui ne peut se passer de l'être, qu'il me dise ce qu'il ferait si des révolutions le mettaient dans la nécessité de servir les autres 3 , à quoi se résoudraient-ils (sic)? A la mort, diront-ils. D'après cette réponse, quelles grâces n'ont-ils pas à rendre à la Providence de ce que des hommes, leurs semblables, s'endurcissent dans la peine et dans l'avilissement? Le maître que cette réflexion ne rend pas doux et humain est un monstre qui ne mériterait pas même d'être valet*. On exige du pauvre qu'il soit sans défaut*; lequel doit

1 . Elle est écrite de sa main sur une feuille volante et doit être de lui, car elle a des ratures et des retouches, et n'est pas ponctuée.

3. Il s'agit évidemment de la pièce de Baron, ou plutôt de celle du P. de La lluo, acte V, se. m, ou môme du remaniement de Collé. — « Collé, toujours prêt à refaire l'ouvrage des autres, a remanié V Andrienne à sa guise. Les comédiens n'ont pas voulu de sa besogne, et ils ont eu raison. » Galerie historique des auteurs du théâtre français, par Lcmazurier.

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