BEAUMARCHAIS HORLOGER
Le premier mémoire de Beaumarchais : une réclame d'inventeur.
Extraits du mémoire à f Académie des sciences 9 . « 13 novembre 1753. A Messieurs de l'Académie royale des sciences.
c Messieurs,
c Je viens réclamer devant vous l'invention et la propriété d'un échapement à repos, dont le sieur Le Paute vous a déjà présenté le dessein (sic) comme auteur, et qu'il a même fait voir au Roy, si l'on en croit son annonce au Mercure de septembre dernier.
c Devant des juges moins éclairés, je craindrais que ma grande jeunesse, la promptitude du sieur Le Paute à me prévenir, et sa malheureuse facilité à imaginer des faits et i les présenter ensuite, ne fussent des obstacles invincibles qui m'empêchassent de faire percer la vérité; Mais l'étendue de vos Lumières, votre amour pour les arts, la protection
1. Il demandait qu'on changeât Beaumarchais en Ronac et Guilbert en Ilberto, ce qui fut fait.
2. Ici, et partout où elles ont une valeur documentaire, nous reproduirons les
Tau tes d 'orthographe, pourvu qu'elles ne nuisent pas à la clarté du texte, ce qui est rare.
soutenue que vous avez accordés à ceux qui s' ap liguent à les perfectionner, me donne une pleine confiance que vous écarterés tous les nuages dont on s'efforcera d'obscurcir la vraie, et que, malgré les efforts de mon antagoniste, il résultera du sévère examen que je vous supplie de faire de nos preuves respectives, que je suis le véritable auteur de cet échapement, et que le sieur Le Paute, en voulant se l'attribuer, commet une infidélité d'autant plus criminelle, qu'elle- est fondée sur le plus monstrueux abus de confiance.
« Avant d'entrer dans le détail des preuves qui constatent la vérité de ma découverte, Je crois devoir faire un récit succinct des faits qui ont rapport et qui établissent que la connaissance de mon échapement n'est venue au sieur Le Paute que par la simplicité que j'ai eu de luy communiquer les divers progrès que je faisais dans mes recherches. Instruit dès l'âge de treize ans par mon père dans l'art de l'horlogerie, et animé par son exemple et ses conseils à m' occuper sérieusement de la per<fection de cet art, on ne sera point surpris que, dès Vâge de dix-neuf ans seulement, je me sois occupé à m'y distinguer et à tâcher de mériter l'estime publique. Les échapements furent les premiers objets de mes réflexions. Retrancher tous les deffauts , les simplifier et les perfectionner fut l'éguillon qui excita mon émulation.
c Mon entreprise était sans doute téméraire, tant de grands hommes que l'application de toute ma vie ne me rendra peut-être jamais capable d'égaler y ont travaillé sans être parvenus au point de perfection tant désiré, que je ne devais point me flater d'y réussir ; mais la jeunesse est présomptueuse, et ne serai-je pas excusable, Messieurs , si votre jugement couronne mon courage; mais. quelle douliur si le sieur Le Paute réussissoit à m'enlever la gloire de la découverte d'un ouvrage que vous auriez couronné ».
c Plein du désir de réussir et soutenu des conseils de mon père, je travaillai donc, etc.. > (Suivent plusieurs pages de détails techniques sur ses tâtonnements, établissant, comme il dit, c la filiation de ses succès >).
c Pour lors, le sieur Le Paute était en liaison avec mon père, prévenus en sa faveur, nous luy suposions la candeur et la probité qui constituent l'honeste homme
Le sieur Le Paute, comme amy de cœur, fut toujours
confident de mes progrès et le témoin oculaire de la construction de plusieurs montres de mon premier échapement que je fis, et livray à divers
particuliers
Enfin, au mois de juillet dernier, je me crus arrivé à mon
but. Le sieur Le Paute Yaprit bientôt, il vint m'en féliciter le 22 ou 23 du même mois ; toujours plein de la même confiance en luy, non nullement ]e luy fis voir mon échapement, mais je luy mis le microscope en main, pour qu'il fût plus en état d'y faire ses observations. M. Gentil, garde général des meubles de la Couronne, étoit pour lors au logis et
fut témoin de tout cecy. Il offre de le certifier.
Jamais surprise ne fut égaUe à la mienne. Je me plains i
des amis de l'infidélité du sieur Le Paute, et pour lors je vois tout le monde étonné que j'aye eu quelque confiance en luy; on me reproche
même cette confiance
Pour lors je cherche les remèdes à mon imprudence. . .
Il fallut donc renoncer aux espérances que j'avois conçus,
d'arracher la vérité du sieur Le Paute dans ces premiers moments où je supposois que le calus n' et oit pas encore formé dans son cœur, et où je me flatois que n'ayant pas effacé toutes les traces des amitiés , et même je le puis dire des services qu'il a reçu de mon père et de la confiance
que j'avais eu en luy, Il ne pourrait soutenirnotre présence
Dans la chaleur de la première imagination, je fis. . .
Voilà le dernier état auquel j'ai cru devoir me fixer jusqu'à
présent, et les preuves que mon premier échapement est le berceau du second.
c Que le sieur Le Paute en administre de cette force, qu'il prouve comme moy la succession de ses idées , cette gradation et cette filiation de succès 1 qui conduit enfin au but où Von tend; et qu'il le prouve par de semblables témoins, faits dans un tems non suspect, et pour lors il pourra rester quelque doute sur V auteur de la découverte; mais tant qu'il ne présentera d'autres preuves que le roman mal digéré contenu dans le Libel qu'il a écrit à Mon Père le 18 septembre et qu'il a depuis communiqué à tous venans, il ne réussira point à surprendre la confiance du Public sensé ,
.... Comparons maintenant la conduite du sieur Le Paute
avec la mienne et nos preuves, et voyons ce qui en résulte
. . . . Je ne l'aissay point en janvier ma montre à M. Defoucby, parce que je voulois perfectionner mon échapement. Ma Boëte contient les divers changements que j'y ay fait et prouve que le second est une suitte naturelle du premier. Je le présente maintenant dans Vétat de perfections que je luy désir ois. Je Vay donc perfectionné.
c Je ne parle pas des injures que le sieur Le Paute écrit et répand contre mon Père et moy, elles annoncent ordinairement une cause désespérée, et je sçay qu'elles couvrent toujours de confusions leur auteur. Il me suffira pour le présent que votre jugement, Messieurs, m'assure la gloire que mon adversaire veut me ravir, ce que j'espère de votre équité et de vos lumières.
c A Paris, le 13 novembre 1753. Caron Ois. > (Non autographe.)
M. de Lescure ayant déprécié spirituellement (Discours sur Beaumarchais, p. G) les talents techniques de Caron fils, nous achèverons de les confirmer sérieusement par la lettre suivante :
1. Voyez ci-dessus, p. 383 : « la filiation des faits qui justifient... ».
< De la Haye, le 18 juin i 75 i, reçue le 24 D # . J'ai eu le plaisir, monsieur, de voir applaudir votre montre par tous ceux à qui je l'ai fait voir, mais principalement à Bruxelles, où le prince Charles en a été enchanté, et toute la cour, par conséquent, on y savait votre histoire, ainsi qu'à la Haye, où j'ai trouvé quelqu'un qui avait une montre de la façon de Le Paute, et on y a jugé pièces sur table en votre faveur. M. le marquis de Bonnac m'a beaucoup fait de questions à ce sujet, mais tout aboutit de sa part et des autres à dire qu'elle est fort chère à cause de la nouveauté, et que, dans quelques années, ces montres devront être meilleur marché que les autres, puisqu'il y a moins d'ouvrage. M" ê de Pompadour avait déjà dit la même chose avec aussi peu de réflexion, car, dans une invention pareille, ce n'est pas là, je crois, ce que
l'on doit remarquer, etc
Je suis très parfaitement, M., V. T. H. et T., etc. . .
c Raymond de Saint-Sauveur. >
Gudin établit d'ailleurs très bien, dans sa biographie (p. 8 et 10), tout ce que son ami dut à l'horlogerie et à son c triomphe académique > qui le « produisirent à cour >. — Voici d'ailleurs deux pièces qui achèvent de nous renseigner sur celte réclame si légitime. Garon fils imprima: l°le certificat de l'Académie, où nous lisons une phrase textuelle de son mémoire, retournée par M. de Fouchy contre Le Paute : c L'échappement de pendule, présenté à l'Académie le 4 août parle sieur Le Paute, est une $uite naturelle de l'échappement de montre du sieur Caron ... > On lit, au bas du certificat imprimé, cette ligne manuscrite : c Tous les avantages de cette découverte sont détaillés dans le Mercure de F. >; 2° le jugement même de l'Académie et le rapport des commissaires, avec une introduction ainsi conçue, qui est un trait de caractère : c Dans une lettre que le sieur Caron fils, horloger, rue Saint-Denis, publia le 25 septembre dernier, il supplie instamment le public de vouloir bien suspendre son jugement jusqu'à la décision de l'Académie royale des sciences , sur le différent qu'il avait avec le sieur Le Paute au sujet de la propriété du nouvel échappement pour les montres, et il promit de rendre ses preuves publiques après que l'Académie aurait prononcé. Le sieur Caron croit ne pouvoir remplir plus exactement tes engagements qu'il prit alors avec le public, qu'en lui donnant, avec le jugement de l'Académie, le rapport de MM. les commissaires en entier, comme l'Académie, après une mûre délibération, et malgré les usages ordinaires, a bien voulu le lui faire délivrer; il joint à ce rapport le certificat de M. de Fouchy, secrétaire perpétuel de l'Académie. >
N° 7 (voy. p. 36).