UN CONTE HUMORISTIQUE DE BEAUMARCHAIS
Quinola puni, conte (autographe).
« Événement. — Messieurs, depuis que M. Dussaut a si fortement écrit sur les funestes effets de la passion du jeu, son excellent ouvrage est devenu l'objet de toutes les conversations ; les uns croient qu'avec beaucoup de force et d'éloquence, il n'a pas assez multiplié les traits, d'autres pensent qu'il a été trop loin et disent que le défaut des moralistes est d'être toujours outrés. On conçoit bien que ceux de cette opinion regardent l'exemple de Beverley, comme le désir exalté d'un poète qui méprise les vraisemblances. A cet égard chacun pense, écrit, dit selon qu'il est affecté, mais aucun auteur que je sache n'a encore parlé de l'excès auquel la passion du jeu proprement dite, et dégagée de l'intérêt pécuniaire, peut porter un imprudent qui s'en laisse maîtriser. Le trait qui fait la matière de cet article en offre un des plus effrayants exemples. — (L'article parut-il dans le Journal de Paris? Nous ne l'y avons pas retrouvé.)
Un galant homme assez jeune et d'un état honorable, garçon aisé, très instruit, en charge et fort estimé, seulement d'un caractère un peu renfermé, jouait dans une maison d'ami le jour de Saint-Martin, au jeu de
1. Faisons remarquer, à propos de cette longue lettre dont nous avons respecté scrupuleusement l'orthographe, sauf pour les majuscules, très capricieuses chez Beaumarchais, que sa correspondance est aussi voisine de la correction que celle de n'importe lequel de ses contemporains. (Cf. M. Bettelheim, p. 640). Cette correction relative se voit déjà dans la correspondance d'Espagne.
commerce appelé Reversi y mais à un prix si modéré qu'on ne peut rapporter l'événement qui suit à aucun de ces élans de fureur, que la perte* de la fortune excite en l'âme d'un joueur absolument ruiné.
Ce jeune homme (que le respect dû au malheur nous empêche de nommer) soutint froidement plusieurs parties de suite, et, quoiqu'il perdit constamment, on ne s'aperçut d'aucune altération ni dans ses traits, ni dans ses manières. Mais le Quinola lui ayant gorgé dans les mains dix-huit ou vingt fois, et l'opiniâtreté du malheur troublant apparemment sa raison, il se lève un peu brusquement et prie quelqu'un de tenir son jeu. On sourit et la partie commence.
Étonnés de ne pas le voir rentrer, chacun formait diverses conjectures, dont la plus sérieuse était qu'il avait sans doute abandonné la séance et quitté la maison sans prendre congé, lorsqu'un coup de pistolet, parti de trop près pour qu'on pût s'y méprendre, éveilla l'attention générale. On sonne, on appelle, on s'informe, on apprend des valets que le monsieur, Un peu troublé, avait demandé dans l'antichambre la clef des aisances avec un marteau et un clou à crochet qui lui avaient été fournis.
On court en haut, guidé par l'odeur de la poudre; on arrive au cabinet qu'on trouve fermé ; l'on juge alors que l'insensé a cloué la porte en dedans; le trouble augmente; on fait appeler un homme de justice, on enfonce la porte et l'on voit, non sans frissonner, l'infortuné joueur, assis sur le siège d'aisance, un pistolet dans une main, le marteau dans l'autre et la léte penchée sur l'estomac, mais pas encore mort.
On s'empresse autour de lui : c Mes amis, dit-il, vous arrivez trop tard, le mal est fait, vous avez vu avec quelle constance la fortune et le jeu m'ont poursuivi toute la soirée, et cet affreux Quinola!... vingt fois... Je vous demande pardon du scandale arrivé dans votre hôtel à mon sujetmais regardez!... » On se retourne; eh! quelle bizarrerie! on voit que l'insensé jeune homme, égaré par la passion, avait d'abord attaché Quinola sur le mur en face de lui. cJ'ai voulu, dit-il, en repaître mes yeux, avant de frapper le coup mortel, mais enûn son odieux aspect irritant ma fureur, j'ai vidé sans regret cette arme meurtrière.» il s'arrête un moment et sa tête retombe, c Ah, malheureux! s'écrie son ami. — Ne me plaignez point, reprit-il d'une voix sombre et terrible, je suis vengé, c'est tout ce que je voulais, j'ai brûlé la cervelle à Quinola. » Et, en effet, on s'aperçut avec horreur que le pauvre Quinola avait la tête percée de deux balles et le clou à crochet enfoncé dans le milieu du cœur. Alors le jeune homme, qui n'avait aucun mal, se lève et ce mouvement détruisant l'impression de la poudre à tirer sur l'odorat des assistants, chacun se regarde et fuit d'autant plus vite que le bruit du pistolet, le spectacle offert et le lieu de la scène, en excitant l'émotion générale, avaient affligé plus d'un sens dans ce cabinet.
Tout le monde convient de garder le secret sur cette fatale aventure, et l'on doute encore si, par égard pour la maison où s'est passé l'événement, l'homme public n'a pas même omis d'en dresser procès- verbal.
Mais comme le fait n'en est pas moins certain, j'ai pensé que vous voudriez bien, pour l'exemple, lui donner place en votre journal, à côté du bulletin de M 11 * Dubois, de miss Musch et Belario, et de l'éloge du Théâtre enfantin et de M. de Vismer et de l'éternel Salon des tableaux et de tel autre article que le public a dévoré, dévore et dévorera toujours dans le fécond ouvrage que vous publiez tous les matins. »
N° 42 (voy. p. 338).