‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 330 sur 338 · C ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT · texte numérisé non relu

C ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT

(Autographe.)

c Un homme surprit sa femme en flagrant délit; au lieu de se désespérer, il joignit la prudence au ressentiment; il enferme les coupables et va trouver la femme du suborneur de la sienne. Là mon homme lui développe la situation de son cœur et finit par lui demander satisfaction de son mari. Il lui expose son juste ressentiment et le droit que la dame a de se venger d'un infidèle autant que lui-même en a contre un suborneur.

La d. (sic). — Je ne règle pas ma conduite sur les dérèglements de mon époux.

L'ii., interdit. — Êtes-vous bien sûre, madame, que ce soit le meilleur parti que celui auquel vous vous arrêtez?

La d. — Monsieur, c'est celui qui me convient.

L'h. — Permettez-moi de m'étendre un peu et de vous interroger à ce sujet. Est-ce, madame, ma témérité qui vous indispose? Serait-ce la fidélité que vous croyez devoir à votre mari, ou enfin, est-ce la chasteté qui vous rend contraire à mes vœux?

La d. — Oui, monsieur, c'est tout ce que vous venez de dire.

L'h. — On ne peut répondre avec plus de bienséance; toutefois, à L'égard de la fidélité que vous gardez à votre époux, permettez-moi de vous représenter qu'en vous vengeant, vous ne pourriez vous croire infidèle qu'en vous croyant aimée.

11 faut se croire aimé pour se croire infidèle !

À Tégard de la chasteté, ce devoir est beau en soi et vous rend aussi plus belle à mes yeux. Mais dans le cas où je suis, mon devoir à moi ne m'oblige pas de me soumettre au vôtre. Et puisque votre époux n'a pas respecté le devoir de ma femme, son action me donne le même droit sur vous.

La d. — Quoi, monsieur, vous croyez avoir acquis par sa faute contre vous, le droit d'en commettre une autre contre moi.

L'h. — Oui, madame, c'est lui qui m'autorise selon la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. J'eus toujours lieu de croire avant ce jour que ma femme était chaste comme vous l'êtes, et je présume que votre époux s'est servi des moyens les plus violents ou les plus adroits pour la séduire et ces derniers me semblent encore plus révoltants, parce qu'ils sont plus infaillibles; la nature de mon chagrin n'est pas de la nature du vôtre; ne

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trouvez pas mauvais que je ne me gouverne pas sur vos principes. Néanmoins je trouve étrange qu'une femme aussi délicate soit aussi indulgente pour uu perfide époux, et que sa délicatesse même ne lui dicte pas quelque chose pour moi.

La d. — Moi, monsieur?

L'h. — Vous-même, madame, qui m'êtes aussi redevable.

La d. — En quoi donc, monsieur, je vous prie?

L'h. — De ma considération envers votre époux. N'esl-il pas vrai, madame, que vous seriez veuve à présent si, au lieu de vous venir trouver, je me fusse livré à mon emportement, si, trouvant votre époux consommant mon déshonneur, je lui eusse arraché la vie? ma grâce était sûre aux pieds du prince. Imaginez- vous arrivant au moment où l'épée sur son sein j'allais assouvir une vengeance légitime. Alors, vous oubliant vous-même, vous vous fussiez précipitée au-devant de mes coups. Eh bien, madame, ils sont enfermés par mes soins, le même danger le menace; vous seule pouvez apaiser ma colère, et vos dédains ne peuvent qu'irriter mon désespoir.

La D. — Ah! monsieur, que dites-vous? vous oseriez?

L'h. — Oui, madame, je vais le tuer et vous en serez la cause. — Êtesvous donc certaine qu'un époux qui vous méprise assez pour vous outrager, en nous insultant également, sera plus satisfait que vous lui gardiez iidélité que de lui avoir conservé ses jours? Pensez-y bien, madame; que savez-vous même si, apprenant qu'il n'a tenu qu'à vous de détourner mon courroux, il ne vous accusera pas en mourant d'avoir préféré la vengeance au pardon? Enfin, madame, tout ce que je dis est possible; ne rendons pas nos malheurs plus grands; faites le généreux sacrifice que je vous demande et qui m'est dû à si juste titre.

La d. — Voilà un singulier procédé. Vous me mettez, monsieur, dans une étreinte affreuse; je donnerais sans doute ma vie pour sauver celle de mon époux, mais ce que vous exigez est plus affreux encore.

L'h. — Non, madame, c'est l'acte le plus doux de la vie, lorsqu'on peut s'y livrer sans remords.

La d. — Sans remords, oui, monsieur, mais non selon votre idée.

L'h. — Selon celle de tout le monde, madame, faites attention que dans tous les cas, c'est le motif qui justifie, c'est lui qui décide du bien ou du mal de nos actions. Et qu'aurez-vous à vous reprocher en celui-ci, puisque vous ne le faites que pour sauver votre époux?

La d. — Monsieur, je vous ai écoulé avec docilité, voulez-vous bien m'entendre à votre tour?

L'h. — Volontiers, madame, parlez, mais sans espoir de me faire changer d'avis.

La d. — Oui, monsieur, je conviens que vos raisons ont de la force, mais elles ne l'emportent sur les miennes que parce que le trouble où vous m'avez jetée et mon incapacité naturelle ont enlevé à ma cause un défenseur comme elle le méritait. J'avoue même que je nie dois foire

uu reproche de n'avoir pas senti d'abord que je dois de la reconnaissance à votre modération qui m'a conservé mon époux, et c'est du meilleur de mon cœur que je vous en remercie. Mais pour que vous soyez certain que ma gratitude est complète, il faut vous déclarer que ma pudeur est inébranlable, c'est le désir de la conserver qui m'anime et m'inspire en ce moment, c'est elle qui me dispose à toutes sortes de soumission pour vous toucher. Voulez-vous me voir à vos pieds? M'y voilà. L'humiliatiou même me sera douce, pourvu que je vous fléchisse. Ayez pitié de mon état, considérez ma douleur et jugez-en par les choses qu'elle me fait faire, puisque vous vous piquez de justice. Pensez, monsieur, que ma soumission vous ôte le droit d'entreprendre sur moi ; vous ne pouvez plus m'atlaquer, sans vous donner des remords. (Elle se lève.) Je viens de faire mon devoir, faites à présent le vôtre.

L'ii., furieux. — Mon devoir, méchante femme! Mon devoir serait de vous détester toutes. noirceur inouïe! Pièges d'enfer! Engeance pernicieuse, établie pour nous persécuter! Vous êtes toutes des furies; comment pourrais-je y tenir? L'une m'assassine par son inûdélité, l'autre nie nargue avec sa pudeur. J'avais par ma droiture mérité une épouse Adèle, je n'ai qu'une femme sans foi. Depuis j'avais par mes chagrins et par ma modération acquis le droit de faire partager la plus douce des vengeances à une épouse outragée autant que moi; je me nourrissais le cœur de cette unique espérance : point du tout, je la trouve sensible pour un traître et inflexible pour moi. Oh! les traîtresses! le bien comme le mal entre dans leur malice; tout chez elles n'est fait que pour nous trahir. Oui, vous et ma femme vous êtes deux furies déchaînées contre mon faible cœur, c'est en vain que ma raison combat contre vos trahisons. Oui, perfide, ton humilité altière, mêlée d'une douceur impitoyable, est beaucoup plus cruelle que je ne le serais, moi, si je me fusse livré à la première violence de mon terrible état. Va, retire-toi, femme barbare, je ne répondrais plus de ce que je puis faire, je pardonne à ton mari, il est moins coupable que toi. Je t'adorais, je te déteste. Fuis, te dis-je, fuis loin de moi, laisse-moi seul à ma douleur.

La d. — Arrête! arrête! oh! le plus séduisant des hommes, venez à moi, viens me pardonner, j'avais de la force pour résister à tes raisonnements, je n'en ai plus pour repousser l'ardeur d'un sentiment si vif. Viens, te dis-je, je cède à ta douleur, ou plutôt je cède à mon propre cœur, je suis lasse de combattre, c'est assez pour ma vertu qu'elle ait fait des efforts extrêmes. Et si ma pudeur n'a pu te résister, du moins j'aurai dans mon cœur la conscience de l'avoir longtemps voulu. Tes raisons imposaient à mon esprit sans échauffer mon amour; ton désespoir m'attendrit et me livre à toi. Mais pense au moins, mon ami, qu'en te cédant, j'ai droit d'exiger que tu fasses grâce à ta femme, à mon époux et à tous ceux qui sont aussi faibles que moi

L'u. — ... Les malheureux ont le cœur plus sensible, ils sentent ce que

4£i APPENDICE.

les antres ne comprennent seulement pas, on compatît bien davantage aux ■aux qu'on éprouve soi-même : or, puisque nos disgrâces sont pareilles, la nécessité 4e nous consoler réciproquement rendra notre union plus tît*, nous ch er cherons ensemble un commun soulagement.

|jk D. — Monsieur, la Tengeance répand toujours une amertume dans Tàsue de celui qui l'exerce. Il est dangereux de toucher le poison qu'on Teut mettre en oeuvre.

L'b. — Madame, je tous ai déduit les raisons pour lesquelles je crois que je puis tous convenir, mais je suis bien loin de croire qu'elles suffisent pour tous subjuguer; la force des raisons ne lait pas les droits de 1* amour. Et je sens si bien la Tenté de ce que je tous dis, que, si toutes les raisons que j'ai de tous aùner Tenaient à s'évanouir, je ne laisserais pas que de tous aimer encore.... > Au

>"• 44 <tot. p. 346).

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