‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 331 sur 338 · HYEXTAJRE CRITIQUE DES MANUSCRITS DE BEAUMARCHAIS APPARTENANT · texte numérisé non relu

HYEXTAJRE CRITIQUE DES MANUSCRITS DE BEAUMARCHAIS APPARTENANT

a Là comédie-française (dits manuscrits de Londres).

On trouve dans les cartons de la Comédie française plusieurs pièces de théâtre mêlées aux papiers de Beaumarchais. Elles ne sont pas de lui et il ne les a pas retouchées, quoiqu'elles lui eussent probablement été adressées à cet effet. Éa ornerons- les : Zorair (t. V), tragédie en cinq actes. Elle est écrite en vers de mirliton. L'auteur a mis tout son esprit dans sa lettre à Beaumarchais, où nous lisons : c Ne me jugez pas sans me lire; c'est là notre malheur, à nous provinciaux. Je ue suis pas encore dans ma vingt-quatrième année, mais j'ai beaucoup de sensibilité et j'ai beaucoup voyagé >. Et à la fin : c Si votre goût inexorable le condamne aux flammes, sou venei- vous, homme illustre, que brûler n'est pas répondre. > Beaumarchais ne brûla pas, car il n'était pas inexorable; il répondit sans doute, car il était poli, mais lut-il tout? La tragédie est vierge de tout signe de correction. — Les Députés de village (t. V) sont un opéra-comique en trois actes. Le manuscrit est chargé de ratures et difficile à lire. Nous y avons cependant démêlé que les députés sont bouffis d'importance, leurs femmes encore plus. Un jeune baron, dessiné d'après le Dolival des Moissonneurs de Favart, difficilement bridé par sa mère, y harcèle les filles et les femmes du village, ce qui noue une intrigue pénible qu'une Louise, reconnue riche et noble, au courant de la pièce, dénoue en épousant ledit baron, auquel elle a beaucoup à pardonner. Le style est banal et l'intrigue confuse. Il y a donc de bonnes raisons, quoi qu'en pense M. d'Heylli (éd. d'Heylli et Marescot, t. I, p. 218), pour affirmer que la pièce n'est pas de Beaumarchais. — La Fête militaire et les Apprêts de la fête (t. Y), ainsi que la Nouvelle Direction (ibid.), sont des pièces à tiroir, pauvrement écrites, et que Beaumarchais ne dut pas lire jusqu'au bout, car nous n'y avons pas relevé la moindre observation de sa main.

Nous avons examiné de près les autres manuscrits acquis à Londres par M. Fournter en 1863 et dont M. d'Heylli a donné un inventaire, en général exact, mais incomplet, dans le tome II de son Théâtre de Beaumarchais. La moisson de notes et d'inédits que nous y avons faite, sans être bien grosse, serait précieuse pour une biographie détaillée de Beaumarchais et pour une édition complète de ses œuvres; mais elle ne serait pas ici à sa place. Bornous-nous à signaler les papiers relatifs à l'affaire d'Éon au tome VI, qui compléteraient le volumineux dossier de la même affaire, resté aux mains de la famille, en grande partie inédit et que nous avons dépouillé et classé. Ils paraissent avoir été inventoriés précipitamment. Ainsi M. d'Heylli compte comme pièces distinctes les numéros 6, 7, 8, 9 (p. 220, t. II, édit. d'Heylli et Marescot). Ce ne sont en réalité que deux lettres très plaisantes de Morande à d'Éon, formant 66 pages in-4° à deux colonnes, dont la gauche est pour les notes, et contenant dans leur corps des documents échangés au cours des débats. La lettre cotée 6°, que M. d'Heylli cite et commente en note, p. 220, est adressée à d'Éon, non par Beaumarchais, mais par Morande, ce qui change bien la thèse (cf. en effet p. 9, 12 du document). — Nous signalerons encore dans le tome 11 une longue é pitre de M. Chalumeau, l'auteur de VAmi de la Maison, du 25 janvier 1786, à Mirabeau pour Beaumarchais; elle est chaleureuse, assez adroite, et compte 31 pages ; et l'on a dit que Beaumarchais n'avait pas d'amis ! — Le Mémoire anonyme intitulé le Sens commun (l. 111), adressé aux habitants de l'Amérique, pour les inciter à déclarer l'indépendance, est très curieux; il est tout chaud d'ardeur républicaine, mais mélangé de considérations bibliques et religieuses qui nous feraient douter qu'il soit de Beaumarchais, quoique la page 7, par exemple, offre toute la chaleur et toute la souplesse dialectique de l'auteur des Mémoires, qu'il y ait en maint endroit sa hardiesse et aussi sa bizarrerie d'images, beaucoup d'appels à la sensibilité (p. 1, 35, etc.), et que les cinq pages d'errata insérées entre 46 et 47 soient de l'écriture de Beaumarchais grossoyée, celle qu'il a quand il se presse. La présence de ce document dans les papiers de Beaumarchais s'explique naturellement par ce fait qu'il secondait les visées commerciales du futur chef de la maison Roderigue, etc.. — Le Projet de défrichement de la sierra Morena (t. 111) est bardé d'éloges de c la philosophie dégagée à la un de la poussière et du jargon barbare de l'école qui s'applique avec succès depuis le commencement du siècle à éclairer l'Europe sur des objets utiles », qui démontre c que la plus légitime possession, au nom de la morale, est le défrichement » . — A citer encore d'autres mémoires, en partie auto* graphes, sur l'Espagne, dont nous avons retrouvé les doubles dans les papiers de la famille; une lettre du 18 février 1785 réclamant des fonds à lui revenant pour avoir racheté, cinq ans auparavant, à l'instigation de Maurepas et de Vergennes, c des titres en parchemins, arrachés des diverses archives de la chambre des comptes, delà bibliothèque du roi...., environ cent milliers pesants... sous ma clef, dans divers couvents d ti la capitale »; cf. édit. Fournier, 76 i, sqq., t. II des mss. susdits, et une

uotice intéressante de M. Paul Bonnefon (Beaumarchais, 1887 p. 55) sur ces papiers; différentes pièces de vers, dont la plus piquante est un voyage au pays des chevaux, (t. I, mon rêve, autographe), où il daube Walpole et Lauraguais (qui y était allé, suivant le mot de Louis XV, apprendre à penser... les chevaux), et une lettre importante aux rédacteurs de la Chronique (t. 1) : elle est de son écriture couchée et vieillie. — Beaumarchais avait glissé dans une reprise du Mariage, faite sous la Révolution, une scène entre Figaro, Bartholo et Brid'oison contre le jeu d'émigrette que l'on roulait c de Strasbourg à Saint-Pétersbourg en longitude et en croix sur les latitudes > , ce qui donnait c aux Français un air de nullité » que l'auteur a voulu corriger. Figaro offrait à Brid'oison une émigrette à rouler, avec ces mots : c Vous avez tout ce qu'il faut pour en jouer supérieurement. > On se fâcha, on taxa l'auteur c d'incivisme >, le parterre cria qu'il était c un accapareur d'émigrettes », jouant à la baisse. La réplique de Beaumarchais, très spirituelle, contenait, entre autres saillies, celle-ci : c J'ai pensé que mon droit d'oseur pouvait s'étendre aussi sur les bêtises. » 11 ajoute en marge : c Qui dit auteur dit oseur 1 >, et son goût infatigable pour toute actualité qui pourra fournir matière à satire se trahit en entier dans cette phrase, à propos d'émigrette : c Faudra-t-il donc ne faire que des choses insignifiantes, ou voir changer nos salles de spectacle en arènes de gladiateurs? » Il y réclame enfin le droit d'exposer la sottise au miroir ardent du théâtre, — Tcrminous par uu fragment écrit en entier de sa main et intitulé : Mes réflexions sur Vamour-propre (t. H). Il complétera nos aperçus sur Beaumarchais moraliste :

« Nous n'aimons réellement dans les autres que l'opinion qu'ils ont de nous, et, si quelque chose vient à détruire en eux cette opinion, notre attachement baisse d'autant, elle est le termomètre (sic) le plus certain de notre amitié.

c Nous nous aimons assex nous-mêmes pour n'avoir besoin d'aucun secours qui rende cet amour plus vif en notre cœur. Il n'en est pas de même de l'estime que nous nous accordons. Lorsque nous nous examinons bien, nous nous trouvons moins indulgents sur cet article que sur l'autre ; c'est la raison qui fait que nous chérissons tous ceux dont la haute opinion nous encourage à nous estimer davantage.

c Les hommes peuvent bien pardouner les offences (sic) qu'on leur a fait (sic), l'aniour-propre trouvant son compte dans la supériorité qu'on acquiert sur ceux à qui on accorde des grâces. (Cf. Arisiote et M. Eugène Labiche, par M. Paul Janet. Reçue bleue, 19 février 1887.)

c Au contraire ils ne pardonnent jamais dans leur cœur à ceux qu'ils ont offences (sic), quand même leur faute serait oubliée, et souvent leur haine augmente en mesure du pardon qu'on leur accorde, cette género-

I. « Beaumarchais ilisiit. en plaisantant. *\ue le métier d'auteur èUil celui doseur. • Ctuiliu. Histoire de JieûHHwrchais, p. £h) de l'édition que va publier M. Tourneux.

site en redoublant en eux le sentiment de leur indignité écrase l'amourpropre qui ne pardonne jamais.

c On di ordinairement que les hommes pardonnent bien une violence, un outrage, une injustice, un mauvais traitement, etc., mais qu'ils ne pardonnent jamais un mépris. Je pense qu'il y a des distinctions à faire là-dessus : un homme ne pardonne jamais un mépris, s'il est convaincu qu'il l'a mérité. Mais si le sentiment intérieur lui fait regarder ce mépris comme une injustice, il est possible qu'il le pardonne un jour. La raison est que s'il sent qu'il a mérité qu'on le méprisât, il perd pour toujours l'espoir de regagner l'estime qu'on lui a ôtée, son amour-propre n'ayant plus de ressources, le rend implacable ennemy. Au contraire, s'il sent qu'on lui fait une injustice en le méprisant, son cœur n'est pas dégradé à ses yeux, il n'est qu'offencé et il pardonnera cette offence de bonne foy. Dès qu'il espérera regagner ses avantages en forçant son ennemy ù reprendre de luy l'opinion qu'il croit mériter (ici trois lignes biffées et refaites). Les hommes peuvent aimer de bonne foy des gens qu'ils n'es* liment pas et dont l'amitié n'est pas réciproque, s'ils sont bien assurés de l'estime de ces gens-là. Au contraire on a beau estimer quelqu'un et savoir qu'il nous aime, si nous ne lui arrachons pas encore de l'estime pour nous, il est impossible de l'aimer à notre tour» >

c Pour être bien avec les autres, il faut être bien avec soy mesme, et pour conclure, il faut se* croire estimable pour être heureux réellement. >

C'est une feuille détachée du cahier de Pensées et Maximes que nous avons reconstitué et que nous analysons au chapitre xii, II partie, p. 329, sqq.

N° 45 (voy. p. 351).

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