‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 44 sur 338 · Causerie* du lundi, Sainte-Beuve, t. VI, p · texte numérisé non relu

Causerie* du lundi, Sainte-Beuve, t. VI, p

2. Nous voyons que M. de Féletz a noté aussi Fazaïsme de Beaumarchais avant Azaïs : « ... adoptant presque aussi rigoureusement que M. Azais le «yatèmo de compensation... » Cours de littérature, III, 328. « Allons donc ! Si tout n'est pas bien, tout n'est pas mal non plus, et c'est la devise que foi envxt d'adopter désormais. » Au comte de Vergennes, 13 août 1776, Mémoires sur la chevalière d'Eon, par M. Oaillardct, page 350.

le monologue de Figaro et livreront en partie le secret de cette philosophie € supérieure aux événements », qui éclate dans toutes ses crises 1 et lui donne « le courage de se rompre » :

Prenant d'abord mes appétits pour exemple parce qu'ils sont bons et m'ont été donnés par la nature, j'ai remarqué que le plaisir de les satisfaire est toujours en raison du besoin ou de la privation qu'ils m'ont fait éprouver : Fort bien, ai-je dit; être toujours affamé sans jamais manger serait un mal , et toujours manger sans jamais avoir faim en serait un autre. Aussi m'aperçus-je que l'alternative de désirer et de jouir est une des plus charmantes propriétés de la machine humaine , et ma méthode étendue à tous mes autres besoins, j'ai trouvé mon principe raisonnable et vrai quant aux objets physiques, et voilà déjà les trois quarts de la victoire gagnés, car, etc.... Je ne vous dirais pas, comme les moralistes : Réglez vos désirs, parce que vous m'enverriez promener, et que je veux que vous m'écoutiez, mais ne voyez-vous pas?... Louez donc le ciel qui vous a fait un cœur capable, non seulement de désirer en jouissant, mais même de jouir en désirant. Ce que je vous dis pour vous je Vai adopté pour moi, puis en réfléchissant mieux, j'ai vu que tout est justement compensé dans ce monde; le niai par le bien, la vieillesse par la jeunesse, etc..

Puis il biffe ces quatre premières pages et reprend :

Arrêtez-vous un moment , lecteur, remarquez avec moi que tout ce qui n'a pas passé par la filière du cerveau de Vhomme , que tout ce à quoi il n'a jamais pensé est absolument nul et perdu pour lui, et vous serez ravi d'admiration devant la sublimité de cet avantage.... D'autre part, réfléchissez comment cet acte incompréhensible embrasse et vous soumet tout , depuis le ciron qui vous ronge l'épiderme jusqu'au conquérant qui ravage la terre et passe comme un ouragan....

Après le bonheur de penser, le plus grand des biens, parce qu'il est le plus constant de tous, est la sensibilité que d'autres ingrats ont osé rejeter au rang des maux, comme si elle n'était pas la source de toute les voluptés qui nous transportent. Et quel de nous, etc.... Tu peux

1. Ainsi, sorti « de la chartre » de Vienne, allant liquider le point le plus épineux « de tous les événements de ces affaires de commerce ■, où il s'agissait de « couper le sifflet à trois monstres » (lettre inédite), « d'arracher quelques sifflets a l'envie », dira plus académiquement Gudin (Histoire de Beaumarchais p. 12D), il écrit à Sartine, de la frontière, qu'il a gagnée eu trente-six heures à étripe-cheval, aussi vite qu'il l'avait franchie : « Je n'ai pu m'empêcher de dire av«»c un gros soupir, quand je me suis vu sur la route de France : Ah ! que le plaisir est près de la peine ; C'est le mot de Socraie, lorsqu'il se frottait les jambes en sortant des fers. — • De Haage, dernier poste d'Autriche, ce 23 sepletmbrc 1774-, à midi. » Lettre inédite.

aimer l'homme injuste et lu le crois infortuné?... Voyez les gens aisés, gâtés par la fortune ou blasés par les biens.... La pensée! quel mol. quel acte sublime!... Une heure de bonae , vraie, franche sensibilité exercée librement, la poitrine dilatée, l'a me ouverte....

Mais il n'en faudrait pas conclure que le premier jet de Beaumarchais était toujours « prolixe et diffus * *. Voici une preuve très remarquable du contraire.

On sait que la scène de la confrontation a fourni deux épisodes 2 . Dans son supplément, M*" e Goezman comptait, parmi les atrocités numérotées de Beaumarchais, une tentative de séduction dont ce même greffe aurait été le théâtre. « L'homme atroce » revint donc à la charge, en prenant texte de cette accusation pour relever c le reproche plus singulier encore que beaucoup de gens lui font de n'y avoir pas répondu dans son dernier Mémoire 3 ».

Nous citerons encore le brouillon de ce passage \ le plus fin de tous; il est entièrement écrit de la main de Beaumarchais; on y verra, en le comparant à l'imprimé, que le premier jet est assez mince, puis grossit à chaque retouche ; vires acquirit eundo.

Je ne veux citer qu'un seul trait qui mettra la cour en étal de juger si M d " Goezman était aussi offencée qu'elle le dit de mes politesses.

Homme attroce, me dit-elle à la fin de la première séance de nos confrontations, on vient de faire la lecture de mes interrogatoires et vous remettez à demain à y répondre pour avoir le temps de disposer des méchancetés, mais je vous déclare, misérable, que, si vous ne me faites pas sur le champ, et sans vous être préparé , une interpellation sur toutes ces pièces, vous n'y serez pas admis demain matin.

Aussi surpris de cette provocation puérillc que du ton injurieux qui l'accompagnait : Eh bien, mad*, lui dis je en riant, il faut vous satisfaire. Il est près de dix heures , mais je vous interpelle avant de nous quitter, de nous dire à l'instant, vous-même et sans y être préparée, pourquoi, dans tous vos interrogatoires, vous accusez avoir trente ans, quand votre visage, qui vous contredit, n'en montre que dix-huit, et je lui fis alors une grande révérence pour sortir. A la vérité, ce compliment l'ode n ça si peu que, prenant son éventail , elle me pria de lui donner la main pour rejoindre sa voiture; sans y chercher d'autre conséquence, je

2. Voy. Mémoires, 11 et IV, edit. Fournier, p. 230, sqq. et ?00, sqq. :t. Relit. Fourmcr, 300.

i. Voy. le fac-similé à la fin du volume.

la lui présentais lorsque M" Fremin, c le meilleur des hommes, mais le plus grave de tous les greffiers » (en marge), nous fit apercevoir que nous ne devions pas descendre le palais ensemble, avec un air d'intelligence peu décent pour l'occasion. Alors je la saluai par un autre compliment qui la fit sourire, et je la quittai. Tout cela n'est si meurtrier ni si atroce que M me Goesman voudrait le faire entendre, et sur la vérité de tous ces faits, c et sur la gravité des reproches de M mo Goesman » (en marge), j'invoque le témoignage de M Fremin et de M. Ghasal lui-même.

A partir de ces mots : « dire à l'instant vous-même... * le feuillet est replié, ce qui fait disparaître depuis: « Je ne veux citer... » jusqu'à : « Je vous interpelle de nous... » Ce début est alors repris, dramatisé et dialogué comme on le voit sur le fac-similé ci-joint. On y remarquera que la solennité comique du ton : c II était dix heures du soir, etc. », et le délicieux bout de dialogue sur le propos de bal, sont des additions. Puis Beaumarchais épingle au-dessous de cette dernière rédaction le reste du premier jet tel qu'on vient do le lire.

Le 8 mai 1773, Beaumarchais était élargi; avant la fin du mois, l'affaire était engagée et les défis portés; deux mois après commençaient à paraître les immortels factums qui allaient c discuter publiquement une cause que Ton avait espéré juger secrètement 1 ». L'athlète dont Goezman et C* raillaient l'impuissance et qu'ils croyaient à jamais gisant à terre, venait d'y puiser un terrible élan.

Et d'abord un mot du fait. Le rapporteur de l'affaire La Blache, Goetzman de Thurne 2 , plus connu de la postérité sous le nom de Goezman, passait pour un des magistrats les plus ardents à «c courir le sac *, comme on disait au palais et même pour tarifer les audiences. Beaumarchais prend donc la file des solliciteurs et tente, une bourse à la main, les abords du cabinet de son juge. La clef en était au fond de la bourse de sa femme 3 ; cent louis l'en font sortir. Il perd son procès, on rend l'argent, mais les quinze autres louis 4

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