‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 59 sur 338 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

marchais à Madrid, accorde du moins à « Beaumarchais l'Américain » un «doute admiratif ». Nous ne prétendons pas d'ailleurs que Beaumarchais ait vécu à Londres en puritain; là comme ailleurs il mena de front les affaires et les plaisirs, et le billet suivant à Wilkcs, un de ses confidents politiques, nous donnera, croyons-nous, la note juste.

A Monsieur Wilkcs lord-maire, Londres, le il janvier 177G. Chiens d'hérétiques! croyez- vous que si je n'étais pas pris à la gorge dans votre pays de catarrhes, j'aurais attendu votre invitation pour aller vous disputer fc dîner d'aujourd'hui?

Tandis que pauvre souffreteux,

En reniant Mahon, j'avale

A longs traits les juleps affreux

Dont mon médecin me régale,

J'aperçois d'ici, malheureux,

La claire et brillante timbale

Se teindre du jus précieux

Que la riche Bourgogne étale;

Je vois si pourpre orientale

Frapper et réjouir vos yeux :

Je vois le Champagne mousseux

Fouetter vos cerveaux nébuleux,

Et le gai parfum qu'il exhale

Se résoudre en vrais contes bleus:

Et ces rares bienfaits des dieux

Sont pour la bouche déloyale

Des hérétiques odieux!

Patience, race infernale!

Le temps viendra que furieux,

Grillés, serrés, jeunes et vieux,

Dedans la chaudière fatale,

Avec Spinosa l'ennuyeux,

Et Basile le capricieux,

Et Luther et Sardanapale.... (sic)

Cependant qu'au plus haut des cieux,

Le chef éclatant, radieux,

Comme une aurore boréale,

Enfant chéri de loi papale,

Je serai couché tout joyeux

Entre la Vierge de Cancalo

Et le patron de Condricux.

Voilà certainement ce qui vous arrivera. Tenez-vous gaillards cl buvez

frais, pendant que je jure au coin démon feu de charbon; mais rira bien qui rira le dernier.

Ce qui n'empêche pas qu'en attendant, je ne présente mes respects à M ,lc Wilkcs * qui n'en peut mais, la pauvrette, si vous l'avez fait naître en terre maudite.

Cependant Beaumarchais défendait simultanément l'indépendance des Américains et celle des auteurs dramatiques, et il disputait victorieusement et chèrement à Catherine 2 l'honneur d'éditer Voltaire. Mais, sur ces deux points, l'essentiel a été dit; ce irest pas qu'il ne reste ici, comme dans toutes les affaires dont Beaumarchais se mêla, un gros tas de calomnies. Mais est-il bien nécessaire de les réfuter ici une à une? Nous observerons seulement que Sedaine est appelé à tort par M. de Loménie « la mouche du coche » dans l'affaire des auteurs dramatiques. Il entretint à ce sujet avec Beaumarchais toute une correspondance en partie inédite, et qui permet de suivre les phases de l'affaire 3 . Elle se termine par ce cri désespéré : « Suard devient pour vous un second Gerbier. 10 novembre 1780 ». Heureusement les auteurs comptaient dans leurs rangs un avocat capable de tenir tète à tous les Gerbiers du monde, comme il le lui prouva dix heures durant face à face 4 . On conviendra que la mémoire de Beaumarchais a bien quelques droits à la charité des gens de lettres 5 . L'Académie et le Congrès se sont déjà acquittés envers lui, et les amis de Voltaire savent tout ce qu'ils doivent au premier éditeur de sa correspondance .

1. Pour voir à quel degré cette <c pauvrette » était fille d'Eve, cf. le Secret du roi, II, 550, par M. le duc de Broglic.

2. Voy. Histoire de Beaumarchais , par Gudin, p. 212, et M. Bctlclhcim sur Voltaire ftgaroisé, p. 422, sqq.

3. Voy. Appendice, n° 21. — On verra que Gudin, Histoire de Beaumarchais, p. 28!, sqq., en a mieux jugé qucM.de Loménie sur ce point, fort mince d'ailleurs.

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