‹ Beaumarchais et ses œuvres: précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documentsChapitre 86 sur 338 · SCÈNE {sic · texte numérisé non relu

SCÈNE {sic

l'eunuque, le sultan.

Le sultan. — Quoi toujours en querelle avec mes femmes?

L'eunuque. — Moi, je ne les aime pas, c'est bien naturel. Elles me font enrager toute la journée, et si (sic) pourtant je ne leur ai rien fait.

Le sultan. — J'espère que tu ne te laisseras pas endormir par toutes ces rusées.

L'eunuque. — Ah bien! oui, c'est moi qu'on attrape. Elles n'ont qu'à venir autour de moi. Ah ! je ne suis pas fait comme un autre. Je vois bien qu'elles ne me connaissent pas encore.

Le muphti est un bonhomme fort charitable.

Hall — Mais on dit que c'est un dissipateur qui mange tout.

L'eunuque. — C'est vrai, mais il donne le reste aux pauvres.

Je voudrais qu'il eût le ventre plein d'orge et une couvée de rats dedans *»

Vous avez plutôt l'air d'un fou que d'un moulin à vent. Pour être grand et gagner, il faut ruiner la vertu et le prochain.

i. Variante inédite de la préface de Tarare. Cf. Bufîon, Discours sur le style: i comme la feuille de métal battu, ne prend de l'éclat qu'en perdant de lu solidité... •

2. Les traits sont ainsi jetés pêle-mêle sur le brouillon, attendant que la composition en fasse un faisceau.

Il est si savant qu'il en est tout bossu.

Le muphti abuse de tout.

Dans un si saint homme il ne peut y avoir que de saints abus.

11 vous les embrasse toutes vives.

Le sultan. — Mon pauvre ami, je ne suis pas plus beureux que toi

L'eunuque. — Pas plus heureux que moi ! Eh ! mais qu'est-ce qui vous manque donc?

Le sultan. — Moi, possesseur de si vastes États, qui commande à l'Egypte, à la Syrie, etc.

L'eunuque. — Faut bien que le bonheur ne vienne pas partout de là .

Le sultan. — Si je ne suis pas heureux demain, je vous fais couper la tête.

L'eunuque. — Eh bien, oui, il ne manque plus que ça: coupe, coupe; quand il n'y aura plus rien à couper, vous ne couperez plus rien ; pour ce que je fais au monde, je n'ai pas grand regret. (Bon serviteur, mauvais maître 1 .)

Le sultan. — Que les hommes sont heureux chez toi; ils trouvent des difficultés en aimant.

L'eunuque. — Des difficultés t an voit bien que vous n'y avez jamais été.

Le sultan. — Ici lorsqu'on a acheté une femme, elle est entièrement à vous.

L'eunuque. — Eh parbleu! là aussi, c'est de môme chez nous. Il est vrai qu'elle est aussi quelquefois à d'autres.

Le sultan. — Jamais je ne puis m'échapper. Mes femmes autour de moi sont si aimantes, si aimantes. Elles m'aiment tant, tant! ah!...

L'eunuque. — Je ne vois pas, Seigneur, ce qu'elles ont de mieux à faire que de vous aimer, dés qu'elles ne peuvent vous tromper.

Le sultan. — Je veux qu'avec mes femmes tu sois humble et souple. L'eunuque. — Je ne le suis que trop, c'est ce qui les rend si hautaines avec moi.

L'eunuque. — S'il y avait seulement ici un Français, il aurait bientôt escaladé les murs du sérail pour le seul plaisir de goûter d'un morceau de sultan.

Le sultan. — Et moi je l'aurais bientôt fait pendre, fût-il homme de qualité.

L'eunuque. — Ils se soucient bien de ça; ah! ils ne sont pas fiers dans leurs amours.

t. Ces quatre mots sont ajoutés au crayon et, comme le reste, de la main do Beaumarchais.

Le sultan. — Ce muet se plaignait, qu'est-ce qu'il a?

L'eunuque. — H a la colique! que sais-je, moi? 11 parle si vite qu'on n'entend rien de ce qu'il dit.

Le sultan. — Comment il parle?

L'eunuque. — Eh oui, à la muette, baribala a ca ou a ya ya aya, que c'est tout à fait plaisant.

Comment mettre la pourpre ou même le clinquant de la poésie sur de pareils lazzi? Beaumarchais en sentait toute la difficulté : c Celui qui ne pense pas en vers, disait-il, ne fera jamais de la poésie. Il peut être bon orateur, jamais bon poète, s'il est obligé de penser en prose et de traduire après en vers.... C'est le sculpteur dont la terre cuite est toujours de génie quoique moins achevée que le marbre fait d'après, et qui se ressent toujours du froid de la traduction ' . »

11 passa outre, et versifia sa matière. Ce n'est pas ici le lieu d'apprécier l'aventure; constatons seulement que Beaumarchais se défiait beaucoup de sa veine poétique, car, s'il n'était pas poète, il était encore moins un sot. Il fit passer ses vers sous la férule de ses amis.

C'est d'abord Gudin, son censeur en titre ; mais il en appelle, et nous avons réuni quinze feuilles d'observations qui lui sont adressées par un ami inconnu. Elles sont courtes, généralement justes et portent sur la versification et sur le goût, les côtés faibles du poète de Tarare. Il s'y soumet toujours quand il a tort, mais n'en profite pas servilement. L'auteur en adoucit d'ailleurs la franchise par cette conclusion : « Ces cent huit observations sont le signe le plus sûr de mon admiration 9 . >

Restait à trouver un musicien qui fût aussi désireux que lui c de donner aux Français une idée du spectacle de Grecs 3 », bien que le poète de Samson eût déclaré « que l'opéra était la ruine et la copie de la tragédie d'Athènes 4 >.

On pouvait opposer, il est vrai, autorité à autorité : < qu'il se montre 5 , s'était écrié Diderot, cet homme de génie qui doit placer

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