‹ Beaumarchais et son temps (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · LE MARIAGE DE FIGARO. TACTIQUE DE BEAUMARCHAIS POUR VAINCRE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE FIGARO. TACTIQUE DE BEAUMARCHAIS POUR VAINCRE

l'opposition du roi, — SES ALLIÉS A LA COUR ET DANS LES SALONS. — PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE CETTE COMEDIE.

Le Mariage de Figaro, qui ne devait être joué pour la première fois que le 27 avril 1784, tut terminé par l'auteur et reçu au Théâtre-Français dans les derniers mois de 1781 *. Si j'en crois une lettre inédite de Beau-

1 C'est ce qui résulte d'une lettre de Beaumarchais à Necker^ déjà citée, d'une lettre inédite de Sedaine, qui avait assisté à une première lecture faite chez Beaumarchais, en septembre 1781, et d'une lettre de M"* Fanier, soubrette du Théâtre-Français, qui écrit à Beaumarchais en date du 11 octobre 1781, pour réclamer le rôle de Suzanne, que l'auteur veut donner à M'" Contât, dont M"' Fanier prétend que ce n'est point le genre. M"^ Contât tenait en effet l'emploi des jeunes premières, mais la perspicacité de l'auteur du Mariage de Figaro le porta à penser que le rôle de Suzanne tel qu'il l'avait conçu serait parfaitement joué par M"* Contât, et comme un auteur est libre de distribuer à son gré les rôles de sa pièce sans tenir compte des emplois, il persista dans son choix, ce qui fut très-heureux à la fois pour le succès de sa comédie et pour M"^ Contât, dont le talent était déjà trèsdistingué , mais dont la brillante réputation date surtout du Mariage de Figaro.

marchais exposant au ministre de la maison du roi, M. de Breteuil, les vicissitudes de sa pièce avant d'arriver à la représentation, ce serait d'abord à l'insu de l'auteur qu'auraient eu lieu les premières lectures.

« Aussitôt que les comédiens, écrit Beaumarchais, eurent l'cçu par acclamation ce pauvre Mariage, qui depuis a eu tant d'opposants, je priai M. Lenoir (le lieutenant de police) de me nommer un censeur, en lui demandant comme une grâce particulière que la pièce ne fût lue par aucune autre personne, ce qu'il voulut bien me promettre en m' assurant que ni secrétaires ni commis ne toucheraient le manuscrit, et que la pièce serait censurée dans son cabinet. Elle le fut par M. Coqueley, avocat, et je supplie M. Lenoir de mettre sous vos yeux ses retranchements, sa censure et son approbation. Six semaines après, j'appris dans le monde que ma pièce avait été lue dans toutes les soirées de Versailles, et je fus au désespoir de la complaisance peut-être forcée du magistrat sur un ou^Tage qui m'appartenait encore, parce que ce n'est point là la marche austère, discrète et fidèle de la gi-ave cernsture. Bien ou mal lue, ou méchamment commentée, on trouva la pièce détestable, et sans que susse par où je péchais, parce qu'on n'exprimait rien selon l'usage, je me vis à l'inquisition, obligé de deviner mes crimes, et me jugeant tacitement proscrit ; mais comme cette proscription de la cour n'avait fait qu'irriter la curiosité de la ville, je fus condamné à des lectures sans nombre. Toutes les fois qu'on voit un pai'ti, bientôt il s'en forme un second... »

11 me paraît évident que dans tout ce passage Beaumarchais fait surtout allusion à cette lecture de son manuscrit faite par le roi lui-même, dont parle ¥"« Campan et dont l'auteur anrail eu connaissance, ce ([ul reporte cette lecture à une époque un peu antérieure

à celle que semble indiquer M°"' Campan. Dès le commencement de 1782, la question se pose donc ainsi : le roi a lu le manuscrit, déclare la pièce détestable et mjonahle; beaucoup de personnes de la cour probablement commencent par faire chorus, et Beaumarchais entreprend de lutter contre ce qu'il appelle la proscription de la cour (ne croulant pas spécifier davantage, car il a déjà à la cour de très-chauds partisans), en excitant la curiosité de la tille par des lectures habilement ménagées. Ce fut bientôt à qui obtiendrait la faveur de l'entendre, soit chez lui, soit dans les plus brillants salons, faisant la lecture de sa pièce, qu'il lisait, à ce qu'on assure, avec un rare talent. « Chaque jour, écrit M"* Campan, on entendait dire : J'ai assisté ou j'assisterai à la lecture de la pièce de Beaumarchais. »

J'ai sous les yeux le manuscrit qui servait à ces lectures de salon ; il est beaucoup plus élégant que celui de la Comédie.-Française : les feuillets sont soigneusement attachés avec des faveurs roses; le tout est recouvert d'une enveloppe en carton, sur laquelle Beaumarchais a écrit de sa main, en belles lettres moulées, ce titre : Opuscule comique. Singulier titre pour une volumineuse comédie en cinq actes, sorte de levier qui a contribué à faire sauter l'ancien régime ! Sur le premier feuillet de ce manuscrit se trouve une espèce d'avant-propos qui n'a jamais été publié et qui est intitulé préliminaire de la lecture, c'est-à-dire qu'avant de lire sa pièce Beaumarchais commençait par lire une page que nous ne citerions point, parce qu'elle est un peu effrontée et

d'un goût équivoque, si nous ne savions,— ainsi qu'on l'apprendra tout à l'heure, — que les plus grandes et même les plus vertueuses dames, la princesse de Lamballe, par exemple, ou la grande-duchesse de Russie, plus tard impératrice, et aussi, Dieu me pardonne, des archevêques et des évêques permettaient à Beaumarchais de leur débiter gravement cette étrange préface :

« Avant d'entamer cette lecture. Mesdames, je dois vous rapporter un fait qui s'est passé devant mes yeux.

« Un jeune auteur soupant dans une maison fut prié de lire un de ses ouvrages dont on parlait beaucoup dans le monde. On employa jusqu'à la cajolerie; il résistait. Quelqu'un prit de l'humeur et lui dit: Vous ressemblez. Monsieur, à la fine coquette, refusant à chacun ce qu'au fond vous brûlez d'accorder à tous.

« — Coquette à part, reprit l'auteur, votre comparaison est plus juste que vous ne pensez, les belles et nous ayant souvent le même sort d'être oubliés après le sacrifice. La curiosité vive et pressante qu'inspire un ouvrage annoncé ressemble en quelque sorte aux désirs fougueux de l'amour. Avezvous obtenu l'objet souhaité, vous nous forcez à rougir d'avoir eu trop peu d'appas pour vous fixer.

« Soyez plus justes, ou ne demandez rien. Notre partage est le travail ; vous n'avez, vous, que les jouissances, et rien ne peut vous désarmer. Et quand votre injustice éclate, quel douloureux rapport entre nous et les belles ! Partout le coupable est timide : ici c'est l'offensé qui n'ose lever les yeux; mais (ajouta le jeune auteur), pour que rien ne manque au parallèle, après avoir prévu les suites de ma démarche, inconséquent, faible comme les belles, je cède à vos instances et vais vous lire mon ouvrage.

« Il le lut, on le critiqua ; j'en vais faire autant, vous aussi. »

La curiosité une fois bien éveillée par les premières lectures, Beaumarchais sut habilement pratiquer le manège de coquetterie qui \ient de lui fournir ce parallèle un peu léger. Il remit son manuscrit dans le tiroir, déclarant qu'il n'en sortirait plus, craignant, disait-il, d'otfenser le roi en faisant connaître davantage une pièce que Sa Majesté désapprouvait, 11 fallait le prier, le supplier ; il fallait de plus que la qualité des personnes le mît à l'abri de tout mécontentement en haut lieu, d'où il suit que les personnages les plus considérables n'obtenaient cette faveur qu'à la condition de la demander au moins deux fois. La princesse de Lamballe, par exemple, l'amie de la reine, éprouve un violent désir de faire lire chez elle le Mariage de Figaro. Elle dépèche à Beaumarchais un ambassadeur. C'est un des plus grands seigneurs de la cour, c'est le fils aîné du maréchal de Richelieu, le duc de Fronsac, un de ces rejetons dégénérés de l'aristocratie française qui ont le plus contribué à rendre si redoutable la comédie de Beaumarchais; car à une fatuité insolente et à tous les vices d'un débauché de profession % le duc de Fronsac unissait une grande pauvreté d'esprit et une grande ignorance. C'était bien sur lui que tombait d'aplomb la îameuse phrase : Vous vous êtes doinié la

iTout le monde sait que c'est contre un acte infâme et impuni attribué à ce jeune duc que le poëte Gilbert a dirigé la plus courageuse de ses satires. Quant à l'esprit du duc de Fronsac, M"=^ Campan assure que la reine , le comparant à celui de son père, qui déjà n'ofifrait rien de bien extraordinaire, disait: « Il est affligeant de trouver un si petit homme dans le fils du maréchal de Richelieu. »

peùie de naître, car il ne s'était jamais soucié d'ajouter quelque chose à cette peine-là; mais^ comme Beaumarchais avait dit dans sa pièce : a 11 n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits, » le duc tenait essentiellement à ne point passer pour un petit homme, et il patronait de son mieux le Mariage de Figaro. Nous donnons ici textuellement un des biUets du duc de Fronsac à Beaumarchais. Ceux qui ont lu dans la correspondance de Voltaire une lettre où l'auteur de Zaïre exprime au duc de Richelieu ses regrets de n'avoir pu se charger de l'éducation de son fils aîné, reconnaîtront facilement que cette éducation laisse en effet quelque chose à désirer. Après cela, si on veut bien se souvenir que le duc de Fronsac était colonel à l'âge de sept ans, on comprendra mieux qu'il n'ait pas eu le temps d'apprendre l'orthogi^aphe. Voici son billet :

« Vous m'avez fait fermer votre portte hier. Monsieur, et cela n'est pas trop bien; mais je n'en garderai pourttant pas assez de rancune pour ne pas vous parler de la négotiation dont je suis chargé vis-à-vis de vous par M"* la princesse de Lambal qui aurait grande envie d'enttendre le Mariage de Figaro dont on lui a fait les plus grands éloges ainsi qu''à moi, €t elle vous proposerait de venir mercredi prochain à Versailles. Je vous donnerais à diner, et ensuitte nous irions cliez elle. Je suis enchantté que la paix soit réttabli'; avec la Comédie^ et vous prie de me mander si vous acceptiez ma proposition. Adieu, vous conoissez les seiiUiments avec lesquels je serai toitjnurr, 5fonsieur, votre très-humble et très-obéissant servitteur. Le duc de Fronsac. »

i Allusion au procès de Beaumarchais contre les comédiens, ce qui nous donne la date de ce billet : il doit être du commencement de 1782.

Beaumarchais refuse sans doute une seconde fois de <ionrier audience au duc de Fronsac, car voici un second billet de lui non signé, qui n'est pas plus dafé que le premier, mais qui en est évidemment une conséquence, et dans lequel il revient à la charge avec la même abondance de fautes d'orthographe. 11 nous semble inutile de les reproduire encore une foiis*.

* Si nous avons signalé les fautes d'orthographe du duc de Fronsac, c'est qu'elles présentent un caractère particulier de bizarrerie. Nous ne prétendons pas., du reste, attacher au fait en lui-même plus d'importance qu'il n'en a. Quiconque a lu beaucoup d'autographes du xviiie et aussi du xvii" siècle, a dû remarquer , chez des personnes bien élevées et parfois même chez des littérateurs de profession, une assez grande indifférence à se conformer, quand ils écrivent, aux règles universellement) admises dans les ouvrages imprimés de leur temps. Je doute qu'il faille expliquer cette anarchie orthographique que j'ai pu constater surtout au xviii' siècle, par l'insuffisance dés études grammaticales , du moins en ce qui touche les hommes, car pour les femmes il est certain que leur instruction grammaticale était plus négligée qu'aujourd'hui. Toujours estil qu'en prenant le fait sous son aspect le plus général, on pourrait, à mon avis, l'expliquer par une préférence très-marquée que l'on donnait alors à la conversation sur la lecture. Tout le monde sait, en effet, qu'une stricte régularité quant à l'orthographe s'acquiert chez le plus grand nombre moins par principes que par routine. La lecture quotidienne des journaux suffit presque à elle seule pour habituer chacun à écrire les mots de la même manière. Au xvin^ siècle on causait plus et mieux qu'aujourd'hui, mais je crois qu'on lisait beaucoup moins. L'orthographe de Beaumarchais, par exemple, à côté de phrases où des règles assez difficiles sont observées, offre des inadvertances singulières. Ainsi, il écrit toujours un aèe pour un abbé; on dira peut-être que c'est qu'il ne fré<iuentait pas beaucoup les abbés ; on verra cependant plus loin qu'il en cultivait quelques-uns. Mais ca fréquentation habituelle du théâtre ne l'empêche pas d'écrire actrisse, et quoiqu'il ait fait le négoce dans les quatre parties du monde, il ne manque jamais de se qualifier de négotiant.

« A Versailles, ce vendredi.

« Je suis bien flatté de l'honneur que m'a fait votre ménagère de me refuser sa porte, et d'autant plus que malheureusement je m'en reconnais indigne, dont bien me fâche*; mais au surplus, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Je serais bien fâché de vous faire manquer de parole à celui que vous nommez votre protecteur^, mais il me s-îmble, d'après ce que TOUS me mandez, que vous n'avez point de jour pris. Ainsi je vous propose, si vous ne voulez pas refuser M™« la princesse de Lamballe et moi, son porte-parole, d'accepter pour mercredi ou pour samedi, et de me faire dire mardi ou lundi, si vous pouvez, le jour que vous aurez choisi. Jusqu'à votre réponse, je ne lui en ferai point. Vous dites que j'ai été votre adversaire en comédie; je ne le nie pas, mais il me semble que je n'ai pas eu tout à fait tort, et que vous vous êtes beaucoup rapproché de mon avis. En vérité, il serait injuste d'avoir plus de rancune contre moi que contre les comédiens, cela ne serait pas généreux. Ainsi j'attends votre réponse, et suis, je vous assure, sans rancune, comme vous devez y être. Adieu. »

Beaumarchais finit par céder aux instances du duc de Fronsac, parlant pour la princesse de Lamballe; mais il est évident qu'il se fait prier.

L'arrivée à Paris du comte et de la comtesse du Nord (le grand- duc de Russie, depuis Paul I", et la grande-

1 11 paraît qu'on ne se gênait point chez Beaumarchais pour refuser la porte au duc de Fronsac, puisque c'est la seconde fois que pareille chose arrive. La phrase sur la ménagère ressemble à de la fatuité sous un masque de modestie. M"^ de Beaumarchais étant très-jolie, ce duc, qui du reste n'avait rien des agréments de son père, n'a-t-il pas l'air de supposer qu'on a redouté l'aspect de sa personne !

^ Beaumarchais alléguait sans doute une lecture promise à quelque autre grand seigneur dont j'ignore le nom.

duchesse) au printemps de 1782 parut à l'auteur du Mariage de Figaro une excellente occasion pour tenter un vigoureux coup de collier contre la réprobation du roi^ et là encore Beaumarchais s'arrange pour qu'on vienne au-devant de lui. C'est M. le baron de Grimm, demi-philosophe, demi- chambellan, qui se charge de le prévenir que les augustes voyageurs ont un extrême désir d'entendre une lecture de cette pièce, qui fait l'entretien de tout Paris. La lettre suivante n'est pas signée, mais elle est du baron de Grimm, dont nous connaissons l'écriture. Le brouillon de la réponse de Beaumarchais au baron ne laisse d'ailleurs aucun doute sur l'authenticité de sa lettre.

« II faut que vous sachiez. Monsieur, écrit Grimm à Beaumarchais, qu'aujourd'hui à dîner il a été beaucoup question chez M. le comte du Nord du Mariage de Figaro, que M. le comte et M"* la comtesse ont témoigné un grand désir de connaître cette pièce, et qu'il a été convenu qu'on proposerait à l'auteur de venir dimanche vers les sept heures du soir, et d'avoir la complaisance d'apporter sa pièce et de la lire. Le prince Yousoupoff s'est chargé de cette proposition comme étant d'ancienne date de la connaissance de l'auteur. Je crois que cette lecture ne doit pas être refusée, et que, bien loin de nuire au projet de la représentation, elle pourra l'avancer considérablement, parce que si, comme je n'en doute pas, la pièce fait l'effet qu'elle est accoutumée de faire, les auditeurs n'en seront que plus encouragés à faire quelque démarche en faveur de la représentation. J'ai cru devoir vous informer de l'état des choses, mais je vous supplie très-instamment, Monsieur, de ne pas me compromettre, car je n'ai été qu'un témoin en disant mon avis; on ne m'a chargé de rien, et l'intérêt que nous prenons tous les deux à la chose

exige que vous soyez au courant de ce qui se passe. Recevez,

je vous supplie, mes hommages ^.

« Ce vendredi 24 mai 1782. »

1 On voit que Grimm est un homme prudent, qui n'aime pas à se compromettre; mais puisque M. le baron prend de lui-même un si vif intérêt a. la chose, c'est-à-dire à la représentation du Mariage deFigaro, on se demande pourquoi, lorsque cette représentation a lieu, le même Grimm. dans sa Correspondance, adressée en Allemagne, parle d'un ton si ironique des intrigues auxquelles Viïïustre Beaumarchais a eu recours pour faire jouer sa pièce. On se demande pourquoi M. le baron de Grimm nous dit : « L'événement vient de justifier l'opinion que M. de Beaumarchais avait de ses forces, opinion que nous n'avons jamais cessé de partager, avec tout le respect que peuvent inspirer la profondeur et la sublimité de ses ressources. » Ce ton dénigrant ne s'accorde guère ni avec la lettre que nous venons de citer, ni avec une autre lettre précédente que nous ne citons pas, dans laquelle Grimm se félicite avec une grande effusion d'assister à une lecture du Mariage de Figaro chez l'auteur lui-même. Serait-ce que Beaumarchais aurait manqué au respect dû à ce baron du saintempire? Tant s'en faut, car après la lecture chez le comte du Nord , Beaumarchais écrit à Grimm , en date du 27 mai 1782 une belle lettre qui commence ainsi: « Monsieur le baron, c'est bien la moindre chose que vous receviez mes premiers remerciements, puisque c'est à vous que je dois la réception pleine de bienveillance dont leurs Altesses Impériales ont daigné honorer ma grave personne et mon fol ouvrage. Hier encore, à la lecture , ne voyais-je pas du coin de l'œil que vous aviez la bonté de donner à des choses assez communes l'importance de votre approbation, qui eût suffi pour entraîner celle du couple

auguste ? Samedi dernier, M. le comte de Vergennes me

disait : " Il y a peu d'hommes dont je fasse autant de cas que de M. le baron de Grirxim, et son opinion sur votre ouvrage achèvera de fixer la mienne. » A coup sûr, on ne peut pas ménager moins les coups d'encensoir. Pourquoi donc M. le baron parlet-il avec tant de dédain d'une chose à laquelle on vient de le voir s'intéresser lui-même si bénévolement ? C'est qu'apparemment M. le baron éprouvait le besoin de commencer son compterendu en hoinme de qualité, car une fois que sa bouffée vaniteuse est lâchée, quand il entre dans l'analyse de la pièce, il y met, comme à son ordinaire, de l'esprit, du bon sens, et, à tout prendre, plus de bienveillance que de sévérité; seulement le baron du saint-empire ne pouvait pas décemment avouer à des princes

Cette lecture, y compris sans doute le préliminaire que nous avons cité, eut un grand succès. Le souvenir de ce succès nous a été conservé par une dame amie de la grande-duchesse. M™* la baronne d'Oberkirch, qui y assistait et dont on vient de publier des souvenirs intéressants sur le xviip siècle. Il y a là un petit portrait de Beaumarchais qui s'accorde à merveille avec celui de Gudin déjà connu, pourvu toutefois qu'on prenne le mot vaurien dans le sens que lui donnait probablement la baronne et que lui donnerait très-certainement le sémillant Gudin. Nous ne pouvons nous empêcher de reproduire ce portrait, en demandant pardon à l'ombre de La Harpe de la légèreté irrespectueuse avec laquelle M"* d'Oberkirch le fait servir de repoussoir à la figure de Beaumarchais. « Autant, dit cette dame, la mine de chafoin de M. de La Harpe m'avait déplu, autant la belle figure ouverte, spirituelle, un peu hardie peutêtre de M. de Beaumarchais me séduisit. On m'en blâma. On disait que c'était un vaurien. Je ne le nie pas, c'est possible; mais il a un esprit prodigieux, un courage à toute épreuve, une volonté ferme que rien n'arrête, et ce sont là de grandes qualités. »

Fort des suffrages du grand-duc de Russie, Beaumarchais se décide à une première démarche auprès du garde des sceaux pour obtenir la représentation de sa pièce. Le garde des sceaux le reçoit comme Beaumarchais lui-même a reçu le duc de Fronsac, c'est-à-dire

allemands qu'il avait lui-même pris sa petite part des intrigues de l'illustre Beaumarchais,

qu'il lui ferme sa porte. L'auteur du Mariage de Figaro se rejette alors sur le lieutenant de police, auquel il adresse la lettre suivante, où on le \oit exploiter habilement la sympathie du comte et de la comtesse du Nord pour sa pièce, et nous offrir en même temps quelques détails intéressants et jusqu'ici inconnus.

« Monsieur, « Je me suis présenté hier chez M. le garde des sceaux, que vous m'aviez promis de prévenir; il a refusé de me recevoir. Je vous demande pardon de revenir encore une fois sur un objet frivole; mais M. le prince Yousoupoff, premier chambellan du grand-duc, sort de chez moi. Il m'a renouvelé la demandede mon manuscrit, pour que M. le comte du Nord le porte à l'impératrice '. Il m'est impossible de l'envoyer sans que la pièce ait été jouée, car une comédie n'est vraiment achevée qu'après la première représentation. Depuis que la pièce est censurée, j'y ai fait de grands changements. Elle a eu le bonheur de plaire au couple auguste de nos illustres voyageurs. Depuis, je l'ai fait passer par une coupelle plus austère encore, car j'en ai fait une lecture chez M""" la maréchale de Richelieu, devant des évêques et archevêques qui, après s'en être infiniment amusés, m'ont fait l'honneur d'assurer qu'ils publieraient qu'il n'y avait pas un mot dont les bonnes mœurs pussent être blessées '.

1 L'impératrice Catherine II, qui, après avoir proposé d'éditer Voltaire, offrait encore, à ce qu'il paraît, de faire jouer chez elle une comédie interdite en France. A la vérité, les hardiesses de Figaro comme celles de Voltaire offraient peu de danger en Russie.

^ Ceci est très-fort ; on serait curieux de savoir quels sont ces évêques et ces archevêques ; malheureusement Beaumarchais ne le dit pas, mais il est évident qu'une assertion pareille, adressée au lieutenant de police avec indication de la maison où cette lecture a eu lieu, ne peut pas être une fable. Il reste donc acquis à l'histoire des mœurs du xviii' siècle que le manuscrit du Ma-

a M. le garde des sceaux me fermant sa porte, Monsieur, je ne puis m'adresser qu'à vous, qui êtes à la tèle de la police des spectacles.

« M. le grand-duc et M"* la grande-duchesse montrent un désir si public de voir représenter l'ouvrage, ils l'ont dit à tant de monde, qu'il n'y a plus moyen de faire semblant de l'ignorer; ce refus peut finir par avoir quelque chose de trèsdésobligeant, et quant à moi, cela ressemble si fort à une persécution personnelle, que je vous supplie de vouloir bien me dire enfin le mot de l'énigme, si vous le savez. J'ose croire qu'aucun citoyen ne mérite moins que moi d'éprouver ce traitement.

« Les comédiens à qui on a fait demander l'ouvrage, à qui le public, dont la plus saine partie le connaît, fait de vives instances pour qu'on le joue, m'ont écrit que le tour de la pièce est venu, et me la demandent avec empressement.

« Je vous prie en grâce. Monsieur, en votre qualité de magistrat, de m'indiquer ce que je dois répondre à M, le grand-duc, qui sait fort bien que ma pièce n'est pas immorale, et à son auguste mère, qui la veut avoir très-promptement. Je joins ici la lettre en original de son grand chambellan, que vous voudrez bien me rendre. Si la première censure ne suffit pas, Monsieur, ayez la bonté de m'en nommer une deuxième, une li'oisième : le Barbier de Se ville en eut quatre de suite, car tout est bizarre dans ce qui m'arrive. Mais observez que M. le garde des sceaux repart ce soir pour la campagne, et que si vous n'avez pas sa permission aujourd'hui, il y aura huit jours de perdus encore au moins, et que M. le grand-duc n'en a que quinze à rester ici. J'ai dit à son chambellan que j'allais vous écrire de nouveau : je le fais.

« J'aurai l'honneur de vous aller renouveler demain l'as-

riage de Figaro, beaucoup plus léger encore que la pièce imprimée, trouvait grâce même devant des évêques études archevêques.

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siirance du respectueux attachement avec lequel je suis , Monsieur, etc., Caron de Beaumarchais. »

Cette lettre nous mène jusqu'à la fin de 1782. En juin 1783, Beaumarchais, qui, il ne faut pas l'oublier, conduit vingt autres affaires en même temps que celle-ci, paraît im instant à la veille de remporter la victoire sur le roi et le garde des sceaux, et de voir sa pièce jouée sur le théâtre même de la cour. Par l'influence de je ne sais qui, les comédiens reçoivent tout à coup l'ordre d'apprendre la pièce pour le service de Versailles', Il fut décidé ensuite qu^on la jouerait à Paris même, dans la salie de spectacle de l'hôtel des Menus-Plaisirs. Des billets étaient distribués à toute la cour; les équipages se pressaient déjà aux abords de la salle, lorsqu'au moment même où la représentation allait commencer, arrive un ordre exprès du roi défendant de jouer cette pièce sur quelque théâtre et quelque part que ce puisse être. « Cette défense du roi, dit M""^ Campan, parut une atteinte à la liberté publique. Toutes les espérances déçues excitèrent le mécontentement à tel point que les mots d'oppression et de tyrannie ne furent jamais

Je ne trouve dans les papiers de Beaumarchais, pour toute explication de cet incident, que les lignes suivantes du mémoire inédit à M. de Breteuil : « Des personnes que j'honore et dont je respecte les demandes ayant désiré donner une fête à l'un des frères du roi, voulurent absolument qu'on y jouât le Mariage de Figaro. Pour toute condition à ma déférence, je priai qu'on ne confiât la pièce, très-difficile à jouer, qu'aux seuls comédiens français. Du reste, je laissai tout à la volonté des demandeurs. » Je présume que cette représentation avait été organisée pour le comte d'Artois par M. de Vaudreuil et la société de M"^ de Polignac, que nous allons voir tout à l'heure agir plus ouvertement.

ET SON TEMPS. :j:i7

prononcés dans les jours qui précédèrent la chute <!u trône avec plus de passion et de véhémence. » Ici M"* Campan attribue à Beaumarchais un propos insolent, souvent répété depuis^, et qui me paraît fabriqué à plaisir. D'après cette dame , Beaumarchais se serait écrié dans la salle même des Menus-Plaisirs : «Eh bien! Messieurs^, il ne veut pas qu'on la représente ici, et j'espère, moi, qu'elle sera jouée peut-être dans le chœur même de Notre-Dame. » L'auteur du Mariage de Figaro avait, je le crois, trop d'esprit et dliabileté pour proférer publiquement une bêtise grossière qui l'aurait empêché à tout jamais d'atteindre son but, quand il était sûr d'y arriver en continuant le système jusque-là adopté.

Comment le roi fut-il déterminé à interdire ainsi au dernier moment une représentation qu'il ne pouvait pas ignorer, puisqu'elle avait été préparée par les personnes mêmes qui l'entouraient ? Tout ce que nous trouvons à ce sujet dans les papiers de Beaumarchais se borne au passage suivant de la lettre inédite à M. de Breteuil : « Je ne sais vraiment quelle intrigue de cour solhcita et obtint la défense expresse du roi de jouer la pièce aux Menus-Plaisirs, ou plutôt, si je le sais, je crois inutile de le dire à qui le sait beaucoup mieux que moi ^

* Dans une lettre au marquis de TLionville, au sujet de cet uicident, Beaumarchais écrit : « Nous sommes occupés à chercher quel est le Galiléen qui nous a vaincus ce jour-là. En attendant cette rare découverte, qui ne regarde point du tout M. le maréchal de Duras fcar il n'a point dédaigné d'en donner sa parole d'honneur), je garde le silence devant un ordre du roi, comme cela est juste, b

Je remis encore une fois patiemment la pièce en portefeuille, attendant qu'un autre événement l'en tirât. » En efTet, il s'en présenta bientôt un autre, et cette comédie, dont le roi venait de défendre la représentation, fut jouée avec sa permission devant toute la cour et le comte d'Artois à la maison de campagne du comte de Vaudreuil.

Les contemporains sont quelquefois bien mal informés ou bien peu sûrs de leurs souvenirs. Voici par exemple M"* Lebrun qui a assisté à cette représentation de Gennevilliers et qui nous dit dans ses Mémoires : « Il fallait que Beaumarchais eût cruellement harcelé M. de Vaudreuil pour parvenir à faire jouer sur ce théâtre une pièce aussi inconvenante sous tous les rapports. » On va juger lequel avait été harcelé , de M. de Vaudreuil ou de Beaumarchais. Ce dernier, après le désagrément du contre-ordre donné si tard aux Menus-Plaisirs, était allé en Angleterre pour des affaires de commerce, lorsque se présente chez lui, à Paris, ce même duc de Fronsac auquel il a déjà plusieurs fois, fermé sa porte, et qui, ne le trouvant pas, lui laisse la lettre suivante :

« A Paris, ce 4 septembre 1783.

« J'espère, Monsieur, que vous ne trouverez pas mauvais que je me sois chargé d'obtenir votre agrément pour que le Mariaoe de Figaro soit joué à Gennevilliers ; mais il est vrai que quand j'ai pris cette commission, je vous croyais encore à Paris. Voici le fait. Vous saurez que j'ai cédé pour quelques années ma plaine et ma maison de Gennevilliers à M. de Vaudreuil. M. le comte d'Artois y vient chasser vers

le 18, et M"* la duchesse de Polignac avec sa société y vien neiil souper. Vaudieuil m'a consulté pour leur donner un spectacle, car il y a une salle assez jolie, et je lui ai dit qu'il n'y en avait pas de plus charmant que le Mariage de Figaro, mais qu'il fallait avoir l'agrément du roi. Nous l'avons eu, et je suis vite accouru chez vous, que j'ai été fort étonné et fort affligé de savoir bien loin. La pièce est bien sue, comme vous savez : nous donneriez-vous votre agrément pour qu'elle fût jouée? Je vous promets bien tous mes soins pour qu'elle soit bien mise. M. le comte d'Aitois et toute sa société se font la plus grande fête de la voir, et certainement ce serait un grand acheminement pour qu'elle fût jouée peut-être à Fontainebleau et à Paris. Voyez si vous voulez nous faire ce plaisir-là. Pour moi, en mon particulier, j'en ai le plus grand désir et vous prie de me faire vite, vite réponse. Qu'elle soit favorable, je vous en prie, et ne doutez point de ma reconnaissance ni des sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je serai toujours. Monsieur, votre très-humble et très- obéissant serviteur. Le duc de Fronsac. »

Le luème jour sans doute ou la \:eille, le duc de Fronsac écrit à Tintendant des Menus-Plaisirs, M. de La Ferté, cet autre billet qui a aussi son prix :

« A Saint-Denis.

« Depuis ma lettre écrite, mon cher La Ferté, et depuis une que j'ai écrit à Des En telles et qu'il recevra ce soir à Paris, la reine m'a dit que le roi consentait à ce que le Mariage de Figaro fût joué à Gennevilliers vers le 18 'j ainsi je vous

'Cette phrase du duc de Fronsac nous prouve que M"'' Campan, de son côté, fait comme M"' Lebrun et arrange aussi les choses à sa manière, car elle nous dit dans ses Mémoires : « La reine témoigna son mécontentement à toutes les personnes qui avaient aidé l'auteur du Mariage de Figaro à surprendre le consenlement du roi pour la représentation de sa comédie à Gennevilliers. » On voit combien M"»" C'ampan est ici peu au courant

prie de dire à Des Entelles de faire tous les arrangements en conséquence. Si Beaumarchais n'est pas à Paris, il faut lui envoyer un coumer quelque part qu'il soit, et en prévenir les comédiens, en faisant le moins de bruit possible. Je serai toujours jeudi k Paris, pour dîner. J'avais mandé à Des Entelles de demander à Carline à dîner pour moi pour ce ce jpur-là, parce que je ne savais pas qu'on jouerait les Xoces de Figaro ', mais au lieu de cela qu'il le demande à Contât •, pour que nous arrangions tout cela. Bonjour. »

Tandis que le duc de Fronsacfait courir après Beaumarchais, le comte de Vaudreuil, qui prépare sa fête pour le comte d'Artois et M"* de Polignac, attend avec anxiété le consentement de l'auteur du Mariage de Figaro. Nous avons sous les yeux un billet de lui au duc de Fronsac, qui se trouve dans les papiers de Beaumarchais, apparemment parce que ce dernier, craignant quelque boutade de la part du roi, avait exigé du duc de Fronsac la remise de toute cette petite correspondance, afin de

de la vérité. L'auteur du Mariage de Figaro est en Angleterre, et par conséquent ne cherche à surprendre aucun consentement, et c'est la reine en personne qui transmet au duc de Fronsac le consentement du roi, d'où il suit que, pour faire ce que dit Mme Campan, la reine aurait eu d'abord à se témoigner son mécontentement à elle-même. La lettre du duc de Fronsac semble prouver au contraire que, pour être agréable au comte d'Artois, à M. de Vaudreuil et à M»' de Polignac, la reine avait contribué à obtenir du roi cette permission.

1 .Te pense que si M"= Contât avait lu ce billet, elle aurait été médiocrement flattée de se voir ainsi placée pour un dîner sur la même ligne que M"'^ Carline, qui, si je ne me trompe, était une sorte de fille entretenue. On n'est pas fâché non plus de savoir que M. de La Ferté, intendant des Menus-Plaisirs du roi , se trouvait par la même occasion intendant de ceux du duc de Fronsac, qui exerçait à la place de son père la charge de premier gentilhomme de la chambre.

prouver qu'il n'avait fait que céder aux sollicitations des courtisans. Celte circonstance heureuse nous permet d'observer de près ce qui se passait dané toutes ces têtes frivoles que la révolution allait bientôt frapper, et de reconnaître avec quelle aveugle impatience ces patriciens étourdis aspiraient à être signalés par Figaro au mépris des masses. Écoutons maintenant le comte de Vaudreuil.

« Ce vendredi, à Versailles-

« On a trouvé, mon cher Fronsac, la parodie de l'Ami de la Maison beaucoup trop gaie pour être jouée devant de trèsjeunes femmes ; l'autre pièce est peut-être encore plus forte pour le fond, mais du moinrs les mots n'y effraient pas l'oreille, et elle peut être jouée. Ainsi, dans le cas où la réponse de M. de Beaumarchais n'arriverait pas assez tôt, nous nous en tiendrons à la pièce de Cailhava et à deux proverbes bien arranges, mais je ne doute pas que la permission* ne nous arrive, et en conséquence nous retarderons le petit spectacle de trois à quatre jours : ainsi ce sera pour le 21 ou le 22. Voulez-vous bien vous charger d'engager les coniédiens à se tenir prêts pour ce temps-là? Mais, hors le Mariage de Figaro, point de salut^. Je vous rends mille grâces, mon cher Fronsac, de la peine que vous voulez bien prendre, je sens bien que c'est pour ces dames et M. le comte d'Artois, qui partagent ma reconnaissance. Recevez de nouvelles assurances de la tendre amitié que je vous ai vouée pour la vie.

« Le C™ DE Vaudreuil. »

« J'irai, à mon premier voyage à Paris, voir et remercier

1 II s'agit ici de la permission de Beaumarchais, celle du roi étant déjà obtenue.

2 Cette, phrase n'est-elle pas étrange sous la plume de M. de Vaudreuil, quand on songe à Tinfluence incontestable que le Mariage deFigaro a exercée pour la destruction de l'anciennehiérarchie sociale.

M"e Contât et Mme Raimonl de la peine qu'elles veulent bien prendre. S'il y a d'autres rôles de femmes dans la pièce, vous voudrez bien me les dire pour que je ne manque à rien, »

Beaumarchais apprend donc en Angleterre que, pour faire jouer devant la cour cette pièce prohibée par le roi quelques mois auparavant, on n'attend plus que sa permission. Il revient sur-le-champ à Paris, et c'est lui maintenant qui, profitant de la circonstance, va faire ses conditions. Il ne s'agit pas précisément pour lui d'amuser la cour à huis-clos, mais d'arriver devant le public et de le faire rire aux dépens de la cour, ce qui est un peu difTérent ; pouvu toutefois qu'une chose conduise à l'autre, Beaumarchais sera charmé de plaire à MM. de Vaudreuil et de Fronsac. Seulement, avant de consentir à la représentation de Gennevilliers, il exige innocemment qu'on lui accorde la faveur d'une nouvelle censure. Singuhère exigence au premier abord ! « Mais, lui dit-on, votre pièce a déjà été censurée, approuvée, et nous avons la permission du roi. — N'importe, il me faut encore un nouveau censeur. » — « On me trouva, écrit-il à M. de Breteuil, un peu bégueule à mon tour, et l'on dit que je faisais le difficile uniquement parce qu'on me désirait; mais, comme je voulais absolument fixer l'opinion publique par ce nouvel examen, j'insistai pour qu'on me l'accordât , et le sévère historien M. Gaillard, de l'Académie française, me fut nommé pour censeur par le magistrat de la police. »

Ce n'était pas mal imaginé. A la veille d'une fête de -cour, où chacun se faisait une joie de voir jouer le

Mariage de Figaro, quel censeur atrabilaire aurait voulu entraver cette joie et se brouiller avec les puissants seigneurs qui ordonnaient la fête ? Et si, comme on devait s'y attendre, le rapport du censeur était complètement favorable, c'était un titre de plus à la représentation publique, dont Beaumarchais comptait bien tirer parti. On connaît déjà par une citation assez plaisante celui que Beaumarchais appelait le sévère historien Gaillard ; on ne sera peut-être pas tâché de retrouver ici ce sévère historien, et de savoir ce qu'il pensait du Mariage de Figaro. Voici son rapport, d'ailleurs assez court, adressé au lieutenant de police :

« Permettez-moi, Monsieur, de vous faire part de mon sentiment sur la comédie intitulée la Folle journée ou le Mariage de Figaro,

a Je l'ai entendu lire, et je l'ai lue ensuite avec toute l'attention dont je suis capable, et j'avoue que je ne vois aucun danger à en permettre la représentation en corrigeant deux endroits et en supprimant quelques mots dont on pourrait abuser malignement, ou faire des applications dangereuses ou méchantes.

« La pièce est d'une très-grande gaieté ; mais quand les gaietés, quoique approchant de ce qu'on nomme gaudrioles, ne vont pas jusqu'à l'indécence, elles font plaisir sans faire de mal. Les gens gais ne sont pas dangereux, et les troubles des Etats, les conspirations, les assassinats et toutes les horreurs que l'histoire de tous les temps nous apprend ont été conçus, combinés et exécutés par des gens réservés, tristes et sournois. La pièce d'ailleurs est intitulée la Folle journée, et Figaro, le héros de cette pièce, est connu par la comédie du Barbier de Séville, dont celle-ci est la suite, pour un de ces intrigants du bas peuple dont l'exemple ne peut être dangereux T. II. 18

pour aucun homme du monde. D'ailleurs, je crois qu'efn s'éle- ^ anl par la crainte du danger conlre certaines choses peu importantes, on Jeur donne une valeur qu'elles n'avaient point, et l'on inspire aux sots ou aux méchants une crainte ou un avis d'un danger qui n'a point de réalité, »

Après avoir ensuite proposé deux suppressions, l'une

du mot minisire j et l'autre d'un passage qui a été en

effet retranché et qui faisait allusion au jugement de

Salomon, le sévère Jiistorien Gaillard conclut ainsi :

« Cette pièce m'a paru très-hien écrite. Les personnages y parlent comme ils doivent parler, suivant leur état, et je la crois très-propie à attirer à la Comédie, qui en a grand besoin, beaucoup de spectatem's et par conséquent beaucoup de recettes^. »

L'aimable censure de M. Gaillard ne suffit pas à Beaumarchais ; il demande encore autre chose pour consentir à la représentation de GennevUliers : « La pièce approuvée de nouveau, écrit-il dans son mémoire inédit à M. de Breteuil, je portai la précaution iyisqu'k pré-

1 Comme je tiens à être en tout rigoureusement exact, je dois dire que ce rapport, très-curieux à mon sens comme témoignage de l'esprit du temps, se trouve dans les papiers de Beaumarcliais, sans signature, portant seulement cette indication écrite de sa main : Copie de la censure du Mariage de Figaro, remise à M. Lenoir par le censeur; mais ce qui me donne la conviction que ce rapport est bien celui de Gaillard, c'est que parmi ces mêmes papiers se trouvent en original les autres rapports des censeurs, tels que Coqueley, Desfontaines, Bret, qui ont été successivevement chargés d'examiner l'ouvrage. Il n'y manque que le rapport de Suard, le seul absolument défavorable, concluant à l'interdiction de la pièce, et qu'on aura probablement refusé de communiquera Beaumarchais. Par conséquent le rapport anonyme que nous venons de citer ne peut être que celui de Gaillard, dont Beaumarchais fait souvent valoir l'approbation, et qui semble se déceler d'ailleurs suffisamment par ses allusions aux crimes de l'histoire et aux gens sournois.

Tenir qu'elle ne devait pas être jouée pour la fête sans que j'eusse avant la parole expresse du magistrat que les Comédiens français pouvaient la regarder comme appartenant à leur théâtre, et j'ose certifier que cette assurance me fut donnée par M. Lenoir, qui certainement croyait tout fini, comme je dus le croire moimême. »

Pour apprécier la valeur diplomatique de ce passage et l'art avec lequel Beaumarchais, dans sa ténacité pleine de souplesse, savait enchaîner les gens qui le gênaient et qu'il ne pouvait pas combattre de front, il faut se souvenir qu'il lutte dans ce moment contre une défense expresse de représentation publique émanée de la bouche même du roi, défense que le roi cousent à lever, mais seulement pour un jour, dans une maison particuhère, et pour complaire au comte d'Artois et à M. de Vaudreuil. Beaumarchais, de son côté, voudrait bien n'accepter Gennevilliers qu'à la condition qu'on lui promettra formellement de le laisser arriver jusqu'au public; mais, comme il n'ose pas encore pousser jusque-là, et qu'il veut cependant faire un pas de plus, il invente la belle périphrase qu'on vient de lire, qui devient ainsi une sorte d'engagement vague contracté envers lui, et sur lequel il s'appuiera tout à l'heure pour aller plus avant. A ces conditions, il accorde enfin la permission demandée, et M. de Vaudreuil l'en remercie par le billet suivant, qui prouve que, quant à lui, il accepte l'engagement dans le sens «nlendu par Beaumarchais :

« Le comle de Vaudreuil a eu l'honneur de passer chez M. de Beaumarchais pour le remercier de la complaisance qu'il veut bien avoir de laisser jouer sa pièce à Gennevilliers. Le comte de Vaudreuil a saisi avec empressement cette occasion de rendre au public un chef-d'œuvre qu'il attend avec impatience. La présence de monseigneur le comte d'Artois €t le mérite réel de cette charmante pièce détruiront enfin tous les obstacles qui avaient relardé la représentation, et consL'quemment le succès. Le comte de Vaudreuil désire vivement pouvoir faire bientôt lui-même tous ses remerciements à M. de Beaumarchais.

« Ce lundi 15 septembre 1783. >

Quelques jours après, toute la cour se donna le plaisir d'assister à la représentation d'une pièce que le roi avait déclarée détestable et injouable. On dit même que la reine aurait paru à Gennevilliers sans une indisposition. Il est bien possible, comme le raconte M^^^ Lebrun, que, les dames se plaignant de la chaleur, Beaumarchais ait cassé les carreaux avec sa canne, et que cela ait fait naître ce joli mot, qu"// avait doublement cassé les vitres ; mais quand M"^ Lebrun nous le montre ivre de bonheur, courant de tous côtés comme un homme hors de lui-même, elle le considère à travers le prisme du temps écoulé et de son imagination, ne pouvant pas se douter qu'au lieu d'avoir cruellement harcelé M. de Vaudreuil, comme elle le croyait, Beaumarchais s'était contenté de le voir venir, de se faire prier, flatter par lui, et d'exploiter tranquillement son crédit.

De même, quand M°»e Lebrun, sans le dire expressément, semble indiquer que la représentation de GenneviUiers eut peu de succès, et quand elle nous dit que

chacun souffrait de ce manque de mesure, nous sommes porté à penser que lauteur substitue à ses impressions du moment celles qui la dominent à l'époque où elle rédige ses souvenirs. Le manque de mesure, en quelque genre que ce soit, faisait alors l'effet d'une hardiesse amusante. On vient d'entendre le sévère historien Gaillard, qui nous a donné le diapason du sentiment général. Cependant la pièce contenait encore , au moment de cette représentation de Gennevilliers, des détails qui durent choquer sans doute même les têtes folles disposées, comme Gaillard, à pardonner beaucoup à la gaieté, quoique approchant de ce qu'onnomme gaudrioles. Il y avait d'énormes gaudrioles , qu'on lit encore bâtonnées sur le manuscrit de la Comédie- Française, et qui ne furent supprimées que par le quatrième censeur, M. Desfontaines, dans un rapport du 15 janvier 1784, et par conséquent nous devons supposer qu'elles ont été proférées en 1783 devant cet illustre auditoire de Gennevilliers ' . Il y avait aussi dans le

* Qu'on se représente les plus grandes dames de la cour écoutant par exemple Figaro au troisième acte, qui disait au comte Almaviva, à propos des infidélités de ce dernier et en parlant de la comtesse : >.< A sa place, moi, je ne dis pas ce que je ferais. — Le Comte. Je te le permets. — Figaro. Quelque sot. — Le Comte. Je te l'ordonne. — Figaro. Instruite de vos faits et gestes et prenant conseil de l'exemple , je vous solderais vos pexits bâtards en un bon gros enfant légitime..... et puis cherche. » Ailleurs, au premier acte, le vieux Bartholo répondait à Marceline, qui le conjure de l'épouser, par une phrase qui est bien le nec plus ultra de ce langage subtil et prétentieux que Beaumarchais applique parfois à une idée grossière, comme s'il cherchait à marier ensemble Voiture et Rabelais : « J'irais, disait Bartholo, j'irais, grison apoplectique, agacer risiblemeut la mort avec les

monologue du cinquième acte des passages qui renforçaient encore le caractère frondeur de ce monologue. Il dut se rencontrer sans doute parmi les spectateurs de Gennevilliers quelques esprits plus scrupuleux que les autres qui se prononcèrent pour le maintien de Tinterdiction lancée par le roi ; mais l'ensemble de ce brillant auditoire se déclara enchanté de la pièce,, sauf quelques légères suppressions. C'est là en effet, à partir de la représentation de Genneyilliers, le thème de M. de Vaudreuil, qui plaide ouvertement pour la représentation publique, et qui n'est plus occupé qu'à obtenir de Beaumarchais le sacrifice de quelques phrases. Quanta lui, le changement qui s'opère dans son attitude indique qu'il est sûr de vaincre. Plein de patience jusqu'ici devant la prohibition royale, travaillant lentement et habilement à gagner du terrain, il devient impatient, pressant, presque impérieux. Il est clair, en effet, pour quiconque réfléchit un peu, que du jour où Louis XVI avait accordé à la reine, au comte d'Artois, à M. de Vaudreuil, à M"* de Polignac, la représentation de Gennevilliers, il s'était mis dans le cas de ne pouvoir résister longtemps à la curiosité publique, portée au comble par cette représentation même, dont tout le monde parlait, et soigneusement entretenue par Beaumarchais. Ceux qui font un reproche à Louis XVI d'avoir laissé arriver le Mariage de Figctro jusqu'à la scène oublient que sous l'ancienne royauté le pubhc

jeux printaniers qui donnent la vie ! Vous me prenez pour un Français. »

n'était pas absolument un troupeau docile, et que si son influence disparaissait quelquefois dans les affaires importantes, elle se produisait souvent dans des questions secondaires ou frivoles avec une énergie à laquelle il eût été dangereux de résister.— Le mot qu'on attribue à Louis XVI : « Vous verrez que Beaumarchais aura plus de crédit que le garde des sceaux, » prouve, s'il est vrai, que ce prince jugeait sainement la situation. Cependant tout devait concourir à rendre le triomphe de Beaumarchais plus éclatant. Le roi, ne pouvant se décider à permettre la représentation d'une pièce qu'il jugeait dangereuse et immorale, essaya de traîner l'affaire en longueur et résista encore sept mois.

Dès le lendemain de la représentation de Gennevilliers, l'auteur du Mariage de Figaro, agissant comme si sa cause était gagnée, avait demandé formellement au lieutenant de police la permission de faire jouer sa comédie. Ce magistrat lui avait répondu que la défense du roi donnée le jour de la représentation des Menus- Plaisirs subsistait encore et qu'il devait en référer à Sa Majesté. « Deux mois après, écrit Beaumarchais dans la lettre inédite à M. de Breteuil, M. le lieutenant de police me dit que le roi avait daigné répondre qu'il y avait, disail-on, encore des choses qui ne devaient pas rester dans l'ouvrage ; qu'il fallait nommer un ou deux nouveaux censeurs, et que l'auteur corrigerait sa pièce d'autant plus facilement que la pièce était longue. M. Lenoir eut la bonté d'ajouter qu'il regardait cette lettre du roi comme une levée de la défense déjouer la

pièce aussitôt après l'examen des nouveaux censeurs. » On voit avec quel soin Beaumarchais, à mesure qu'il avance, se fortifie derrière chaque portion du terrain conquis. Cependant la solution s'ajournait toujours. Le troisième censeur annoncé ne fonctionnait pas; mais l'opiniâtre auteur n'était pas homme à se laisser oublier.

« Monsieur, écrit-il au lieutenant de police en date du 27 novembre 1783. si la multitude de vos occupations vous permettait de vous rappeler que j'en ai beaucoup moi-même, et que depuis trois mois j'ai fait cinquante fois le chemin du Marais à votre hôtel sans avoir pu vous parler plus de cinq fois, pour obtenir la chose la plus simple, — une décision sur un ouvrage frivole, — vous auriez peut-être compassion du rôle pitoyable qu'on me force à jouer dans cette comédie. Si ce sont des dégoûts qu'on vous prie de me donner, je les ai bus jusqu'à la lie; s'il s'agit d'une proscription absolue de tout ce qui sort de ma plume, pourquoi me faire attendre cet arrêt et me refuser tout moyen de savoir à quoi m'en tenir? Je vous suppUe, Monsieur, de vouloir bien me remettre mon manuscrit ; cette bagatelle n'est devenue importante pour moi que par l'acharnement qu'on a eu de m'en faire un toit public, sans vouloir permettre que le puWic en jugeât luimême.

r( Je ne doute pas, Monsieur, que vous, qui ne m'avez montré que de la bienveillance, n'ayez quelques regrets des désagréments qu'on vous oblige sans doute à me donner; mais il est temps qu'ils finissent. Jamais affaire grave ne m'a causé tant de tracas que la plus folle rêverie de mon bonnet de nuit, qui est cette pièce. Le public de province et de Paris m'accable de lettres auxquelles je ne sais que répondre; je ne sais que dire aux comédiens qui me pressent et me reprochent une négligence que je n'ai point. Je vous supplie de me permettre de vous voir ce soir, à la sortie de la Caisse d'escompte, et, en retirant de vos mains cet ouvrage proscrit

pour le rendre à mon portefeuille, de vous assurer du trèsrecpectueux dévouement avec lequel je suis, etc.,

« Caron de Beaumarchais. »

Ce ton est évidemment celui d'un homme qui se sent appuyé par l'opinion et qui sait très-bien qu'on n'ira pas jusqu'à une rupture en lui rendant son manuscrit. La pièce est enfin livrée au troisième censeur, qui fait quelques modifications, mais qui approuve. Le roi eu demande un quatrième, qui fait très-peu de corrections et qui approuve. Il en demande un cinquième. Celui-là, Bret, approuve sans corrections. Ayez donc des censeurs, pour qu'ils se laissent ainsi entraîner eux-mêmes par la curiosité publique ' ! Le rapport du quatrième censeur, de Desfontaines, qui lui-même écrivait pour le théâtre, offre des passages assez curieux. Il examine très-attentivement Touvrage, « dont j'ai fait, dit-il , quatre lectures dans lesquelles j'ai suivi l'auteur phrase par phrase. » 11 fait quelques légères suppressions; il rature par exemple les deux phrases licencieuses que nous avons citées , un passage contre les loteries qui se trouvait dans le monologue. Quant à la

1 Parmi ces cinq censures, je ne sais où fixer la date de la sixième, celle de Suard, la seule qui concluait à l'interdiction ; je dirai même que dans les papiers de Beaumarchais j'ai bien trouvé la preuve d'une opposition très-avancée de Suard, et qui se continue, comme tout le monde le sait^ après la représentation; mais je n'ai rien trouvé qui indique que Suard ait été officiellement chargé de censurer le manuscrit de Beaumarchais, lequel parle très-souvent de tous ses censeurs. Cependant Garât, dans ses Mémoires sur Suard, et je crois aussi Mm« Suard, dans le petit volume qu'elle a publié sur son mari, affirment également le fait.

3® BEA^UMARCHAIS

pièce en elle-même, il plaide pour elle et défend chaque personnage avec une ardeur que Beaumarchais ne dépasserait pas. Il va très-loin dans ce sens, car, rencontrant dans le rôle de Suzanne une phrase tournée d'une manière indécente, et que l'auteur lui-même dut changer aux dernières répétitions, il commence par la supprimer ; ensuite il se ravise, la rétabht, et, avec un amour de l'art assez rare chez un censeur, ii écrit en marge : Mot unique, impossible à remplacer, et que je laisse. Ce mot est en effet tellement unique, qu'il nous est impossible de le reproduire ici '. Après avoir ainsi défendu la pièce de son mieux, le censeur concluait par cette déclaration , qui ne manque pas d'une certaine vérité :

« Je ne crains pas d'ajouter que la représentation Je cette pièce peut contribuer à étendre la carrière dramatique, et autant la censure doit être délicate sur tout ce qui concerne la décence, la religion et le gouvernement, autant elle doit

1 Les phrases purement grotesques trouvent naturellement grâce devant le censeur. Il j en avait de très-fortes en ce genre qui ne furent supprimées qu'à la dernière répétition. L'acteur Dazincourt expose dans ses Mémoires la peine qu'il eut à décider Beaumarchais au sacrifice d'une phrase à laquelle il tenait beaucoup. Dans la querelle avec Basile , au quatrième acte, Figaro lui disait : « Si vous faites mine seulement d^approximer madame, la. première, dent qui vous tombera sera la mâchoire, et, voijez-vous mon poing fermé î voilà le dentiste. » Beaumarchais comptait sur le succès de cette phrase auprès, du parterre, et peut-être il ne se trompait pas; mais ce n'était pas une raison pour qu'elle fût bonne à garder. — Au premier acte, dans l'entrevue avec le docteur Bartholo, Figaro lui disait: «Bonjour, cher docteur de mon cœur, démon âme et autres viscères. » Cette impertinence matérialiste fut sans doute considérée parle censeur comme une critique à l'adresse des médecins.

être indulgente pour les traits qui peuvent tourner au profit des mœurs. C'est à la liberté dont jouissait Molière que nous devons la morale dont ses pièces sont remplies ; ses caractères seraient-ils aussi énergiques qu'ils le sont, si on lui eût imposé la loi de n'en offrir que l'esquisse ?

a DeSFONTAINBS, Censeur royal. »

Que faire contre un homme qui transforme ainsi successivement cinq censeurs en autant d'avocats, qui a pour lui M. de Vaudreuil, M. de Fronsac, le prince de Nassau, alors à Paris, et qui cabale fortement pour son ami, toute la jeunesse masculine et féminine de la cour, des acteurs et des actrices qui, comptant sur un succès brillant et fructueux, se plaignent hautement du tort qu'on fait à leur théâtre, et enfin tout ma public impatient qui demande à grands cris que sa curiosité soit satisfaite ? Que pouvait contre cette explosion le roi lui-même, assisté du garde des sceaux et de Suard ? Il fallut bien accorder à tout le monde ce qu'on avaitaccordé aux courtisans de GenneviUiers. On assure que pour lever complètement les scrupules du roi, des protecteurs adroits ou des ennemis maladroits de Beaumarchais s'attachèrent à lui répéter que la pièce n'aurait aucun succès, et comme il le désirait de tout son cœur, il se résigna à céder à la fiévreuse curiosité du pubhc, dans l'espérance qu'elle serait déçue.

C'est en mars 1784 que Beaumarchais obtint enfin la permission tant de fois demandée, et il s'empresse d'en donner avis à l'acteur Préville, qui était alors à la campagne, par la lettre suivante qui respire la joie et la fierté du triomphe.

« Paris, le 31 mars 1784.

« Nous nous sommes trompés tous les deux, mon vieil ami. Je tremblais que vous ne quittassiez le théâtre à Pâques, et vous, vous étiez dans l'opinion que le Mariage de Figaro ne pourrait pas se jouer.

« Mais il ne faut jamais désespérer de garder un acteur que le public adore, ni de voir vaincre un auteur courageux qui croit avoir raison, et que l'on ne dégoûte pas par les dégoûts. J'ai, mon vieil ami, le bon du roi, le bon du ministre, le bon du lieutenant de police j il ne nous manque plus que le vôtre pour voir un beau tapage à la rentrée. Allons, mon ami ! c'est bien peu de chose que ma pièce j mais la voir au théâtre est le fruit de quatre ans de combats; voilà ce qui m'y attache. Quel mal ils ont fait, ces méchants! Deux ans plus tôt, mon ami Préville aurait assuré le succès de mes cinq actes ; aujourd'hui le charme qu'il répandra sur un moindre rôle fera bien regretter qu'il ne joue pas le premier ^

« On me conseille l'étude et la répétition sans éclat, et nous sommes convenus d'agir, mais sans rien dire. Dazincourt et Laporte se sont chargés d'écrire à tout le monde en recommandant le silence, atin que noire bonne fortune ne jQnisse pas encore une fois par en devenir une de capucin.

« Je vous salue, vous honore et vous aime.

Le tableau de cette première représentation du Mariage de Figaro est dans tous les recueils du temps ; c'est un des souvenirs les plus connus du xvuf siècle. Tout Paris se pressant dès le matin aux portes du Théâtre-Français; les plus grandes dames dînant dans

1 Pour comprendre cela, il faut savoir que Préville^ qui devait d'abord jouer le rôle de Figaro, se trouvant trop vieux et trop fatigué pour un rôle de cette importance, l'avait cédé à Dazincourt; mais comme il voulait contribuer au succès de l'ouvrage, il consentait à accepter le rôle de Brid'oison.

les loges des actrices ;, afin de s'assurer des places; « les cordons bleus, dit Bacliauniont , confondus dans la loule et se coudoyant avec les Savoyards; la garde dispersée, les portes enfoncées, les grilles de fer brisées sous les efforts des assaillants ; » — « trois personnes étouffées, dit La Harpe ; une de plus, ajoute-t-il malignement, que pour Scudéry ; » sur la scène, après le lever du rideau, la plus belle réunion de talents qu'ait peut-être jamais possédée le Théâtre -Français, tous employés à faire valoir une comédie pétillante d'esprit, entraînante de mouvement et d'audace, qui, si elle choque ou épouvante quelques-unes des loges, enchante, agite et enflamme un parterre électrisé : — voilà le tableau qui se trouve partout, et sur lequel par conséquent nous n'insisterons pas. Nous n'y ajouterons qu'un trait nouveau, qui peut-être le complétera assez bien : cest que Beaumarcliais assistait à tout ce tapage, au fond d'une loge grillée, entre deux abbés, avec lesquels il venait de faire un joyeux dîner, et dont la présence lui avait paru indispensable, afin de se faire administrer, disait-il, en cas de mort, des secours très-spiriluels.—\\ nous semble que ce trait manquait au tableau de la première représentation du Mariage de Figaro '. ,

^ Nous concluons ce fait d'une invitation à dîner adressée par Beaumarchais à l'abbé de Galonné , frère du ministre, pour le jour de la première représentation du Mariage de Figaro, et qui se termine ainsi « : Arrivez, arrivez, mon barbier andaloux ne veut T)as célébrer son mariage sans votre ofEciale attache. Semblable aux souverains , il invitera par des placards cent vingt mille personnes à ses noces. Seront-elles gaies ? c'est ce que j'ignore, j'ai conçu cet enfant dans la joie, plaise aux dieux (sic) T. II. 19

que j'en accouche sans douleur; je sens déjà des mouches, et ma grossesse n'a pas été heureuse. Il me faudra quelques confortatifs et des secours très-spirituels au moment de la crise : je les attends de vous et d'un autre ecclésiastique* en un coin fort obscur. Venite, ahhati, maledicemus de auctore, mais surtout rions de mes chagrins, je n'en accepte qu'à ce prix. Je vous salue, vous honore et vous aime. Beaumarchais. »

♦ L'abbé Sabathîet.

xxvin

.E ilARIAGE DE FIGARO DEVANT LA CRITIQUE FRANÇAISE ET LA CRITIQUE ESPAGNOLE.-^- DU YALET DE COMÉDIE DEPUIS l'eSCI^AVB DE LA COMÉDIE ANTIQUE JUSQU'a FIGARO.

Un critique assez célèbre au commencement du siècle, jui a laissé quelques bonnes pages, malheureusement mêlées à beaucoup d'autres d'un ton grossier et d'une îxtrême pauvreté d'idées, Geoffroy, après avoir gratifié Beaumarchais d'une bordée d'injures, résumait ainsi 3n 1802 son opinion sur le Mariage de Figaro : c( Aujourd'hui qu'il n'y a plus ni princes, ni grands seigneurs, ni parlement Maupeou, aujourd'hui qu'on juge Figaro avec Texpérience de dix siècles, ce n'est plus qu'une méchante rapsodie, qu'un salmis de quolibets, de coq-à-l'âne, de calembours, de turlupinades, de jeux de niols. Cette débauche d'esprit, ce style dévergondé, excitent encore de temps en temps le rire de la farce, mais on ks méprise après en avoir ri. » Il y avait cepen-,.

dant eu faveur de Beaumarchais un argument qui déjà, en 180"2, embarrassait un peu le dédaigneux critique. « C'est une chose plaisante, dit ailleurs Geoffroy, que la destinée des auteurs dramatiques : Beaumarchais, du côté de l'art, est assurément un des moins estimables;.., cependant, les Deux Amis exceptés, toutes ses pièces sont restées, et, ce qui est plus heureux, elles se jouent; le Barbier de Séville et Figaro sont même courus. Combien de poètes d'un mérite fort supérieur n'ont pas joui d'un sort aussi brillant ! La Chaussée a quatre pièces restées au théâtre, on n'en joue jamais une seule, et La Chaussée, pour le ton, le goût et le style, pour toutes les parties de l'art, est infiniment au-dessus de Beaumarchais; mais la fortune littéraire de l'auteur de Figaro a de grands rapports avec sa fortune civile et politique ; l'une a beaucoup influé sur l'autre , et toutes deux sont parties de la même source. Instruire, amuser les hommes, ce n'est rien : il faut les éblouir et les tromper. »

Comment Geoffroy, si peu rétif devant le succès en politique, ne comprenait-il pas que le succès en littérature, quand il se prolonge et se maintient, a bien aussi quelque valeur, et que si le mérite de Beaumarchais consistait à éblouir et à tromper les hommes, ce qui n'est pas déjà donné à tout le monde, ce ne serait point uniquement avec de méchantes rapsodies qu'il les aurait éblouis et trompés jusqu'en 180-2? Que dirait-il donc s'il voyait en 1855 les hommes persister à se laisser éblouir et tromper par ces méchantes rapsodies, qui.

quand elles sont bien jouées, continuent à séduire le public, non-seulement en France, mais partout? Il est certain que si l'intérêt qui s'attache à une satire politique a contribué d'abord à l'immense succès du Mariage de Figaro, ce n'est pas là ce qui soutient aujourd'hui cette comédie. Pour s'en convaincre, il suffit d'assister à une représentation et de voir combien cette partie de la pièce produit en général peu d'effet sur les spectateurs. Que de saillies mordantes, d'allusions fines et meurtrières dirigées contre des institutions ou des abus qui n'existent plus, au moins sous la même forme, après avoir excité autrefois des applaudissements frénétiques, passent maintenant inaperçues! Ce long monologue du cinquième acte, qui épouvantait Louis XVI et qui trouvait un si vif écho dans le parterre roturier de 1784, n'agit presque plus sur le parterre démocratique de nos jours. Et cela se conçoit facilement : nous avons expérimenté depuis soixante-dix ans tous les genres d'aristocratie ; chaque classe de la société a eu un moment où elle a dit comme Figaro : El moi, morbleu! et où elle a plus ou moins accaparé à son profit le gouvernement et le trésor public. N'avonsnous pas vu naguère un bourgeois ingénieux usurper le titre d'ouvrier comme on usurpait jadis des titres de noblesse et arriver, grâce à ce stratagème, jusqu'au seuil de l'assemblée nationale, d'où il a été exclu, n'ayant pu produire ses quartiers de prolétariat? Un parterre qui a vu tout cela ne peut plus guère s'émouvoir des satires de Figaro à l'adresse de ceux qui ont

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tout pour s'être donné la peine de naître. Que serait i aujourd'hui un Montmorency qui n'aurait pas le sou à côté du dernier des roturiers qui aurait su, pour parler poliment, gagner quatre ou cinq millions à la Bourse ?

Cependant ce monologue du cinquième acte n'est pas encore absolument mort. Il y a quelques passages qui virent encore, et qui, depuis soi?iante-dix ans, ont de temps en temps cette bonne fortune de briller par leur absence, comme autrefois les effigies de Brutus et de Cassius aux funérailles de Junie. Geoffroy nous • apprend qu'en 1802 on supprimait quelques-unes des plus insolentes clabauderies de Figaro, et spécialement le passage du monologue du cinquième acte relatif à la liberté de la presse. 11 paraît néanmoins qu'on permettait à l'acteur Dugazon, chargé du rôle de Figaro, de remplacer le passage supprimé par un autre de son invention qui amusait assez peu Geoffroy, car il était spécialement dirigé contre le célèbre critique du Jour- 1 nal des Débats. «J'apprends, disait Figaro-Dugazon, qu'il s'est établi dans Madrid une multitude prodigieuse de journaux, et que Vun d'eux fait fortune en dénigrant les plus grands poètes et les plus grands talents. » « Le trait est court, dit Geoffroy à ce propos, mais vigoureux, éloquent , et même très-convenable au caractère de Figaro : ce barbier était personnellement intéressé à. crier publiquement contre un méchant journal qui faisait fortune dans Madrid en se moquant des farceurs de place et des méchants bouffons. » La censure

actuelle, un peu moins sévère que la censure de 1802^ se borne à supprimer juste le même passage du monologue, mais aucun acteur ne se croit permis d'y suppléer, et cette lacune subsiste comme un témoignage de la vitalité d'une pièce de théâtre qui, après soiœaniedix ans d'existence, après avoir perdu, par la ruine même de tout ce qu'elle attaquait, le prestige de hardiesse qu'elle empruntait à des faits qui ne sont plus, touche cependant encore par quelques points à des questions délicates qui ont survécu à la révolution. Certes, quand Figaro nous dit : « Les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours, » une déplorable expérience, qui se reproduit sans cesse parmi nous, répond tout aussitôt que cela n'est pas encore vrai, au moins pour la France, et que, malheureusement pour notre pays, les sottises imprimées engendrent des sottises en action qui mettent l'ordre en péril, et dont la liberté finit toujours par payer les irais; mais quand Figaro ajoute : « Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur, » quel homme de bonne loi pourrait se dissimuler qu'il y a là quelque chose d'éternellement vrai, et que l'interdiction absolue du blâme porte une grave atteinte à la valeur morale de l'éloge ?

C'est ainsi que la comédie de Beaumarchais, quoique fanée dans son ensemble sous le rapport pohtique. conserve toutefois , même sous ce rapport , une certaine ^actualité, en même temps qu'elle reste pour les hommes instruits un monument curieux d'une situation unique.

et qui peut-être ne se reproduira jamais en France : celle d'un gouvernement offrant assez d'abus pour défrayer largement une comédie satirique, et trop confiant en lui-même ou trop faible pour empêcher un auteur audacieux et tenace de le traduire sur la scène. Ce caractère aristophanesque du Mariage de Figaro, qui contribue incontestablement à son originalité, bien qu'il n'offre plus aujourd'hui les dangers qu'il présentait autrefois, ne laisse pas de susciter contre cette comédie beaucoup d'adversaires et parfois des adversaires assez inattendus. De ce nombre sont d'honnêtes bourgeois, qui certainement seraient furieux, si, par un coup de baguette, quelque magicien leur rendait un beau matin l'ancien régime, avec ses colonels âgés de sept ans, son parlement Maupeou, ses lettres de cachet •, ses mille privilèges et ses mille abus. Ces mêmes hom-

1 C'est en vain qu'en étudiant superficiellement le passé on essayerait de comparer le régime parfois rigoureux et illégal qu'a subi dans notre siècle la liberté individuelle avec le régime antérieur à la révolution; il n'y a pas de comparaison possible. Qu'on se souvienne seulement que sous Louis XV, un ministre, le duc de La VriUière, poussait l'impudeur jusqu'à permettre à sa maîtresse de vendre à prix d'argent des ordres d'arrestation signés en blanc de la main du roi. « La marquise de Langeac, dit le comte de Tocqueville dans son Histoire du règne de Louis XV, faisait commerce des lettres de cachet, et jamais ne les refusait à l'homme puissant qui avait une vengeance à exercer ou une passion à assouvir. >> Il n'était pas même toujours nécessaire d'être un homme puissant. M. de Ségur raconte dans ses Souvenirs l'édifiante histoire d'une jeune bouquetière qui, pour se débarrasser d'un mari jaloux, avait obtenu, moyennant dix louis donnés à Mm" de Langeac, une lettre de cachet contre lui. Le même jour, le mari ayant eu la même idée que sa femme et ayant de son côté donné dix louis, chacun des deux époux fit enfermer l'autre.

mes pourtant, parce qu'ils aiment la paix, et parce que l'ancien régime n'a pu être détruit sans une secousse qui dure encore, sont disposés à ne \oir dans le Mariage de Figaro qu'une coupable provocation au désordre et à l'anarchie. Il faudrait être conséquent : ceux qui admettent que la destruction de l'ancien ordre de choses était juste et nécessaire, ne peuvefit pas faire à Beaumarchais un crime d'y avoir concouru.

Une critique plus juste à mon sens est celle qui porte sur le défaut de moralité reproché au Mariage de Figaro. Il est ceitain que la comédie, destinée à fustiger le vice en riant, ne peut pas avoir l'austérité d'un sermon; il n'est pas moins certain qu'il y a dans Molière des situations aussi scabreuses et des mots aussi forts que dans le Mariage de Figaro ; mais si Molière, avec la franche bonne foi du génie, ne recule pas devant tout ce qui lui semble nécessaire à la vérité du tableau qu'il veut peindre, on ne le voit point, comme Beaumarchais, rechercher avec une sorte de parti pris, multiplier sans nécessité, caresser avec complaisance tous les mots, toutes les idées, toutes les situations qui ont un sens plus ou moins licencieux et brutal. Presque tous les personnages de la Folle Journée, Almaviva, Figaro, Chérubin, Basile, Marceline, la comtesse elle-même, quoique avec un peu plus de réserve, semblent dominés, on pourrait dire presque absorbés, par le même genre de préoccupations. Cette création de Chérubin, par exemple, qui a trouvé grâce devant des critiques d'ailleurs sévères pour Beaumarchais, est-elle

bien vraie? Si Beaumarchais a pu chercher dans les souvenirs de son enfance à lui, très-précoce, et, on s'en souvient, très- effrontée même pour le xviii*= siècle, les principaux traits de cette figure, est-ce bien-là ime personnification exacte de la puberté en général chez les jeunes gens, non-seulement de treize ans, mais même de quinze et de seize? Ces ardeurs fougueuses, occasionnées par l'éveil des sens, ne sont-elles pas combattues par je ne sais quelle retenue mystérieuse et naïve, non pas factice et grimacière comme celle de Chérubin, qui ose très-bien dire à Suzanne, en style de jeune roué : « Tu sais bien, méchante, que je n'ose pas oser, » mais sincèrement craintive, inquiète et même un peu farouche? Ceux-là même qui seront des don Juan ne commencent-ils pas presque tous par être plus ou moins des Hippolyte? Cette nuance, qui donnerait plus de grâce et aussi plus de vérité générale au rôle de Chérubin, me semble à peu près absente, et cependant elle est si bien dans la nature qu'on la retrouve jusque dans les ouvrages où domine encore le génie païen. C'est ainsi que Daphnis, dans le petit roman de Longus, s'il n'a pas la décence extérieure de Chérubin, présente certainement une physionomie plus timide et plus innocente. Le petit Jehan de Saintré, ce Chérubin du moyen âge, offre toutes les nuances qui manquent à celui de Beaumarchais, et même au xvni' siècle on comprenait assez bien tout ce qui se mêle de sentiments délicats et élevés aux premières ardeurs de l'adolescence, pour accueillir avec transport un autre Chérubin, qui appa-

rut, je crois, la même année que celui de Beaumarchais, et qui en est comme la contre -partie. Quand on s'était amusé à voir le page du comte Almaviva lutiner Suzanne, mettre en péril l'innocence de Fanchette et soupirer pour la comtesse, on lisait avec délices dans le roman de Bernardin de Saint-Pierre les charmantes paroles que Paul adresse à Virginie : « Lorsque je suis fatigué, ta vue me délasse ; quand du haut de la montagne je t'aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un bouton de rose. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n'ai pas besoin de te voir pour te retrouver; quelque chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l'air où tu passes, sur l'herbe où tu t'assieds.... Dis-moi par quel charme tu as pu m'enchanter : est-ce par ton esprit? Mais nos mères en ont plus que nous deux. Est-ce par tes caresses? Mais elles m'embrassent plus souvent que toi. Je crois que c'est par ta bonté.... » Voilà bien ce souffle moral, qui tempère en les épurant les premières agitations des sens chez un adolescent à la fois plus naturel et plus intéressant que Chérubin.

Quoique la pudeur ne fût point le caractère distinctif de Beaumarchais, il ne laissait pas d'avoir quelque soupçon que sa pièce dépassait un peu la dose de licence accordée à une comédie ; aussi le voit-on, comme les ingénieurs qui s'inquiètent surtout du côté faible d'une place, incessamment occupé à défendre le côté vulnérable du Mariage de Figaro. La grande affaire de sa préface est de prouver particulièrement que te Mariage

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de Figaro est empreint d'une moralité profonde ; sa correspondance est remplie de lettres aux acteurs de Paris ou aux directeurs des théâtres de province, recommandant surtout de représenter cet ouvrage noblement, de ne l'avilir par aucune charge indécente, d'éviter de pousser même la gaieté jusqu'à V effronterie. Tout cela est très-bien; mais, comme dirait Beaumarchais lui-même, tout cela est bon pour le discours, et ce ne sont pas des pensionnaires qui pourraient jouer dans la perfection le Mariage de Figaro.

S'il est vrai que le but moral d'une comédie consiste à rendre le vice ridicule, méprisable ou odieux, on serait assez embarrassé pour déterminer la moralité de celle-ci. On a loué quelquefois l'auteur de l'impartialité courtoise avec laquelle il avait dessiné la figure d'un grand seigneur libertin. Le comte Almaviva en efl'et, quoique déjoué dans ses projets de séduction, reste l'homme distingué de la pièce, non-seulement par le ton et la tenue, mais même par les sentiments. Et cependant c'est lui surtout qui représente le vice, de sorte quïl ne faut pas avoir beaucoup d'imagination, étant donné le caractère de Suzanne, pour admettre que si Almaviva a perdu la partie ce jour-là, il ne tiendra qu'à lui, pour peu que sa fantaisie persiste, de prendre bientôt sa revanche sur Figaro. De son côté, Figaro, quant aux intentions, est, à tout prendre, l'honnête homme de cette comédie : il défend sa fiancée contre la coriuplion, et contribue à ramener le comte vers sa femme;) mais pour s'apercevoir de ses bonnes qualités, le spec-

tateur a grand besoin d'y regarder à deux fois, tant cette physionomie est mélangée.

Figaro se sent si fier de sa supériorité sur tout ce qui Icntoure, qu'il met une sorte de forfanterie à se faire beaucoup plus retors qu'il ne l'est en effet. Par exemple, quand il dit de Basile : « Fripon, mon cadet, je t'apprendrai à clocher devant les boiteux, » il ne tiendrait qu'à nous de croire qu'il revendique le droit d'aînesse en friponnerie, et cependant ce n'est pas la friponnerie, c'est seulement l'intrigue qu'il aime de passion. De même, dans la scène si grossière avec Marceline, scène pour laquelle Beaumarchais a beau jeu de recommander aux acteurs la décence et la noblesse, lorsque Figaro, en retrouvant sa mère, lui dit : « Embrassezmoi le plus maternellement que vous pourrez; j'étais loin de vous haïr, témoin l'argent ; » ce cynisme artificiel et forcé produit une si fâcheuse impression, que lorsque Beaumarchais veut mettre dans le cœur de Figaro un bon sentiment, dans sa bouche des paroles émues et dans ses yeux des larmes sincères, le public se demande si ce n'est pas encore là une plaisanterie, et tandis que Figaro pleure réellement, le parterre éclate de rire. Nous avons eu occasion de constater plusieurs fois cet effet de scène, qui se reproduit toujours, et qui sans nul doute n'était pas dans les intentions de l'auteur.

Ce persiflage universel ;, accompagné d'une assez grande indécence de mots, d'idées et de situations, est évidemment ce qui constitue, au point de vue moral,

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le côté faible du Mariage de Figaro. Néanmoins, soit que notre siècle, avec ses belles prétentions d'austérité, n'ait guère plus de vertu que le siècle précédent, soit que la gaieté pétillante et intarissable qui assaisonne tout cela ne laisse pas au spectateur le temps de s'arrêter sur ce qui le choquerait, il est certain que les mots équivoques et les situations scabreuses ne nuisent pas au succès de la pièce. Nous avons vu quelquefois, à des représentations du dimanche, de très-honnêtes figures de mères de famille s'épanouir et rire avec déhces des saillies les plus risquées de Figaro ou des jeux de scène du cinquième acte, sans paraître s'étonner beaucoup de ce qu'il y a de grivois dans les unes, de choquant et d'invraisemblable dans les autres. Le public, dans son ensemble, est peut-être après tout beaucoup plus innocent que nous tous, qui faisons de la critique et qui^ pour employer une expression triviale, mais juste,. cherchons des vers dans les cerises ; il s'amuse de ce qui lui semble spirituel et amusant, et il n'en demande pas davantage.

Considéré au point de vue de l'art et dans ses rapports avec l'histoire du théâtre en France, le Mariage de Figaro, quoiqu'il soit moins judicieusement intrigué et écrit avec plus d'inégalité et d'affectation que le Barbier de Séville, offre plus d'ampleur et plus d'originalité, en ce sens qu'il représente plus complètement cet instinct et ce goiit d'innovation qui distinguaient Beaumarchais.

On l'a déjà justement remarqué, ce qui caractérise

la comédie entendue à la manière de Beaumarchais, c'est, en usant d'un mot plus allemand que français, mais qui rend assez bien l'idée dans son sens le plus général, c'est la modernité, c'est-à-dire l'exclusion, ou du moins, en ce qui touche Figaro, la transformation absolue de toutes les traditions et de tous les types de la comédie antique; ce qui la caractérise encore, c'est la fusion de tous les genres de comédie que 3Iolière avait jusque-là traités séparément dans le Misanthrope, dans l'École des Femmes et dans les Fourberies de Scapin, un mélange parfois un peu incohérent, mais brillant et original, de tons et d'effets empruntés a la comédie d'intrigue, à la comédie de mœurs et de caractère et à la haute comédie. Le Mariage de Figaro offre des aliments pour tous les goûts ; il y a de l'analyse philosophique, même dans les parties où, comme dit Sedaine dans une lettre a Beaumarchais, la philosophie prend des allures de Polichinelle ; il y a des traits de caractère bien sentis et vivement rendus, des effets de scène très-intéressants et très-habilement amenés, un dialogue peu châtié parfois ou prétentieux, mais souvent attrayant pour les esprits, même les plus difficiles, par la prestesse avec laquelle les deux interlocuteurs se renvoient le volant des saiUies sans jamais le laisser tomber par terre. Il y a dans l'action générale un entrain, un brio empruntés à la comédie espagnole, qui font passer par-dessus les invraisemblances. 11 y a enfin des parties de grosse gaieté et de charge qui ne sont pas celles qui ont le moins de succès. Beaumarchais

ne comprenait pas le dédain de ces auteurs délicats qui répugnent à se servir de certains moyens ; tout lui était bon : il voyait dans le public assemblé un grand enfant qui ne cherche qu'à rire, et il ne se trompait guère. Depuis soixante - dix ans qu'on joue le Mariage de Figaro , la tirade sur goddam n'a jamais manqué d'égayer le parterre; le bégaiement de Brid'oison, les glapissements de l'huissier criant : Messieurs, silence! dans la scène de l'audience, le langage pittoresque et grotesque de l'ivrogne Antonio, contribuent largement, pour leur part, à l'effet général.

Quoique ce rire de la farce, comme le nomme Geoffroy, ne soit pas plus à mépriser chez Beaumarchais que chez Mohère, où on le rencontre également, il est clair que si la Folle journée ne brillait que par là, «lie perdrait beaucoup de son prix ; mais ce comique un peu fort, combiné avec tout le reste, contribue à donner à la pièce un avantage inappréciable et incomparable que toute l'élégance, toute la correction possibles ne donnent pas toujours, et qui s'appelle la vie. Cet avantage permet à la comédie de Beaumarchais de ne s'inquiéter pas plus de notre critique modérée que du dédain fastueux de Geoffroy.

Une question beaucoup moins souvent traitée que les précédentes, et qui cependant se présente ici tout naturellement, est celle de savoir jusqu'à quel point Beaumarchais, dans ses comédies espagnoles, a tiré parti du théâtre espagnol. Il me paraît incontestable que ses emprunts se réduisent à peu de chose. Les caractères

sont très-peu espagnols ; Almaviva ne ressemble guère kun grand d'Espagne, surtout à l'époque du droit du seigneur, si tap* est que le droit du seigneur ait jamais existé, surtout en Espagne, ce dont je doute ; mais même en prenant Almaviva comme une figure française, il y a quelque chose de singulièrement hétéroclite dans cette coutume plus ou moins authentique attribuée à la première période du moyen âge qui vient ainsi se planter au beau milieu d'une comédie toute imprégnée des mœurs du xviip siècle. Cependant l'ensemble de ces figures diverses offre je ne sais quelle nuance légère d'étrangeté assez difficile à définir, qui tient peut-être moins aux personnages en eux-mêmes qu'à leur nom, à leur costume, à la guitare, aux balcons et à d'autres accessoires de même nature, mais qui contribue à leur donner une physionomie à part. Dans sa structure, le Mariage de Figaro, avec ses surprises, ses scènes de nuit et ses coups de théâtre, n'est pas sans analogie avec la comédie espagnole, surtout avec les pièces d'intermèdes, qui, on l'a vu dans les lettres écrites d'Espagne par Beaumarchais, l'avaient particulièrement intéressé. Le personnage principal, quoiqu'il dérive plutôt du Gil Blas français que du gracioso espagnol, présente cependant quelques traits qui le rapprochent de ce dernier type, ne serait-ce que le goût des proverbes et du bel esprit. Dans la comédie de Moreto intitulée : No puede ser el guardar una mujer (garder une femme est chose impossible), comédie qui présente quelques rapports de détail avec le Barbier de Séville, il y a

un gracioso, Tarugo, qui n'est pas sans offrir une certaine parenté avec Figaro. Un critique spirituel etérudit, M. Philarète Chasles, s'occupant de l'étymologie de ce nom de Figaro, qui, pris en lui-même, n'est point espagnol, l'a fait dériver du mot picaro, qui est à peu près synonyme de vaurien, et qui a donné son nom en Espagne à toute une série de romans dits picaresques, dont les héros sont des aventuriers. J'ai vainement clierclié dans les papiers de Beaumarchais quelque vérification de cette étymologie. Ce qui me porterait à en suspecter la justesse, c'est que, dans le manuscrit du Barbier de Séville, l'auteur, au lieu d'écrire Figaro, écrit constamment Figuaro. Ce nom que Beaumarchais a rendu si fameux, se serait donc d'abord présenté à son esprit sous une forme qui n'est pas celle adoptée plus tard par lui-même dans le texte imprimé, et qui nous éloigne un peu plus de l'étymologie de picaro; mais Figuaro n'étant pas plus espagnol que Figaro, la difficulté reste entière et la question aussi douteuse que pour le Tartufe de Molière, dont l'étymologie est également un peu incertaine. Peut-être serait-il plus juste de faire dériver ce nom de fantaisie adopté par Beaumarchais du mot espagnol figura, qui s'applique à des personnages de comédie et qui, transformé en figuron^ est devenu le nom commun de toute une classe de pièces qui tiennent de la caricature.

Quelque opinion qu'on ait de cette étymologie, ce qui peut sembler bizarre au premier abord, c'est que de tous les pays où les deux comédies de Beaumarchais

ont été traduites % l'Espagne est celui où elles paraissent avoir eu le moins de succès. Un poëte dramatique espagnol assez distingué^ Garcia de La Huerta^ à la vérité très-hostile au théâtre français en général, parlant en 1783 d'une traduction espagnole du Barbier de SévillSy s'exprime ainsi :

« Don Manuel Fermin de Laviazo a fait une traduction du Barbier de Séville, et quoiqu'il ait purgé cette comédie de ses impropriétés les plus grossières, quoiqu'il lui ait donné plus de mouvement en la réduisant en trois actes et qu'il en ait amélioré le style en convertissant en vers la prose soporifique {soponfera) de Beaumarcliais, la pièce n'en est pas moins restée une comédie burlesque pleine de cette platitude française (platitud francesa) qui est intolérable pour les personnes de bon goût. »

1 Elles l'ont été à peu près partout, car en même temps que le prince de Nassau constate dans une de ses lettres, l'existence et le succès d'une traduction 'polonaise du Barhier de SévilJe, Gudin, dans son manuscrit nous assure que le Mariage de Figaro, « traduit, dit-il, dans la langue de Vlndostan, a été joué dans cette langue sur ces mêmes rives où les Grecs allaient chercher la sagesse. » Beaumarchais , avec son caractère essentiellement français, parait en général se soucier assez peu de ce qui s'écrit sur lui à l'étranger. On serait tenté de supposer, par exemple, qu'il a dû éprouver une assez vive curiosité pour le drame allemand dans lequel Goethe le faisait figurer tout vivant. Il n'en dit pas un seul mot dans sa correspondance. Ce n'est qu'en 1784, lorsque fut imprimée la première traduction française de ce drame par Friedel , qu'avant d'en autoriser la publication, le censeur écrit à Beaumarchais pour lui demander s'il consent à ce que la traduction paraisse avec son nom. Ce dernier^ sans doute occupé d'autre chose, fait attendre longtemps sa réponse, ce qui désole l'infortuné traducteur; il répond enfin pour demander qu'on change le nom de Beaumarchais, adopté par Goethe, en celui de Ronac, et le nom de son beaufrèie Guilbert ea celui à'Illerto. C'est en effet avec ce travestissement que parut en France la première traduction du drame allemand de Clavijo.

(le critique espagnol, on le voit, n'y va pas de main morte ; il peut marcher de pair avec Geoffroy, il peut même se tlatter d'être le premier qui ait découvert que la prose du Barbier de Séville était soporifique. Personne, à coup sûr, ne s'était encore avisé de lui reprocher ce défaut- là. Ce même La Huerta, après avoir déclaré que les comédies de Beaumarchais ne peuvent être envisagées qu'avec le plus profond mépris, accuse la critique française de n'avoir pas assez insisté sur les fautes les plus essentielles, parce qu'elle ne connaissait pas assez, dit-il, l'invraisemblance qui y règne. Et comme il veut bien nous signaler lui-même ces fautes énormes, je pense qu'on ne sera peut-être pas fâché de savoir en France ce qui choque épouvantablement un Espagnol, un peu entaché de pédantisme, dans les comédies de Beaumarchais, et d'abord dans le Barbier de Séville.

« Cette pièce, dit La Huerta, ne mérite pas qu'on se donne la peine d'en faire un examen complet et rigoureux. 11 suffira, pour convaincre les plus obstinés, de mettre en relief quelques-unes des fautes si nombreuses qu'elle renferme, fautes qui sont moins excusables chez M. de Beaumarchais que chez tout autre, non-seulement parce qu'il a résidé quelque temps en Espagne, et même assez longtemps pour pouvoir éviter les erreui's qu'il a commises, mais encore parce qu'il se vante très-hautement de connaître nos mœurs. Quel homme ne rirait, par exemple, pour peu qu'il connaisse les mœurs de l'Espagne, de voir un barbier qui, ayant une boutique ouverte à Séville, se présente dans la rue à sept ou huit heures du matin, heure précise à laquelle il doit faire ses barbes, avec la tournuie et le costume d'un majo,

avec une guitare en bandoulière, écrivaiil une séguedille, retouchant de temps en temps sa chanson avec un crayon et faisant de son genou un pupitre. Un tel être n'a jamais existé et n'existera jamais, et s'il était possible qu'un barbier tombât dans une semblable folie, il en serait bientôt puni, car il se verrait chassé de la rue par les cris des enfants du quartier, et peut-être à coups de pierres. C'est en vain qu'on dirait, pour sauver l'absurdité de cette situation, que lamaison du barbier est à quatre pas, car s'il en est ainsi, il pourrait, de l'endroit où il est, la montrer au comte Almaviva, sans avoir besoin de lui donner des détails sur son enseigne. En outre, la plus grande inconvenance de la situation consiste dans l'inopportunité de l'heure adop'.ée par l'auteur, heure à laquelle même les aveugles qui gagnent leur vie en jouant de la vielle n'ont pas coutume de faire leur charivari. Et voilà pourquoi le barbiei-, même à sa porte, ne pourrait ni chanter ni jouer de la guitare, attendu que les gens du voisinage qu'il incommoderait l'obligeraient à se taire et à se retirer. « Ce n'est pas une moindre inconvenance de faire paraître en scène le comte Almaviva, titre qui n'existe pas en Espagne, et encore moins avec la qualité de grand que lui donne le poète prosaïque *, de le faire paraître vêtu à l'espagnole, ainsi que Rosine, en même temps qu'on nous offre le ridicule barbier habillé en majo, synchronisme fort extraordinaire pour un Espagnol et pour tous ceux qui savent que le costume et même le nom de majo sont si modernes en Espagne, qu'on ne trouverait ce nom dans aucun ouvrage ayant cinquante ans d'antiquité. Voilà pourquoi l'Académie espagnole, en acceptant ce mot de majo dans le quatrième volume de son dictionnaire imprimé en 1737, l'a accueilli sans y joindre aucune autorité qui garantit son origine, apparem-

1 Cette critique de La Huerta, qui consiste à reprocher à Beaumarchais d"d.voir placé dans une comédie un grand d'Espagne sous un nom imaginaire, au lieu de lui donner un nom réel, semblera un peu extraordinaire en France. L'inconvenance pour noui consisterait bien plutôt à mettre en scène un nom réel.

ment parce qu'elle n'en a point trouvé, à cause de la modernik' de ce mot, et c'est probablement par la même raison qu'elle a omis les mots de maja, majeza, et autres dérivés dont nous nous servons aujourd'hui, et qui n'étaient pas aussi usités en 1737 que maintenant : il y a donc ignorance grossière chez ceux qui disent et pensent que l'habit de majo est le costume propre et caractéristique de notre nation, tandis qu'il est certain au contraire qu'il est le plus opposé à notre caractère grave et circonspect. . . Et dans tous les cas, ce costume n'étant point encore en usage à l'époque où l'on portait le costume à l'espagnole, c'est une incjnvenance absurde de les unir et de les faire paraître en même temps dans une pièce.

« Les noms que Beaumarchais donne à quelques-uns des acteurs de ses comédies sont également très-ridicules et trèsimpropres. Le nom de Bartholo, dont il baptise un médecin, ne s'emploie en Espagne qu entre gens de la plus basse classe ou dans le style le plus familier, parce qu'il est une espèce de diminutif de Bartliolome, diminutif dont on ne se sert que pour exprimer le mépris ou la tendresse ; d'où il résulte qu'il y a une ignorance très-coupable [muy culpable) à supposer que le billet de logement dont il est question au second acte du Barbier a pu être adressé au docteur Bartholo tout court, A cette inconvenance correspond gracieusement celle qui consiste à appeler deux valets galiciens, l'un L'Eveille, c'està-dire el Despierto, et l'autre La Jeunesse, c'est-à-dire La Juventud, noms qui appartiennent à la soldatesque française, ou à des domestiques de quelque hôtel de Paris, et non point à des valets galiciens, qui d'ordinaire s'appellent Domingo ou Farruco. 11 est certain qu'un L'Eveillé et un La Jeunesse font avec un docteur Barlholo l'assemblage le plus réjouissant. « Malgré tous ces défauts et beaucoup d'autres également grossiers sur lesquels je ne m'arrête pas, parce que, pour les relever, il faudrait un épais volume, cette comédie, trèsapplaudie à Paris et dans toute la France, est une des comédies modernes qui ont eu le plus de succès et se jouent le

US fréquemment. On doit en conclure que partout il y a un jblic vulgaire qui approuve les choses absurdes, et se pasonne pour les ouvrages qui ont le moins de mérite. »

Quel terrible homme que ce pédant espagnol ! Quel natique amour de la vraisemblance ! On ne se doutelit guère que celte critique nous \ient du pays qui a :-oduit les héros de tragédie ou de comédie

Enfants au premier acte et barbons au dernier.

est probable que si Beaumarchais a lu ce foudroyant iquisitoire de La Huerta, il se sera contenté de recoer pour lui et de lui envoyer ce passage de la préface i Barbier de Séville : « Des connaisseurs ont remarqué le j'étais tombé dans l'inconvénient de faire critiquer îs usages français par un plaisant de Séville, à Séville, ndis que la vraisemblance exigeait qu'il s'étayât sur s mœurs espagnoles. Ils ont raison ; j'y avais tellement ;nsé, que, pour rendre la vraisemblance encore plus irfaite, j'avais d'abord résolu d'écrire et de faire jouer pièce en langage espagnol ; mais un homme de goût 'a fait observer qu'elle en perdrait peut-être un peu i sa gaieté pour le public de Paris, raison qui m'a îterminé à l'écrire en français. »

Après avoir ainsi écrasé le Barbier de Séville dans la 'éface d'un des volumes de son Théâtre espagnol, i Huerta annonçait pour un prochain volume une •itique du Mariage de Figaro; mais, au moment aborder cette tâche, il y renonce, parce que la pièce it, suivant lui, trop méprisable dans toutes ses parties.

« Cettî comédie est, dit-il, une continuation de la comédie du Barhier de Séville, elle est conçue dans le même esprit, et nous y retrouvons tous les personnages de cette dernière, excepté les deux Galiciens si bien baptisés La Jeunesse et VÉveillé * ; mais les défauts du Mariage de Figaro sont beaucoup plus énormes [mucho mas énormes) que ceux du Barbier de Séville. Les calomnies et les satires contre notre nation, l'oubli de la décence et de la vérité et l'abandon de toute vraisemblance sont les principales qualités qui décorent cette pièce. Pour ce motif, et comme d'ailleurs j'ai lu une lettre écrite à une dame espagnole qui réside à Paris par un habitant de Madrid, dans laquelle le Mariage de Figaro se trouve analysé et ridiculisé avec assez de grâce, et que cette lettre circule en manuscrit parmi tous les gens de goût, je me crois dispensé du pénible travail de relire une aussi méprisable farce ; et cependant cette comédie, avec tous ses défauts, a sespartisans, même parmi nous. Rien n'est plus commun que de voir des gens se permettre de juger ce qu'ils n'entendent pas. Plusieurs pensent que la poésie est chose si commune, que chacun peut apprécier ses productions comme s'il s'agissait des choux et autres légumes qui se vendent au marché^. »

Celte appréciation de La Huerla ne peut pas être prise comme l'expression exacte de l'opinion de ses compatriotes sur les comédies de Beaumarchais, d'autant plus que LaHuerta nous apprend lui-même que ces ouvrages comptent des partisans en Espagne. Cependant nous avons eu l'occasion de constater qu'ils n'ont pas eu de l'autre côté des Pyrénées autant de retentissement que

1 On voit que la Huerta ne peut pas digérer les deux faux Galiciens. Cependant il y a dans le Mariage de Figaro le nom de Grippe- Soleil, jeune berger andaloux , qui doit être encore plus difficile à traduire en Espagnol que celui de La Jeunesse ou de L'Éveillé.

2 Theatro espanol, for don Vicente Garcia de La Huerta, prélaces des t. V et XIII.

ET nos TEMPS. 340

dansplusieursautres pays. Des Espagnols assez instruits que nous avons consultés ne connaissaient même pas le Mariage de Figaro ^ Ce fait s'explique assez bien quand on réfléchit que c'est précisément cette teinte espagnole très-légère et plus ou moins exacte, appliquée sur un fonds d'idées et de mœurs françaises, qui, en donnant pour nous Français aux comédies de Beaumarchais une physionomie plus piquante, rend ce mélange beaucoup moins intéressant pour des Espagnols, choqués surtout de ce qu'il peut offrir d'hétérogène.

Quoi qu'il en soit, malgré les anachronismes qu'un Espagnol découvre facilement dans le costume de Figaro, et malgré les défauts plus graves que la critique française a pu reprocher à ce caractère, Beaumarchais en a fait une de ces créations qui restent dans l'histoire de l'art et dans la mémoire des hommes. Figaro vivra autant que Panurge, autant que Gil Blas. Il y aurait, ce me semble, un travail instructif et nouveau à tenter sur ce personnage; il y aurait à le comparer à tous les personnages de même nature, à montrer que Figaro est en même temps le roi et le dernier des valets de comédie. Beaumarciiais est arrivé juste à un moment où ce type traditionnel, représenté par l'esclave dans la comédie antique, et qui s'est continué à travers les siècles jusqu'à nos jours en se modifiant, avait perdu toute signi-

1 Pourtant on nous assure, d'un autre côtt, qu'il y a à Séville des cic-erord espagnols qui montrent aux voyageurs ingénus l'endroit où était la boutique de Figaro, je crois n-.ème qu'ils vont Jusqu'à montrer la boutique.

fication. En lui donnant sa dernière forme, Beaumarchais a consommé en quelque sorte l'existence de ce type. Après Figaro, il n'y a plus et il ne peut plus y aYoir de valet de comédie.

Contrairement à l'opinion de Diderot et à celle qu'exprime le savant M. Naudet dans la préface de sa traduction de Plaute, je crois qu'on pourrait prouver que ce personnage du valet de comédie, quoique né de l'esclave antique, n'est pas une importation purement artificielle, restée sans aucun rapport avec nos usages et n'ayant jamais eu rien de réel. De l'esclave anlique au valet de comédie tel que l'a compris Beaumarchais, on pourrait noter toute une série de transformations ou l'on verrait ce type s'adapter plus ou moins aux sociétés dans lesquelles il se produit. Il faudrait prendre l'esclave de la comédie antique dans les ouvrages de Plante surtout, où ce personnage est particulièrement caractérisé, puis le comparer avec l'esclave de cette comédie du iv^ siècle retrouvée par M. Magnin et intitulée Querolus, dans laquelle se rencontre une figure des plus curieuses comme expression de la chute imminente de l'esclavage. On étudierait ensuite cette même figure d'esclave quand elle reparaît au xv^ siècle transformée en valet, dans le premier essai dramatique plus ou moins calqué sur la comédie ancienne, dans la Célestine. On examinerait les figures de valets qui se rencontrent dans la comédie du xvi*" siècle, dans les pièces de Larivey par exemple, où ces figures sont également imitées de l'antique, mais considérablement modifiées.

On suivrait ce type dans les comédies d'intripriie de Molière; on le verrait saltérer de plus en plus dans les comédies de Regnard, où le valet de^^ent exigeant, insolent, jusqu'à traiter son maître de voleur quand ce dernier ne lui paye point ses gages, et surtout dans celles de Lesage. Ici Crispin rival de son maître est réellement sur le point de supplanter ce dernier auprès de sa fiancée, et, lorsque sa fraude est découverte, au lieu de recevoir, suivant l'usage immémorial, des coups de bâton, il entend le beau-père lui dire, ainsi qu'à son camarade La Branche : « Vous avez de l'esprit, mais il en faut faire un meilleur usage, et pour vous rendre honnêtes gens, jeveuj vous mettre tous deux dans les affaires. » Le valet fantastique de Beaumarchais représente précisément ce valet qui va passer maître et entrer dans les affaires. En suivant ainsi à travers les siècles ce rôle de l'esclave du théâtre antique transformé en valet de comédie, on pourrait, je crois, démontrer non-seulement que cette figure, qui représente au théâtre Ua protestation éternelle de l'intelligence contre la force ou le privilège, a toujours offert quelque rapport avec le milieu social au sein duquel elle apparaissait, mais encore que ses altérations successives répondent assez bien au mouvement qui a fait passer les sociétés de l'esclavage au servage, du servage à la domesticité héréditaire et jusqu'à un certain point forcée, de celle-ci enfin à la domesticité librement choisie, librement quittée, où par le fait le domestique n'est plus guère que ce qu'on appelait en style révolu-

lionnaire un officieux. La conséquence de ces transformations diverses, c'est que ce type traditionnel d'astuce et de fourberie n'a plus aujourd'hui de raison d'être : n'étant plus l'expression de la révolte de l'esprit opprimé par la servitude comme dans le monde antique, ou gêné dans son essor comme dans les sociétés aristocratiques, l'esclave ou le valet ne peuvent plus jouer sur le théâtre le rôle qu'ils y jouaient autrefois. Aussi le valet de comédie a-t-il a peu près disparu de la scène, au moins sous son ancienne forme; au lieu d'y représenter l'homme habile d'une comédie d'intrigue, il y joue maintenant exactement le même rôle que dans la vie réelle, c'est-à-dire qu'il annonce les gens et apporte les lettres.

Cette donnée sur le valet de comédie ne peut être qu'indiquée ici ; nous laissons à d'autres le soin de la vérifier comme nous l'avons vérifiée nous-même*. Ce

1 Nous avons essayé, au Collège de France, d'esquisser en une leçon une sorte de monographie de ce type de l'esclave et du valet de comédie. Nous ne reproduirons pas ici ces développements, dans la crainte de surcharger de dissertations un ouvrage plus spécialement biographique et historique. Disons seulement pour ceux que la question intéresserait, qu'une simple comparaison de quelques types d'esclave et de quelques types de valet suffit à démontrer que si les Fronfin, les Crispin , les Scapin sont en effet des copies des Daves, des Geta, des Liban, ils en sont des copies très-modifiées, non pas tant dans la physionomie extérieure que dans le fond même des sentiments et des idées, dans la physionomie morale, s'il est permis d'employer cette expression. Or, ce sont précisément ces modifications intimes apportées au type traditionnel qui constituent le rapport des figures de valet de comédie avec les mœurs de chaque époque, et impriment à ces figures une portion in-

qui est certain, c'est que Beaumarchais a clé assez heureux pour pouvoir rattacher un personnage de théâtre

contestable de vérité, jusqu'au moment où la révolution française les fait disparaître.

Qu'on prenne, par exemple, le personnage de l'esclave Liban dans l'Asinaire de Plaute, et qu'on le compare au héros de la pièce de Molière, les Fourberies de Scapin. Les deux rôles ofifrent le même caractère de ruse et d'effronterie, le même appareil de supercheries et de mensonges, pour dérober de l'argent aux pères et servir les intrigues des fils; mais sous cette ressemblance extérieure perce l'intime différence des siècles. Liban est un être en qui l'esclavage a détruit tous les bons instincts de l'homme et développé outre mesure les mauvais. Son astuce a un caractère de dégradation, et sa gaieté est souventféroce. C'est l'esclave qui continue au théâtre la licence momentanée des saturnales, qui se complaît à énumérer avec une sorte d'énergie sauvage les cruels supplices qu'il est habitué à subir en les bravant: houssines. bâtons, croix, lames ardentes, carcans, tortures. « Que de fois , dit-il à son camarade Léonidas, tu as mis sur les dents, par la dureté de ta peau, huit grands estafiers armés de bouleaux pliants ! » C'est pour l'unique plaisir de mal faire, que Liban emploie son talent d'intrigue à servir les passions du fils de famille. Entre son jeune maître et lui aucune nuance d'attachement; on dirait plutôt qu'il éprouve le besoin de lui rendre mépris pour mépris. C'est ainsi qu'avant de livrer à Argyrippe l'argent qu'il a escroqué k son père, il exige qu'Argyrippe se transforme en bête de somme, qu'il se mette à quatre pattes, et qu'il le porte, lui Liban, sur son dos. Maigre ses protestations, Argyrippe est obligé de subir cette exigence, et l'esclave fait le tour du théâtre monté sur le dos de son jeune maître, en s'écriant : « Voilà comment on dompte les cœurs superbes ! » Cette scène devait avoir un grand succès auprès du parterre d'alors, la cavea, où se pressaient à la fois le» affranchis et les esclaves. Ce caractère de gaieté brutale et sinistre, ce fonds dehaine et de mépris, ne se retroaventplus dans la physionomie de Scapin. Celui-ci est un aventurier retors, spirituel ei joyeux, qui a eu, comme il dit, quelque petit de'mi'lé avec la justice, mais qui ne met pas le moindre amour-propre à se trouver de nouveau en rapport avec elle. S'il a embrassé la profession de valet, c'est qu'il ne voit pas d'autre carrière où il puisse exercer ses talents plus utilement pour lui. Il ne se fait pas scrupule de jouer des tours même à son jeune maître, et

à une des crises les plus importantes de Thistoire hum;;ine. Le souvenir de Figaro est intimement lié à

cependant il identifie jusqu'à uncertain point son existence à la sienne, et n'est pas sans éprouver pour lui une certaine affection. Ainsi, lorsque Léandre, après l'avoir maltraité, après avoir voulu le tuer, ayant besoin de son secours, lui demande pardon, Scapin résiste jusqu'au moment où Léandre se jette à ses genoux. Ici le coeur de Scapin s'attendrit : « Levez-vous, dit-il à Léandre, et une autre fois ne soyez pas si prompt. » La différence de ses sentiments et de ses procédés, par rapport à ceux de l'esclave Liban, est proportionnée à la différence même de leurs conditions respectives.

Soutenir que, dans la vie* réelle, au xvii* et au xviii siècle, il n'y avait point de valet qui ressemblât plus ou moins aux Scapin , aux Crispin, aux Frontin , ce serait contredire tous les témoignages contemporains. La domesticité était alors la seule carrière ouverte à beaucoup d'intelligences passablement cultivées et très-raffinées; elles y déployaient une aptitude à l'intrigue qui trouve aujourd'hui d'autres emplois bien plus étendus et plus avantageux : tel bomme de nos jours qui aurait été un Scapin au xvii^ siècle, est un personnage décore' de plusieurs ordres, qui a su pêcher en eau trouble une assez belle fortune pour entretenir lui-même plusieurs laquais infiniment plus candides que leur maître. Dans les Précieuses ridicules, La Grange dit fc qu'il a un certain valet nommé Mascarille, qui passe pour une manière de bel esprit, qui fait l'homme de condition, se pique de galanterie et de vers, etc., etc. » Il n'y a rien là d'invraisem. blable, quand on se rappelle que dans la fameuse journée des madrigaux où. toute la société de M"^ de Scudéry se trouva prise d'une rage de versification violente , les valets eux-mêmes , dit la chronique, s'en mêlèrent; et enfin, lorsque Mercier, dans son Tableau de Paris au xvin' siècle, peint le valet réel, le laquais, ce portrait ressemble assez à celui du valet de comédie, pour qu'on pût aisément s'y tromper. « Ordinairement, dit-il , un laquais de bon ton prend le nom de son maître, quand il est avec d'autres laquais; il prend aussi ses mœurs, ses gestes, ses manières. Il porte la montre d'or, des dentelles, il est impertinent et fat. Chez les jeunes gens, c'est le confident de monsieur quand celui-ci n'a pas d'argent; c'est son proxénète quand il a. une fantaisie; c'est le menteur le plus intrépide quand il faut congédier des créanciers et tirer son maître d'embarras. »

Entre ce portrait d'après nature et celui d'un Scapin , la diffé-

celui de la révolution française, et il n'en faut pas davantage pour éterniser un nom.

rence n'est pas grande. En un mot, il en est de cette figure de valet comme des autres personnages de la comédie d'intrigue au ivii' et au xviii' siècle : à côté de l'imitation des anciens, on y peut discerner l'imitation delà vérité: par fois même les deux imitations se confondent. Deux sociétés aussi différentes que la société antique et la société du xviiie siècle, offraient cependant un point de ressemblance : elles étaient toutes deux aristocratiquement organisées, et c'est ce qui explique que les types de la comédie ancienne, et no'aïamer.t celui de l'esclave, aient pu se perpétuer en se modifiant dans la comédie d'intrigue telle qu'on la comprenait en France avant la révolution.

BBAfMARCHAIS EMPRISONNE A SAINT-LAZARE. — SA QtERîLLE ET SA RÉCONCILIATION AVEC MIRABEAU.

Le Mariage de Figaro avait eu soixante-huit représentations presque consécutives avec un succès jusqu'alors inouï. Le chiffre de recette de la première représentation est de 6,5H livres; celui de la soixantehuitième est de 5,483 livres. En huit mois, du 27 avril 1784 au 10 janvier 1785, cette pièce avait produit à la Comédie-Française (sans y comprendre la cinquantième représentation, donnée au profit des pauvres sur la proposition de Beaumarchais) une recette brute de 346,197 livres, sur lesquelles, tous frais déduits, il restait aux comédiens en bénéfice net 293,755 livres, sauf la part d'auteur de Beaumarchais , évaluée à 41,499 livres. On voit que si le Mariage de Figaro

pouvait être discuté comme œuvre d'art, il offrait comme élément de recette une valeur indiscutable. A la vérité, la pièce était montée avec un soin extrême et jouée avec une rare perfection.

. Tous les rôles importants étaient confiés à des artistes de premier ordre : M"^ Sainval, la tragédienne alors en vogue, sur les sollicitations de Beaumarchais, avait accepté le rôle de la comtesse Almaviva, dans lequel elle déployait un talent d'autant plus attrayant, qu'il était plus imprévu; M"*' Contât enchantait le public dans le rôle de Suzanne par la grâce, la finesse de son jeu, le charme de sa physionomie et de sa voix. Une très-jeune et très-jolie actrice, qui fut bientôt enlevée par la mort à la fleur de ses dix-huit ans, M"' Olivier, dont le talent, dit un contemporain, était naïf et frais comme sa figure, prêtait cette naïveté et cette fraîcheur au rôle un peu vif de Chérubin, Mole jouait le rôle du comte Almaviva avec l'élégance et la noblesse qui le distinguaient. Dazincourt représentait Figaro avec tout son esprit, en dégageant cette figure de toute vulgarité. Le vieux Préville, qui ne plaisait pas moins dans le rôle de Brid'oison, l'avait passé au bout de quelques jours à Du gazon, qui le rendait avec plus de force et autant d'intelligence. Desessarts, avec sa rondeur, donnait du relief au personnage ici très-sacrifié de Bartholo; les Tôles secondaires de Basile et d'Antonio étaient également bien joués par Vanhove et Bellemont; enfin, par un caprice original, un tragédien assez célèbre, Larive^ ne voulant pas que la tragédie fût représentée dans la

ET SOX TEMPS. 359

pièce seulement par M"« Sainval, avait demandé h petit bout de rôle de Grippe-Soleil.

Cette vogue immense d'une comédie aristophanesque, en inquiétant quelques esprits ou en choquant quelques consciences sincèrement timorées, réveillait naturellement aussi la foule des envieux, qui ne manque jamais, surtout quand le triomphateur aime à afficher son triomphe, et Ton connaît le faible de Beaumarchais. C'était .donc au miheu d'un feu croisé de satires en prose et en vers que l'auteur du Mariage de Figaro poursuivait sa carrière, versant sur ses blaqjhémaleurs, non pas des torrents de lumière, mais des torrents de gaieté et de quohbcls également en prose et en vers*.

Non contents de le chansonner, ses ennemis lui tendaient des embûches. S'il écrivait une lettre mordante à un de ses amis, le président Dapaty, qui lui demandait une loge grillée pour des dames scrupuleuses qui voulaient bien voir sa pièce, mais ne voulaient pas être vues, on faisait circuler la lettre en disant qu'il avait eu l'audace de l'adresser à un duc et pair, et il élait obUgé d'écrire au ministre de la maison du roi pour

1 On a souvent cité quelques-unes des pièces satiriques dirigées contre le Mariage de Figaro. On connaît moins les ripostes ■de Beaumarchais. Voici, par exemple, un quatrain inédit de lui ■en réponse aune épigramme assez plate du poète Piis : il me semble que le quatrain de Beaumarchais n'est pas d'';pourvu ■de sel :

Ton Pégase, Piis, est tombé dans l'ornière. De son temple le Goût te ferme l'osiium. Au bon petit Jésus je fais cette prière Au(]e Piis ingenium.

360 BEAUxMARCHAIS

recîifier le fait K En pleine Académie, ïauslère Suard % recevant comme directeur M. de Montesquiou, en présence du [irince royal de Suède, depuis Gustave III, qui voyageait sous le nom de comte de Haga, avait trouvé le moyen d'intercaler dans son discours une tirade trèsvive contre le Mariage de Figaro. Elle fut fort applaudie par ceux-là même qui la veille avaient applaudi à outrance la pièce de Beaumarchais. Après la séance, le prince royal de Suède, complimentant M. Suard, lui dit : « Vous nous avez traités un peu sévèrement, peutêtre avec raison; mais, ajouta-t-il en riant, je suis si inaccessible à la raison, que je vous quitte pour aller entendre une troisième fois Figaro. — Beau fruit de mon sermon, mon prince ! dit M. Suard ^ »

De son côté, l'auteur du Mariage de Figaro, comme pour sanctifier sa pièce, en consacrait le produit à des œuvres de charité.

« Je propose, écrivait-il au Journal de Paris du 12 août

1 Voir aux pièces justificatives, no 21, la lettre de Dupatj et la réponse de Beaumarchais.

2 Nous n'avons point à attaquer Suard, mais comme il a attaqué Beaumarchais avec un véritable acharnement, et comme nous allons voir tout à l'heure que c'est lui qui a occasionné son emprisonnement à Saint-Lazare, on ne sera pas étonné si nous nous croyons obligé de constater tout d'abord ici qu'il y a dans les lettres de Diderot à M"^ Voland des détails sur Suard qui, s'ils sont exacts, feraient peu d'honneur à son austérité, car ils tendraient à prouver qu'il était de ceux qui sont d'autant plus sévères en théorie qu'ils se mettent plus à l'aise dans la pratique. Voir aux pièces justificatives, n° 22, ce fragment des lettres de Diderot sur Suard.

* Garât, dans ses Mémoires sur Suard, arrange autrement cette phrase du prince de Suède. Je choisis la version publiée par M°"^ Suard, comme plus vraisemblable.

178i, un institut de bienfaisance vers lequel toute femme reconnue pauvre, inscrite à sa paroisse, puisse venir, son enfant au sein, avec l'attestation du curé, nous dire: — Je suis mère et nourrice, je gagnais 20 sols par jour, mon enfant m'en fait perdre 12. 20 sols par jour font 30 livres par mois; offrons à cette nourrice 9 francs de charité ; les 9 livres que son mari ne donne plus à l'étrangère, voilà 18 livres de rentrées. La mère aura bien peu de courage si elle ne gagne pas 8 sols par jour en allaitant, voilà les 30 livres de retrouvées... Quand je devrais être encore traité d'homme vain, j'y mettrai tout mon Figaro: c'est de l'argent qui m'appartient, que j'ai gagné par mon labeur, à travers des torrents d'injures imprimées ou épistolaires. Or, quand les comédiens auront 200 mille francs, mes nourrices en auront 28 mille; avec les 30 mille de mes amis, voilà un régiment de marmots empâtés du lait maternel 5 tout cela paie bien des outrages. »

La Comédie-Française , ne voulant pas rester audessous du zèle de Beaumarchais, consentait à consacrer à l'institution des pauvres mères nourrices le produit entier de la cinquantième représentation , et Fauteur du Mariage de Figaro remplaçait tous les couplets de la fin, par des couplets de circonstance qui ne figurent point dans ses œuvres.

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