‹ Beaumarchais et son temps (volume 3)Chapitre 10 sur 28 · TOM. H. M · texte numérisé non relu

TOM. H. M

ayant la fièvre, l'extinction de voix, le marasme, crachant ses poumons, enfin désespérée et abandonnée de tout le monde. Ecoutez-le raisonner : c< L'àcrelé de l'humeur qui se jette sur une partie affaiblie par accident, ou faible par nature, forme enfin un ulcère où se porte toute l'acrimonie du sang; mais alors le crachement et tous les accidents provenant de la partie affligée ne sont eux-mêmes qu'un* mal local, et tous les remèdes qu'on leur porte pallient, adoucissent cernai local, sans détruire le premier vice. Quelques efforts qu'où fisse, si la compassion pour le malade empoche d'aller au fait sur le principe du mal, il ne fait que durer plus longtemps, niais il reste incurable. Je ne connais donc (dit M. Seilîert) qu'un seul moyen, qui est de détourner l'humeur du cours entier qu'elle a pris sur une partie faible, et de la porter à l'extérieur, d'autorité , et même avec violence. En conséquence, notre médecin, sans égard pour tous les galants, parents, complaisants, etc., de notre jolie petite Saint- Alban, vous lui a flanqué deux vésicatoires aux deux bras. Ils ne rendaient pas assez, selon lui, il lui en a flanqué un sur les épaules, et si l'humeur n'eût pas abondamment donné, il allait lui en mettre un sur la poitrine. — Bourreau ! lui criaiton; il allait son train. Enfin, mon ami, elle a moins toussé, moins craché, elle a dormi, a retrouvé l'appétit, et lorqu'on s'apprêtait à la pleurer, il a fallu rire avec elle de son emplâtre universel, qui lui a sauvé la vie. Elle a souffert, mais quelle différence de sort ! Depuis six semaines, elle se porte an mieux : elle a repris sa chair, ses couleurs, sa voix pour parler et pour chanter. Voilà ce que j'ai sous les yeux. Seiflert vous condamne donc, et moi aussi, à revenir vous faire emplâtrer de vésicatoires, ou bien prenez sur vous de le faire où vous êtes; mais soyez sûr qu'après bien des raisonnements nous convenons tous qu'il faut s'y soumettre, et que la sauté future en dépend. Tout le reste est de la graine d'ignorant, a Je le ferais, dit Seiffert, sur moi-même tout à l'heure, si mon mal de poitrine ne s'était pas terminé. » Eh ! vite aux vésicatoires, mon ami ! Criez, si cela vous soulage, ou rêve-

Tïvt, et nousVotis promettons de n'aToir nulle pilié de vos répugnances.

« Je ne puis trop remercier vos amis et les miens de tous les soins qu'ils prennent de vous; mai$ si vous manquez tous" de résolution pour notre terrible régime, revenez à nous, car il rt'J al pas de temps à perdre. Souffrons quelques jours pour sauver l'édifice entier, et n'attendons pas que le danger soit plus pressant : c'est le vœu et Tardent désir de votre amie

o Caron de Beaumarchais. j>

La sollicitude de Beaumarchais ne put sauver le jeune Francy, il mourut peu de temps après avoir reçu cette lettre, et son testament, que j'ai sous les yeux, contient un article qui, rapproché du passage déjà cité du testament de Julie, est un titre de plus en faveur de l'homme ainsi jugé par ses amis mourants. Après avoir distribué à sa famille la fortune assez considérable qu'il avait gagnée au service de son patron, Francy termine par ces lignes : a Je nomme, pour exécuter mon testament, M. Caron de Beaumarchais, mon ami; les obligations que je lui ai ne me permettent de lui faire aucun legs, bien persuadé qu'il se portera à me rendre ce dernier service. » il rne semble qu'il y a quelque chose de flatteur pour Beaumarchais dans celte manière de motiver l'absence de legs en sa faveur et le dernier service qu'on attend de lui.

Pour compléter le tableau de la vie de Beaumar* chais à cette époque, ij faudrait le montrer après la désastreuse bataille navale où le comte de Grasse perdit en 1782 la plus magnifique de nos flottes, s'enflammant d'un beau zèle au milieu de la consternation générale,

envoyant dans tous les cafés de Paris des hommes qui crient : Souscription! souscription! et qui proposent de remplacer ainsi les vaisseaux perdus, écrivant à toutes les chambres de commerce du royaume, leur adressant à chacune 100 louis et les pressant d'adopter son idée. Bientôt cette idée se répand comme une traînée de poudre : chaque ville, chaque corporation offre un vaisseau, et le désastre éprouvé par notre marine est réparé avec une rapidité merveilleuse. Beaumarchais court lui-même dans»toutes nos villes maritimes pour activer et échauffer ce mouvement patriotique. M. de Vergenues lui écrit : « Comme ministre je n'ai pas le droit d'approuver*, mais comme citoyen j'applaudis de tout mon cœur au sentiment énergique que vous communiquez à vos compatriotes.... Quelque succès que puisse avoir votre démarche, elle n'en fait pas Inoins d'honneur à votre zèle, et c'est avec bien de la satisfaction que je vous en fais mon compliment, » L'amiral d'Estaing, qui s'est rendu avec Beaumarchais à Bordeaux, enchanté de la coopération de l'auteur du Barbier de Séville, lui écrit de son côté dans son style toujours un peu drolatique : e Lorsque le cerveau de feu Jupiter accoucha de la belligérante Minerve, il lui fallut certainement une accoucheuse comme vous.» Et Beaumarchais, continuant la métaphore, répond à l'amiral : o Votre sage-femme, comme vous m'appelez, n'eût fait faire à son Jupiter qu'une fau&e-coucbe au lieu d'une Minerve, si, en dévorant tout ce qui n'allait pas au but, elle n'eut mis beaucoup d'onction et d'indulgence pour

toufc ce qui peut y servir. » A travers ces élans patriotiques, on aurait à montrer Beaumarchais se livrant aux spéculations commerciales les plus diverses : — établissement d'une caisse d'escompte, germe de la Banque de France1, association avec les frères Périer pour la fondation de la pompe à feu de Chaillot, etc.; — mais cela nous entraînerait trop loin : de toutes ses affaires de commerce qui datent de celle époque, une seule, par son importance littéraire et historique et par les divers incidents qui s'y rattachent, nous semble mériter une attention particulière : c'est à celle-là que nous nous arrêterons.

^our fournir au lecteur l'occasion d'apprécier toute la variété des aptitudes de Beaumarchais, nous insérons aux pièces justificatives, n°15, une note de lui contenant son avis motivé dans une délibération des commissaires de la caisse d'escompte.

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