BEAUMARCHAIS EDITEUR DE VOLTAIRE
Il fallait un homme aussi aventureux que Beaumarchais pour oser entreprendre en 1779 d'imprimer et de publier les OEuvres Complètes de Voltaire. Comme opération do librairie , c'était la plus forte qui eût été tentée jusque-là. L'Encyclopédie n'a que trente-trois volumes, et il s'agissait ici de produire presque en même temps une édition en soixante-dix volumes in-8* et une édition in- 12 à meilleur marché en quatrevingt-douze volumes. Ce n'est pas précisément le nombre des volumes qui rendait cette opération effrayante pour tout autre que pour l'auteur du Barbier. Il y avait une difficulté bien plus grave encore : la moitié à peu près des ouvrages de Voltaire était prohibée en France. Ces ouvrages prohibés n'en circulaient
pas moins assez librement; mais de temps en temps le gouvernement se croyait tenu de faire acte de rigorisme : on brûlait des éditions, et ceux-là même qui souvent achetaient et lisaient ces ouvrages avec le plus d'avidité envoyaient, pour l'exemple, en prison lesmarchands qui les vendaient. C'est un des caractères essentiels des sociétés qui menacent ruine que ce désaccord choquant entre ce qui est défendu par la loi et ce qui est non-seulement toléré, mais approuvé et recherché par les mœurs.
Une édition complète des ouvrages de Voltaire ne pouvait donc s'imprimer en France, mais elle avait besoin de pouvoir y pénétrer avec quelque sécurité; un coup de rigueur eût été mortel à une entreprise aussi vaste. D'un autre côté, vu l'importance et le fracas de l'opération, comment espérer qu'elle nfc soulèverait pas beaucoup de clameurs et que le gouvernement, même dans l'hypothèse où il serait favorable, n'aurait pas la main forcée? C'était une chance que nul libraire n'osait courir. Panckoucke, qui avait acheté des héritiers de Voltaire ses manuscrits inédits, et qui se proposait d'abord de faire cette édition générale, trouva l'entreprise trop dangereuse et vint l'offrir à Beaumarchais. Si j'en crois le manuscrit inédit de Gudin, l'impératrice Catherine de Russie aurait fait proposer à Panckoucke d'imprimer à Saint-Pétersbourg même la collection des œuvres de Voltaire :
« Beaumarchais, dit Gudin, jaloux de l'honneur de son pays, ne fut pas plus tôt informé des démarches que faisaient
les agents de l'Impératrice, qu'il courut à Versailles remontrer au comte de Maurcpas quelle honte ce serait pour la France de laisser imprimer chez les Russes les ouvrages de l'homme qui avait le plus illustré la littérature française. Ce ministre en fut vivement frappé; mais, placé entre les deux grands corps du clergé et dd parlement, il appréhendait leur opposition et les clameurs de ces esprits timides qui, trop semblables aux oiseaux de la nuit (c'est toujours Gudin qui parle), s'effarouchent à l'éclat du jour. Après quelques moments de silence et de réflexion, M. de Maurcpas dit à Beaumarchais : a Je ne connais qu'un seul homme qui osât courir les chances d'une telle entreprise. — Et qui, Monsieur le comte? — Vous — Oui, sans doute, Monsieur Je comte, je l'oserais; mais quand j'aurai exposé tous mes capitaux, le clergé se pourvoira au parlement, l'édition sera arrêtée, l'éditeur et les imprimeurs flétris, la honte de la France complétée, et rendue plus ostensible. » M. de Maurepas promit la protection du roi pour une entreprise qui aurait l'assentiment de tous les bons esprits et qui intéressait la gloire de son règne. »
Je ne suis pas bien sûr que M. de Maurepas se soit exprimé ainsi, et il me paraît que Gudin lui prête un peu son philosophique langage; mais ce qui est certain, c'est que le vieux ministre, aussi voltairien que Voltaire, accorda à l'opération son patronage secret, et que jusqu'à la Un elle se poursuivit, comme on le verra, avec la complicité permanente du directeur général des postes l.
* M. de Maurepas n'avait pas toujours été favorable à Voltaire. A l'époque de son premier ministère sous Louis XV, quand le ministre et le poëte étaient jeunes tous deux, il y avait eu entre eux non pas une hostilité de principes, attendu qu'ils n'étaient pas plus austères l'un que l'autre, mais une querelle à l'occasion de la candidature de Voltaire à l'Académie en remplacement du cardinal de Fleury. Louis XV, jugeant que l'éloge du cardinal
Ce serait noue écarter trop de notre sujet que de discuter ici la question tant de fois rebattue de l'influence des ouvrages de Voltaire: nous sommes de ceux qui pensent que les vérités vraie$9 en religion, en morale on en politique, ont assez de force pour résister par elles-mêmes aux assauts de l'esprit de licence et d'erreur. Cette lutte éternelle entre la vérité et l'erreur est non-seulement la loi du monde moral, maison quelque sorte le creuset où la vérité s'éprouve, et d'où elle se dégage épurée et rajeunie. Ce n'est donc pas la vérité qui a péri sous les coups de Voltaire. Toute la partie de ses ouvrages où il n'a été que l'écho des travers, dea sophismeset des vices de son temps, est déjà à peu près morte et enterrée; il n'en est pas moins certain que ceux qui le maudissent de nos jours comme une personnification de Satan reproduisent chaque matin, surtout quand ils croient en avoir besoin pour eux-mêmes, un assez bon nombre d'idées justes qu'il a contribué plus que personne à mettre en circulation. La collection de ses œuvres ressemble à cette statue dont il est question
ne convenait pas précisément à Voltaire , s'était opposé à sa candidature, et le poëte insistant auprès de M. de Maurepas, ce dernier, dans la vivacité du débat, lui aurait dit : « Je vous écraserai. » Ce mot fut reproduit dans la notice de Condorcet sur Voltaire, ajoutée à l'édition de Beaumarchais après la mort de M. de Maurepas; mai3 Beaumarchais, tout en permettant à Condorcet de reproduire ce mot très-connu, crut devoir, par reconnaissance pour la protection que le ministre avait accordée à son édition, ajouter au récit de Condorcet une note de sou chef, dans laquelle il déclare que M. de Maurepas, consulté par lui, a toujours nié le mot que Voltaire lui attribuait, et qu'il se flattait au contraire d'être pour beaucoup dans la permission accordée à Voltaire de revenir à Paris a la fin de sa vie.
dans la Vision de Babouc, qui était composée a de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles, b Aussi le temps a-t-il rongé et détruit une partie de la statue. II n'est pas aujourd'hui beaucoup de personnes qui, à moins d'y être forcées, lisent les quatre-vingt-douze volumes de l'édition de Beaumarchais. Quant à lui, il se crut obligé de recueillir avec une dévotion scrupuleuse tout ce qui, durant plus de soixante-cinq ans, était sorti de la plume intarissable de Voltaire. Pour donner plus de solennité à cette opération, qui était alors un événement, il fonda, sous le titre pompeux de Société philosophique , littéraire et typographique, une société qui se composait de lui tout seul (la société, qui est moi, dit-il dans une de ses lettres intimes), et en même temps, pour n'effaroucher la jalousie de personne, il s'intitula modestement corrépondant général de cette société idéale. Il acheta cent soixante mille francs au libraire Panckoucke des manuscrits inédits qui ne contenaient guère qu'un morceau véritablement intéressant, les fragments de I4 Vie de Voltaire écrits par lui-même. Il dépêcha un agent en Angleterre pour faire l'acquisition, moyennant ^50,000 livres, des caractères d'imprimerie les plus estimés de l'époque, ceux de Baskepille; il on expédia un autre en Hollande pour y étudier la iab icaliop du papier; il acheta trois papeteries dans les Vosges, et enfin il s'occupa de chercher hors de France et sur lu frontière quelque terrain neutre où il pût fonder avec sécurité un vaste établissement de typographie
Le margrave de Bade possédait à Kehl un vieux fort, aujourd'hui démoli, dont il ne tirait aucun parti ; Beaumarchais lui demanda l'autorisation de s'établir dans ce fort, en payant, bien entendu, et d'y réunir beaucoup d'ouvriers qui dépenseraient dans son margraviat tout l'argent qu'ils gagneraient à imprimer Voltaire. La proposition était séduisante; mais il se présentait des difficultés. L'éditeur de Voltaire, homme de précaution, demandait que le prince s'engageât par écrit, en cas de procès, à permettre que la société eût recours contre lui sur les biens qu'il possédait en Alsace; le margrave s'y refusa, et Beaumarchais renonça à sa prétention. Le margrave, à son tour, exigeait de Beaumarchais une petite concession, qui n'était rien moins que le droit de supprimer tout ce qui, dans les ouvrages de Voltaire, serait par trop offensant pour la religion et les mœurs, promettant d'ailleurs de n'user de ce droit qu'avec une extrême modération. Gudin prétend malignement que ce qui inquiétait surtout le margrave, c'était de passer pour complice des insolences de l'auteur de Candide à l'égard de l'illustre famille de Thunder-ten-Tronck en particulier et des petits princes de la Germanie en général. Quoi qu'il en soit, après bien des débats, l'éditeur de Voltaire envoie son ultimatum au margrave sous la forme d'une lettre ostensible que son agent de Kehl est chargé de communiquer à Son Altesse. Cette lettre me semble assez curieuse par son effronterie. Pour apprécier l'originalité des passages un peu impertinents qu'elle contient,
il faut se figurer l'agent de Beaumarchais lisant avec un grand sérieux ce document officiel au margrave de Bade :
< Paris, ce 25 férrier 1780.
a La requête, Monsieur, que vous nous avez envoyée, comme étant présentée en notre nom à Son Altesse Mgr le margrave de Bade, a été lue et approuvée par toute la société.
a Les objections dont vous nous avez rendu compte sont de deux sortes. La première, qui regarde les biens de Son Altesse en Alsace, nous parait absolument levée par votre réponse, que nous approuvons tous. La deuxième, qui regarde la mutilation des œuvres de l'homme célèbre, n'est pas en notre pouvoir, quand elle serait dans notre volonté. Vous auriez pu vous rappeler qu'une des conditions de la vente qu'on nous a faite de ces manuscrits est que nous ne nous donnerons aucune liberté sur les ouvrages du grand homme. C'est lui tout entier que l'Europe attend, et si nous lui ôtions les cheveux noirs, ou blancs, selon l'opinion de chaque moraliste, il resterait chauve, et nous ruinés.
« La France, Genève, la Suisse, la Hollande, fourmillent des œuvres qu'on voudrait que nous retranchassions de cette édition. 11 faudrait peut-être en effet qu'on s'y obslinàt, si nous les imprimions séparément, comme on les donne partout; mais s'il se trouve dans soixante volumes d'oeuvres complètes quelques passages ou même quelques morceaux entiers qui, en faisant le charme des uns, choquent l'austérité des autres, il est impossible à des éditeurs d'œuvres complètes de les en distraire.
« Je n'entends pas bien quel principe porterait un gouvernement à une telle rigueur. S'il détruisait par là ce qui lui déplaît, et si l'autorité de chaque administration avait une influence universelle, il y aurait une conséquence rigoureuse dans ces sortes de prohibitions; mais, comme en parcourant le monde, on change de mœurs, de goûts et d'opinions avec
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les derniers chevaux de chaque frontière, l'homme qui écrit pour tous, ou la compagnie qui promet un célèbre auteur complet , ne peuvent se soumettre à aucune de ces restrictions particulières.
a Montaigne, qui s'imprime partout avec privilège, s'est bien donné d'autres libertés. Son chapitre de la Boiteuse, celui où il a inséré un vers portant un gros mot bien obscène et mis exprès par lui, pour être a son tour, dit-il, un livre de boudoir, n'ont jamais été retranchés de ses œuvres; l'éditeur qui voudrait aujourd'hui les soustraire serait déshonoré comme un sot, et personne n'achèterait son édition. H doit en être ainsi de tous les grands hommes. Vous avez fort bien dit que toutes ces défenses, portant sur les blasphèmes et les écrits contre les mœurs, ont une latitude trop étendue pour qu'on s'y oblige sans spécification ; cela* ouvre trop de voies à la per* sécution. M. de Voltaire, le premier homme de notre siècle, avait ses opinions à lui. 11 les exprimait avec toute la liberté philosophique et le goût exquis dont il a toujours été le modèle. Quel blasphème peut-il se trouver dans tout cela? Il a dit son sentiment sur tous les gouvernements, sur toutes les sectes, et son grand système étant la tolérance universelle, on ne peut rien oter à ce grand homme, qu'on n'affaiblisse tout son ensemble. Les contes de la Fontaine, avec des estampes, ont été imprimés à Paris avec privilège du roi, parce qu'il y a longtemps qu'on sent qu'il est absurde de défendre ce qui est dans les mains de tout le monde et ce qui fait les délices des gens de goût.
a La société pense donc que, quelque bien qui résultat pour elle de l'emplacement de Kehl, son premier bien est la sécurité dans ses travaux, et qu'elle doit préférer le prince assez philosophe pour attirer dans ses Etats le plus magnifique établissement de littérature, dont tout l'avantage est pour son pays, à l'administration assez rigoureuse pour balancer de si grands avantages par des considérations classiques ou de controverse. Nous pourrions être arrêtés au milieu d'une dépense de plusieurs millions, parce qu'un philosophe a badiné ïégè-
rement sur ce qu'on appelle Cantique des Cantiques, morceau par lui -munie si étrange qu'on n'a jamais osé le faire lire à des yeux pudibonds et le faire entendre à des oreilles un peu chastes! Que deviendrait la philosophie? que deviendraient nos fortunes? Et combien les Anglais, les Hollandais, les Suisses, les Genevois et même les contrefacteurs français riraient de nous, en profitant de nos dépouilles, d'avoir été nous établir dans des Etats où l'on nous fait de si dures conditions, pendant qu'on nous offre, à quelques pas plus loin, toute la liberté dont on est bien sûr qu'une société formée sur d'aussi nobles principes n'abusera jamais !
« Remerciez donc, Monsieur, toutes les personnes qui vous ont montré de la bienveillance; rendez grâce à Son Altesse, de la part de la société, pour la bonne volonté qu'elle a daigné vous témoigner; mais cet établissement est trop considérable pour que des obstacles de la nature de ceux qu'on nous oppose nous permettent de le fonder dans des Etuts où on leur donne autant d'importance.
« Vous avez offert de n'imprimer les œuvres d'aucun auteur vivant, benè sit; de ne vous jamais prévaloir sur les terres du prince en Alsace, benè sit ; de ne pas ajouter un mot anx œuvres du grand homme qui puisse choquer les opinions ou les mœurs très-austères de notre siècle timoré, benè sit; mais nous ne châtrerons point notre auteur, de crainte que tous les lecteurs de l'Europe qui le désirent tout entier ne disent à leur tour, en le voyant ainsi mutilé: Ah! che schiagura d'aoer lo senzax ... Et quels sots pédants étaient ses tristes éditeurs 1
« Nous vous saluons tous, et moi qui me rends l'organe de la Société philosophique, je suis avec tous les sentiments que vous me connaissez, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur,
a Caron de Beaumarchais. »
* Il va sans dire que Beaumarchais reproduit en toutes lettres ce passage indécent d'un des eontes de Voltaire.
Le margrave de Bade, voyant qu'il fallait absolument choisir entre des scrupules de moralité et les avantages de sa location de Kehl, apprenant d'ailleurs qu'un autre prince allemand, celui de Ncuwied, paraissait disposé à s'arranger avec Beaumarchais, se résigna à faire capituler la morale et à laisser imprimer Voltaire sans mutilation. La vérité m'oblige à ajouter un fait qui n'est pas connu : c'est que Beaumarchais, assez semblable en cela à son patron Voltaire, tout en ne cédant rien aux scrupules moraux d'un petit prince allemand, ne manquait pas de complaisance quand la question de pudeur n'était pas en jeu. Ainsi le même homme qui refusait d'abandonner au margrave de Bade la paraphrase du Cantique des Cantiques consentait, pour plaire à Catherine II, à cartonner la correspondance de l'impératrice avec Voltaire, qui, par conséquent a subi des suppressions, et à s'imposer pour cela un supplément de dépenses dont je le vois solliciter en vain le remboursement dans une lettre au prince de Nassau, eu date du 6 octobre 1790 :
a Je vous avais prié, mon prince, de savoir de S. M. l'impératrice si elle avait donne quelque ordre au sujet du dédommagement équitable que Pou m'a garanti en son nom, lorsque j'ai promis à MM. de Montmoiin et Grimm de mettre des cartons à tous les exemplaires de toutes les éditions de Voltaire aux endroits où Sa Majesté a paru le désirer. Je vous avais donné une lettre où ces détails étaient bien exprimés, où je marquais comme un fait avéré que nous avions été obligée de réimprimer 41 2,000 pages pour mettre toutes nos éditions dans l'état où elle les voulait; que cette dépense,
jointe au remuage et travaux de reliure de celte immense collection, nous avait coûté plus de 15,000 livres. Depuis plus de deux ans, on ne m'a pas répondu un mot à ce sujet. »
Surveiller la fabrication, l'impression et la publication de ces 162 volumes (pour les deux éditions) tirés à 15,000 exemplaires, les introduire en fraude, à la vérité avec la connivence du pouvoir, mais sous le coup d'un danger permanent de prohibition, c'était une entreprise singulièrement laborieuse pour un homme déjà écrasé par tant d'autres occupations. Beaumarchais semble quelquefois plier sous le fardeau : « Me voilà, s'écrie-t-il, obligé d'épeler sur la papeterie, l'imprimerie et la librairie. » Cependant il apprend assez vite ce nouveau métier, et ce n'est pas une des parties les moins intéressantes de sa correspondance que celle où il discute de Paris avec son agent de Kehl tous les détails de cette immense opération. Cet agent, nommé Le Tellier, était un jeune homme très-intelligent, qui avait beaucoup contribué à monter la tête à Beaumarchais et à le décider à entreprendre cette édition en se faisant fort de le débarrasser des soucis de l'exécution matérielle; mais il avait l'esprit un peu chimérique : il voulait rattacher à l'édition de Voltaire toutes sortes d'entreprises; il était de plus très-susceptible et très-impérieux avec ses subordonnés. Beaumarchais le dirige, le contient, radoucit, et se montre, dans l'abandon de ces lettres intimes, non-seulement plein de raison et souvent très-spirituel, mais plein de douceur, de bonté, et
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dominé en tout par un sentiment de loyauté commerciale qui mérite d'être signalé.
< Paris, ce 10 mars 1780.
« Quand je vous écris, mon cher, c'est absolument comme si je vous parlais. Mon style est teint de la couleur de mon esprit, et vous devez me répondre comme lorsque nous conversons. Je ne vous ai point fait de reproches de négligence, mais peut-être de trop embrasser, et é'est la crainte de mal étreindre qui me ramène sans cesse à ces réflexions.
« Tout ce que nous entreprenons se charge de vues pénibles, et nous ne marchons pas assez simplement pour aller au but dans les temps donnés. Comment voulez-vous, par exemple, que nous promettions pour les premiers mois de 4782 une édition qui n'a encore ni feu ni lieu en mars 1780, dont les moulins à papier sont à faire, les caractères à fondre, les presses à monter et l'établissement à former?
« Voilà déjà un an de perdu, à peine nous reconnaissons* nous. Votre échantillon de papier numéro 3 est si médiocre, que c'est se moquer d'en vendre les exemplaires à 6 francs le volume. En se passant ainsi la médiocrité sur tous les points, à mesure que les obstacles se présentent, vous n'offrirez qu'une édition très-inférieure au public mécontent, et j'avoue que cette frayeur qui me saisit au milieu des promesses que je fais à tout le monde et de l'espoir d'une belle chose qui m'avait échauffé le cœur, cette frayeur du médiocre, dis-je, empoisonne ma vie. Voilà du papier plus qu'inférieur pour rin-8°; voilà des caractères qui, non lissés sur ce maigre papier, n'auront aucune grâce, et les libraires, offensés de notre éloignement à nous servir d'eux, vont nons accabler de sarcasmes et de reproches publics. J'avoue que je ne les soutiendrais pas... Je ne sais pas ainsi m'arranger avec moimême et me contenter de moins à mesure que je vois la difficulté de donner plus. Ce n'est pas là ce que j'ai cru, et le comble du ridicule serait, je l'avoue, d'avoir embrassé une branche honorable, si elle était belle, pour être rangé dans
la classe des vils imposteurs et spéculateurs en éditions, tels que je vois traiter et traite moi-même tous ceux qui trompent le public en cette partie. Si vous m'avez entraîne par ma confiance en vos lumières et ressources en ce genre de travaux, ne me laissez pas du moins tomber au-dessous de mes engagements envers le public : vous auriez empoisonné une carrière qui n'avait nul besoin de livres pour être honorable, et je serais désolé que le seul fruit de l'amitié que vous m'avrz inspirée devint aussi amer pour moi. . . . « Echauffé par les facilités que vous m'avez montrées à faire une belle chose, honorable aux lettres et à moi-même, je me suis laissé engager sans connaître rien aux détails qui pouvaient accélérer, ou retarder, ou môme anéantir le succès que vous vous promettiez. Tout le monde s'accorde à dire que vous n'aurez pas fini dans quatre ans, et quand je prends la parole pour combattre cette opinion, on rit et on dit: Vout
verrez, vous verrez.
« Faire attendre est un mal, mais faire attendre pour donner du médiocre est cent fois pis. Je crains que vous ne vous flattiez , et ces mélanges de papiers médiocres me paraissent du plus mauvais augure.
a Je vous montre mon anxiété, parce qu'au milieu des occupations les plus graves et les plus tyran niques pour mon temps, cette affaire ajoute au mal qui m'enveloppe. Son exécution me parait pénible, au point que je tremble pour les prédictions fâcheuses qu'on nous fait de toutes parts. Vous vous flattez que vos .papiers s'embelliront en les manipulant, et moi, je vois que nous allons montrer la corde, dès le pros* peclus, en donnant pour modèle votre numéro 3 à 6 francs le volume.
€< Après vous avoir dit tout ce que je crains, je reviens à l'encouragement. Ne vous passez rien sur la médiocrité, car c'est là où l'on vous attend; et sans tourner autour'de petites espérances incertaines, prenez un parti net sur chaque chose, de façon que vous sachiez absolument à quoi vous en tenir, ' car la médiocrité est un mal auquel je ne consentirai jamais. »
ggg BEAUMARCHAIS
Plusieurs lettres portent particulièrement sur le caractère intraitable de ce Le Tellier; les ouvriers qu'il emploie le nomment le tyran de Kehl, ils sont souvent mécontents et reviennent en France; de toutes parts, on se plaint de lui, et Beaumarchais s'évertue à lui enseigner comment on doit conduire les hommes.
« Farit, ce SI mars 1781.
tf tes gens de Kehl, lui écrit-il, me paraissent bien
enflammés contre vous. Il n'en faut pas plus quelquefois pour traverser la meilleure entreprise. Je crois que vous avez toujours rigoureusement raison; mais, de l'optique où je vous regarde, il me semble que la roideur de vos arguments et la fierté de votre maintien éloignent souvent de vous ceux qu'un peu plus de douceur vous conserverait. — Quelque opinion que j'aie de votre zèle et de vo* talents, comme vous ne pouvez tout faire, l'art de vous conserver des adjoints pour aider h la besogne me paraît souvent vous manquer. Figurez-vous que je n'ai pas reçu une seule lettre, depuis que vous vous mêlez du Voltaire, qui ne m'apporte un reproche sur vous, soit qu'elle vienne de Paris, ou de Londres, ou des Deux- Ponts, ou de Kehl ! Enfin, de quelque endroit que ce soit, je suis perpétuellement attaqué. 11 est impossible de n'en pas conclure qu'avec la meilleure intention du monde vous vous isolez par je ne sais quoi de dédaigneux qui offense les hommes ordinaires, lesquels jugent toujours de l'homme par l'écorce. Vous me direz que ce n'est pas votre faute si vous êtes aussi mal entouré; mais je vous répondrai que la masse du peuple et des ouvriers est la môme partout, que partout on fait des établissements avec des instruments qui ne valent pas mieux que ceux que vous employez, et qu'en général tous les reproches qu'on fait de vous ont pour principe un air de supériorité dédaigneuse qui désoblige tout le monde. Cette inflexible hauteur est ce qui vient de perdre M. Necker *.
i Ce ministre Tenait d'être éloigné des affaires une première fois.
ET Son TEMPS. 329
Un homme a beau avoir les plus grands talents , dès qu'il vend sa supériorité trop cher a ceux qui lui sont subordonnés, il s'en fait autant d'ennemis, et tout va au diable sans qu'il y ait de la faute de personne... Ce que vous devez conclure de tout ceci, c'est que, modéré, conciliant et circonspect, je puis au moins vous servir d'exemple sur la manière dont on traite avec les hommes, et qu'il serait fort à désirer que chacun pût dire de vous ce que je suis déterminé à vous mettre toujours dans le cas de dire de votre serviteur et ami
a Gabon de Beaumarchais. ï>.
Il fallut trois ans à Beaumarchais pour organiser une entreprise montée sur un plan aussi vaste. Indépendamment des difficultés matérielles, ii'était nécessaire de faire un triage entre les nombreux ouvrages imprimés ou manuscrits attribués à Voltaire et dont plusieurs n'étaient pas de lui, d'élaguer ou de fondre ensemble les morceaux faisant double emploi f, de recueillir la correspondance de l'auteur et de faire un choix parmi ses lettres '. Cette direction littéraire de l'entreprise, corn-
* Dans la préface du premier volume de l'édition de Kehl, les éditeurs déclarent qu'ils ont supprimé un très -petit nombre de morceaux, restés, disent-ils, trop imparfaits pour que le respect dû à la mémoire de Voltaire permit de les publier. Il est certain qu'ils n'ont guère abusé de ce droit de suppression. En imprimant par exemple sous la rubrique de philosophie plusieurs rapsodies sans sel et sans goût, où le vieillard de Ferney, tombé dans une sorte de radotage païen, travestit et insulte delà ma* nière la plus grossière le Christ et les martyrs, Beaumarchais n'a pas fait de tort au christianisme , mais il a grandement nui à Voltaire.
î Les lettres de Voltaire entraînèrent Beaumarchais plus loin qu'il ne pensait. Il avait d'abord le projet de faire entrer toute l'édition en soixante volumes in-8°; c'était le chiffre qu'il avait annoncé. La Correspondance exigea dix volumes de plus. Quelques souscripteurs «'en plaignirent; mais en général ce supplé-
prenant à la fois la révision des manuscrits et des épreuves, la rédaction des commentaires et des notes, fut confiée à Condorcet, qui, au dire de La Harpe, s eq acquitta assez mal; il semble en effet que les commentaires de Condorcet ne sont pas merveilleux. Quant à Beaumarchais, il n'intervint dans cette partie du travail qu'avec une modestie et une réserve qu'on n'attendrait pas d'un éditeur-propriétaire et écrivain lui-même, pouvant avoir pour son compte des prétentions littéraires et se laisser induire à parler souvent de lui à propos de Voltaire, Les potes de Beaumarchais sont très-rares dans cette édition de Kebl ; elles ne portent en général que sur des faits, mais elles sont parfois assez originales '.
C'est seulement en 1783 (quoique le prospectus datât de 1780) que les premiers volumes de l'édition 4e Vol-
ment fut bien accueilli. L'on peut affirmer aujourd'hui que dans cette volumineuse collection , la Correspondance est une des parties qui ont le moins vieilli et qui se lisent avec le plus d'intérêt, autant a cause dutalent charmant de Voltaire dans le genre épistolaire qu'à cause des renseignements précieux que ces lettres nous fournissent sur l'homme lui-môme et sur son siècle.
t C'est ainsi par exemple qu'en publiant les lettres de Voltaire où ce dernier s'occupe de lui sans le connaître, et lo défend contre les odieuses rumeurs qui circulaient à l'époque de son procès contre Goëzman, Beaumarchais ne peut résister au désir de dire son mot à ce sujet. Voltaire écrivait à M. d'Argental ; « Un homme vif, passionné , impétueux comme Beaumarchais, peut donner un soufflet à sa femme et même deux soufflets à ses deux femmes, mais il ne les empoisonne pas. » L'éditeur ajoute en note : «Je certifie que ce Beaumarchais-là, battu quelquefois par les femmes comme la plupart de ceux qui les ont bien aimées , n'a jamais eu le tort honteux de lever la main sur aucune. > {Note du correspondant général delà Société Uttfraire-lypographique.)
taire commencèrent à paraître. — Beaumarchais ne négligeait rien pour affriander les souscripteurs ; non content de faire tout le bruit possible dans les gazettes étrangères l, il inventa un procédé, souvent imité depuis sous diverses formes : il offrit des primes en médailles et en loterie. Un fonds de 200,000 francs fut consacré par lui à former quatre cents lots en argent en faveur des quatre mille premier? souscripteurs, et quoique ce chiffre de souscripteurs n'ait jamais été atteint, la loterie annoncée fut exactement tirée aux époques fixées. Les deux éditions ne purent être terminées qu'en sept ans. Cette lenteur s'explique et par les nombreuses tribulations personnelles que Beaumarchais eut à subir durant cette période et par divers obstacles inhérents à Topera- • tion elle-même. Il avait compté sur la protection du premier ministre, auprès duquel il jouissait d'une faveur marquée; mais H. de Haurepas mourut en novembre 1781, et l'éditeur du Voltaire perdit en lui un appui contre les attaques du clergé et du parlement. Le premier de ces deux corps se plaignit plusieurs fois au roi de la tolérance que témoignait le ministère en faveur des ouvrages d'un adversaire de l'Église ; le second ne poussa pas, je crois, le zèle jusqu'à une poursuite en forme. On fit cependant circuler une brochure trèsviolente, intitulée : Dénonciation au Parlement de la Souscription pour les OEuvres de Voltaire, avec cette
1 L'édition, étant légalement interdite, ne pouvait être annoncée dam lei journaux français.
épigraphe : Vlulate etclamale1. Beaumarchais repondit à cette brochure dans les journaux étrangers en plaisantant sur l'épigraphe, et il n'en continua pas moins sa publication. La vérité est qu'à cette époque il ne se trouvait plus dans les âmes des gouvernants assez de convictions en aucun genre pour les pousser à une attaque sérieuse et suivie contre une entreprise dans laquelle Beaumarchais avait l'opinion pour complice. L'éditeur du Voltaire eut seulement à combattre des tracasseries accidentelles, et il ne cessa de trouver des auxiliaires au sein du pouvoir lui-même. Il avait perdu M. de Maurepas, mais il avait conquis M. de Calonne et surtout le frère du ministre, l'abbé de Calonne, auquel il donnait de très-bons dîners, et qui en revanche lui prêtait main-forte pour faciliter l'introduction et la circulation du Voltaire.
« J'ai l'honneur de vous adresser, Monsieur l'abbé, lui écrit Beaumarchais en septembre 1786, une nouvelle lettre que nous recevons de Kehl, avec la copie d'une lettre de M. le garde des sceaux aux fermiers généraux, et celle d'une lettre des fermiers à leur directeur de Strasbourg, lequel, étant en ce moment à Paris, peut prendre les: ordres ou arrangements nécessaires à l'introduction du Voltaire. Sitôt que vous aurez quelque chose à m'apprendre à cet égard, ne me le laissez pas ignorer; j'ai la preuve en main que c'est d'accord avec Us ministres du roi que j'ai commencé cette grande et ruineuse
1 CeHe brochure anonyme, assez bien rédigée et assez curieuse par sa violence même, n'ayant, je crois, jamais été reproduite, on la trouvera aux pièces justificatives , n° 16; j'y joins la courte réplique que Beaumarchais publia dans les gazettes étrangères.
entreprise *, qui me tient plus de deux millions en dehors, avec le risque affreux de les perdre. Il s agissait alors de l'honneur de la nation et de l'émulation de plusieurs arts qui nous mettaient dans la dépendance de l'étranger. Aujourd'hui, c'est une persécution qui n'a pas d'exemple, .quoiqu'on m'eût bien promis qu'il n'y en aurait jamais. Vous connaissez ma tendre et vive reconnaissance. « Beaumarchais. »
La persécution ne fut ni bien durable, ni bien sévère, à en juger par la lettre suivante, qui, en nous donnant la date exacte de la publication du dernier volume des OEuvres complètes de Voltaire, constate en même temps la connivence du gouvernement pendant toute l'opération. Elle est adressée par Beaumarchais au directeur général des postes, M. d'Ogny :
« Paris, le l« septembre 1790.
a Monsieur,
a Je ne pourrai plus vous offrir que de stériles remercîments pour tous les bons offices que vous nous avez rendus dans les temps les plus difficiles. Ce volume de la Vie de Voltaire, que j'ai l'honneur de vous adresser, est le complément de notre ouvrage.
a Mais, Monsieur, je n'oublierai jamais que, sans votre obligeante assistance, nous serions restés en chemin, et que, morts à la peine, nous n'aurions pu donner à l'Europe impatiente la collection des œuvres du grand homme. Cette audacieuse entreprise me coûte plus d'un million de perte en capitaux et intérêts; mai* grâce à vous, Monsieur. j*ai tenu mes paroles données, et c'est une consolation pour moi. Quelques accessoires arriérés occupent encore nos presses.
J En quoi consistait cette preuve ? Je ne l'ai pas retrouvée dans les papiers de Beaumarchais.
Tout ce qui en sortira vous sera présenté, Monsieur, comme un léger tribut de ma reconnaissance.
« Je tous salue, vous honore et tous aime,
a Beaumarchais. »
Cette lettre et plusieurs autres prouvent aussi que, de toutes les spéculations de Beaumarchais, l'édition de Voltaire fut une des plus malheureuses. Comptant sur un succès d'enthousiasme , il avait tiré à 15,000 exemplaires, et il eut à peine 2,000 souscripteurs. Soit que l'édition antérieure à la sienne, celle de Genève, par Cramer, bien que très-incomplète, lui eût nui, soit que la lenteur de l'opération eût refroidi le public, soit que le fanatisme pour Voltaire fût déjà un peu tombé, soit enfin que l'état d'agitation dans lequel entra bientôt la France rendit les lecteurs moins disposés à une acquisition aussi coûteuse, toujours est-il que Beaumarchais se trouva en perte des frais énormes qu'il avait faite, et qu'après la dissolution de son établissement de Kehl, où il imprima encore une édition de Rousseau et quelques autres ouvrages, il lui resta pour tout bénéfice de son métier d'éditeur des masses de papier imprimé qu'il dut entasser dans sa maison du faubourg Saint* Antoine, et qui lui attirèrent plus tard des visites peu amicales du peuple souverain, persuadé que l'auteur du Barbier de Séville accaparait du blé ou des fusils, et tout étonné de ne trouver chez lui que des aliments ou des armes d'une nature purement spirituelle.
Le désagrément d'une spéculation manquée se reflète dans la correspondance de Beaumarchais au sujet de
l'édition du Voltaire : il n'est pas toujours de bonne humeur, et comme c'est à lui que s'adressent de tous les points de la France des souscripteurs souvent peu polis ou injustes dans leurs réclamations, il entretient avec eux une correspondance commerciale qui parfois ne laisse pas d'être piquante. Voici, par exemple, un libraire de Versailles, H. Blaizot, qui lui transmet un billet écrit par un de ses elients et ainsi conçu :
« Plusieurs personnes ont quinze nouveaux volumes de la suite de Voltaire, et on m'assure même que cette édition est complétée par Beaumarchais. Si cela est vrai, je vous prie, monsieur Blaizot, de me procurer la suite de ma souscription ; l'argent est tout prêt. « H... »
Beaumarchais, qui était sans doute mal disposé en ce moment, trouve le billet de Hv H, incivil, et répond par le billet suivant :
« Monsieur Blaizot, dites à H... qu'il aura ses quinze volumes quand la cessation des proscriptions permettra qu'on les livre à tout le monde. Si j'ai donné à quelques Français la préférence dangereuse de leur faire arriver de Kehl ces quinze volumes avant le temps, c'est qu'ils l'ont demandée d'un ton qui convenait à Beaumarchais, Je ne connais pas H... , mais h son style je juge que H. . est l'initiale de Huron.
c Caaoh db Beaumarchais. »
Ailleurs, ce sont des négociants de Bordeaux qui se souviennent très-tard qu'ils ont souscrit à la première livraison du Voltaire, et qui la réclament impérieusement. Réponse de Beaumarchais :
« MM. Betman et Desclaux, négociants à Bordeaux, sont
de drôles de souscripteurs : c'est en avril 1791 qu'ls se réveillent en sursaut pour demander la première livraison des œuvres du grand homme, souscrites il y a douze ans, cornmencées il y a plus de sept ans, et achevées il y a plus de deux ans. Si cet ouvrage eût été relié en sucre ou en café, il y a longtemps que l'œuvre entière serait enlevée; n'importe, elle leur est due »
Plus loin, c'est H. Laustin, qui se dit président des traites foraines à Relhel-Mazarin en Champagne, et qui traite Beaumarchais du haut en bas en lui demandant toutes sortes d'explications, bien qu'il ne soit qu'un souscripteur de troisième main. Réponse de l'éditeur du Voltaire :
c Paris, ce 4 août 1789.
a II n'y a peut-être que tous, Monsieur le président, qui ne sachiez pas ce que nous avons appris à l'Europe entière, il y a près d'un an, par la voie des gazettes étrangères, les françaises nous étant alors fermées : savoir que toutes les éditions du Voltaire sont achevées et en pleine livraison au dernier volume près, contenant sa vie et la table des matières qui sera distribuée à part.
Il n'y a peut-être que vous, Monsieur, qui ignoriez aussi que les deux loteries gratuites composant ensemble un présent de 200,000 francs fait par nous à nos souscripteurs ont été tirées publiquement à leurs époques, il y a plus de trois ans ; que pour l'édition in-8% tous les numéros portant un 4 à l'unité, et pour la deuxième édition in-! 2 tous ceux portant un 6 ont gagné des lots constatés en argent ou en exemplaires et qui sont payés à mesure qu'on se présente pour les recevoir.
« 11 n'y a peut-être que vous enfin qui ne sachiez pas même qu'il reste à livrer aux souscripteurs de l'in-12 vingt-quatre volumes et non pas treize. On peut bien ignorer ces choses à Rethel-Mazarin en Champagne, quand on n'y lit pas les
papiers publics; mais ce qu'on doit savoir en tout pays, Monsieur, c'est qu'avant de donner des leçons d'équité aux autres, on ferait bien d'examiner si l'on n'a pas besoin soi-même de quelques leçons de prudence, de discrétion et de politesse, car ce n'est pas assez que d'être président des traites foraines à RethelrMazarin en Champagne, il faut être honnête avant tout : c'est une chose convenue.
a Mais puisque, malgré vos judicieux mécontentements, vous voulez bien me faire encore la grâce de vous dire mon serviteur avec les sentiments les plus parfaits, permettez-moi, pour n'être point en demeure avec vous, de vous assurer que Je suis avec la reconnaissance la plus exquise de vos leçons,
a Monsieur le président des traites foraines, etc., votre trèshumble, etc., « Caron de Beaumarchais,
« Soldat citoyen de la garde bourgeoise de Parie. »
Tel est le genre de conversation que Beaumarchais entretient avec les souscripteurs impolis, a Jugez, Monsieur, écrit-il à un autre, quelle figure fait une sortie comme la vôtre à travers une affaire aussi ruineuse que compliquée, et dont tous les engagements ont été remplis avec une fidélité scrupuleuse » Nous devons sans doute à quelque vivacité analogue de Beaumarchais éditeur, réclamant un quatrain inédit de Voltaire, ce billet assez bien tourné d'un littérateur du temps, Cailhava. Ce billet n'est pas daté, mais il s'applique évidemment à l'édition du Voltaire :
a Ma foi, mon confrère en Thalie, je vous l'ai di'jà dit et je vous le répète, vous êtes un homme universel. Quand vous faites des drames, ils sont attendrissants ; quand vous faites des comédies, elles sont plaisantes. Êtes- vous musicien ? vous enchantez; plaideur? vous gagnez tous vos procès; armateur ? vous battez les ennemis, vous vous enrichissez,
vous discutez vos droits avec les souverains; amant? vous êtes toujours le même', enfin devenez-vous éditeur? vous Tètes; oh! mais vous Têtes comme -tous les éditeurs ensemble, témoin la fin de votre billet. Je vous envoie le quatrain objet du traité, et suis, mon confrère en Thalie, votre très-humble, etc. , a Cailhava.»
Beaumarchais était bien en effet un homme universel, car c'est au milieu des tracas de sa vie d'agent poli* tique, d'armateur, d'éditeur, de spéculateur en tous genres, c'est en suffisant à toutes les obligations qu'entraîne l'existence la plus répandue, qu'il trouvait encore le temps de consacrer une partie de ses soirées à légitimer le titre un peu suranné de confrère en Thalie que lui donne Cailhava. « Ce qui le caractérisait particulièrement, dit Gudin, c'est la faculté de changer d'occupation inopinément et de porter une attention aussi forte, aussi entière sur le nouvel objet qui survenait que celle qu'il avait eue pour l'objet qu'il quittait. » Beaumarchais appelait cela fermer le tiroir d'une affaire. Essayons de l'imiter en ce point; fermons ici le tiroir
de l'édition du Voltaire et des spéculations en général,
pour ouvrir celui des relations de société et des affaires de théâtre, à propos de cette comédie que tout le monde connaît, et qui est à elle seule un des granefs événements du xviii* siècle.
SITUATION DE BEAUMARCHAIS AVANT LE MARIAGE Dfi PIOAHO, SES RAPPORTS AVEC LES MINISTRES ET LES DIVERSES CLASSES DK LA SOCIÉTÉ. — BEAUMARCHAIS ET LE PRINCE DE NASSAU. — UN PALADIN DU MOYEN-AGE AU XVI II* SIECLE.
Nous sommes arrivés au point le pins élevé et le plus brillant de la carrière de Beaumarchais : il a atteint l'apogée de sa fortune, de sa célébrité, de son influence sur l'opinion. Après avoir constaté par l'expérience même de sa vie les inconvénients d'un ordre de choses où l'intelligence réduite à ses seules forces ne peut guère se produire que par des chemins de traverse, il va se dédommager en quelque sorte des déboires sans nombre qu'il a subis pour conquérir une situation qui, en l'exposant à la jalousie de ses ennemis, ne le met pas à l'abri de leur dédain. Il va prendre à partie la société tout entière et l'amener à se prendre elle-même en ridicule. Il résumera pour un instant en lui les besoins de destruction ou de réformation qui agitent son siècle ; il
appliquera avec une hardiesse jusqu'alors inconnue le dissolvant de l'ironie à une forme sociale qui tombe de vétusté, et avec sa marotte et ses grelots, il ouvrira le chemin à de plus redoutables démolisseurs.
Il faut éviter cependant de s'exagérer, comme on le fait très-souvent, les intentions révolutionnaires de l'auteur du Mariage de Figaro et par suite l'aberration d'un pouvoir qui tolérait des attaques dont les résultats seuls nous ont appris la portée. Nous jugeons aujourd'hui l'ouvrage de Beaumarchais d'après les événements qui l'ont suivi, et nous sommes trop enclins à forcer, soit pour l'éloge, soit pour le blâme, la signification de celte comédie. En entreprenant d'embrasser dans une seule pièce de théâtre la critique de divers abus et de diverses conditions sociales que bien d'autres auteurs avant lui, depuis Molière jusqu'à Lesage, avaient déjà attaqués séparément, en conduisant cette attaque avec la vivacité audacieuse et même licencieuse qui caractérise son talent, Beaumarchais était loin de s'imaginer qu'il concourait à préparer un bouleversement général, et que la société était arrivée à un tel degré de faiblesse qu'une comédie assez peu saine à la vérité, mais ayant comme toutes les comédies, la prétention de guérir, deviendrait un mal de plus qui contribuerait à emporter le malade.
Ce qu'on sait déjà de Beaumarchais prouve surabondamment, sans compter ce qu'on en lira plus lard, qu'il n'était pas un révolutionnaire bien farouche, et que les quatre ou cinq premiers articles par lesquels débute
invariablement aujourd'hui toute constitution, même la plus mince, auraient suffi à satisfaire son tempérament politique. Disposé à fronder des vanités, dés privilèges, des abus dont il avait souffert plus d'une fois, il n'était rien moins que disposé à pousser les choses à outrance, et à voir avec enthousiasme une commotion sociale qui allait bientôt le dépasser, le renverser et le ruiner, au moment même où il touchait à l'âge du repos, et n'aspirait plus qu'à jouir en paix d'une opulence si laborieusement acquise. L'auteur du Mariage de Figaro écrivit donc sa comédie avec des sentiments beaucoup moins subversifs que ne le supposent généralement ceux qui ignorent qu'il possédait à cette époque une fortune de plusieurs millions ; il récrivit les yeux fermés sur l'avenir, ne songeant qu'au plaisir présent de savourer un nouveau succès dramatique, de se venger des humiliations et des injustices dont son esprit ni ses richesses n'avaient pu le garantir, de continuer avec plus de hardiesse la mission de Molière, de faire rire les petits aux dépens des grands, et d'amuser les grands eux-mêmes en intéressant leur amour-propre à ne pas se reconnaître dans un tableau un peu chargé des abus de la grandeur.
La société de son côlé, c'est-à-dire la tête de la société, que Beaumarchais attaquait, n'avait pas plus que lui conscience du danger de ses attaques. Un estimable écrivain de nos jours, après avoir rappelé ce mot si connu de Beaumarchais : « Il y a quelque chose de plus fou que ma pièce, c'est son succès, » s'exprime ainsi :
oNous pouvons ajouter qu'il y a encore quelque chose de plus fou que ce succès, c'est le fait de la représentation autorisée d'un pareil ouvrage sous un régime qui n'était pas celui de la liberté. Un gouvernement qui tolère, qui protège même de pareils écarts, une société qui se laisse ainsi bafouer et qui est pour elle-même un agréable sujet de risée, déclarent de concert qu'ils n'ont pas l'intention de vivre !. » C'est ainsi que nous jugeons après coup les actes de nos devanciers en leur prêtant notre expérience ou nos idées. Quand le malade est mort et livré à l'autopsie, il n'est pas difficile de reconnaître la gravité de sa maladie et de signaler son imprudence. Les gouvernements comme les sociétés ont toujours l'intention de vivre, mais rien n'est moins extraordinaire que de les voifr se tromper sur la nature ou l'intensité des maux qui les travaillent ou des dangers qui les menacent. La société officielle en 1783 ne se croyait nullement en péril de mort; malgré quelques propliéties plus ou moins sinistres, qui d'ailleurs n'ont manqué à aucune époque de notre histoire, elle vivait joyeuse et comptait sur un lendemain avec beaucoup plus de •écurité que la société officielle d'aujourd'hui. Persuadée qu'elle était parfaitement de force à supporter une
f Hittoire de la littérature française du moyen âge aux tvmps modemes, par E. Géruzez, p. 527. Cette appréciation exagérée d'un fait particulier n'ôte rien au mérite général de l'ouvrage de M. Gréruzez, ouvrage distingué dans un genre qui offre de nom* breuses difficultés. Comme résumé de notro histoire littéraire, c'est, à mon avis, le travail le plus substantiel, le mieux ordonné, le plus exact et le plus intéressant qui ait été publié jusqu'ici.
comédie satirique même très-audacieuse, elle ne s'inquiétait guère plus des redoutables malices de Figaro qu'un seigneur du moyen âge ne s'inquiétait des insolences du fou chargé de distraire ses loisirs. Il est si vrai qu'à cette époque chacun marchait avec un bandeau sur les yeux, ignorant l'avenir et s' ignorant soi-même, que le seul homme peut-être qui ait pris au tragique les saillies de Figaro, et qui, non content de protester comme Suard au nom du bon goût et des bonnes mœurs, ait accusé avec indignation Beaumarchais de déchirer, d'insulter, d'outrager tous les ordres de l'État, toutes les lois, toutes les régies, est un homme qui devait lui-même, trois ans plus tard, faire à coups de massue ce que l'auteur de te Folle Journée faisait à coups d'épingle. Mirabeau, luttant en 1796 comme défenseur des ordres de l'État et des lois de l'ancienne France contre Beaumarchais, est une de ces méprises qui donnent bien l'idée d'une situation que le père du fougueux orateur définissait à sa manière quand il disait : « Le colin-maillard poussé trop loin finira par ta culbute générale. »
11 y avait alors dans les esprits, même les plus avaneés, de telles illusions sur l'avenir, qu'au début de cette révolution qui devait d'abord se montrer si impétueuse et si effrénée, à cinq ans de distance de l'immolation de Louis XV J, le 9 octobre 1787, on voit Lafayette écrire à Washington une lettre dans laquelle, après avoir énuittéré tous les symptômes du mouvement qui se prépare, il conclut ainsi : et Tous ces ingrédients mêlés ensemble nous amèneront peu à peu, sans grande con-
vulsion, à une représentation indépendante et par conséquent à une diminution de l'autorité royale ; mais c'est une affaire de temps, et cela marchera d'autant plus lentement que les intérêts des hommes puissants mettront des bâtons dans les roues1, » On ne peut pas à coup sûr prophétiser plus complètement au rebours du vrai. 11 n'y a donc point lieu de s'étonner qu'en 1783 et 1784 la société officielle n'ait pas cru commettre un 6uicide en se livrant avec complaisance aux traits meurtriers que lui lançait Figaro. 11 faut rabattre aussi un peu de la surprise qu'inspire l'audace de Beaumarchais imposant de force la représentation de sa comédie malgré toutes les autorités ; on verra plus loin quelle quantité d'associés et même d'autorités, à commencer par cinq censeurs sur six, vinrent d'eux-mêmes, une fois la curiosité éveillée dans un monde qui voulait s'amuser à tout prix, prêter main-forte à l'auteur de la Folle Journée et l'aider à se produire sur la scène. Cependant il faut dire aussi que Beaumarchais rencontra un obstacle qui, en d'autres temps ou pour un autre homme, eût été insurmontable. Dès le commencement de 1782, il y avait une autorité qui avait décidé que le Mariage de Figaro ne serait jamais joué, et cette autorité, c'était le roi. Les souverains, même quand ils ne sont pas doués d'un génie transcendant, doivent quelquefois à la hauteur de leur position la faculté de voir plus loin que les autres hommes; ils ont d'ailleurs un
1 Voir les Mémoires du général Lafayette publiés par sa famille , t. II, p. 209.
intérêt trop immédiat à la conservation du pouvoir/ déposé dans leurs mains, pour ne pas s'inquiéter plus aisément de ce qui semble devoir y porter atteinte. Il était incontestable que les hardiesses de Figaro contre les courtisans, les lettres de cachet, la diplomatie, la censure, etc. , traînaient déjà depuis- vingt-cinq ans dans les livres les plus goûtés du public; mais c'était la première fois qu'elles prétendaient forcer en masse l'entrée d'un théâtre où elles se présentaient sous une forme vive, légère, acérée, qui devait les faire pénétrer chaque soir comme autant de flèches dans l'esprit d'un auditoire incessamment renouvelé. Ce danger avait déjà été signalé à Louis XVI par le garde des sceaux, H. de Miromesnil/très-prononcé contre la pièce; mais d'un autre côté, comme le roi était dès lors poursuivi de sollicitations en faveur de cette comédie, il voulut juger la question par lui-même et se fit apporter le manuscrit. Hme Campan nous a conservé dans ses Mémoires le tableau de celle scène où Louis XVI, seul avec Marie- Antoinette, se fait lire le Mariage de Figaro. Après le fameux monologue du cinquième acte, le roi s'écrie : « C'est détestable ; cela ne sera jamais joué. Il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse. Cet homme se joue de tout ce qu'il faut respecter dans un gouvernement.— On ne la jouera donc point? dit la reine, dont le ton semble indiquer un certain penchant pour la pièce. — Non, certainement, répond le roi; vous pouvez en être sûre. »
Il y avait donc chez Louis XVI un parti pris contre la représentation du Mariage de Figaro; k ce parti pris s'associait le garde des sceaux, entretenu dans ses répugnances par H. Suard. C'était cette opposition, trèsredoutable par la qualité des personnes, sinon par le nombre, qu'il s'agissait de vaincre à l'aide du nombre. Beaumarchais manœuvra de telle sorte qu'il arriva un moment où l'on peut dire presque sans exagération que tout Paris, excepté le roi, le garde des sceaux et M. Suard, voulait voir jouer le Mariage de Figaro, et le voulait avec une ardeur de curiosité impatiente contre laquelle un gouvernement ne peut rien, quand cette fièvre, s'emparant d'une société oisive et frivole, devient pour elle une idée fixe qui domine et absorbe toute autre préoccupation.
Reste à se demander comment la curiosité publique a pu être surexcitée à ce point au sujet d'une comédie qui par elle-même n'est pas absolument un chefd'œuvre; c'est ici qu'il faut tenir compte à la fois de l'habileté de Beaumarchais et de sa position toute particulière. Il n'eût été qu'un écrivain de génie luttant contre la volonté d'un roi, d'un ministre et d'un censeur : sa pièce n'aurait point vu le jour, ou elle aurait dû subir des modifications considérables; mais il avait alors une situation tout à fait à part dans l'histoire des écrivains célèbres, et qui lui permettait de faire jouer en même temps une foule de ressorts très-divers. Cette situation, étrange par elle-même, fournissant un moyen d'expliquer son succès dans une lutte qui paraît si dis-
proportionnée , il nous faut d'abord essayer de la peindre et de la caractériser à l'aide des nombreux documents que nous avons sous les yeux.
Écrivain populaire, financier habile, Beaumarchais, durant cette période de quatre ou cinq ans qui précède le Mariage de. Figaro, était de plus une sorte d'homme d'État au petit pied, consulté en secret par les ministres. On l'a déjà vu, sous l'influence de la faveur trèsmarquée que lui accordait M. de M au repas, obtenir jusqu'à un certain degré la confiance de M. de Vergennes, et jouer incognito un rôle assez considérable dans la politique française au sujet des États-Unis; mais son intervention dans les affaires ne se borna pas a ce fait isolé : on trouve dans ses papiers la preuve que, soit qu'il se' mit en avant, soit qu'on l'y invitât, il intervenait assez fréquemment dans des questions d'administration ou de finances. On le voit par exemple, en 1779, sur la demande de M. de Maurepas, délibérant avec H. de Vergcnnes sur un plan de réorganisation de la ferme générale, ayant de fréquentes entrevues avec ce ministre, qui lui écrit au sujet du plan en question plusieurs billets dont je ne citerai qu'un seul :
a Si vous voulez bien , Monsieur, vous rendre ici demain jeudi à six bornes du soir avec votre assistant1, je pourrai vous donner une bonne séance pour continuer le travail entamé la semaine dernière. Je vous préviens que j'aurai un
* C'était sans doute quel qu'autre financier associé à Beaumarchais dans ce plan de réorganisation de la ferme, qui n'eut pas de suite.
adjoint qui a toute la confiance du mentor 1 ; je l'ai désiré, parce que dans une matière d'une aussi grande importance on ne peut trop multiplier les observations.
« C'est toujours avec plaisir, Monsieur, que je vous renouvelle tous mes sentiments.
« Mercredi. 17 mars 1779. *
Beaumarchais écrit de son côté, en envoyant à M. de Vergennes un mémoire sur ce projet : « Monsieur le comte, j'ai l'honneur de vous adresser l'exposé fidèle de notre dernière conférence : l'obligation de me copier moi-même sur ma minute, à cause du secret imposé, a retardé mon envoi jusqu'à ce moment. J'ai donné un ton élémentaire à ce compte-rendu, afin que, lorsque M. de Maurepas le montrera au roi, son inexpérience en affaires aussi compliquées ne l'errtpéche pas d'en saisir toute la vérité. » Plus loin, c'est le ministre Necker qui de son côté entre en conférence avec Beaumarchais soit sur le transit des tabacs venus d'Amérique, soit sur les moyens les plus économiques d'approvisionner les troupes françaises envoyées aux États- Unis. Plus loin encore, c'est un autre ministre des finances, M. Joly de Fleury, qui consulte Beaumarchais sur un projet d'emprunt; ailleurs, c'est le ministre de la marine qui demande son avis ou le charge de surveiller quelque opération financière relative à son département. Souvent c'est Beaumarchais qui intervient de lui-même, par divers mémoires, sur des questions
i Le mentor est M. de Maurepas. C'est une qualification que M. de Vergennes lui donne souvent dans ses lettres.
d'intérêt général, par exemple, Fétat civil des prolestants, pour lesquels il contribue du moins à obtenir, en attendant mieux, l'admission dans les chambres du commerce : certaines villes, comme Bordeaux, les ' excluaient encore en 1779, quand les finances de l'État étaient dirigées par un protestant 1.
Quelquefois même, par un contraste assez piquant,
Beaumarchais, qui a si souvent maille à partir avec la censure, se trouve investi à brûle-pourpoint des fonctions de censeur, non pas officiel, mais officieux : « Voici, Monsieur, lui écrit le lieutenant de police Lenoir en date du 49 décembre 1779, un manuscrit pour lequel on demande la permission d'imprimer. Je ne l'ai pas lu ; je vous prie de m'en donner votre avis. » C'est une singulière idée de transformer en censeur un homme si fréquemment censuré. La réponse de Beaumarchais indique un peu d'embarras dans l'exercice de ce genre de fonctions. L'ouvrage qu'on lui soumet roule sur la guerre d'Amérique, au sujet de laquelle il a écrit précisément lui-même une brochure qui vient d'être en partie supprimée. 11 répond au magistrat qu'il n'a rien trouvé de blâmable dans l'ouvrage politiquement badin qu'on lui adresse, et que la censure% proprement dite ne doit pas en arrêter l'impression. Cependant, comme il ne veut pas rester trop au-dessous de ce rôle austère de
* A côté des affaires sérieuses que Beaumarchais traite avec les ministres» il y a toujours place pour des affaires moins graves. Voir aux pièces justificatives, n° 17, une lettre à M. de M au repas sur une garniture de cheminée que Beaumarchais veut faire acheter a Louis XVI pour la reine.
censeur, et comme il reconnaît que le ton de l'ouvrago en question n'est pas en harmonie avec la gravité du sujet, il ajoute ces lignes, assez curieuses sous la plume de l'auteur du Mariage de Figaro : a Cet ouvrage manque de cette décence patriotique si peu connue dam ce pàys-ci, où Von plaisante sur tout ; les événements présents sont les vases sacrés de la politique ; il faut ou se taire ou prendre le ton élevé qui rend les objets respectables. Sur ce, Monsieur; vous prendrez le parti qui vous semblera le plus juste. » On reconnaît ici que Beaumarchais n'a pas de vocation pour l'état de censeur, et qu'il ne sait trop comment conclure.
Brouillé avec H. Necker à la suite de quelques dissentiments sur des mesures financières et probablement aussi par l'effet d'un désaccord naturel entre la roideur si connue du ministre genevois et la facile souplesse de ses propres allures, Beaumarchais est au mieux avec le rival et le successeur de M. Necker f, M. de Calonne, qui paraît avoir pour lui un goût très-marqué. On s'étonnera peut-être de voir, à l'époque même où l'on est habitué à considérer Beaumarchais comme une sorle de factieux en lutte avec toutes les autorités pour faire jouer une comédie séditieuse, on s'étonnera de voir M. de Calonne lui accorder, de la part du roi, une indemnité considérable, depuis longtemps vainement
i On trouvera aux pièces justificatives, n* 18, une lettre inédite de Beaumarchais à Necker, après la première disgrâce de ce ministre. Cette lettre nous semble intéressante par le sentiment très-honorable qui l'a dictée.
réclamée, en lui adressant une lettre des plus aimables, écrite tout entière de la main du ministre, et dont la date est précieuse, car elle précède de trois mois à peine celle de la première représentation du Mariage de Figaro.
c A Venaillei, le 19 jaoTier 1784.
« le vous annonce avec un vrai plaisir, Monsieur, que le roi, sur le compte que je lui ai rendu de votre demande, de toutes les circonstances de votre affaire, et du besoin que vous aviez de recevoir un nouvel à-compte sur les indemnités que vous réclamez, a bien voulu vous faire toucher la somme de 570,627 livres qui, avec celle de 905,400 que vous avez déjfc reçue, fera le montant de ce que les commissaires chargés de l'évaluation de vos indemnités ont estimé vous être dû. Sa Majesté a approuvé en même temps que l'examen de vos répétitions ultérieures fût confié à cinq négociants instruits des objets maritimes, dont elle a agréé la nomination telle que je la lui ai proposée. Vous recevrez incessamment l'ampliation du bon du roi, qui vous apprendra leurs noms,
a Vous me faites éprouver, Monsieur, le plaisir qu'il est naturel de trouver à procurer justice et satisfaction à un citoyen aussi distingué par son zèle pour le service du roi et pour l'intérêt de l'État que par ses lumières, ses talents et les grâces de son esprit. Je suis charmé d'avoir cette occasion de vous exprimer les sentiments sincères que je vous ai voués depuis longtemps et avec lesquels je suis inviolablement, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Db Calorne. d Ce n'est pas seulement à son profit que Beaumarchais utilise son crédit auprès des ministres : il est le patron d'une foule de solliciteurs : gens de lettres, artistes, financiers, magistrats, acteurs, actrices, tout le monde s'adresse à lui. Soit qu'il plaide auprès de M. de Mau repas pour Marmontel demandant une place qui est, je crois,
celle d'historiographe ; soit qu'au près du garde dessceaux il défende le président Dupaty, son ami, contre les cabales de quelques magistrats, qui avaient ameuté contre lui le parlement de Bordeaux \ soit qu'il prie M. Necker de venir en aideà quelque banquier en déconfiture; soit que, pressé par les supplications de la famille La Reynière, qu'épouvantent les déportements d'un fils, il aille jusqu'à solliciter du ministre de la maison du roi, M, de Breteuil, le maintien d'une leltre de cachet contre ce fils maniaque et haineux ; soit enfin qu'il ait à protéger quelque artiste auprès des grands seigneurs qui dirigeaient alors les théâtres royaux, Beaumarchais travaille pour autrui avec autant d'ardeur et d'insistance que pour lui-même. Je n'en citerai qu'un exemple qui prouvera combien ses recommandations ressemblent peu aux recommandations vagues, indifférentes et banales que distribue journellement un homme influent, mais très-occupé. Peut-être aussi trouvera-t-on un certain attrait inattendu de curiosité à l'aspect de Beaumarchais protégeant, avec un désintéressement qui parait vraiment très-sincère, une jeune et jolie personne qui veut entrer au Théâtre-Italien, et la protégeant non-seulement parce qu'elle a du talent, mais parce qu'elle est sage. La lettre est adressée à H. de La Ferté, intendant des menus, c'est-à-dire préposé à l'administration des théâtres sous la surveillance des quatre premiers gentilshommes de la chambre.
' Voir aux pièces justificatives, n° 19, cette lettre de Beaumarchais sur Dupaty.
< Paris le 16 mari 1789.
a Lorsqu'on fait une recommandation , Monsieur, à un homme aussi éclairé que vous Têtes en faveur de quelqu'un, il faut la motiver de façon qu'il puisse reconnaître qu'on ne cherche pas à l'intéresser pour un objet de pure fantaisie. C'est ce que je vais tâcher de faire en vous recommandant M1Ie Méliancourt, dont j'ai déjà beaucoup parlé à M. le maréchal de Richelieu.
a Ce que tout le monde voit fort bien en elle est une figure agréable et la plus charmante voix ; mais ce qui ne frappe pas autant la multitude est son grand talent musical, fruit d'une longue étude et de l'excellente éducation qu'elle a reçue. Ce seul avantage devrait lui mériter toutes sortes de préférences pour un théâtre où, forcé déjouer la comédie en chantant, l'acteur le plus musicien sera toujours celui dont le talent comique se développera le plus tôt, parce que l'idiome musical dont il se sert ne l'embarrassera jamais. Aussi, lorsque je vois un acteur ou une actrice gauche au Théâtre-Italien, je dis : Ou c'est une bête incurable, ou c'est un sujet qui n'a point de musique. On ne fait pas assez d'attention à cela.
« Quelques personnes ont dit que Ml,e Méliancourt avait peu de voix, et moi , toutes les fois que je l'ai entendue, je lui ai fort recommandé de ne pas gâter son superbe organe en le forçant, comme on ne fait que trop au Théâtre-Italien de Paris. Il n'y a pas dans toute l'Italie une cantatrice qui donne la moitié de la voix de Mlle Méliancourt ; mais comme elles sont musiciennes, elles se rendent maîtresses de l'orchestre et ne souffrent pas que l'accompagnement les couvre1. C'est ce qu'elle doit obtenir de l'orchestre de Paris; alors on verra que c'est une des voix les plus étendues qu'il y ait au
1 Cela était vrai au temps de Beaumarchais, où l'on disait en Italie que l'accompagnement devait faire avec le chant une conversation respectueuse (fanno col canto conversazione rispetoza); mais cette répugnance pour l'orchestration bruyante est bien modifiée aujourd'hui.
"théâtre. Tout ce que la nature et l'éducation peuvent donner, M"e Méliancourt l'a reçu avec profusion ; il ne lui manque rien que les choses que l'expérience du théâtre peut seule lui apprendre, le maintien et le débit. Je suis bien étonné qu'avec tout ce qu'il faut pour devenir si utile aux intérêts de la Comédie, MM. les comédiens italiens hésitent à son égard. Comment ne sentent-ils pas que, leur existence morale tenant beaucoup à la conduite de chacun, toutes les fois qu'ils pourront recevoir un sujet bien né et d'une conduite irréprochable, ils acquerront de nouveaux droits à l'estime des honnêtes gens ? Les comédiens bien famés et qui ont du talent à Paris sont nos amis, vivent avec nous, et n'éprouvent aucun désagrément d'un préjugé que leur conduite efface.
« MUe Méliancourt est bien née. Son père avait une trèsbonne place. Devenu incapable de travailler, il trouve dans sa fille un doux soutien de sa vieillesse. Je n'emploierais pas cet argument, si je la recommandais à Des Entelles f. Jeune et un peu coquin, je le crois plus disposé à corrompre des jeunes filles qu'à les protéger parce qu'elles sont sages; mais à vous, qui, revenu de tout cela, voyez net dans mon raisonnement et en sentez la force, je prends la liberté de vous recommander Mlle Méliancourt. Je la livre à vos bons offices comme une charmante cantatrice, bien musicienne et pleine d'émulation pour devenir actrice, de plus sage, bien née et propre à faire honneur à tout homme éclairé qui s'en rendra le protecteur.
o Que ferait-elle, Monsieur, si on ne la recevait pas ? Elle a tout sacrifié à sa tendresse filiale en débutant. Il n'est plus pour elle un autre état dans le monde, et l'existence de ses parents tient absolument au succès de son sacrifice. En voilà bien assez, trop pour vous. Permettez-moi d'ajouter que je partagerai sa gratitude, et que je joindrai ce nouveau sentiment au sincère attachement arec lequel votre savez que je
mis, etc. , « CaRON DE RBAtMARCHAtS. »
I Sous-intendant des Menus plaisirs.
La situation de Beaumarchais en tant qu'homme du monde, dans cette période qui précède le Mariage de Figaro, fournirait matière à d'assez nombreuses citations, où l'on verrait le fils de l'horloger Caron dégager son style de ce qu'il a parfois d un peu cru, pour faire assaut de grâce et de finesse avec une assez- grande quantité de belles dames. Nous nous bornerons encore ici à présenter un seul échantillon de ce côté mondain de l'esprit de Beaumarchais, et nous le choisirons comme propre à caractériser jusqu'à un certain point les mœurs du temps. L'auteur du Mariage de Figaro était assez lié avec le marquis dcGirardin, celui-là même chez qui Rousseau venait de mourir à Ermenonville. Le marquis avait un fils, jeune officier qui s'appelait alors le vicomte d'Ermenonville, et qui devint plus tard un des orateurs populaires de la restauration, sous le nom de Stanislas de Girardin. Ce jeune officier, en garnison à Yitry, ayant ouï parler d'une chanson plus que grivoise que Beaumarchais avait composée dans sa jeunesse, et qui se chantait avec succès entre sous-lieutenants ', désira posséder une copie exacte de ce chefd'œuvre, et, au lieu de s'adresser pour cela, soit à l'auteur lui-même, soit à H. de Girardin son père, ce qui nous paraîtrait encore à la rigueur admissible, il prit un parti qui semble aujourd'hui un peu bizarre; il écrivit à la marquise sa mère pour la prier d'obtenir pour lui
1 C'est la chanson intitulée Galerie des Femmes du siècle, que l'ami Gudin n'a pas manqué de recueillir pieusement dans son édition de Beaumarchais.
de Beaumarchais ce cadeau peu moral, et la marquise, qui à la vérité, ne savait pas au juste à quel point cette chanson était légère, s'empresse de transmettre à Beaumarchais la demande de son fils par le billet suivant :
< Ce mercredi.
« Mon fils m'a écrit, Monsieur, pour avoir une chanson de tous sur les femmes. Comme on ne peut mieux faire que de s'adresser à Fauteur pour avoir la véritable, j'espère que vous ne refuserez pas cette satisfaction à un jeune homme qui la désire beaucoup. Comme elle est, à ce que l'on m'a dit, contre mon sexe, si vous craignez que ce ne soit pas de la politesse de me l'adresser, vous voudrez bien la lui envoyer à lui-même1. M. de Girardin' m'a mandé le plaisir qu'il avait eu de vous posséder pendant quelques jours, et le regret qu'il a eu de ce que votre voyage a été aussi court.
« J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissante servante, B. de Girardin. d
Voici maintenant la réponse de Beaumarchais :
« Paris, ce 25 mars 1780.
a Non, Madame la marquise, je n'enverrai pas à monsieur votre fils la chanson que vous me demandez pour lui. Il peut la désirer parce qu'il ne la connaît pas; mais moi, qui me repens de l'avoir composée dans un moment d'humeur où j'avais la folie de vouloir punir tout le beau sexe de la légèreté d'une coquette, dans un de ces moments si contraires à la conduite du Sauveur, où l'on voudrait faire souffrir tout le monde pour les péchés d'un seul, je n'irai point ouvrir le cœur d'un jeune homme à des impressions défavorables à celles qu'il doit aimer et servir, après le roi, toute sa vie. C'est l'ouvrage de M. Thomas, Madame, où l'auteur a celé-
* * À M. le vicomte d'Ermenonville, officier dans le régiment de Colonel-Général, en garnison à Vitry. »
bré les vertus des dames en deux beaux volumes, qu'il faut lui envoyer.
a Au reste, personne ne pouvant mieux juger de ce qui est profitable ou nuisible à son fils qu'une excellente mère comme vous, j'ai l'bonneur de vous adresser cette chanson, l'un des plus grands torts de ma jeunesse. A vous, Madame, de la soustraire ou de la laisser passer. Je lave mes mains, entre les innocents, du mal qui peut en résulter pour le fils, si la mère devient complice de ma faute passée après que je l'ai rendue confidente de mes scrupules présents. Je ne chercherai pas non plus à excuser devant vous les blasphèmes de ma chanson avec la coupable légèreté que j'y mis autrefois, lorsqu'une dame irritée me demanda pourquoi je ne chansonnais pas les hommes. Étaient-ils plus parfaits à mes yeux? a Les noirs défauts des hommes, lui dis-je, ne sont bons qu'à punir; il n'y a que ceux des femmes qui soient charmants à chanter, quelquefois même à partager. » C'était bien là le discours d'un jeune homme abandonné de Dieu et perdu de licence. Je suis fort loin aujourd'hui d'approuver une morale aussi relâchée, et, si je prends sur moi de vous envoyer ma chanson avec tout ce qu'elle a de blâmable, c'est autant pour m'humilier devant vous d'avoir eu le tort de la faire que pour vous donner une preuve non équivoque de l'obéissance et du dévouement repectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Madame la marquise, etc., Caron de Beaumarchais. »
Il est un autre côté de la vie de Beaumarchais à cette époque qui offre également de l'intérêt en lui-même et comme explication de l'influence qu'il peut exercer à un moment donné. Il n'est pas seulement un homme qui a prise sur les ministres, qui protège beaucoup de solliciteurs et qui a des relations de société très-étendues; il est un Qnancier opulent que l'on croit plus riche encore qu'il ne l'est, et qui donne ou prête beaucoup