‹ Beaumarchais et son temps (volume 3)Chapitre 9 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

communication à Buchot, alors ministre des affaires étrangères. Buchot, sans égards pour les déclarations officielles et pour les refus de ses prédécesseurs, voulant, dit-il, donner aux Étals-Unis la satisfaction qui leur avait été refusée par les ministres de Y ancien régime^ livra à un gouvernement étranger un titre contre un particulier qui, en vertu de ce titre même, n'était comptable qu'envers le gouvernement français. Dès ce moment, la créance de Beaumarchais subit une nouvelle série de difficultés. Le congrès lui dit ! —Dans un contrat passé entre nous et le gouvernement français le 45 février 1783, ce gouvernement déclaré qu'il nous a fourni gratuitement neuf millions. Noua n'en avons reçu que huit, c'est vous qui avez reçu le neuvième ! Prouvefc-nous que ce million, reçu par vous le 10 juin 1776, n'est pas celui qui nous était destiné, sinon nous le retiendrons sur votre créance. — Beaumarchais répond au congrès : « le demande qu'il me soit donné acte de la déclaration la plus précise que je fais, que jamais je n'ai reçu du roi Louis XVI, de $«.»$ ministres, ni de personne au monde, m un miUion, ni même un seul shilling pour vous être offert en présent; —que tout l'or que j'ai employé pour vous servir, en ami bien zélé, en loyal négociant, et au seul titre d'un commerce équitable, n'a été rassemblé par moi, lant en France qu'en d'autres États de l'Europe, qu'à tttne d'association ef emprunt on de circulation; — que tons mes créanciers, moins patients envers moi que je n'ai dû l'être çnvers vous, ne m'ont pas laissé 'vingt années

sans exiger leur compte et leur acquittement, et que s'il m'en restait quelques-uns à solder } question qui vous est étrangère en qualité de débiteurs, ce ne serait qu'une obligation de plus pour vous de me mettre en état de le foire en vous acquittant envers moi. Quant au contrat âfi 1783, dont vous m'apprenez l'existence et que j'ai toujours ignoré, je déclare que ce contrat, où je n'ai pas été appelé ni par vous, ni par les ministres de France, m'est absolument étranger, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, par cela seul que je n'y ai point été appelé, ce qui était indispensable, si vous deviez, après douze ans, essayer de vous en faire un titre pour éluder ou éloigner mon payement, après avoir épuisé tous les autres1. »

Tel est le débat interminable dans lequel Beaumarchais consuma les dernières années de sa vie. Dans cette période du procès, sa destinée était fort assom-* brie. Il était proscrit, réfugié à Hambourg, il se croyait complètement ruiné en France; il ne voyait pour sa fille unique d'autre ressource d'avenir que cette créance américaine, et il s'y cramponnait avec l'énergie du désespoir. De son grenier à Hambourg, il adressait des volumes au congrès, aux ministres des États-Unis, même au peuple américain tout entier. Un de ces mémoires inédits, écrit d'une main lourde et fatiguée, m'a frappé par une péroraison où, à travers la pesanteur de la vieillesse, on retrouve quelque chose de la

1 Etirait d'un mémtirt inédit de,Be&ttfltârcb«is an 16 avril £798.

verve toujours un peu inégale, mais colorée, du Beaumarchais d'autrefois.

a Américains (s'écrie le vieillard) , je vous ai servis avec un zèle infatigable, je n'en ai reçu dans ma vie qu'amertume pour récompense, et je meurs votre créancier. Souffrez donc qu'en mourant je vous lègue ma fille à doter avec ce que vous me devez. Peut-être qu'après moi, par d'autres injustices dont je ne puis plus me défendre, il ne lui restera rien au monde, et peut-être la Providence a-t-elle voulu lui ménager, par vos retards d'acquittement, une ressource après ma mort contre une infortune complète. Adoptez-la comme une digne enfant de l'Etat ! Sa mère aussi malheureuse et ma veuve, sa mère vous la conduira. Qu'elle soit regardée chez vous comme la fille d'un citoyen ! Mais si après ces derniers efforts, si après tout ce qui vient d'être dit, contre toute apparence possible, je pouvais craindre encore que vous rejetiez ma demande; si je pouvais craindre qu'à moi ou à mes héritiers vous refusiez des arbitres, désespéré, ruiné, tant en Europe que par vous, et votre pays étant le seul où je puisse sans honte tendre la main aux habitants, que me resterait-il à faire sinon à supplier le ciel de me rendre encore un moment de santé qui me permît le voyage d'Amérique ? Arrivé au milieu de vous, la tête et le corps affaiblis, hors d'état de soutenir mes droits, faudrait-il donc alors que, mes preuves à la main, je me fisse porter sur une escabelle à l'entrée de vos assemblées nationales, et que, tendant à tous le bonnet dé la liberté, dont aucun homme plus que moi n'a -contribué à vous orner le chef, je vous criasse : Américains , faites l'aumône à votre ami, dont les services accumulés n'ont eu que cette récompense. Date obolum Belisario !

« Pierre-Augustin Caron Beaumarchais.

< D'auprès d'Hambourg, ce 10 avril 1795. >

Le congrès resta sourd aux réclamations de son fournisseur ; non-seulement il le laissa mourir sans avoir

liquidé sa créance; mais pendant les trente-six ans qui suivirent sa mort, depuis 1799 jusqu'en 1835, tous les gouvernements qui se succédèrent en France et tous les ambassadeurs de ces gouvernements auprès des États- Unis appuyèrent en vain la demande des héritiers de Beaumarchais. Il y avait contre cette créance un parti pris qui se transmettait religieusement d'une génération de législateurs à l'autre. Non-seulement on disait : Nous avons à déduire sur la créance, fixée en 1793, par M. Hamilton, à la somme de 2,280,000 livres, la somme de 4 million donnée pour nous à Beaumarchais le 10 juin 1776; mais on ajoutait : Comme les intérêts de ce million, dont on ne nous a pas rendu compte depuis i 776, absorbent l'excédant, nous sommes quittes envers les héritiers de Beaumarchais, et nous ne leur payerons rien. De leur côté, les héritiers de Beaumarchais répondaient au congrès : D'après le compte de notre auteur, vous deviez, en 1793, y compris les intérêts, non pas 2,580,000 livres, comme Ta réglé H. Hamilton, mais plus de A millions. Payez-nous au moins la somme fixée par votre propre rapporteur.— Quantau million que les États-Unis prétendaient déduire, le gouvernement français, s'appuyant sur les déclarations officielles faites, au congrès, en 1778, par M. de Vergennes, intervenait vivement à l'appui des héritiers Beaumarchais, et la première dépêche adressée par le ministre Talleyrand sur cette question , le 28 germinal an xi , à notre ambassadeur auprès des États-Unis, nous dispensera de reproduire toutes les autres dépêches écrites successi-

|9S BEAUMARCHAI8

vement par d'autres ministre*, toujours dan» le même sens:

« On oppose, écrit Talleyrand, aux héritiers de M. de Beaumarchais un reçu donné par ce dernier le 40 juin 1776 pour 1 million à lui remis par ordre de M. de Vergenncs, et Ton prétend imputer cette somme sur les fournitures faites par lui aux Etats-Unis. Comme le payement et la destination de ce million tenaient à une mesure de service politique secret ordonnée par le roi et exécutée immédiatetement, il ne paraît ni juste ni convenable de la confondre avec des opérations mercantiles, et postérieures en date, d'un particulier avec le congrès. Par conséquent, on ne peut tirer contre M. de Beaumarchais, en sa qualité de créancier personnel des Etals-Unis pour fournitures à eux faites, aucune induction de la pièce communiquée par l'ex-commissaire des relations extérieures Buchot au ministre américain.

a Je vous invile, citoyen ministre, à soutenir de votre influence les réclamations de la famille Beaumarchais , et à faire valoir les considérations de loyauté et d'honneur natio* nal qu'elle invoque. Un citoyen français qui hasardait pour le service des Américains sa fortune tout entière, et dont le zèle et l'activité leur ont été si essentiellement utiles pendant la guerre qui leur a valu leur liberté et leur rang parmi les nations, pourrait sans doute prétendre à quelque faveur: au moins doit- il toujours être écouté lorsqu'il ne demande que bonne foi et justice. Agréez, etc. Talleyrand. »

En 4816, le gouvernement des États-Unis fit demander par H. Gallatin au duc de Richelieu, alors ministre des affaires étrangères, si le gouvernement français consentirait à déclarer formellement que le million fourni le 10 juin 1776 à Beaumarchais n'avait rien de commun avec les fournitures faites par ledit Beaumarchais aux Etats-Unis. Le duc de Richelieu, se fondant

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gur la noie officielle adressée au congrès par H. Gérard en 4778, n'hésita pas à faire la déclaration demandée. Cela n'était exact qu'officiellement; mais il semble que cette déclaration eût dû suffire pour terminer le débat, car enfin^ en admettant même que Beaumarchais eût tiré tout son argent des coffres de l'État, il y avait certainement quelque chose d'étrange et de peu digne dans l'attitude d'une nation devenue puissante, qui, après avoir reçu d'un particulier à une époque d'extrême détresse les services les plus signalés, s'obstinait à dire à ce particulier ou à ses héritiers : « Qui vous a donné l'argent avec lequel vous m'avez secourue si à propos et que vous me réclamez en vain depuis tant d'années? Je crois que vous avez reçu cet argent pour m'en faire cadeau. Votre gouvernement m'a adressé à ce sujet, entre 4778 et 1783, deux déclarations, dont l'une affirme positivement que je dois vous payer toutes vos fournitures, et dont l'autre me porte a penser qu'on a voulu me faire présent d'un million sur ces mêmes fournitures. Depuis cette époque, votre gouvernement déclare sans relâche qu'il n'a rien de commun avec vos opérations commerciales, et que je dois vous solder intégralement; mais, comme je soupçonne qu'il y a là-dessous un mystère de cabinet, j'aime mieux admettre que les secours que vous m'avez fournis devaient être gratuits, et que je ne dois les payer ni à votre gouvernement, qui n'en réclame pas le payement, ni à vous, qui le réclamez avec son adhésion. »

Telle était évidemment la situation faite au gouver-

nement des États-Unis par la déclaration formelle du duc de Richelieu en 1816. Ce gouvernement n'en persista pas moins à repousser la créance, et malgré l'opinion favorable de plusieurs légistes éminents de l'Amérique, malgré la présence de la fille de Beaumarchais, qui en 1824 vint, accompagnée d'un de ses fils, solliciter en personne le congrès, à chaque reprise du débat il se trouva une majorité inflexible pour écarter la réclamation. En 1835 seulement, lorsque se présenta pour la seconde fois la fameuse affaire des 25 millions, et lorsque les procédés un peu violents du président Jackson nous eurent appris que le gouvernement américain était un créancier moins patient que nous, l'on songea à faire entrer la créance des héritiers Beaumarchais dans les compensations réclamées au nom de la France ; mais cette créance fut singulièrement réduite. Depuis trente-six ans, la famille de l'auteur du Barbier de Séville réclamait au moins les 2,280,000 francs stipulés dans le rapport de H. Hamilton en 1793 ; on lui donna à choisir en 1835 entre huit cent mille francs ou rien : elle préféra 800,000 fr. , et ce long et difficile procès entre Beaumarchais et les États-Unis fut enfin terminé, comme se terminent beaucoup de procès, par une cote très-mal taillée.

Je me suis attaché à l'exposer avec une entière impartialité. Je pense avoir prouvé que l'accusation dirigée contre Beaumarchais en Amérique d'avoir trompé le gouvernement français en lui faisant croire qu'il envoyait gratis au congrès des fournitures dont il exi-

geait le payement, est complètement fausse1. En admettant même que la chose fût possible, ce qui n'est pas, il est évident, et par les lettres de M. de Vergennes, et par celles de Beaumarchais, et par les explications demandées à diverses reprises au ministre de la part du congrès, que dès le commencement jusqu'à la fin de Topération M. de Vergennes fut constamment au courant des prétentions de Beaumarchais, et que, s'il les eût désapprouvées, rien ne lui eût été plus facile que de s'y opposer, même sans sortir du mystère que lui commandait la situation ayant la rupture avec l'Angleterre, et à plus forte raison après cette rupture. J'ai dû néanmoins rétablir aussi , contrairement à l'opinion très-sincère des héritiers de Beaumarchais et aux déclarations des divers ministres depuis 1778, toutes basées sur la première déclaration officielle de M. de Vergennes, j'ai dû rétablir la v^pté quant au fait du fameux million, qui fut incontestablement donné par le gouvernement, non pas pour un. service politique secret, étranger aux fournitures américaines, mais pour ces fournitures mêmes.— Trouvant de plus aux archives des affaires

* Cette accusation est surtout développée dans l'ouvrage intitulé : A poUHcal and civil History of the United States of America from 1763 to 1797, by Timothy Pitkin. Je n'ai pu me procurer en France l'ouvrage de M. Pitkin , mais j'ai lu un résumé trèscomplet de la partie de cet ouvrage consacrée à Beaumarchais dans un journal français publié aux États-Unis; j'ai entre les mains tous les documents soumis au congrès à diverses époques sur cette affaire ; j'ai consulté aussi les Mémoires d'Arthur Lee , l'adversaire le plus acharné de Beaumarchais, qui le premier a mis en circulation la thèse adoptée par M. Pitkin. J'ai donc pu réfuter cette thèse en connaissance de cause.

étrangères la preuve matérielle que Beaumarchais, indépendamment du premier million donné le 40 juin 1776, en avait reçu un second de la cour d'Espagne le il août 1770, et un troisième donné pur fractions dans le courant de 1777, j'ai dû énoncer tous ces faits parce qu'ils sont vrais et parce que le premier devoir d'un écrivain qui se respecte est de ne point cacher la vérité. — Maintenant peut-on tirer de ces faits une induction défavorable à Beaumarchais? Je ne le pense pas. Comment admettre sans choquer toute espèce de vraisemblance, que H. de Vergennes n'ait demandé aucun compte de l'emploi de ces 3 millions à un agent qui s'engage formellement à lui en rendre compte dans chacun de ses reçus?— L'affaire étant de celles qu'on nomme un mystère de cabinet, on comprend que les documents propres à en bien déterminer le caractère sont rares. Mais il nous parait résulter manifestement de l'attitude même de H. de Vergennes dans les débats entre le congrès et Beaumarchais, que ce dernier a dû présenter au ministre un compte de ses profits et de ses pertes. Il ne lui était pas difficile de prouver qu'en dehors de sa créance de 4 millions sur le congrès dont il poursuivait en vain le recouvrement, il avait non-seulement perdu plusieurs navires capturés par les croiseurs anglais, mais qu'il avait fait aussi des pertes considérables dans ses rapports avec les États particuliers de ï Union ; le seul État de Virginie, par la brusque dépréciation du papiermonnaie, lui avait fait subir une perte qu'il évaluait à

trois millions, a Je suis bien mortifié, écrivait à ce sujet Jefferson, alors gouverneur de Virginie, dans une lettre en date du ià décembre 1779, je suis bien mortifié que la malheureuse dépréciation du papier-monnaie ait enveloppé dans la perte commune M. de Beau* marchais qui a si bien mérité de nous. » 11 était donc facile à Beaumarchais de démontrer à H. de Vergennes que la subvention reçue de la France et de l'Espagne était dépassée de beaucoup par ses pertes, et il a dû le faire puisque H. de Vergennes lui permettait de ré» clamer comme une créance légitime la somme qu'il réclamait du congrès; il a dû le faire puisque, comme nous le verrons plus tard, après lui avoir avancé ces trois millions, le roi et H. de Vergennes, pour le dédommager du sacrifice de sa flottille à la suite de la bataille de la Grenade, lui accordaient encore, de 4784 à 1786, une indemnité particulière de deux millions. Or, n'est-il pas clair comme le jour que le même roi et le même ministre n'auraient pas gratifié d'une indemnité de deux millions un homme n'ayant point encore rendu compte de l'emploi de trois millions qui lui avaient été secrètement confiés dix ans auparavant pour une affaire complètement terminée depuis huit ans, surtout quand cet homme vient de faire jouer le Mariage de Figaro ?

En résumé et pour en finir avec cette mystérieuse opération, qui a fait échanger pendant cinquante ans, entre la France et l'Amérique, plus de cinquante dépêches dont pas une n'est exacte, Beaumarchais,

sans parler de ses réclamations contre les États particuliers de l'Union, réclamait en 4795 du congrès une somme de 4,141,171 liv., y compris les intérêts du compte réglé en 1781 par Silas Deane : après quarante ans de débats, ses héritiers ont touché huit cent mille francs. 11 a donc perdu une somme plus forte que la subvention secrète de trois millions qu'il avait reçue. Ce résultat est moins inique en lui-même que si la subvention n'existait pas, mais il n'en fait pas plus d'honneur à la reconnaissance et a la générosité du gouvernement américain.

Ce n'est donc point dans ses rapports avec le congrès que Beaumarchais s'est enrichi, il y trouva plutôt des pertes que des bénéfices ; mais lorsque le subside de la France et de l'Espagne lui eut permis de monter grandement une maison de commerce, il suivit celte veine avec l'ardeur qu'il mettait dans ses procès ou dans ses comédies, et entama un grand nombre de spéculations diverses. Ces tentatives furent en général moi os fructueuses qu'elles auraient pu l'être si Beaumarchais n'eût apporté dans sa carrière de spéculateur les qualités et les défauts de l'artiste : il aimait les entreprises difficiles, pourvu qu'elles fussent brillantes ou utiles, et il embrassait trop de choses à la fois. J'ai sous les yeux un tableau général de ses affaires depuis le !•' octobre 1776 jusqu'au 30 septembre 1783, c'est-à-dire pendant les sept années qui représentent plus particulièrement sa carrière commerciale. Ce tableau indique un mouvement de fonds de 31,044,191 livres en dépense et de

24,092,5*5 en recette; l'excédant de la recette sur la dépense n'est donc que de 48,327 livres. A la vérité, les dépenses portent sur diverses entreprises qui plus tard ne donneront plus que de la recette ; mais le chiffre peu élevé de cet excédant de recette obtenu dans un espace de sept ans suffit, ce me semble, pour donner l'idée d'un négociant un peu audacieux, le plus actif d'ailleurs et le plus amusant des négociants. On a vu Beaumarchais jusqu'ici mêlant le commerce à la politique; on ne sera peut-être pas fâché de le considérer un instant à l'état de commerçant pur et simple, courant d'un port à l'autre, achetant ou construisant des vaisseaux, bridant, comme il dit, ses divers capitaines, afin d'en tirer un peu de profit, et discutant une expédition maritimeavec l'aplomb d'un armateur consommé. Parmi les cinq cents lettres qui le représentent sous cet aspect, je n'en citerai qu'une. Il est à Bordeaux surveillant un de ses armements, et il écrit à son agent Francy, revenu d'Amérique et resté à Paris :

« Bordeaux, ce 19 octobre 1789.

a Maintenant, mon Francy, je sais tout ce qui regarde mon armement ; mais je ne saurais rien, si j'étais parti avant d'avoir vu. La Ménagère sera parfaitement gérée; Foligné (c'est le nom du capitaine), à quelques lubies près, est un excellent homme : son état-major est charmant, et son équipage a la meilleure volonté ! Voilà pour un. L'Aimable Eugénie , au lieu d'être de 600 tonneaux de port, est à peine de 500. Son capitaine est un homme indocile, volontaire et peu soigneux. Sans me rien dire, on a mis 32 canons, 160 hommes et tout ce qu'ils entraînent, de façon qu'au retour ce navire, qui fait 9,000 livres de dépenses par mois et m'a coûti au moins

900,000 livres, ne peut donner que de la perte. 11$ n'ont prit que 1,000 barils de farine faisant t25 tonneaux, 405 milliers de poudre au roi faisant à peine 50 tonneaux, ma cargaison, qui n'en fait* pas lant, — et le navire est si fort au comble, qu'ils ont laissa à Nantes du feuillard que j'avais demande? pour la Ménaqère 9 et pour lequel ils n'ont pas trouvé de place.

« Pour faire tenir la voile à ce navire, ils ont mÎ6 76 mil* liers.de briques inutiles en lest, au lieu de prendre du charbon qui se fût bien vendu à Saint-Domingue. En outre, ils ont 30 tonneaux de fer en lest, et leur arrimage est si mal fuit, qu'il leur a fallu glisser d'ici 25 tonneaux de fer pour que le navire ne retombât pas sur sa quille avec saccade dans les forts temps; mais je remédie autant qu'il est en moi à tous ces maux par la nature des instructions que je donne à Levaigncur et au papa Fotigné. Voilà pour deux.

« L'Alexandre marche comme un panier perce, c'est l'expression de Grégory (autre capitaine) ; mais il tient en cale beaucoup plus que Y Eugénie; il arrive demain de La Rochelle en rivière. 11 n'a rien dans ses bois, mais ses agrès, voiles et mâtures sont très-endommagés. Il s'est battu six heures (le rtoiriez-vous T) à la vue de quatre frégates françaises et d'un vaisseau de 04 qui n'ont pas fait le moindre mouvement pour le secourir. Quand il s'en est plaint à Rochefort, on lui a dit qu'il aurait dû faire des signaux. Le capitaine a répondu très-bien que le bruit et le feu des canons était le meilleur signal qu'il eût pu faire. 11 va rester à Souillac sans monter ï Bordeaux, et j'espère qu'il partira avec les deux autres. Il ne marche pas assez pour l'envoyer seul nulle part. Nous ne le neutraliserons point, et je compte sur le fret du roi. Grégory lui-même a la tète assez chaude; il s'entendrait mal avecRaudin (autre capitaine), plus volontaire et despote que lui. Je vais les brider tous, de manière qu'ils obéiront et me donneront un peu de profit, car j'en espère fort peu, vu le dernier prix des denrées d'Europe aux îles, l'abaissement du fret et l'avilissement du prix des denrées des îles en Europe.

a Donc me voilà cloue jusqu'au départ à l'endroit où je

ne devais rester que trois semaines. Rien ne se ferait, je le vois, et tout irait encore une fois au diable.

« Gomment va votre frêle santé? comment va voire douce et très-aimable belle-sœur ? Votre projet de voyage dans les pays chauds n'est qu'une de ces idées de malade que la raison réprime. Du repos et du régime, voilà ce qu'il vous faut. Jasez de ma lettre avec ma femme, afin qu'elle soit au courant de tout. J'ai ici tous les états-majors et plus de mouvement qu'il n'en faut pour gaspiller lout mon temps. Je ne sais si je pourrai lui écrire aujourd'hui.

« Dites à Cantini1 que j'ai reçu sa dernière lettre avec celles qu'elle contenait. Je le prie de m'envoyer un mot tous les courriers, soit que je lui écrive ou non.

« Je puis maintenant tout finir ici sous quinze jours; ainsi voilà le terme à peu près de mon voyage. Bonjour, mon Francy. »

Le jeune Francy aimait le luxe ; il s'était enrichi par les intérêts que Beaumarchais lui donnait dans ses opérations, et quoiqu'il fût logé chez son patron, il se permettait d'avoir trois chevaux à lui. Beaumarchais avait aussi un certain penchant pour le faste ; mais quelquefois les accusations du docteur Dubourg lui revenaient à l'esprit : il redoutait les envieux, se sentait pris par saccades d'une belle passion pour la simplicité, et il écrivait alors à Francy, tout au travers d'une lettre de commerce, des sorties ab iralo dans le genre de celle-ci, qui est également datée de Bordeaux :

< Bordeaux, ce 26 octobre 1782.

n .... Ce que je désapprouve, c'est que vous nourrissiez trois chevaux à Paris dans votre état ; ce luxe est une incon-

i C'était son caissier, dont il eut plus tard à se plaindre, et qui fut remplacé par le frère aine de Bon ami Gudin.

séquence et plus qu'une inutilité. Vous faites tous crier après moi, après vous, après nous enGn. Et, dans le temps où je voudrais réformer une partie de mes dépenses, j'ai le chagrin d'entendre dire qu'on jette tout par les fenêtres autour de moi.

« Certes je ne dois compte, pas plus que vous, de ma conduite à personne ;. cependant il y a ce qu'on appelle décence d'état, et quand on l'enfreint, on a tous les sots, les envieux, les parents, les ennemis, les grands, les petits contre soi. Par cela seul que vous êtes chez moi, je m'afflige qu'on puisse me dire que tout ce qui m'approche est d'un luxe effréné. Que diable avez-vous besoin de ce train ? Eh ! vivez simplement, et chassez les inutilités. Vous m'exposez à ne plus savoir comment je vis pour mes écuries : je suis volé de toutes parts, et cela naît du désordre, dont ils profitent. Dix chevaux et trois cochers qui s'entendent pour piller! Je vous le demande en grâce, nous sommes tous hors de nos places, mon ami f. Je vais ordonner qu'on vende deux juments à moi ; j'en ai assez, trop même de cinq, et vous, ne soyez pas la cause que je ne puisse mettre de l'ordre dans mon domestique. Dès qu'il y a confusion, il y a volerie. Ce que je vous mande est juste et raisonnable : je veux vivre désormais dans la plus grande simplicité. Quand vous saurez de quelle hauteur partent les observations critiques qui donnent lieu à mes confidences, vous trouverez que je ne puis trop me précautionner contre la méchanceté, vous ne voudriez pas me faire du mal, et tout cela m'en fait. C'est mon cœur qui vous parle, comme un ami le fait à son ami. »

Malgré les adoucissements de la forme, ces observations déplurent sans doute à Francy, qui était fier, un peu capricieux en sa qualité de malade, et qui entretenait ses trois chevaux à ses frais; car, dans la lettre qui

i Ceci est du Beaumarchais à la fois plein de bon sens et de délicatesse.

suit celle que nous venons de citer, Beaumarchais, si guerroyant au dehors, mais qui aimait avant tout la paix dans son intérieur, lui répond amicalement : a Personne ne m'entend ni ne veut m'entendre. Eh bien ! faites à votre fantaisie, n'en parlons plus, et portez-vous bien; c'est le principal. »

La santé de ce jeune homme, atteint d'une maladie de poitrine, déclinait de jour en jour. Il était allé passer quelque temps àDunkerque, chez des amis. L'auteur du Barbier, au milieu de tous ses travaux, trouve le temps de se transformer pour son Francy en médecin, et il lui écrit cette lettre qui me semble empreinte d'un caractère de bonté touchante en raison même des artifices délicats que Beaumarchais emploie pour décider son jeune ami à suivre un traitement rigoureux.

c Paris, ce 26 août 1783.

a Mon pauvre Francy, vous n'êtes qu'une bête de dire que je vous oublie; mais comme vous êtes une bête malade, je vous pardonne. Si vous vous occupez de votre santé autant que je le fais, vous vous rétablirez assez promptement. Il faut seulement, mon ami, que vous n'ayez nulle pitié de vous-même, et que vous fassiez rigoureusement ce que je vais vous prescrire.

« J'ai eu deux conférences très-graves avec M. Seiffert, votre médecin. 11 n'a pas approuvé la saignée du pied, quoiqu'il ne vous l'ait pas écrit : il a craint de faire travailler votre esprit, et il a tourné autour du pot sur cet objet; mais moi, avec qui il faut toujours parlel net, voici ce que j'ai appris de lui pour résultat de sa théorie et de la belle expérience qu'il vient d'en faire sur Mme de Saiut-Alban, qui était à la mort, — par conséquent bien autrement malade que vous,

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