TOME
d'argent à toutes sortes de personnes. Son caissier Gudin constate qu'il lui arrivait en moyenne vingt demandes d'argent par jour, et cela s'explique. A force de dire du mal de lui, ses ennemis l'obligeaient à en dire du bien. Il était souvent contraint d'afficher un peu sa générosité. 11 s'ensuit que le public le prenait au mot, et que de tous les coins de la France on le sommait de prouver qu'il ne se vantait pas. Parmi les sommations de ce genre, il en est d'assez originales :
a Le diable m'emporte, Monsieur, lui écrit de Saint-Brieuc, un jeune sous-lieutenant, vous êtes un homme charmant. Je viens de lire vos Mémoires l qui m'ont fait un plaisir infini. On ne peut habiller son monde plus complètement. On m'a dit que vous étiez fort riche ; eh bien ! la différence, c'est que je ne le suis guère et que vingt-cinq louis feraient que je le serais beaucoup. Donc, en conscience, pour faire les choses aussi joliment que vous les dites, vous devriez m'envoyer ces vingt-cinq louis : je vous les rendrai dans un an, foi d'honnête homme. Je vous vois rire et dire : a Quel est ce fou ? » Et pourquoi donc ? vous avez beaucoup d'argent, à ce que je présume ; moi, j'en ai fort peu; je vous crois un homme bienfaisant qui tirerez un pauvre diable de peine en lui prêtant vingt-cinq louis qu'il est en état de vous rendre: qu'est-ce qu'il y a donc là de surprenant! Que je ne vous ai jamais vu? Eh bien! vous m'en devez plus d'obligation de vous croire assez généreux pour prêter vingt-cinq louis à un homme qui en a besoin et que vous n'avez jamais vu. N'allez pas vous amuser à mes dépens et envoyer ma lettre aux chefs de mon régiment : vous me feriez désirer un trou pour me cacher, ce qui ne m'est jamais arrivé au moins. Mais non, je suis persuadé que vous ferez mieux et que vous m'enverrez
1 Ce sont les Mémoires contre Goëzmao, que cet officier lisait Un peu tard, puisque sa lettre est de 1780.
ces vingt-cinq louis. Allons, Monsieur, touches là, et que ce soit marché fait. Je vous donne ma parole d'honneur que vous jouissez dans mon esprit de toute la considération et le respect possibles joints à toute l'admiration dont je suis capable, parce que je vous connais par vos ouvrages, et que je ne sens rien pour les gens dont je ne connais que le n om,
a Le chevalier de Saint- Martin,
c Sous-lieutenant au régiment d'Aquitaine (infanterie). A Saint-Brieuc, en Bretagne, ce 24 août 1780. >
a Surtout de la discrétion. »
Sur cette lettre, Beaumarchais a écrit de sa main : Répondu le 20 septembre 1780.— Malheureusement je n'ai pas trouvé le brouillon de sa réponse. L'auteur du Mariage de Figaro était assez original lui-même pour apprécier l'originalité de cette demande, et je ne serais pas étonné qu'il eût envoyé les vingt-cinq louis. Quand on voit un sous-lieutenant parfaitement inconnu à Beaumarchais attaquer ainsi sa bourse du fond de la Bretagne, on comprend facilement à quel point il devait être assailli par toutes les variétés de quêteurs, d'emprunteurs ou de malheureux qui abondent toujours à Paris. Ses papiers fourmillent d'incidents de ce genre. En voici un entre mille que je cite, parce qu'il est relatif à un poëte assez célèbre et parce que Beaumarchais, qui d'ailleurs n'en a jamais parlé, même après la mort de l'homme qu'il avait si délicatement obligé, s'y montre digne du rôle de Mécène qu'il aimait à jouer dans cette période brillante de sa vie.
Tout le monde connaît Dorât, mais tout le monde ne sait peut-être pas que ce poëte, doaWe nom éveille
Tidée d'une existence frivole et insoucieuse, mourut à quarante-six ans, en proie à des chagrins profonds. C'était un homme faible, mais doué de sentiments délicats. Après avoir possédé quelque fortune, le défaut d'ordre, la vanité et aussi des accidents indépendants de sa volonté l'avaient conduit peu à peu à une ruine complète, et même à une situation plus difficile encore, car il était écrasé sous un amas de dettes, et, avec un cœur assez fier pour en souffrir mortellement, il n'avait pas assez de force d'âme pour entreprendre une lutte courageuse contre la destinée. Sa santé était perdue, et il s'éteignait lentement, cachant de son mieux la souffrance morale qui le rongeait sous le fard, les mouches et les rubans de son rôle de chantre des Grâces. C'est alors que son amie, la comtesse Fanny de Beauharnais, celle qui, suivant Lebrun, faisait son visage et ne faisait pas ses vers, mais qui n'en était pas moins une excellente femme, après avoir rendu elle-même à Dorât tous les services que comportaient des ressources personnelles très-bornées, prit le parti de s'adresser, à l'insu de son ami, à Beaumarchais, qu'elle ne connaissait pas du tout et qui n'avait avec Dorât que des rapports très-superficiels. Elle écrit donc à l'auteur du Barbier de Séville une lettre touchante dans laquelle, après lui avoir exposé la détresse de Dorât et lui avoir annoncé qu'un ami commun lui en dira davantage, elle demande pour lui un prêt de vingt mille francs '. Prêter 20,000 fr. à un homme complètement
1 On trouvera cette lettre aux pièces justificatives, n°20.
ruiné, c'était les donner. Beaumarchais trouve d abord la somme iin peu forte; voici sa première réponse à Mme de Beauharnais :
< Paris, ce 80 mars 1779.
o Votre lettre, Madame la comtesse, m'a vivement pénétré. Jamais la douce amitié n'a peint sa sollicitude avec des traits plus touchants. Je vous connais, v\>us honore et vous aime sur cette lettre : mais que vous m'affligez en me demandant pour votre ami des secours au-dessus de mes forces ! J'estime sa personne et fais le plus grand cas de ses ouvrages; pardessus tout cela, je crois qu'il faut faire autant do bien qu'on le peut, pour être aussi heureux que notre état le comporte ; tel est mon sentiment naturel et le fruit des réflexions de toute ma vie. Je m'y tiens sans faste et sans égard pour ce que les hommes disent ou pensent de moi. Revenons à vous, Madame.
« Votre confiance excite la mienne, et je dois vous parler sans détour. On se trompe sur la nature de mon aisance comme sur tout le reste de mon être. Je ne suis pas un fort capitaliste, mais un grand administrateur. La fortune de mes amis, confiée à ma prudence, me force dêtre circonspect et scrupuleux sur l'emploi de leurs fonds, d'où il suit que je puis bien venin au secours d'un ami souffrant pour 25, 50 ou 100 louis, en les prenant sur l'argent qui m'appartient dans mes affaires, mais que je ne puis aller plus loin sans déposer à ma caisse, en papier, l'équivalent de J 'argent que j'en tire, et je sais trop que les malheureux n'ont point à donner d'équivalents solides aux fonds qu'ils empruntent ; ils ne sont gênés que parce qu'ils en manquent. G'csldonc avec bien de la douleur que je me vois dans l'impossibilité physique de prêter à votre ami la forte somme dont il a besoin.
a Quant aux prêts personnels que ma sensibilité m'arrache sans cesse depuis quatre ans, ma maudite réputation d'homme riche a tellement accumulé ces demandes autour
de moi, qu'il semble que tous les infortunés du royaume se soient donné le mot pour peser à la fois sur mon cœur et l'étouffer de déplaisirs. Je n'ouvre pas mes paquets sans oppression, toujours sûr d'y puiser le nouveau chagrin de connaître un-infortuné de plus, sans pouvoir souvent le soulager.
« Telle est ma vie : de grands travaux, peu de succès ; un état dispendieux, peu de fortune, et le cercle éternel de la plus douloureuse correspondance avec une foule de malheureux dont les maux sont devenus les miens. Si vous avez un ami qui me connaisse à fond, il vous dira que ce tableau de ma personne et de mon état est le plus vrai que je puisse offrira
a Quoi qu'il en soit, Madame, engagez cet ami commun à me voir; puisqu'il a mérité votre confiance, il aura la mienne. Nous causerons de l'affaire de M. Dorât; il m'expliquera la nature de son malaise, ce qu'il craint, ce qu'il es'père, et quand je serai mieux instruit, si je puis venir à son secours, soyez sûre, Madame, qu'en enterrant, avec la religion de l'honnêteté, tout ce qu'il veut tenir secret, je ferai l'impossible pour que votre confiance en moi ne lui soit pas tout à fait infructueuse.
a J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, etc.
a Caron de Beaumarchais. j>
Au moment où Beaumarchais termine cette lettre, entre chez lui le nouvel avocat de Dorât que MBe de Beauharnais lui a annoncé sans le nommer; c'est un officier dont nous aurons occasion de reparler et qui était un de ses plus anciens amis. Beaumarchais ajoute alors à sa lettre un postecriplum qui nous permet de suivre en quelque sorte au naturel le bon mouvement qui s'opère en lui.
« Mon ami Dalilly vient me parler au moment où je ferme ma lettre ; son récit me perce le cœur» 11 est bien certain que
je ne puis disposer des 20,000 livres que vous me demandez; mais, encore une fois, si M. Dorât, qui me connaît peu, ne s'offense pas que vous m'ayez confié son douloureux secret, failes en sorte qu'il vienne en causer franchement avec moi, ou daignez m'en faire passer les détails, et toutes mes ressources sont à son service. »
Mm* de Beauharnais répond à Beaumarchais que Dorât est à la campagne, et qu'il se rendra 'chez lui à son retour. Quinze jours se passent. Beaumarchais a besoin de quitter Paris pour ses affaires ; il craint que la fierté de Dorât ne l'empêche de venir à lui ; et, aussi impatient de secourir un malheureux qu'un autre le serait de l'éviter, le voilà maintenant qui va au-devant de cette misère qu'on lui a confiée et qui écrit à Mnf de Beauharnais cette seconde lettre, qui me semble en vérité l'expression d'un cœur foncièrement excellent ; qu'on en juge :
« Paris, 5 ami 1779.
a Je n'ai point vu votre ami, Madame la comtesse ; est-il encore à la campagne, ou désapprouve-t-il la douloureuse confidence que vous m'avez faite ?'
« 11 serait bon pourtant que nous eussions une conférence avant mon départ pour Bordeaux, qui sera sous peu de jours. Il ignore peut-être quelle force et quel courage on puise auprès d'un homme sensible et éprouvé par la mauvaise fortune. Je suis cet homme-là, et, très -différent des gens dont le sort a changé en bien, je me plais à consoler les infortunés qui ont du mérite, et à leur rendre ce ressort si nécessaire à l'âme, que le malheur détend toujours. Peut-être à force d'y rêver, ai-je trouvé le moyen de l'aider à sortir de la détresse qui le tue. Enfin je ne sais, mais quelque chose me dit que je ne lui serai pas tout à fait inutile. Je frémis quand je pense qu'un moment de désespoir a coûté la vie à
ce pauvre Mairobert, qui avait mille voies pour se relever avec éclat du mal que lui causait un jugement un peu léger peut-être1. 11 .avait demandé à me voir; il avait, disait-il, besoin de mes conseils. Sans savoir quelle était sa peine, je lui avais écrit qu'il serait toujours le bien- venu, car je le connaissais depuis vingt ans pour mauvaise tête et galant homme. L'arrêt du parlement est sorti soudainement; il s'est tué. S '«il ne méritait pas son jugement, il a mal fait de quitter la vie : on revient de tout avec du courage et de la patience ; s'il était coupable, je lui pardonne : on ne survit pas à la honte méritée.
« Ici le cas est très-différent; mais ce Mairobert m'a jeté du noir dans l'âme, je n'aime pas qu'un infortuné souffre sans communiquer ses peines : on ne sait jusqu'où la tète en cet état peut s'exalter Encore un coup, Madame, envoyezmoi votre ami, que je le voie, qu'il m'entende! Et, s'il est possible, nous parviendrons a le sauver par la réunion de ses . efforts et des miens.
a J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.,
ce Caron de Beaumarchais. »
Dorât se présente enfin chez l'homme généreux qui lui tend la main si cordialement, et le ton de sa lettre à Beaumarchais, après les épanchements de cette première entrevue, nous permettra d'apprécier la délicatesse avec laquelle l'auteur du Barbier de Séville savait encourager et secourir ceux qui. lui inspiraient de l'intérêt :
« Ce 12 avril 1779.
<r Monsieur et cher ami, lui écrit Dorât (après vos procé-
1 Ce Mairobert était un écrivain assez spirituel, investi des fonctions de censeur. Se voyant implique, dit G ri mm, d'une manière déshonorante dans un procès relatif au marquis de ilrunoy, il venait de s'ouvrir les veines dans un bain chaud.
dés avec moi, permettez que je vous donne ce titre), quel plaisir j'éprouve à vous assurer que je suis sorti de chez vous avec un poids énorme de moins, pénétré de la plus douce reconnaissance, et consolé pour la première fois depuis trois ans que je lutte avec un courage intérieur bien pénible contre toutes les crises de ma situation! Il n'y avait sans doute que vous au monde qui pouviez m'en tirer; quand on m'a prononcé votre nom, il m'a tranquillisé. La même force d'âme qui vous'a fait terrasser tous vos ennemis sVst tournée en sensibilité pour les malheureux, et je m'applaudis, à travers vos talents si brillants et si aimables à la fois, d'avoir démêlé vos vertus. Je vous dis tout ce que mon âme, que vous avez soulagée et qui s'épanche librement avec, vous, m'inspire de sentiments vrais sur votre compte; c'est une jouissance pour moi d'avoir des raisons d'aimer ce que j?ai toujours estimé. Vous m'avez demandé l'état actuel de mes affaires, le voici ' je dois à peu près soixante mille francs ; pour la moitié, j'obtiendrai du temps; mais mon honneur, mon repos, ma santé, disons tout, ma vie, demandent que je paie le reste dans le cours d'un an ou de quinze mois, à différentes époques: tous les engagements que je prendrai avec vous seront sacrés ; je les signerais de mon sang. Mme de 8..., dont la fortune sera considérable, s'engagera au besoin, et deux êtres intéressants vous offriront avec les larmes de la reconnaissance deux âmes qui n'en font qu'une. Pardonnez au désordre de ma lettre et de mes idées ; j'éprouve en vous écrivant un attendrissement involontaire. Je crois qu'à force de bienfaisance vous m'avez rendu meilleur encore que je ne suis, et à coup sûr je n'étais pas méchant 3 revenons et déposons dans votre sein le poids qui m'oppresse et me tue... »
Suit Tétat détaillé de ses dettes; mais le malheureux poëte se fait illusion : il espère se tirer d'affaire par son travail, et il est mourant ; il offre sa signature, elle n'a aucune valeur ; celle de H"* de Beauharnais n'en a pas
davantage. Beaumarchais voit clair dans tout cela. Il ne demande aucune signature ; il s'agit tout simplement pour lui d'adoucir les derniers jours d'un homme intéressant qui se meurt; il autorise Dorât à faire prendre à sa caisse de mois en mois les sommes dont il aura besoin. Au bout de dix mois, le 29 avril 1780, Dorât était mort. Durant ces dix mois, Beaumarchais lui avait donné, par 25 et 50 louis, une somme de 8,400 livres, et le caissier Gudin, après avoir soigneusement additionné les sommes, écrivait sur le dossier du poëte cette terrible phrase d'arithméticien : Dorât, mort insolvable, numéro 23. C'était le numéro 23 des débiteurs insolvables; ces numéros dépassent la centaine dans les papiers de l'auteur du Barbier de Sévitte. Il arrive cependant quelquefois que Beaumarchais se fatigue d'être le banquier des littérateurs besoigneux ; il fait la sourde oreille, et cela lui vaut des inimitiés cruelles. On sait avec quel acharnement Rivarol se plaisait à exercer sur lui sa verve mordante; or voici comment s'ouvrent les rapports de l'auteur du Mariage de Figaro avec les Rivarol. La lettre suivante est du plus jeune des deux frères, qui s'occupait aussi de littérature et qui fut depuis maréchal-de-camp sous la Restauration ; à l'époque où elle fut écrite, Rivarol aîné n'avait encore rien publié contre Beaumarchais :
« Je n'ai point l'honneur d'être connu de vous, Monsieur, et cependant c'est à vous que je m'adresse pour vous prier de me rendre un service important; j'ai l'intime persuasion que vous ne me le refuserez pas. Vous êtes opprimé, calomnié
parce que vous avez eu des succès et répandu des bienfaits, l'envie s'est attachée à vous, elle vous suit comme l'ombre suit le corps, la multitude est contre vous; mais il y a quelques âmes droites et sensibles qui savent vous rendre justice et je suis de ce nombre. Vous n'auriez pas tant d'ennemis si vous étiez sans mérite, les hommes nuls sont ignorés. Voltaire a dit quelque part: Peu d'ennemis désolent, beaucoup honorent. Ainsi, Monsieur, vous devez bien vous consoler; que vous importent les cris de ces petites âmes acharnées contre vous ! Avec des talents, de la philosophie et de la fortune n'esl-on pas assez vengé d'elles? Il y a longtemps, Monsieur, que je parle de vous à haute voix dans les sociétés où je vais ; j'ai relevé souvent avec vigueur de jeunes sots et de vieux imbéciles qui sans fondement et sans raison cherchaient à vous déprécier, à vous noircir même. Je suis parvenu à les faire taire en prêchant la vérité et en leur disant sans cesse: Connaissez-vous M. de Beaumarchais? L'avez^vous jamais fréquenté? On n'osait pas me dire, oui. C'est ainsi que va le monde, Monsieur, la calomnie distille éternellement ses poisons sans précautions et sans ménagement. Moi-même, j'en ai été la victime pour avoir fait imprimer quelques misérables vers dans des papiers publics. Une foule de garçons littérateurs se sont élevés contre moi, ils ont cherché à tourmenter ma vie et ils y ont réussi parce que je suis violent et sensible, aussi ai -je absolument abandonné ce triste métier. Je vais continuer celui des armes, que j'avais négligé pour l'étude des lettres et je ferai en sorte de m'y distinguer comme mes aïeux. J'ai obtenu depuis peu un emploi au service des États Généraux (Hollande), ma famille demeure en Languedoc, et je dois partir incessamment; je n'ai pas le temps de m* adresser à elle. À Paris, j'ai beaucoup de connaissances et je n'y ai qu'un ami, et cet ami n'est pas du tout à l'aise, c'est tout simple: l'amitié exige une si grande égalité, c'est ce que dit Milton :
« Among unequals no society. > D'après ces aveux, Monsieur, je vous prierai instamment
d'avoir la bonté de me prêter vingt-cinq louis: me les refuser ce serait me faire manquer un état qui peut me donner une existence que je n'ai pas. Je vous ferai mon billet d'honneur de cette somme, et pour que vous n'ayez pas le plus petit soupçon sur ce que je viens de vous dire, comme je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, Monsieur, vous me ferez le plus grand plaisir, de vous en informer à M. le marquis de Bourzac, colonel en second du corps où je dois entrer. Je vous demande un an, Monsieur, pour vous rendre cette somme, et vous pouvez compter sur ma parole. Si vous voulez me permettre d'avoir l'honneur de vous voir, vous aurez bientôt appris à me connaître; mon cœur est toujours ouvert, quoique avec les hommes il dût être toujours fermé : j'en ai fait souvent, quoique bien jeune, la triste expérience. Permettezmoi, Monsieur, de vous faire le petit cadeau d'un petit poëme que je publiai l'année dernière et d'un petit roman que je viens de faire imprimer1. J'avais pris pour devise qu'il vaut mieux faire des riens que de ne rien faire.
<c Je suis avec une très-respectueuse considération, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Le chevalier de Rivarol.
a P. S. M. le marquis de Bourzac demeure rue Montmartre, près de l'Egoût, et je demeure rue Neuve-St.-Roch, en face de la rue des Moineaux, »
11 est probable que Beaumarchais resta insensible à l'éloquence de cette lettre et qu'il ne prêta point la somme demandée, car c'est à partir de ce moment que l'enthousiasme chaleureux du chevalier se transforme chez son frère le comte en un mépris outrageant et affiché; mais ce qui est assez curieux, c'est qu'au
* La date du roman en question, intitulé : Osman, ou le Fatalisme, nous donne celle de cette lettre, qui n'est pas datée : elle est do 1785.
même instant, où le plus fameux des Rivarol attaque Beauriiarcliais à outrance, un autre membre de la famille s'obstine à le poursuivre des demandes d'argent les plus pressantes et les plus multipliées. Ce n'est rien moins que la propre femme de ce charmant comté de Rivarol, qui après avoir épousé la fille d'un maître d'anglais, Ta abandonnée et la laisse mourir de faim avec un titre plus ou moins authentique de comtesse1 et un enfant sur les bras. La pauvre femme a laissé dans les papiers de Beaumarchais les missives les plus lamentables. L'auteur du Mariage de Figaro se venge du comte en donnant de temps eu temps quelques écus à la comtesse, ce qui lui procure le plaisir de pouvoir
comparer la prose sentimentale de la femme , aux satires amères du mari. Le contraste est piquant. « Je cherchais un homme, Monsieur, lui écrit la comtesse de Rivarol, et j'ai trouvé un dieu. Je me bornerai à dire comme Périclès : Ah ! mon fils ! nous périssions, si nous n'étions péris! Ha jolie petite créature n'est point encore en état de me comprendre; permettez à la tendresse maternelle de vous le présenter un de ces jours, qu'il vous tende ses jolies petites mains, comme à son Dieu et à son sauveur.... » Tandis que Beaumarchais donne du pain à la femme et à l'enfant de Rivarol, celui-ci écrit contre lui la fameuse parodie du récit de Théramène, et c'est ainsi que leurs procédés se
i Personne n'ignore que le titre de noblesse et môme le nom que portait Rivarol lui étaient fort contestés au xvrnr siècle; nous n'avons pas assez étudié cette question de détail pour pouvoir dire si c'était à tort ou à raison.
croisent. On conviendra que Beaumarchais n'était pas bien méchant ; car s'il eût seulement fait circuler les lettres de M"" de Rivarol, il n'en fallait pas davantage pour réduire le mari au silence.
A côté des littérateurs qui assiègent la caisse de Beaumarchais figurent les grands seigneurs. Avec ceux-là aussi Beaumarchais se montre quelquefois rétif, d'autant que les grands seigneurs demandent souvent des sommes proportionnées à leur qualité, c'est-à-dire énormes. Il n'est personne qui n'ait ouï parler du comte de Lauraguais, un des excentriques les plus caractérisés du xvme siècle, réunissant en lui tous les goûts, toutes les fantaisies, tous les talents, toutes les folies possibles ; dissertant à merveille sur les finances de l'État, mais conduisant très-mal les siennes, et écrivant sur toutes choses avec une telle abondance d'idées, que chacune de ses phrases est régulièrement suivie d'une série d'et cetera. Le comte de Lauraguais avait été pendant plusieurs années très-lié avec Beaumarchais, qu'il appelle mon cher ami gros comme le bras. A l'époque du Mariage de Figaro, on fit circuler contre l'auteur un pamphlet très-violent, généralement attribué au comte de Lauraguais. Si cette opinion était fondée, l'explication de ce pamphlet se trouverait tout naturellement dans la dernière lettre de Beaumarchais au comte, en réponse à une lettre de celui-ci. Après s'être ruiné à la ville, M. de Lauraguais s'était pris momentanément d'une belle passion pour les champs; il adresse de la vallée d'Auge à son cher ami de beaux raisonne-
ET SON TEMPS. *tt
ment» sur l'administration, et conclut en le priant délai prêter ou de lui faire prêter cent mille francs. Beaumarchais, tout en parant adroitement cette botte insidieuse, profite de l'occasion pour donner à son spirituel et écervelé correspondant une leçon de bon sens qui me paraît assez Joliment tournée, et qui, accompagnée d'un refus d'argent, dut plaire médiocrement au comte de Lauraguais :
o Vous êtes comme Robin, monsieur le comte, toujours le même ' : le même esprit de discussion, la même force de raisonnement, et la même grâce d'élocution; mais à quoi tout cela sert-il? Changerez-vous les événements? détruirez- vous la puissance, de l'intrigue ? et tout ce que vous direz en matière d'administration ne sera-t-il pas toujours ce qu'on appelle verba volant? Plus malheureux que vous, je vis au moins aussi renfermé. Les mille et une contradictions m'envelop-» pent, et je marche pesamment au milieu d'une pression, d'un frottement universel. Du courage et des ennemis, voilà ma fortune. Et vous avez besoin d'un prêt de cent mille livres, et vous en apercevez la possibilité dans vos périlleuses délégations ! Vous avez donc oublié Paris, et les hypothèques insuffisantes, et les privilèges toujours exigés, et les nantissements, etc., etc.?
«"Monseigneur votre père*, à qui vous n'accordez pas autant d'esprit qu'il vous en a donné, — ce qui est bien ingrat, par parenthèse, — me disait l'autre jour un grand mot sur
1 Allusion au refrain d'une chanson tant soit peu cynique de Beaumarchais, mais là plus spirituelle de toutes celles qu'il a composées, qui est intitulée Robin, que l'on chantait beaucoup au xvin* siècle, et que l'ami Gudin a transmise également à la postérité.
* Il s'agit ici du duc de Brancas, père du comte de Lauraguais et très- peu enthousiasmé de son fils, lequel, de son côté, était très-peu respectueux pour son père.
vous, qui répond à cet adage italien : Di de auro, ma fa di m.... — Il a tout l'esprit possible, lui répliquai-je. — Je ne sais, reprenait-il, quel est cet esprit-là ; qui met toujours un homme hors de sa convenance, hors de sa fortune, hors de sa sphère naturelle. 11 y a huit mois que je n'ai eu de ses nouvelles; que fait-il? — Monsieur le duc, il cultive son jardin. — Eh! Monsieur, son vrai paix était celui de Versailles. — Oh ! diable, aije dit en moi-même, cet homme-ci ne raisonne pas trop mal. — Vos fermiers, Monsieur le comte, vous volent en votre présence ; croyez-vous qu'ils ne le fassent pas aussi bien en votre absence? La rue de la Harpe et la place Maubert sont à lu vérité des rues bien crottées1; mais il y a du bruit, des fiacres, des crieurs d'arrêts; on y renverse des ministres, qui n'en restent pas moins sur leurs pieds ; on y débat des questions oiseuses à force d'être intéressantes ; on y lit la gazette,. on y fait des nouvelles, on y forge le fer, parce qu'il y est toujours brûlant, et pour un cerveau trèsallumé comme le votre, un grand mouvement vaudrait peutêtre mieux que l'aspect et la jouissance de votre vallée. Plaisir de vieillard, Monsieur le comte! Et s'il faut le classer parmi les autres, on doit avouer que la douce culture est le premier des plaisirs insipides.
(c M. de Sartines et M. de Vergennes me demandent sou- ^cnt de vos nouvelles avec intérêt, je réponds toujours par un : — Hélas ! il cultive son jardin; ei pour le coup, comme disait
Louis XV, il s'occupe à penser fortement ses chevaux*.
« J'ai Thonneur d'être, Monsieur le comte, etc.
a Caron de( Beaumarchais. »
« Paris, ce 28 septembre 1778. »
f Réponse à une phrase de la lettre du comte de Lauraguais, dans laquelle ce dernier, en proie à sa nouvelle manie d'agriculture, disait à Beaumarchais : c II faudrait être un usurier ou une c. . . . pour préférer la rue de La Harpe et la place Maubert à la vallée d'Auge. »
* Allusion h un mot très-connu de Louis XV, adressé à ce môme comte de Lauraguais, qui se vantait d'avoir appris en Angleterre
Cependant , si Beaumarchais refuse d'aventurer 100,000 francs en les prêtant à un écervelé, iJ aime assez à prêter aux grands seigneurs en général. Cela lui fait comme une clientèle de débiteurs patriciens qui l'aident parfois à surmonter les difficultés de sa position ; mais s'il aime à prêter, il aime assez d'ordinaire à être payé. Quand un seigneur, fût-il prince, lui semble positivement y mettre de la mauvaise volonté, il écrit des sommations assez vertes. C'est à une sommation de ce genre que s'applique le billet suivant du prince de Luxembourg à Beaumarchais.
« Je n'ai pas oublié, Monsieur, la manière noble et honnête dont vous avez bien voulu m'obliger, et si de malheureuses circonstances ne m'avaient tourmenté, mon premier soin aurait été de m'acquitte r envers vous ; mais soyez persuadé que sous peu de jours j'irai moi-même vous porter votre argent, et en vous remerciant de votre honnêteté, vous témoigner le regret que j'ai d'avoir été si peu exact, et vous assurer des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
<c Le prince de Luxembourg *. »
« Ce 9 octobre 1783. >
En revanche, quand un grand seigneur paye exacte-
à penser. Ce mot, par parenthèse, est nié par le prince de Ligne, qui déclare dans ses souvenirs qu'il n'est pas de Louis XV. Or, le témoignage de Beaumarchais détruit l'assertion du prince de Ligne , puisque son allusion s'adresse à M. de Lauraguais luimême.
* Quand on compare ce billet si poli du prince de Luxembourg au billet si insolent écrit vingt aps auparavant dans une circonstance exactement semblable par un mince hobereau nommé M. de Sablières, billet que nous avons cité en son lieu, on peut se faire une idée du changement opéré durant ces vingt ans dans la situation de Beaumarchais.