tome u
ment , Beaumarchais l'encourage dans cette bonne habitude par les lettres les plus flatteuses. C'est ainsi qu'il écrit au comte de Poiastron, qui lui rend de l'argent prêté: « Votre lettre, Monsieur le comte, respire la candeur et la vertu chevaleresque de nos bons aïeux ; je suis vraiment charmé de vous avoir obligé, » tandis qu'il écrira à la vicomtesse de Choiseul, qui prend des lettres de rescision contre ses créanciers et veut le fourrer, dit-il, dans celte Saint-Barthélémy : « Quand on a sauté ainsi à pieds joints par-dessus les honorables procédés, on ne doit point être étonné, Madame la vicomtesse, qu'il ne reste plus de relations que les rigoureuses procédures. »
De tous les débiteurs aristocratiques de Beaumarchais, le plus original, sans contredit, est le prince de Nassau- Siegen, représentant de la branche catholique de la maison de Nassau. On ferait une comédie des rapports de Beaumarchais avec ce prince et la princesse sa femme, qui n'est pas moins bizarre que son mari. Ces rapports d'amitié très-intime ont duré plus de dix ans, et les nombreux témoignages qui en restent dans les papiers de l'auteur du Mariage de Figaro offrent les éléments d'un tableau de mœurs que nous nous contenterons d'esquisser. Tous les survivants de l'ancienne France qui nous ont laissé leurs souvenirs sur la période qui précède la révolution, M. deSégur, le duc de Levis, le prince de Ligne, M"e Lebrun, elc, tous s'accordent à présenter le prince de Nassau-Siegen comme une des figures les plus étranges de son temps, a C'était; dit
ET SON TEMPS. m
M. de Ségur, un vrai phénomène au milieu d'un temps et d'un pays où l'effet d'une longue civilisation est de donnera tous les esprits une ressemblance uniforme. » — •« Le prince de Nassau, dit le duc de Levis, avait la plupart des qualités qui composent les héros, leur caractère entreprenant, une prodigieuse activité, l'amour de la gloire et un souverain mépris pour la vie. Il a recherché les occasions de se signaler, et ces occasions ne lui ont pas manqué ; cependant il n'a laissé que la réputation d'un aventurier, et pendant sa vie il eut plus de célébrité que de considération. » On peut déjà reconnaître là quelque analogie qui contribuera à expliquer l'intimité de Beaumarchais et du prince dont nous allons d'abord résumer la vie. Le prince de Nassau avait par sa grand'mère, Charlotte de Mailly, tante de la duchesse de Châteauroux, du sang français dans les veines ; son origine même passait pour être complètement française, attendu que la légitimité de son père, quoique reconnue par un arrêt du parlement de Paris, avait été contestée et repoussée en Allemagne par le conseil aulique. Dès sa jeunesse, Nassau se trouva ainsi prince allemand reconnu en France, repoussé en Allemagne et dépourvu de principauté. A quinze ans, il était engagé dans un régiment français comme volontaire ; à dix-huit ans il était capitaine de dragons, et il débutait par faire le tour du monde avec Bougainville. Dans ses voyages il avait eu des duels fameux avec des tigres et des lions, qui l'avaient fait surnommer le dompteur de monstres, et à son retour il avait été nommé
colonel du régiment royal-allemand (cavalerie). Quoiqu'il aimât de préférence le séjour de Paris ou de Versailles, il menait la vie d'un paladin du moyen âge, toujours en quête d'aventures et d'entreprises de guerre. Partout où l'on se battait en Europe, on était sûr de le rencontrer : tantôt, commandant une batterie flottante au siège fameux de Gibraltar, on le voyait quitter le dernier à la nage son bâtiment incendié et regagner le rivage, le sourire aux lèvres, sous une grêle de boulets ; tantôt au service de la Russie, avec des bateaux plats il détruisait une escadre turque à Oczakow, ou disper-
sait une flotte suédoise dans la Baltique. Cavalier ou fantassin, général ou amiral, il recherchait avec la même ardeur tous les genres de combat sur tous les éléments, et ce guerrier d'une témérité fabuleuse, ce dompteur de monstres, d'ailleurs grand et bien fait de sa personne, « avait, dit Mme Lebrun dans ses Souvenirs, l'air doux et timide d'une demoiselle qui sort du couvent.» C'était là le côté héroïque du prince de Nassau; son côté comique consistait dans une impossibilité absolue d'apprécier la valeur de l'argent, qui s'échappait de ses doigts comme de l'eau, — si bien que ce héros, le plus essentiellement panier percé de tous les héros, partageait sa vie à disperser des flottes, à renverser des bataillons, et à fuir épouvanté devant des créanciers, des huissiers, des recors, qui ne lui laissaient pas un instant de repos.
C'est par ce côté faible que le prince de Nassau s'était attaché à Beaumarchais comme à un ange gardien des-
tiné à le garantir du seul genre de danger qu'il redoutât. C'est Beaumarchais qui devait payer les créanciers les plus dangereux, faire patienter les autres, réviser les comptes fantastiques de ceux-ci, parer aux embûches tendues par ceux-là, en un mot débarrasser son héros de cette troupe infernale toujours attachée à ses pas.
L'intimité entre Beaumarchais et le prince avait commencé en 1779. Voici à quelle occasion. Comme il était question à cette époque d'une descente en Angleterre, Nassau, qui commandait déjà un régiment de cavalerie, avait formé de plus un corps d'hommes déterminés qui s'appelait la légion de Nassau, et tenté avec son intrépidité ordinaire un coup de main sur l'île de Jersey. Le gouvernement français ayant renoncé à son projet, le prince demanda que les volontaires formés par lui fussent incorporés dans les troupes du roi et qu'on lui en payât le prix, lequel, d'un autre côté, était destiné à rembourser les frais d'équipement qu'il avait avancés ou plutôt pour lesquels il s'était endetté, et à indemniser de leurs dépenses les officiers de ce corps. Le ministre de la marine, craignant que l'argent donné directement au prince de Nassau ne se trouvât fondu comme à l'ordinaire au détriment des créanciers de la légion , avait chargé Beaumarchais de surveiller cette liquidation et d'avancer par à-compte les sommes nécessaires, en ayant soin de payer d'abord les créanciers avant d'indemniser le prince. La situation de Beaumarchais était délicate. Nassau, toujours harcelé de créanciers personnels, demandait sans cesse de l'ar-
gent. Beaumarchais, tout en lui en donnant un peu, s'attachait à lui faire comprendre qu'il fallait d'abord payer les créanciers de la légion, et profitait de l'occasion pour donner de temps en temps à ce héros quelques leçons d'économie domestique.
«Mon prince, lui écflt-il en date du 1" août 1779, j'ai l'honneur de vous remettre ci-joint une rescription de 6,000 livres. Il ne faut point me savoir mauvais gré si je fais comme les bons parents, qui économisent sur les menus plaisirs de leurs enfants pour remplir leurs dettes sérieuses. Bien des gens trouvent déjà mauvais que j'aie pris sur moi do distraire pour vos besoins 500 louis, qui, versés, disenl-ils, chez le trésorier de la marine, auraient été, d'après leurs oppositions, réservés pour leur payement, de préférence à vos mandats personnels. 11 est certain qu'ils sont dans leur droit à cet égard. Me permettrez- vous aussi de vous demander, mon prince, pourquoi un courrier de 18 à 20 louis pour un objet également bien rempli par un port de lettre de 30 sous? Ou vous portez une attention bien légère à vos dépenses, ou vos besoins ne sont pas si pressants que vous le dites, et je ne suis que le triste écho de cette réflexion, qui peut aussi bien vous frapper qu'elle m'a paru juste lorsqu'on l'a faite devant moi.
« Si vous me trouvez un peu plus austère, mon prince, que ma réputation d'homme gai ne semble le comporter, ne l'attribuez qu'au sérieux et véritable intérêt que je prends h vos peines ; elles exigent tous les soins et l'attention la plus continue de la part de ceux qui travaillent à vous en tirer.
« Je me mets au nombre de ces travailleurs zélés en vous assurant du profond respeot avec lequel je suis, mon prince, etc. « Caron dp Beaumarchais. »
Ces premiers rapports entre Nassau et Beaumarchais avalent amené bientôt une intimité toujours croissante,
et le prince s'était habitué peu à peu à considérer son ami comme une sorte de tuteur et surtout comme un caissier qui lui aurait été donné par la nature. « La caisse do M. de Beaumarchais, dit le gardien de cette caisse, Gudin, était devenue celle du prince, qui y puisait pour presque tous ses besoins. » — « Mon cher ami, délivrez-moi de mes créanciers; ils m'accablent et me font tourner la tête.... Mon cher Beaumarchais, Je vous recommande mes affaires, que vous m'avez promis de soigner, et je vous prie d'être certain que l'amitié que je vous ai vouée ne unira qu'avec ma vie.,*. » Tel est le refrain ordinaire des innombrables lettres du prince de Nassau à l'auteur du Mariage de Figaro. Celui-ci se prête avec une complaisance inépuisable, entremêlée cependant quelquefois de mauvaise humeur, à ce rôle de caissier et de tuteur , que la princesse de Nassau contribue pour sa part à rendre très-difficile, car elle est aussi panier percé que son mari.
C'était une princesse polonaise, mariée en .première* noces au prince Sangusko et divorcée. Quoique la , Pologne soit un pays catholique, on sait que le divorce y est toléré.. Le prince de Nassau tenait à faire reconnaître son mariage par l'archevêque de Paris, et il était si bien habitue à se servir de Beaumarchais en tout, que c'est encore lui qui plaide dans cette affaire et qui transmet au prélat, en l'appuyant, la demande du prince. Je regrette de n'avoir pas retrouvé le plaidoyer de Beaumarchais sur la question; mais on ne sera peut-être pas fâché de rencontrer ici la réponse du
sévère prélat Christophe de Beaumont , à l'auteur du Mariage de Figaro plaidant pour une princesse divorcée.
c Paris, le 13 septembre 1780.
a Je vous envoie, Monsieur, ma réponse à la Jettre dont M. le prince de Nassau m'a honoré. Vous voudrez bien la lui faire passer. Je ne vous dissimulerai pas que cette réponse est négative. Malgré le désir que j'aurais d'entrer dans les vues du prince, je n'aurais pu concourir à son mariage sans aller contre les principes, de l'Église latine, qui ne connaît aucune cause de divorce, et notamment contre les principes de l'Église gallicane, où il n'y a jamais eu d'exemple de pareils mariages. D'ailleurs il y a en France une parfaite conformité entré les lois civiles et ecclésiastiques sur la matière du divorce.
a On ne peut rien ajouter à la sincérité des sentiments avec lesquels je suis, Monsieur, votre très humble et trèsobéissant serviteur.
« f Christophe, archevêque de Paris. »
Malgré le refus de l'archevêque, le mariage du prince, considéré comme contracté en Pologne, n'en fut pas moins reconnu à la cour de Versailles, et sa femme admise comme princesse de Nassau. « Ce ménage, dit le duc de Lévis, était bien assorti. La princesse était une grande femme mince qui avait un reste de beauté. Sans '
être parfaitement droite, elle avait de l'élégance dans
la taille, ses manières étaient nobles et polies; mais elle avait plus d'imagination que de jugement, de l'esprit sans suite, et, comme la plupart des Polonaises, le cœur chez elle valait mieux que la tête, d Cette princesse, en effet, jetait, nous l'avons dit, l'argent par les fenêtres avec la même facilité que son mari. Comme son mari, elle adorait Beaumarchais! et comme son mari, elle
abusait de sa caisse, a Je ne conçois pas, écrit à ce couple auguste l'auteur du Barbier de Séville, sans doute un peu impatienté ce jour-là, je ne conçois pas que deux personnes aussi spirituelles que vous et la princesse puissent toujours enchâsser dans le même cadre et le malaise le plus affligeant et la prodigalité la plus désordonnée. » Le malaise, en effet, va quelquefois très-loin. Sur deux cents lettres de la princesse, il y en a bien une centaine griffonnées d'une écriture illisible, et qui ont toutes pour but de faire un appel à la bourse de l'ami Bonmarchais ; la princesse, par parenthèse, n'a jamais pu venir à bout d'écrire correctement le nom de son ami. Voici quelques échantillons de ces billets de princesse :
« Il y a bien longtemps que je ne vous ai vu, mon cher Bonmarchais, et vous allez en lire la preuve : c'est que je suis encore sans le sou. Envoyez-moi quelques louis par le porteur, mon ami, si vous voulez que je dine demain. »
Autre billet :
« Mon cher Bonmarchais, je suis désespérée, mais il faut absolument que j'aille demain pour affaires à Versailles, et je n'ai pas un petit écu. Envoyez-moi, si vous pouvez, quel- , ques louis. »
Variante sur le même sujet :
a Mon cher Bonmarchais, voici le déjeuner que m'a envoyé mon maître d'hôtel aujourd'hui -, voyez s'il est d'une digestion facile J. M. de Nassau l'a trouvé, il lui a demandé
1 C'était sans doute quelque lettre du maître d'hôtel de la princesse, refusant de la nourrir plus longtemps à ses frais.
son compte. Il faudra que nous causions là-dessus, pour que l'examen puisse traîner jusqu'au moment où nous pourrons le rembourser. En attendant, mon ami, envoyes-moi ce que vous pourrez. Adieu ; pardonnez si je vous tourmenta près» que autant que je suis tourmentée, »
L'ami Bonmarchais gronde, prêche l'économie! et finit toujours par s'exécuter avec assez de bonne grâce. On voit qu'il a du goût pour ces deux personnages, non-seulement parce qu'ils sont princes, mais parce qu'ils sont agréables, parce qu'ils semblent d'ailleurs éprouver pour lui une affection sincère et prennent une part très-vive à toutes ses tribulations. La princesse, qu'il ne faudrait pas juger sur ses billets quémandeurs, a souvent de l'esprit avec un certain vernis d'élrangeté qui lui donne du piquant. C'est ainsi qu'elle écrira à Beaumarchais, à propos d'un abbé Sabathier qu'elle n'aime pas et qui a rendu des services à son rnari : a Combien j'aime ma reconnaissance avec vous! combien elle me tourmente avec lui! Vous allez vous fâcher. Je ne le hais pas, mais je ne puis l'estimer : je le regarde comme un grand enfant, et J'aime à peine les petits, hors Eugénie '. De plus, cet homme me présente l'idée de l'imperfection, delà faiblesse, et quand je vois cette araignée quasi sous mes talons, cela me donne la chair de poule. Je suis trop franche peut-être, mais avec vous je n'ai jamais su penser que haut, »
Le prince, de son côté, offre des traits d'originalité assez amusants, par exemple, lorsqu'il s'en va en
i La fille de Beaumarchais.
guerre, laissant sa femme aux prises avec ses nombreux et Insupportables créanciers. Si la princesse s'avise de lui écrire sur ses affaires, «au moment de monter à l'assaut de Gibraltar, il adressera à Beaumarchais les lignes suivantes :
a Mon cher Beaumarchais, il est assez agréable, lorsque l'on a en France un régiment de cavalerie et un corps d'infanterie, de venir en Espagne commander une des batteries flottantes qui ouvriront la porte de Gibraltar t ; mais dites, je vous en prie, à Mrae do Nassau, qu'il est ridicule de me consulter comme elle le fait sur toutes mes affaires. Je lui ai donné une procuration bien générale, parce que je m'en rapporte absolument à elle. Si elle a besoin de conseils, elle n'a qu'à vous en demander : ils vaudront mieux que les miens. Dites-! ui bien que je ne répondrai plus aux articles de ses lettres qui me parleront d'affaires. Adieu, mon cher Beau» marchais. Groyez que personne ne vous est plus attaché que moi. a Nassau. »
f Ce 3fi juillet 1783. »
11 était en effet un peu dur pour un héros d'être poursuivi par du papier timbré jusque sous le feu de l'ennemi; mais d'un autre côté, la pauvre princesse ne savait où donner de la tête. Le prince avait en Flandre des terres qu'il mettait en vente; malheureusement il y avait des procès qui arrêtaient la yeute de ces terres. La princesse avait aussi des biens en Pologne qu'elle vendait et qui servaient à payer une partie des dettes de son mari ; mais le gouffre était effrayant et difficile à combler. Elle jetait les hauts cris et renvoyait tous ces
t On suit que cette Attaque échoua; mais elle fut conduite eq partie par le prince de Nassau avec une rare intrépidité.
tracas à l'ami Bonmarchais, dans les papiers duquel on voit ainsi circuler les types les plus variés du créancier de prince sous l'ancien régime, depuis les plus honnêtes et les plus débonnaires, véritables personnifications de M. Dimanche, jusqu'aux plus impérieux, qui parlent philosophie et veulent exécuter un héros comme un simple mortel.
Cependant le prince se couvre de gloire au siège de Gibraltar. Le roi d'Espagne lui accorde la grandesse ; mais il paraît que cet honneur oblige à dépenser de l'argent : le prince, comme à l'ordinaire, n'en a plus, et comme à l'ordinaire aussi la princesse, qui n'en a pas davantage, en demande à Beaumarchais. Celui-ci, qui a déjà fourni la somme nécessaire à l'équipement du guerrier, se fait un peu tirer l'oreille. Cependant il est bon prince, lui-même.
a Quoique je sois horriblement gêné, écrit-il à la princesse, je vais lui faire passer à Madrid encore 1,000 écus du fond de ma bourse, et vous pouvez lui écrire par le courrier de demain qu'ils sont à ses ordres chez le même banquier de Madrid qui lui a fourni les premiers fonds ; je ne puis souffrir que pendant qu'il se couvre de gloire et qu'il travaille à réparer ses affaires, les embarras de la vie habituelle y mettent le plus triste obstacle. »
La princesse, qui aime passionnément son mari, se confond en remercîments.
a Que vous dirai-je, mon cher ami? écrit-elle à Beaumarchais. Comment vous exprimer toute ma reconnaissance, et dans quelle occasion pourrai-je en avoir davantage que lorsque vous venez au secours de tout ce que j'ai de plus cher
au monde ? Je lui envoie votre lettre ; je n'ai pas besoin de lui faire sentir tout ce qu'il vous doit; il a un cœur comme le mien, et il vous connaît aussi bien que moi. »
L'auteur du Mariage de Figaro, qui a l'esprit inventif et qui serait d'autant plus charmé de voir le prince payer ses créanciers, que ce dernier lui doit beaucoup d'argent, indique à son illustre ami un moyen ingénieux de mettre à profit l'admiration que le roi d'Espagne éprouve pour son brillant courage. Le prince, qui a déjà fail le tour du monde, dira à Sa Majesté qu'il désire le recommencer, et il lui demandera pour toute faveur l'entrée franche de deux vaisseaux et de leurs cargaisons' dans tous les ports des colonies espagnoles. Celte permission obtenue, le prince aura recours au roi de France, et le priera de vouloir bien lui prêter deux vaisseaux pour refaire le tour du monde, et arriver par cette voie un peu détournée à payer ses dettes. En effet, sur ces deux faveurs obtenues, Beaumarchais se fait fort de trouver une compagnie de négociants qui se chargera de munir les deux vaisseaux de marchandises, et d'avancer au prince cinq cent mille francs. Nassau adopte avec enthousiasme cette combinaison savante. Le roi d'Espagne accorde la faveur demandée. Reste à obtenir les deux vaisseaux du roi de France. Dans ce but, le prince adresse à Louis XVI un long mémoire sur l'état de ses affaires; il sollicite un arrêt de surséance aux poursuites de ses créanciers, il expose le plan qui lui permettra de payer ses dettes, et en faveur de ses services militaires il demande le prêt de deux
vaisseaux. Ce qu'il y a de plus curieux dans ce mémoire après la combinaison destinée à débarrasser un héros de ses créanciers sans qu'il en coûte rien à l'État, c'est qu'en terminant sa pétition , le prince de Nassau invoque le témoignage et l'apostille de Beaumarchais, a lequel veut bien, dit-il, par une suite de son attachement pour moi, donner tous ses soins à l'entier acquittement de mes dettes. » Et Beaumarchais appuie la demande du prince à Louis XVI par la note suivante :
a Si le témoignage d'un homme d'honneur invoque peut donner quelque poids aux faits énoncés dans ce mcmoirct j'atteste que depuis le mariage du prince de Nassau-Siegen, par les sacrifices les plus étendus de la princesse sa femme, tant sur ses terres que sur ses diamants et autres effets, le prince a payé près de cent mille écus de ses dettes.
« Je certifie que tout l'argent accordé par Sa Majesté pour acquitter les dettes du prince relatives à sa campagne de Jersey, lequel argent m'a passé par les mains à l'invitation de M. le comte de Ma u repas et de M. de Sorti nés, a été entièrement appliqué aux créanciers fournisseurs de cette campagne sans qu'il en ait été détourné un écu pour l'usage personnel du prince '.
a Je certifie qu'il est dû sur les reliquats de cette campagne à divers créanciers 280,000 francs, pour le paiement desquels la tranquillité du prince et bien souvent la mienne ont été troublées. «Caron de Beaumarchais.»
« Ce 10 mai 1783. »
La demande du prince avait été d'abord accueillie par le nouveau ministre de la marine, H. de Castries,
i On a vu plus haut que cette assertion n'est peut-être pas rigoureusement exacte ; mais on a vu aussi que Beaumarchais avait fait tout son possible pour qu'elle le fût
qui avait promis les deux \aisseaux; mais le prince ayant eu une querelle avec le ministre, l'affaire avorta. Nassau, toujours fuyant ses créanciers, part pour la Pologne, où il se distingue au service du roi Stanislas- Auguste, en discutant à grands coups de sabre dans les diétines contre le parti Gzartorisky. a Avant que l'on se fût reconnu, écrit-il en parlant d'une délibération à la polonaise, -il y en a eu trois cent quatre de tués et plusieurs de blessés; voilà à quoi nous passons notre temps et ce que c'est que la liberté : chacun a son avis et le soutient; cependant vous voyez que partout les rois ont raison lorsqu'ils le veulent bien. * Quand il ne bataille pas dans les diètes, le prince s'occupe à faire jouer le Mariage de Figaro par les dames et les seigneurs de la cour, et partage avec le roi de Pologne les fonctions de régisseur. « On s'est avisé de prétendre, écrit-il de Varsovie le 15 décembre 1785 à Beaumarchais, que moi ayant été témoin de plus de dix répétitions, et toujours à côté de l'auteur, je devais le suppléer et traiter la troupe d'ici comme je l'avais vu quelquefois traiter celle de la Comédie -Française1. Vous voyez, mon cher Beaumarchais, que mon rôle n'est pas le plus facile à jouer. Aussi n'ai-je pas la prétention de le rendre aussi bien que celui de la comtesse
1 Ceci s'accorde bien avec une tradition de la Comédie-Française, que je tiens de M. Régnier, qui la tient lui-même de Baptiste et de Ûuparay. « L'art du comédien, dit M. Régnier, avait en Beaumarchais un appréciateur d'un goût très-sûr mais très-difficile. Duparay affirmait qu'il était méticuleus, nerveux, même emporté, aux répétitions* »
388 BEA CMARCHAIS
Almaviva sera rendu par la comtesse Tyskiewicz» que tous avez vue chez moi à Paris. Ma femme a le rôle de Suzanne; Sophie, qui est fort grandie, celui du petit page, qu'elle joue très-bien. H. de Maisonneuve, qui joue la comédie avec moins de froid que Dazincourt et tout autant d'intelligence, a le rôle de Figaro. Le comte Almaviva est joué par M. V.... (nom illisible), qui aFair noble et tout ce qu'il faut pour bien rendre ce rôle. Le roi, qui vient aux répétitions, et qui met le plus vif intérêt à ce que la pièce soit bien jouée, disait hier soir à souper : — Je paierais bien cher pour que M. de Beau- 4 marchais arrivât ici cette nuit. — Vous jugez bien que ma femme et moi nous faisions chorus. »
Après avoir fait jouer le Mariage de Figaro h Varsovie, le prince passe au service de Catherine, bat les Turcs et les Suédois, et tandis que l'Europe retentit du bruit de son nom, il continue avec Beaumarchais une correspondance dans laquelle ce dernier rappelle de temps en temps à son glorieux ami, placé, dit-il, à la tête des guerriers de l'Europe, les nécessités de la vie réelle, et qu'il ne serait pas mal de faire voir à ses créanciers au moins quelques écus.
a Mon prince, lui écrit-il, vos chevaux, saisis entre les mains du duc de Lauzun, ne se vendent pas et se mangent... l>es fonds de la vente de Villers ne rentrent pas non plus... Je ne vous envoie pas toute votre escopeterie, que ce malheureux armurier Toupriand a déposée chez moi, lorsque j'ai donné l'argent pour la retirer du mont-de-piété, parce que cet armurier a mis une opposition entre mes mains qui ne peut être levée qu'à la solution de tous ses comptes avec vous.
Vous m'avez demandé un bon chirurgien ; comme le métier que vous faites vous rend cet homme indispensable, je vous envoie ce chirurgien utile, en même temps que vos inutiles valets... Je vous renvoie vos diamants, dont je n'ai fait aucun usage, parce qu'il y a trop loin de la valeur que les joailliers, les revendeurs et les juifs leur donnent à celle que vous leur attribuez... Je n'ai pu payer la lettre de change que la princesse a tirée sur moi de Varsovie, parce que je n'ai plus d'argent libre après tout celui que j'ai avancé pour vous... Cependant vous avez vos succès militaires qui consolent mon amitié : le grand homme en jupons qui gouverne la Russie, cette tète de héros sur un beau corps de femme1, n'a pas manqué de saisir l'occasion de vous faire servir au triomphe de ses armes; je vous félicite de nouveau de son auguste bienveillance. J'ai fait l'addition de tous les corps d'armée que vous allez joindre, ils montent à quatre cent soixante-dix mille hommes, selon votre lettre. Avec de pareilles forces, on prendrait l'univers. Preux chevalier, vous avez son portrait; vous lui crierez de loin : — Dame de mes pensées, je vais combattre pour vous. — Volez donc à Constantinople, mais surtout ne vous faites pas tuer ; c'est ce que je vous demande, et l'avenir est à vous. Adieu, mon prince, je suis, avec un attachement inviolable, etc. « Caron de Beaumarchais. »
On comprendra la vivacité de cette exclamation, — ne vous faites pas tuer, — qui se reproduit dans plusieurs lettres de Beaumarchais au prince de Nassau, quand on saura que ce guerrier, connu par sa témérité, était en ce moment tout à la fois l'ami de l'auteur
1 Ces lignes, écrites en 1786, sont un peu hyperboliques, attendu qu'à cette époque Catherine avait cinquante-sept ans , et que sa taille peu élevée était envahie' par un embonpoint assez disgracieux; mais Beaumarchais voyait l'impératrice à distance.
tom. xi. 19
du Mariage et Figaro et Son débiteur d'une somme de 125,000 francs. Beaumarchais du reste se montre ici un créancier fort complaisant, car soit qu'il juge que beaucoup d'insistance ne l'avancerait i rien, soit par une suite de sou amitié, je le vois écrivant au prince de Nassau à Saint-Pétersbourg, en date du 25 avril 1791 :
« Le motif de la cherté du change que tous m'aTez donné, mon prince, dans votre dernière lettre pour me faire adopter le rcculement de votre acquit en \ ers moi ne vous ayant point arrêté pour des gens qui nous ont obligé avec un zèle moins vif et moins pur, m'aurait semblé Tenet de quelque mécontentement que j'ignore, si je ne savais que je suis l'homme sur la facilité duquel vous avez toujours le plus compté. Vous avez trop d'honneur pour que je prenne de l'inquiétude ; tous me paierez quand vous croirez le devoir et le pouvoir sans altérer votre bien-être. L'air de la liberté n'a point tué ma sensibilité ; je suis toujours le même, comme Robin, et je veux vous aimer avec le désintéressement d'un sylphe. Recevez les salutations du cultivateur,
c Beaumarchais, b
Après la mort de Beaumarchais, le caissier Gudin constate que la créance de son patron sur le prince de Nassau, réduite sans doute par des à-compte, se monte à la somme de 79,858 francs. Cette dette a-t-elle été payée par le prince, qui survécut assez longtemps à Beaumarchais, ou bien faut-il ranger ce paladin du moyen âge parmi les débiteurs insolvables ? Cette dernière hypothèse me parait la plus probable. Quoi qu'il en soit, par tout ce qui précède, on saisira mieux .la véritable physionomie de l'existence de Beaumarchais
au moment du Mariage de Figaro, et Ton comprendra quelles variétés de ressources il pouvait au besoin employer pour faire jouer une pièce de théâtre malgré Louis XVI, le garde des sceaux et H. Suard.
XXVIT
LE MARIAGE DE FIGARO.— TACTIQUE DE BEAUMARCHAIS POUR VAINCRE L'OPPOSITION DU ROI,— SES ALLIES A LA COUR ET DANS LES SALONS. — PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE CETTE COMEDIE.
Le Mariage de Figaro, qui ne devait être joué pour la première fois que le 27 avril 4784, tut terminé par Fauteur et reçu au Théâtre-Français dans les derniers mois de 4781 '. Si j'en crois une lettre inédite de Beau-
1 C'est ce qui résulte d'une lettre de Beaumarchais à Necker, déjà citée, d'une lettre inédite de Sedaine, qui avait assisté à une première lecture faite chez Beaumarchais, en septembre 1781, et d'une lettre de M1" Fanier, soubrette du Théâtre-Français, qui écrit à Beaumarchais en date du 11 octobre 1781, pour réclamer le rôle de Suzanne, que l'auteur veut donner à M11* Contât, dont M"- Fanier prétend que ce n'est point le genre. M11* Contât tenait en effet l'emploi des jeunet premières, mais la perspicacité de l'auteur du Mariage de Figaro le porta a penser que le rôle de Suzanne tel qu'il l'avait conçu serait parfaitement joué par Mu# Contât, et comme un auteur est libre de distribuer à son gré les rôles de sa pièce sans tenir compte des emplois, il persista dans son choix , ce qui fut très-heureux a la fois pour le succès de sa comédie et pour M11- Contât, dont le talent était dlja trèsdistingué , mais dont la brillante réputation date surtout du Mariage de Figaro.
marchais exposant au ministre de la maison du roi, H. de Breteuil, les vicissitudes de sa pièce avant d'arriver à la représentation, ce serait d'abord à l'insu de l'auteur qu'auraient eu lieu les premières lectures.
a Aussitôt que les comédiens, écrit Beaumarchais, eurent reçu par acclamation ce pauvre Mariage, qui depuis a eu tant d'opposants, je priai M. Lenoir (le lieutenant de police) de me nommer un censeur, en lui demandant comme une grâce particulière que la pièce ne fût lue par aucune autre personne, ce qu'il voulut bien me promettre en m'assurant que ni secrétaires ni commis ne toucheraient le manuscrit, et que la pièce serait censurée dans son cabinet. Elle le fut par M. Coqueley, avocat, et je supplie M. Lenoir de mettre sous vos yeux ses retranchements, sa censure et son approbation. Six semaines après, j'appris dans le monde que ma pièce avait été lue dans toutes les soirées de Versailles, et je fus au désespoir de la complaisance peut-être forcée du magistrat sur un ouvrage qui m'appartenait encore, parce que ce n'est point là la marche austère, discrète et fidèle de la grave censure. Bien ou mal lue, ou méchamment commentée, on trouva la pièce détestable, et sans que susse par où je péchais, parce qu'on n'exprimait rien selon l'usage, je me vis à l'inquisition, obligé de deviner mes crimes, et méjugeant tacitement proscrit ; mais comme cette proscription de la cour n'avait fait qu'irriter la curiosité de la ville, je fus condamné à des lectures sans nombre. Toutes les fois qu'on voit un parti, bientôt il s'en forme un second... »
Il me parait évident que dans tout ce passage Beaumarchais fait surtout allusion à cette lecture de son manuscrit faite par le roi lui-même, dont parle M" Campan et dont l'auteur aurait eu connaissance, ce qui reporte cette lecture à une époque un peu antérieure
à celle que semble indiquer Mm* Campan, Dès le corn* mencement de 4782, la question se pose donc ainsi : le roi a lu le manuscrit, déclare la pièce détestable et injouable; beaucoup de personnes de la cour probablement commencent par faire chorus, et Beaumarchais entreprend de lutter contre ce qu'il appelle la proscription de la cour (ne voulant pas spécifier davantage, car il a déjà à la cour de très-chauds partisans), en excitant la curiosité de la ville par des lectures habilement ménagées. Ce fut bientôt à qui obtiendrait la faveur de l'entendre, soit chez lui, soit dans les plus brillants salons, faisant la lecture de sa pièce, qu'il lisait, à ce qu'on assure, avec un rare talent, a Chaque jour, écrit Mme Campan, on entendait dire : J'ai assisté ou j'assisterai à la lecture de la pièce de Beaumarchais, »
J'ai sous les yeux le manuscrit qui servait à ces lectures de salon ; il est beaucoup plus élégant que celui de la Comédie-Française : les feuillets sont soigneusement attachés avec des faveurs roses ; le tout est recouvert d'une enveloppe en carton, sur laquelle Beaumarchais a écgt de sa main, en belles lettres moulées, ce titre : Opuscule comique. Singulier titre pour une volumineuse comédie en cinq actes, sorte de levier qui a contribué à faire sauter l'ancien régime! Sur le premier feuillet de ce manuscrit se trouve une espèce d'avant-propos qui n'a jamais été publié et qui est intitulé préliminaire de la lecture, c'est-à-dire qu'avant de lire sa pièce Beaumarchais commençait par lire une page que nous ne citerions point, parce qu'elle est un peu effrontée et
d'un goût équivoque, si nous ne savions,— ainsi qu'on l'apprendra tout à l'heure,— que les plus grandes et même les plus vertueuses dames, la princesse de Lamballe, par exemple, ou la grande-duchesse de Russie, plus tard impératrice, et aussi, Dieu me pardonne, des archevêques et des évêques permettaient à Beaumarchais de leur débiter gravement cette étrange préface :
<c Avant d'entamer cette lecture, Mesdames, je dois vous rapporter un fait qui s'est passé devant mes yeux.
« Un jeune auteur soupant dans une maison fut prié de lire un de ses ouvrages dont on parlait beaucoup dans le monde. On employa jusqu'à la cajolerie; il résistait. Quelqu'un prit de l'humeur et lui dit: Vous ressemblez, Monsieur, à la fine coquette, refusant à chacun ce qu'au fond vous brûlez d'accorder à tous,
<c — Coquette à part, reprit l'auteur, votre comparaison est plus juste que vous ne pensez, les belles et nous ayant souvent le même sort d'être oubliés après le sacrifice. La curiosité vive et pressante qu'inspire un ouvrage annoncé ressemble en quelque sorte aux désirs fougueux de l'amour. Avezvous obtenu l'objet souhaité, vous nous forcez à rougir d'avoir eu trop peu d'appas pour vous fixer.
« Soyez plus justes, ou ne demandez rien. Notre partage est le travail; vous n'avez, vous, que les jouissances, et rien ne peut vous désarmer. Et quand votre injustice éclate, quel douloureux rapport entre nous et les belles ! Partout le coupable est timide : ici c'est l'offensé qui n'ose lever les yeux ; mais (ajouta le jeune auteur), pour que rien ne manque au parallèle, après avoir prévu les suites de ma démarche, inconséquent, faible comme les belles, je cède à vos instances et vais vous lire mon ouvrage.
a 11 le lut, on le critiqua ; j'en vais faire autant, vous aussi. »
La curiosité une fois bien éveillée par les premières lectures, Beaumarchais sut habilement pratiquer le manège de coquetterie qui vient de lui fournir ce parallèle un peu léger. Il remit son manuscrit dans le tiroir, déclarant qu'il n'en sortirait plus, craignant, disait-il, d'offenser le roi en faisant connaître davantage une pièce que Sa Majesté désapprouvait. Il fallait le prier, le supplier ; il fallait de plus que la qualité des personnes le mit à l'abri de tout mécontentement en haut lieu, d'où il suit que les personnages les plus considérables n'obtenaient cette faveur qu'à la condition de la demander au moins deux fois. La princesse de Lamballé, par exemple, l'amie de la reine, éprouve un violent désir de faire lire chez elle le Mariage de Figaro. Elle dépêche à Beaumarchais un ambassadeur. C'est un des plus grands seigneurs de la cour, c'est le fils aine du maréchal de Richelieu, le duc de Fronsac, un de ces rejetons dégénérés de l'aristocratie française qui ont le plus contribué à rendre si redoutable la comédie de Beaumarchais; car à une fatuité insolente et à tous les vices d'un débauché de profession1, le duc de Fronsac unissait une grande pauvreté d'esprit et une grande ignorance. C'était bien sur lui que tombait d'aplomb la fameuse phrase : Vous vous êtes donné la
t Tout le monde sait que c'est contre un acte infâme et impuni attribué à ce jeune duc que le poète Gilbert a dirigé la plus courageuse de ses satires. Quant à l'esprit du duc de Fronsac, M*" Campan assure que la reine , le comparant à celui de son père, qui déjà n'offrait rien de bien extraordinaire, disait : « 11 est affligeant de trouver un si petit homme dans le fils du maréchal de Richelieu. »
peine de naître, car il ne s'était jamais soucié d'qjouter
quelque chose à cette peine-là ; mais, comme Beaumarv
chais avait dit dans sa pièce : o II n'y a que les petits
hommes qui redoutent les petits écrits, * le duc tenait
essentiellement à ne point passer pour un petit homme,
et il patronait de son mieux le Mariage de Figaro.
Nous donnons ici textuellement un des billets du duc
de Fronsac à Beaumarchais. Ceux qui ont lu dans la
correspondance de Voltaire une lettre où l'auteur de
Zaïre exprime au duc de Richelieu ses regrets de
n'avoir pu se charger de l'éducation de son fils aîné,
reconnaîtront facilement que cette éducation laisse en
effet quelque chose à désirer. Après cela, si on veut bien
se souvenir que le duc de Fronsac était colonel à l'âge
de sept ans, on comprendra mieux qu'il n'ait pas eu le
temps d'apprendre l'orthographe. Voici son billet :
« Vous m'avez fait fermer votre portte hier, Monsieur, et cela n'est pas trop bien; mais je n'en garderai pourttant pas assez de rancune pour ne pas vous parler de la négotiation dont je suis chargé vis-à-vis de vous par Mme la princesse de Lambal qui aurait grande envie d'enttendre le Mariage de Figaro dont on lui a fait les plus grands éloges ainsi qu'à moi, et elle vous proposerait de venir mercredi prochain à Versailles. Je vous donnerais à diner, et ensuilte nous irions chez elle. Je suis enchantté que la paix soit rèttablie avec la Comédie1 et vous prie de me mander si vous acceptiez ma proposition. Adieu, vous conoissez les tenttiments avec lesquels je serai toujourr, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant servitteur. Le duc de Fronsac »
* Allusion au procès de Beaumarchais contre les comédiens, ce qui nous donne la date de ce billet : il doit être du commencement de 1782.
Beaumarchais refuse sans doute une seconde fois de donner audience au duc de Fronsac, car voici un second billet de lui non signé, qui n'est pas plus daté que le premier, mais qui en est évidemment une conséquence, et dans lequel il revient à la charge avec la même abondance de fautes d'orthographe. U nous semble inutile de les reproduire encore une fois1.
1 Si nous avons signalé les fautes d'orthographe du duo de Fronsac, c'est qu'elles présentent un caractère particulier de bizarrerie. Nous ne prétendons pas. du reste, attacher au fait en lui-même plus d'importance qu'il n'en a. Quiconque a lu beaucoup d'autographes du xvm« et aussi du xvn* siècle, a dû remarquer , chez des personnes bien élevées et parfois même chez des littérateurs de profession, une assez grande indifférence à se conformer, quand ils écrivent, aux règles universellement admises dans les ouvrages imprimés de leur temps. Je doute qu'il faille expliquer cette anarchie orthographique que j'ai pu constater surtout au xviir* siècle, par l'insuffisance des études grammaticales , du moins en ce qui touche les hommes, car pour les femmes il est certain que leur instruction grammaticale était plus négligée qu'aujourd'hui. Toujours estil qu'en prenant le fait sous son aspect le plus général, on pourrait, a mon avis, l'expliquer par une préférence très-marquée que l'on donnait alors à la conversation sur la lecture. Tout le monde sait, en effet, qu'une stricte régularité quant à l'orthographe s'acquiert chez le plus grand nombre moins par principes que par routine. La lecture quotidienne des journaux suffit presque à elle seule pour habituer chacun à écrire les mots de la même manière. Au xvui* siècle on causait plus et mieux qu'aujourd'hui, mais je crois qu'on lisait beaucoup moins. L'orthographe de Beaumarchais, par exemple, à côté de phrases où des règles assez difficiles sont observées, offre des inadvertances singulières. Ainsi, il écrit toujours un abé pour un abbé; on dira peut-être que c'est qu'il ne fréquentait pas beaucoup les abbés ; on verra cependant plus loin qu'il en cultivait quelques-uns. Mais sa fréquentation habituelle du théâtre ne l'empêche pas d'écrire actrisse, et quoiqu'il ait fait le négoce dans les quatre parties du monde, il ne manque jamais de se qualifier de négotiant.
« A Versailles, ce vendredi.
a Je suis bien flatté de l'honneur que m'a fait votre ménagère de me refuser sa porte, et d'autant plus que malheureusement je m'en reconnais indigne, dont bien me fâche1; mais au surplus, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Je serais bien fâché de vous faire manquer de parole à celui que vous nommez votre protecteur1, mais il me semble, d'après ce que vous me mandez, que vous n'avez point de jour pris. Ainsi je vous propose, si vous ne voulez pas refuser Mme la princesse de Lamballe et moi, son porte-parole, d'accepter pour mercredi ou pour samedi, et de me faire dire mardi ou lundi, si vous pouvez, le jour que vous aurez choisi. Jusqu'à votre réponse, je ne lui en ferai point. Vous dites que j'ai été votre adversaire en comédie ; je ne le nie pas, mais il me semble que je n'ai pas eu tout à fait tort, et que vous vous êtes beaucoup rapproché de mon avis. En vérité, il serait injuste d'avoir plus de rancune contre moi que contre les comédiens, cela ne serait pas généreux. Ainsi j'attends votre réponse, et suis, je vous assure, sans rancune, comme vous devez y être. Adieu. »
Beaumarchais finit par céder aux instances du duc de Fronsac, parlant pour la princesse de Lamballe; mais il est évident qu'il se fait prier.
L'arrivée à Paris du comte et de la comtesse du Nord (le grand- duc de Russie, depuis Paul I", et la grande-
* Il parait qu'on ne se gênait point chez Beaumarchais pour refuser la porte au duc de Fronsac, puisque c'est la seconde fois que pareille chose arrive. La phrase sur la ménagère ressemble k de la fatuité sous un masque de modestie. Mm* de Beaumarchais étant très-jolie, ce duc, qui du reste n'avait rien des agréments de son père, n'a-t-il pas l'air de supposer qu'on a redouté l'aspect de sa personne !
■Beaumarchais alléguait sans doute une lecture promise à quelque autre grand seigneur dont j'ignore le nom.
duchesse) au printemps de 4782 parut à l'auteur du Mariage de Figaro une excellente occasion pour tenter un vigoureux coup de collier contre la réprobation du roi, et là encore .Beaumarchais s'arrange pour qu'on vienne au-devant de lui. C'est H. le baron de Grimm, demi-philosophe, demi- chambellan, qui se charge de le prévenir que les augustes voyageurs ont un extrême* désir d'entendre une lecture de cette pièce, qui fait l'entretien de tout Paris. La lettre suivante n'est pas signée, mais elle est du baron de Grimm, dont nous connaissons l'écriture. Le brouillon de la réponse de Beaumarchais au baron ne laisse d'ailleurs aucun doute sur l'authenticité de sa lettre.
a II faut que vous sachiez, Monsieur, écrit Grimm à Beaumarchais, qu'aujourd'hui à dîner il a été beaucoup question chez M. le comte du Nord du Mariage de Figaro, que M. le comte et M~e la comtesse ont témoigné un grand désir de connaître cette pièce, et qu'il a été convenu qu'on proposerait à l'auteur de venir dimanche vers les sept heures du soir, et d'avoir la complaisance d'apporter sa pièce et de la lire. Le prince Yousoupoff s'est chargé de cette proposition comme étant d'ancienne date de la connaissance de l'auteur. Je crois que cette lecture ne doit pas être refusée, et que, bien loin de nuire au projet de la représentation, elle pourra l'avancer considérablement , parce que si, comme je n'en doute pas, la pièce fait l'effet qu'elle est accoutumée de faire, les auditeurs n'en seront que plus encouragés 5 faire quelque démarche en faveur delà représentation. J'ai cru' devoir vous informer de l'état des choses, mais je vous supplie très-instamment, Monsieur, de ne pas me compromettre, car je n'ai été qu'un témoin en disant mon avis; on ne m'a chargé de rien, et l'intérêt que nous prenons tous les deux à la chose
exige que vous soyez au courant de ce qui se passe. Recevez, je vous supplie, mes hommages l.
« Ce vendredi 34 mai 1789. »
l On voit que Grimm est un homme prudent, qui n'aime pas à se compromettre; mais puisque M. le baron' prend de lui-même un si vif intérêt a la chose, c'est-à-dire à la représentation du Mariage de Figaro, on se demande pourquoi, lorsque cette représentation a lieu, le même Grimm.. dans sa Correspondance, adressée en Allemagne, parle d'un ton si ironique des intrigues auxquelles l'illustré Beaumarchais a eu recours pour faire jouer sa pièce. On se demande pourquoi M. le baron de Grimm nous dit : c L'événement vient de justifier l'opinion que M. de Beaumarchais avait de ses forces, opinion que nous n'avons jamais cessé de partager, avec tout le respect que peuvent inspirer la profondeur et la sublimité de ses ressources, » Ce ton dénigrant ne s'accorde guère ni avec la lettre que nous venons de citer, ni avec une autre lettre précédente que nous ne citons pas, dans laque-Ile Grimm se félicite avec une grande effusion d'assister à une lecture du Mariage de Figaro chez l'auteur lui-même. Serait-ce que Beaumarchais aurait manqué au respect dû à ce baron du saintempire? Tant s'en faut, car après la lecture chez le comte du Nord , Beaumarchais écrit a Grimm , en date du 27 mai 1782 , une belle lettre qui commence ainsi : « Monsieur le baron, c'est bien la moindre chose que vous receviez mes premiers remerciements, puisque c'est à vous que je dois la réception pleine de bienveillance dont leurs Altesses Impériales ont daigné honorer ma grave personne et mon fol ouvrage. Hier encore, à la lecture , ne voyais-je pas du coin de l'œil que vous aviez la bonté de donner à des choses assez coin mûries l'importance de votre approbation, qui eût suffi pour entraîner celle du couple
auguste ? Samedi dernier, M. le comte de Vergennes me
disait : « Il y a peu d'hommes dont je fasse autant de cas que de M. le baron de Grimm, et son opinion sur votre ouvrage achèvera de fixer la mienne. » A coup sûr, on ne peut pas ménager moins les coups d'encensoir. Pourquoi donc M. le baron parlet-il avec tant de dédain d'une chose à laquelle on vient de le voir s'intéresser lui-même si bénévolement? C'est qu'apparemment M. le baron éprouvait le besoin de commencer son compterendu en homme de qualité, car une fois que sa bouffée vaniteuse est lâchée, quand il entre dans l'analyse de la pièce, il y met, comme à son ordinaire, de l'esprit, du bon sens, et, à tout prendre, plus de bienveillance que de sévérité; seulement le baron du aaint-empire ne pouvait pas décemment avouer a des princes
Cette lecture, y compris sans doute le préliminaire que nous avons cité, eut un grand succès. Le souvenir de ce succès nous a été conservé par une dame amie de la grande-duchesse. M** la baronne d'Oberkirch, qui y assistait et dont on vient de publier des souvenirs in té- . ressants sur le xvii v siècle. Il y a là un petit portrait de Beaumarchais qui s'accorde à merveille avec celui de Gudin déjà connu, pourvu toutefois qu'on prenne le mot vaurien dans le sens que lui donnait probablement la baronne et que lui donnerait très-certainement le sémillant Gudin. Nous ne pouvons nous empêcher de reproduire ce portrait, en demandant pardon à l'ombre de La Harpe de la légèreté irrespectueuse avec laquelle MM d'Oberkirch le fait servir de repoussoir à la figure de Beaumarchais. « Autant, dit celle dame, la mine de chafoin de M. de La Harpe m'avait déplu, autant la belle figure ouverte, spirituelle, un peu hardie peutêtre de H. de Beaumarchais me séduisit. On m'en blâma. On disait que c'était un vaurien. Je ne le nie pas, c'est possible; mais il a un esprit prodigieux, un courage à toute épreuve, une volonté ferme que rien n'arrête, et ce sont là de grandes qualités, »
Fort des suffrages du grand-duc de Russie, Beaumarchais se décide à une première démarche auprès du garde des sceaux pour obtenir la représentation de sa pièce. Le garde des sceaux le reçoit comme Beaumarchais lui-même a reçu le duc de Fronsac, c'est-à-dire
allemands qu'il avait lui-môme pris sa petite part des intrigues de l'illustre Beaumarchais.
qu'il lui ferme sa porte. L'auteur du Mariage de Figaro se rejette alors sur le lieutenant de police, auquel il adresse la lettre suivante, où on le voit exploiter habilement la sympathie du comte et de la comtesse du Nord pour sa pièce, et nous offrir en même temps quelques détails intéressants et jusqu'ici inconnus.
a Monsieur,
a Je me suis présenté hier chez M. le garde des sceaux, que vous m'aviez promis de prévenir ; il a refusé de me recevoir. Je vous demande pardon de revenir encore une fois sur un objet frivole; mais M. le prince Yousoupoff. premier chambellan du grand-duc, sort de chez moi. Il m'a renouvelé la demande de mon manuscrit, pour que M. le comte du Nord le porte à l'impératrice l. Il m'est impossible de l'envoyer sans que la pièce ait été jouée, car une comédie n'est vraiment achevée qu'après la première représentation. Depuis que la pièce est censurée, j'y ai fait de grands changements. Elle a eu le bonheur de plaire au couple auguste de nos illustres voyageurs. Depuis, je l'ai fait passer par une coupelle plus austère encore, car j'en ai fait une lecture chez M"* la maréchale de Richelieu, devant des évêques et archevêques qui, après s'en être infiniment amusés, m'ont fait l'honneur d'assurer qu'ils publieraient qu'il n'y avait pas un mot dont les bonnes mœurs pussent être blessées \
* L'impératrice Catherine II, qui, après avoir proposé d'éditer Voltaire, offrait encore, à ce qu'il paraît, de faire jouer chez elle une comédie interdite en France. A la vérité, les hardiesses de Figaro comme celles de Voltaire offraient peu de danger en Russie.
1 Ceci est très-fort ; on serait curieux de savoir quels sont ces évoques et ces archevêques; malheureusement Beaumarchais ne le dit pas, mais il est évident qu'une assertion pareille, adressée au lieutenant de police avec indication de la maison où cette lecture a eu lieu, ne peut pas être une fable. Il reste donc acquis a l'histoire des mœurs du ivme siècle que le manuscrit du I/o-
c M. le garde des sceaux me fermant sa porte, Monsieur, je ne puis m'adresser qu'à vous, qui êtes à la tête de la police' des spectacles.
« M, le grand-duc et M"* la grande-duchesse montrent un désir si public de voir représenter l'ouvrage, ils Font dit à tant de monde, qu'il n'y a plus moyen de faire semblant de l'ignorer; ce refus peut finir par avoir quelque chose de trèsdésobligeant, et quant à moi, cela ressemble si fort à une persécution personnelle, que je vous supplie de vouloir bien me dire enfin le mot de l'énigme, si vous le savez. J'ose croire qu'aucun citoyen ne mérite moins que moi d'éprouver ce traitement.
« Les comédiens à qui on a fait demander l'ouvrage, à qui le public, dont la plus saine partie le connaît, fait de vives instances pour qu'on le joue, m'ont écrit que le tour de la pièce est venu, et me la demandent avec empressement.
a Je vous prie en grâce, Monsieur, en votre qualité de magistrat, de m'indiquer ce que je dois répondre à M. le grand-duc, qui sait fort bien que ma pièce n'est pas immorale, et à son auguste mère, qui la veut avoir très-promptement. Je joins ici la lettre en original de son grand chambellan, que vous voudrez bien me rendre. Si la première censure ne suffit pas, Monsieur, ayez la bonté de m'en nommer une deuxième, une troisième : le Barbier de Séville en eut quatre de suite, car tout est bizarre dans ce qui m'arrive. Mais observez que M. le garde des sceaux repart ce soir pour la campagne, et que si vous n'avez pas sa permission aujourd'hui, il y aura huit jours de perdus encore au moins, et que M. le grand-duc n'en a que quinze à rester ici. J'ai dit à son chambellan que j'allais vous écrire de nouveau : je le fais.
a J'aurai l'honneur de vous aller renouveler demain l'as-
riage de Figaro, beaucoup plus léger encore que la pièce imprimée, trouvait grâce même devant des évéques et des archevêques.
Ton. ii. 30
«urance do respectueux attachement avec lequel je suis, Monsieur, etc., Caron de Beaumarchais. »
Cette lettre nous mène jusqu'à la fia de 1782. En juin 1783, Beaumarchais, qui, il ne faut pas l'oublier, conduit vingt autres affaires en même temps que celle-ci, parait un instant à la veille de remporter la victoire sur le roi et le garde des sceaux, et de voir 6a pièce jouée sur le théâtre même de la cour. Par l'influence de je ne sais qui, les comédiens reçoivent tout à coup Tordre d'apprendre la pièce pour le service de Versailles1. 11 fut décidé ensuite qu'on la jouerait à Paris même, dans la salle de spectacle de l'hôtel des Menus-Plaisirs. Des billets -étaient distribués à toute la cour; les équipages se pressaient déjà aux abords de la salle, lorsqu'au moment même où la représentation allait commencer, arrive un ordre exprès du roi défendant de jouer celle pièce sur quelque théâtre et quelque part que ce puisse être. « Cette défense du roi, dit M** Campan, parut une atteinte à la liberté publique. Toutes les espérances déçues excitèrent le mécontentement à tel point que les mots ^oppression et de tyrannie ne furent jamais
Je ne trouve dans les papiers de Beaumarchais, pour toute explication de cet incident, que les lignes suivantes du mémoire inédit à M. de Breteuil : « Des personnes que j'honore et dont je respecte les demandes ayant désiré donner une fête à l'un des frères du roi, voulurent absolument qu'on y jouât le Mariage ÛBFigaro. Pour toute condition à ma déférence, je priai qu'on ne confiât la pièce, très-difficile à jouer, qu'aux seuls comédiens français. Du reste, je laissai tout à la volonté des demandeurs. » Je présume que cette représentation avait été organisée pour le comte d'Artois par M. d<î Vaudrcuil et la société de M"' de PolignaCj que nous allons voir tout à l'heure agir plus ouvertement.
prononcés dans les jours qui précédèrent la chute du troue avec plus de passion et de véhémence. » Ici Mme Campan attribue à Beaumarchais un propos insolent, souvent répété depuis, et qui me parait fabriqué à plaisir. D'après cette dame, Beaumarchais se serait écrié dans la salle même des Menus-Plaisirs : « Eh bien i Messieurs, il ne veut pas qu'on la représente ici, et j'espère, moi, qu'elle sera jouée peut-être dans le choeur même de Notre-Dame. » L'auteur du Mariage de Figaro avait, je le crois, trop d'esprit et d'habileté pour proférer publiquement une bêtise grossière qui l'au« raii empêché à tout jamais d'atteindre son but, quand il était sûr d'y arriver en continuant le système jus* que-là adopté.
Comment le roi fut-il déterminé à interdire ainsi au dernier ipome'nt une représentation qu'il ne pouvait pas ignorer, puisqu'elle avait été préparée par les personnes mêmes qui l'entouraient ? Tout ce que nous trou? vons à ce sujet daus les jmpiers de Beaumarchais se borne au passage suivant de la lettre inédite à M. de Breteuil : a Je ne sais vraiment quelle intrigue de .cour sollicita et obtint la défense expresse du roi de jouer la pièce aux Menus-Plaisirs, ou plutôt, si je le sais, je crois inutile de le dire à qui le sait beaucoup mieux que moi '.
* Dans une lettre au marquis de Tbionville, au sujet de cet incident, Beaumarchais écrit : « Nous sommes occupés à cher» cher quel est le Galiléen qui nous a vaincus ce jour-là. En attendant cette rare découverte, qui ne regarde point du tout M. le maréchal de Duras ;car il n'a point dédaigné d'en donner sa parole d'honneur), je garde le silence devant un ordre du roi, comme cela est ju&te.* •
Je remis encore une fois patiemment la pièce en portefeuille, attendant qu'un autre événement l'en tirât. » En effet, il s'en présenta bientôt un autre, et cette comédie, dont le roi venait de défendre la représentation, fut jouée avec sa permission devant- toute la cour et le comte d'Artois à la maison de campagne du comte de Vaudreuil.
Les contemporains sont quelquefois bien mal informés ou bien peu sûrs de leurs souvenirs. Voici par exemple M"e Lebrun qui a assisté à cette représentation de Gennevilliers et qui nous dit dans ses Mémoires : « U fallait que Beaumarchais eût cruellement harcelé H. de Vaudreuil pour parvenir à faire jouer sur ce théâtre une pièce aussi inconvenante sous tous les rapports. » On va juger lequel avait été harcelé , de H. de Vaudreuil ou de Beaumarchais. Ce dernier, après le désagrément du contre-ordre donné si tard aux Menus-Plaisirs, était allé en Angleterre pour des affaires de commerce, lorsque se présente chez lui, à Paris, ce même duc de Fronsac auquel il a déjà plusieurs fois fermé sa porte, et qui, ne le trouvant pas, lui laisse la lettre suivante :
c A Paris, ce 4 septembre 1783.
a J'espère, Monsieur, que vous ne trouverez pas mauvais que je me sois chargé d'obtenir votre agrément pour que le Mariage de Figaro soit joué à Gennevilliers^ mais il est vrai que quand j'ai pris cette commission, je vous croyais encore à Paris. Voici le fait. Vous saurez que j'ai cédé pour quelques années ma plaine et ma maison de Gennevilliers à M. de Vaudreuil. M. le comte d'Artois y vient chasser vers
le iS, et Mm* la duchesse de Polignac avec sa société y vien nent souper. Vaudreuil m'a consulté pour leur donner un spectacle, car il y a une salle assez jolie, et je lui ai dit qu'il n'y en avait pas de plus charmant que le Mariage de Figaro, mais qu'il fallait avoir l'agrément du roi. Nous l'avons eu, et je suis vite accouru chez vous, que j'ai été fort étonné et fort affligé de savoir bien loin, La pièce est bien sue, comme . vous savez : nous donneriez-vous votre agrément pour qu'elle fût jouée? Je vous promets bien tous mes soins pour qu'elle soit bien mise. M. le comte d'Artois et toute sa société se font la plus grande fête de la voir, et certainement ce serait un grand acheminement pour qu'elle fût jouée peut-être à Fontainebleau et à Paris. Voyez si vous voulez nous faire ce plaisir-là. Pour moi, en mon particulier, j'en ai le plus grand désir et vous prie de me faire vite, vite réponse. Qu'elle soit favorable, je vous en prie, et ne doutez point de ma reconnaissance ni des sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je serai toujours, Monsieur, votre très-humble et très- obéissant serviteur, Le duc de Fronsac. »
Le même jour sans doute ou la veille, le duc de Fronsac écrit à Tiniendant des Menus-Plaisirs, M. de La Ferlé, cet autre billet qui a aussi son prix :
< A Saint-Denis.
« Depuis ma lettre écrite, mon cher La Ferté, et depuis une que j'ai écrit à Des En telles et qu'il recevra ce soir à Paris, la reine m'a dit que le roi consentait à ce que le Mariage de Figaro fût joué à Gennevilliers vers le 48 ^ ainsi je vous
1 Cette phrase du duc de Fronsac nous prouve que Mw Campan, de son côté, fait comme MM Lebrun et arrange aussi les choses à sa manière, car elle nous dit dans ses Mémoires : « La reine témoigna son mécontentement à toutes les personnes qui avaient aidé l'auteur du Mariage de Figaro à surprendre le consentement du roi pour la représentation de sa comédie à Gennevilliers. » On voit combien M^Campan est ici peu au courant
prie de dire h Des Entelles de faire tous les arrangements en conséquence. Si Beaumarchais n'est pas à Paris, il faut lui envoyer un courrier quelque part qu'il soit, et en prévenir les comédiens, en faisant le moins de bruit possible. Je serai toujours jeudi à Paris, pour diner. J'avais mandé à Des Entelles de demander à Carline à dîner pour moi pour ce ce jour-là, parce que je ne savais pas qu'on jouerait les Noces de Figaro ; mais au lieu de cela qu'il le demande à Contât lf pour que nous arrangions tout cela* Bonjour. »
Tandis que le duo de Fronsac fait courir après Beaumarchais, le comte de Yatidreuil, qui prépare sa fêle pour le comte d'Artois etMmede Polignac, attend avec anxiété le consentement de l'auteur du Mariage de Figaro. Nous a\ons sous les yeux un billet de lui au duc de Fronsac, qui se trouve dans les papiers de Beaumarchais, appa-* remment parce que ce dernier, craignantquelque boutade de la part du roi, avait exigé du duc de Fronsac la remise de toute cette petite correspondance, afin de
de la vérité- L'auteur du Mariage de Figaro est en Angleterre, et par conséquent ne cherche à surprendre aucun consentement, et c'est la reine en personne qui transmet au duc de Fronsac le consentement du roi, d'où il suit que, pour faire ce que dit M"»c Campan, la reine aurait eu d'abord à se témoigner'son mécontentement à elle-jmême. La lettre du duc de Fronsac semble prouver au contraire que, pour être agréable au comte d'Artois, à M. de Vaudreuil et à Mme de Polignac, la reine avait contribué à obtenir du roi cette permission.
• Je pense que si M11* Contât avait lu ce billet, elle aurait été médiocrement tlattée de se voir ainsi placée pour un dîner sûr la même ligne que M11' Carline» qui, ni je ne me trompe, était une sorte de fille entretenue. On n'est pas fâché non plus de savoir que M. de La Ferté, intendant des Menus-Plaisirs du roi, se trouvait parla même occasion intendant de ceux du duc de Fronsac, qui exerçait à la place de son pv-re la charge de premier gentilhomme de la chambre*
ET SQN TEM?S. *U
prouver qu'il n'avait fait que céder aux sollicitation* des courtisans. Cette circonstance heureuse nous permet d'observer de près ce qui se passait dans toutes ces têtes frivoles que la révolution allait bientôt frapper, et de reconnaître avec quelle aveugle impatience cea patriciens étourdis aspiraient à être signalés par Figaro au mépris des masses. Écoutons maintenant le comte de Vaudreuil.
< Ce vendredi, à Versailles.
a On a trouvé, mon cher Fronsac, la parodie de VAmi de la Maison beaucoup trop gaie pour être jouée devant de trèsjeunes femmes ; l'autre pièce est peut-être encore plus forta pour le fond, niais du moins les mots n'y effraient pas 1*0-9 reille, et elle peut être jouée. Ainsi, dans le cas où la réponse de M. de Beaumarchais n'arriverait pas assez tôt, nous nous en tiendrons à la pièce de Cailhava et à deux proverbes bien arrangés, mais je ne doute pas que la permission ' ne nous arrive, et en conséquence nous retarderons le petit spectacle de trois à quatre jours : ainsi ce sera pour le 21 ou le 22, Voulez- vous bien vous charger d'engager les comédiens à se tenir prêts pour ce temps-là? Mais, hors le Mariage de Figaro, point de salut*. Je vous reuds mille grâces, mon cher Fronsac, de la peine que vous voulez bien prendre, je sens bien que c'est pour ces dames et M. le comte d'Artois, qui partagent ma reconnaissance. Recevez de nouvelles assurances de la tendre amitié que je vous ai vouée pour la vie.
« Le C™ de Vaudreuil. »
« J'irai, à mon premier voyage à Paris, voir et remercier
* II s'agit ici de la permission de Beaumarchais, celle du roi * étant déjà obtenue.
s Cette phrase n'est-elle pas étrange sous la plume de M. de Vaudreuil, quand on songe à l'influence incontestable que le Mariage deFigaro a exercée pour la destruction de l'ancienne hiérarchie sociale.
M11* Contât et M»« Raimonl de la peine qu'elles veulent bien prendre. S'il y a d'autres rôles de femmes dans la pièce, tous voudrez bien me les dire pour que je ne manque à rien. »
Beaumarchais apprend donc en Angleterre que, pour faire jouer devant la cour cette pièce prohibée par le roi quelques mois auparavant, on n'attend plus que sa permission. Il revient sur-le-champ à Paris, et c'est lui maintenant qui, profitant de la circonstance, va faire ses conditions. Il ne s'agit pas précisément pour lui d'amuser la cour à huis-clos, mais d'arriver devant le public et de le faire rire aux dépens de la cour, ce qui est un peu différent ; pouvu toutefois qu'une chose conduise à l'autre, Beaumarchais sera charmé de plaire à MM. de Vaudreuil et de Fronsac. Seulement, avant de consentir à la représentation de Gennevilliers, il exige innocemment qu'on lui accorde la faveur d'une nouvelle censure. Singulière exigence au premier abord! « Mais, lui dit-on, votre pièce a déjà été censurée, approuvée, et nous avons la permission du roi. — N'importe, il me faut encore un nouveau censeur. » — « On me trouva, écrit-il à H. de Breteuil, un peu bégueule à mon tour, et l'on dit que je faisais le difficile uniquement parce qu'on me désirait ; mais, comme je voulais absolument fixer l'opinion publique par ce nouvel examen, j'insistai pour qu'on me l'accordât , et le sévère historien M. Gaillard, de l'Académie française, me fut nommé pour censeur par le magistrat de la police. »
Ce n'était pas mal imaginé. A la veille d'une fête de cour, où chacun se faisait une joie de voir jouer le
Mariage de Figaro, quel censeur atrabilaire aurait voulu entraver cette joie et se brouiller avec les puissants seigneurs qui ordonnaient la fête? Et si, comme on devait s'y attendre, le rapport du censeur était complètement favorable, c'était un titre de plus à la représentation publique, dont Beaumarchais comptait bien tirer parti. On connaît déjà par une citation assez plaisante celui que Beaumarchais appelait le sévère historien Gaillard ; on ne sera peut-être pas fâché de retrouver ici ce sévère historien, et de savoir ce qu'il pensait du Mariage de Figaro. Voici son rapport, d'ailleurs assez court, adressé au lieutenant de police :
« Permettez-moi, Monsieur, de vous faire part de mon sentiment sur la comédie intitulée la Folle journée ou le Mariage de Figaro.
o Je l'ai entendu lire, et je l'ai lue ensuite avec toute l'attention dont je suis capable, et j'avoue que je ne vois aucun danger à en permettre la représentation en corrigeant deux endroits et en supprimant quelques mots dont on pourrait abuser malignement, ou faire des applications dangereuses ou méchantes.
« La pièce est d'une très-grande gaieté ; mais quand les gaietés, quoique approchant de ce qu'on nomme gaudrioles, ne vont pas jusqu'à l'indécence, elles font plaisir sans faire de mal. Les gens gais ne sont pas dangereux, et les troubles des Etals, les conspirations, les assassinats et toutes les horreurs que l'histoire de tous les temps nous apprend ont été conçus, combinés et exécutés par des gens réservés, tristes et sournois. La pièce d'ailleurs est intitulée la Folle journée, et Figaro, le héros de cette pièce, est connu par la comédie du Barbier de Séville, dont celle-ci est la suite, pour un de ces intrigants du bas peuple dont l'exemple ne peut être dangereux
81é . BEAUMARCHAIS
pour aucun homme du monde. D'ailleurs, je crois qu'en a'éle* vant par la crainte du danger contre certaines choses peu importantes, on leur donne une valeur qu'elles n'avaient point, et l'on inspire aux sots ou aux méchants une crainte ou un avis d'un danger qui n'a point de réalité- 1
Après avoir ensuite proposé deux suppressions, l'une
du mot ministre, et l'autre d'un passage qui a été en
effet retranché et qui faisait allusion au jugement de
Salomon, le sévère historien Gaillard conclut ainsi :
n Cette pièce m'a paru très-bien écrite. Les personnages y parlent comme ils doivent parler, suivant leur état, et je la crois très-propre à attirer à la Comédie, qui en a grand besoin, beaucoup de spectateurs et par conséquent beaucoup de recettes1. »
L'aimable censure de H. Gaillard ne suffit pas à Beaumarchais ; il demande encore autre chose pour consentir à la représentation de Gennevilliers : « La pièce approuvée de nouveau, écrit-il dans son mémoire inédit à H. de Breteuil, je portai la précaution jusqu'à pré-
* Comme je tiens à être en tout rigoureusement exact, je dois dire que ce rapport, très-ourieux à mon sens comme témoignage de l'esprit du temps, se trouve dans les papiers de Beaumarchais, sans signature, portant seulement cette indication écrite de sa main : Copie de la censure du Mariage de Figaro, remise à M. Lenoirpar le censeur: mais ce qui me donne la conviction que ce rapport est bien celui de Gaillard, c'est que parmi ces mêmes papiers se trouvent en original les autres rapports des censeurs, tels que Coqueley, Desfontaines, Bret, qui ont été successivevement chargés d'examiner l'ouvrage. Il n'y manque que le rapport de Suard, le seul absolument défavorable, concluant à l'interdiction de la pièce, et qu'on aura probablement refusé de communiquera Beaumarchais. Par conséquent le rapport anonyme que nous venons de citer ne peut être que celui de Gaillard, dont Beaumarchais fait souvent valoir l'approbation, et qui semble se déceler d'ailleurs suffisamment par ses allusions aux crimes de l'histoire et aux gen* sournois»
venir qu'elle ne devait pas être jouée pour la fête sans que j'eusse atant la parole expresse du magistrat que les Comédiens français pouvaient la regarder comme appartenant à leur théâtre, et j'ose certifier que cette assurance me fut donnée par M. tanoir, qui certaine* ment croyait tout fini, comme je dus le croire moi* même, d
Pour apprécier la valeur diplomatique de ce passage et l'art avec lequel Beaumarchais, dans sa ténacité pleine de souplesse, savait enchaîner les gens qui le gênaient et qu'il ne pouvait pas combattre de front, il faut se souvenir qu'il lutte dans ce moment contre une défense expresse de représentation publique émanée de la bouche même du roi, défense que le roi consent à lever, mais seulement pour un jour, dans une maison particulière, et pour complaire au comte d'Artois et à M. de Vaudreuil. Beaumarchais, de son côté, voudrait bien n'accepter Gennevilliers qu'à la condition qu'on lui promettra formellement de le laisser arriver jusqu'au public; mais, comme il n'ose pas encore pousser jusque-là, et qu'il veut cependant faire un pas de plus, il invente la belle périphrase qu'on vient de lire, qui devient ainsi une sorte d'engagement vague contracté envers lui, et sur lequel il s'appuiera tout à l'heure pour aller plus avant. A ces conditions, il accorde enfin la permission demandée, et H. de Vaudreuil l'en remercie par le billet suivant, qui prouve que, quant à lui, il accepte l'engagement dans le sens entendu par Beaumarchais :
« Le comte de Vaudreuil a eu l'honneur de passer chez M. de Beaumarchais pour le remercier de la complaisance qu'il veut bien avoir de laisser jouer sa pièce à Gennevilliers. Le comte de Vaudreuil a saisi avec empressement cette occasion de rendre au public un chef-d'œuvre qu'il attend avec impatience. La présence de monseigneur le comte d'Artois et le mérite réel de cette charmante pièce détruiront enfin tous les obstacles qui avaient retardé la représentation, et conséquemment le succès. Le comte de Vaudreuil désire vivement pouvoir faire bientôt lui-même tous ses remerciements à M. de Beaumarchais.
« Ce lundi 15 septembre 1783. >
Quelques jours après, toute la cour se donna le plaisir d'assister à la représentation d'une pièce que le roi avait déclarée détestable et injouable. On dit même que la reine aurait paru à Gennevilliers sans une indisposition. 11 est bien possible, comme le raconte Mm« Lebrun, que, les dames se plaignant de la chaleur, Beaumarchais ait cassé les carreaux avec sa canne, et que cela ait fait naître ce joli mot, qu'il avait doublement cassé les vitres ; mais quand Mm* Lebrun nous le montre ivre de bonheur, courant de tous côtés comme un homme hors de lui-même, elle le considère à travers le prisme du temps écoulé et de son imagination, ne pouvant pas se douter qu'au lieu d'avoir cruellement harcelé M. de Vaudreuil, comme elle le croyait, Beaumarchais s'était contenté de le voir venir, de se faire prier, flatter par lui, et d'exploiter tranquillement son crédit.
De même, quand Mme Lebrun, sans le dire expressément, semble indiquer que la représentation de Gennevilliers eut peu de succès, et quand elle nous dit que
chacun souffrait de ce manque de mesure, nous sommes porté à penser que l'auteur substitue à ses impressions du moment celles qui la dominent à l'époque où elle rédige ses souvenirs. Le manque de mesure, en quelque genre que ce soit, faisait alors l'effet d'une hardiesse amusante. On vient d'entendre le sévère historien Gaillard, qui nous a donné le diapason du sentiment général. Cependant la pièce contenait encore , au moment de cette représentation de Gennevilliers, des détails qui durent choquer sans doute même les têtes folles disposées, comme Gaillard, à pardonner beaucoup à la gaieté, quoique approchant de ce qu'on nomme gaudrioles. Il y avait d'énormes gaudrioles, qu'on lit encore bétonnées sur le manuscrit de la Comédie- Française, et qui ne furent supprimées que par le quatrième censeur, M. Desfontaines, dans un rapport du 15 janvier 1784, et par conséquent nous devons supposer qu'elles ont été proférées en 1783 devant cet illustre auditoire de Gennevilliers * . Il y avait aussi dans le
1 Qu'on se représente les plus grandes dames de la cour écoutant par exemple Figaro au troisième acte, qui disait au comte Almaviva, à propos des infidélités de ce dernier et en parlant de la comtesse : < À sa place, moi, je ne dis pas ce que je ferais. — Lb Comte. Je te le permets. — Figaro. Quelque sot. — Le Comtb. Je te l'ordonne. — Figaro. Instruite de vos faits et gestes et prenant conseil de l'exemple , je vous solderais vos peiits bâtards
en un bon gros enfant légitime et puis cherche. » Ailleurs,
au premier acte, le vieux Bartholo répondait a Marceline, qui le conjure de l'épouser, par une phrase qui est bien le nec plu* ultra de ce langage subtil et prétentieux que Beaumarchais applique parfois à une idée grossière, comme s'il cherchait à marier ensemble Voiture et Rabelais : « J'irais, disait Bartholo, j'irais, grison apoplectique, agacer risiblement la mort avec les
monologue du cinquième acte des passages qui renforçaient encore le caractère frondeur de ce monologue, il dut se rencontrer sans doute parmi les spectateurs de Gennevilliers quelques esprits plus scrupuleux que les autres qui se prononcèrent pour le maintien de l'interdiction lancée par le roi ; mais l'ensemble de ce brillant auditoire se déclara enchanté de la pièce, sauf quelques légères suppressions. C'est là en effet, à partir de la représentation de Gennevilliers, le thème de M. de Vaudreuil, qui plaide ouvertement pour la représentation publique, et qui n'est plus occupé qu'à obtenir de Beaumarchais le sacrifice de quelques phrases. Quanta lui, le changement qui s'opère dans son attitude indique qu'il est sûr de vaincre. Plein de patience jusqu'ici devant la prohibition royale, travaillant lentement et habilement à gagner du terrain, il devient impatient, pressant, presque impérieux. Il est clair, en effet, pour quiconque réfléchit un peu, que du jour où Louis XVI avait accordé à la reine, au comte d'Artois, à M. de Vaudreuil, à Mme de Polignac, la représentation de Gennevilliers, il s'était mis dans le cas de ne pouvoir résister longtemps à la curiosité publique, portée au comble par cette représentation même, dont tout le monde parlait, et soigneusement entretenue par Beaumarchais. Ceux qui font un reproche à Louis XVI d'avoir laissé arriver le Mariage de Figaro jusqu'à la scène oublient que sous l'ancienne royauté le public
jeux printaniers qui donnent la vie 1 Vous me prenez pour un Français. »
n'était pas absolument un troupeau docile, et que si
son influence disparaissait quelquefois dans les affaires importantes, elle se produisait souvent dans des questions secondaires ou frivoles avec une énergie à laquelle Il eût été dangereux de résister.— Le mot qu'on attribue à Louis XVI : « Vous verrez que Beaumarchais aura plus de crédit que le garde des sceaux, » prouve, s'il est vrai , que ce prince jugeait sainement la situation. Cependant tout devait concourir à rendre le triomphe de Beaumarchais plus éclatant. Le roi, ne pouvant se décider à permettre la représentation d'une pièce qu'il jugeait dangereuse et immorale, essaya de traîner l'affaire en longueur et résista encore sept mois.
Dès le lendemain de la représentation de Genoevilliers, l'auteur du Mariage de Figaro, agissantcomme si sa cause était gagnée > avait demandé formellement au lieutenant de police la permission de faire jouer sa comédie. Ce magistrat lui avait répondu que la défense du roi donnée le jour de la représentation des Menus- Plaisirs subsistait encore et qu'il devait en référer à Sa Majesté, a Deux mois après, écrit Beaumarchais dans la lettre inédite à AI. de Breteuil, M. le lieutenant de police me dit que ie roi avait daigné répondre qu'il y watt, disnit-on, encore des choses qui ne devaient pas rester dans l'ouvrage ; qu'il fallait nommer un ou deux nouveaux censeurs, et que l'auteur corrigerait sa pièce d'autant plus facilement que la pièce était longue. M. Lewoir «ut la bonté d'ajouter qu'il regardait cette lettre du roi comme une levée de la défense de jouer la
pièce aussitôt après l'examen des nouveaux censeurs. » On voit avec quel soin Beaumarchais, à mesure qu'il avance, se fortifie derrière chaque portion du terrain conquis. Cependant la solution s'ajournait toujours. Le troisième censeur annoncé ne fonctionnait pas ; mais l'opiniâtre auteur n'était pas homme à se laisser oublier.
« Monsieur, écrit-il au lieutenant de police en date du 27 novembre 1783. si la multitude de vos occupations vous permettait de vous rappeler que j'en ai beaucoup moi-même, et que depuis trois mois j'ai fait cinquante fois le chemin du Marais à votre hôtel sans avoir pu vous parler plus de cinq fois, pour obtenir la chose la plus simple, — une décision sur un ouvrage frivole, — vous auriez peut-être compassion du rôle pitoyable qu'on me force à jouer dans cette comédie. Si ce sont des dégoûts qu'on vous prie de me donner, je les ai bus jusqu'à la lie ; Vil s'agit d'une proscription absolue de tout ce qui sort de ma plume, pourquoi me faire attendre cet arrêt et me refuser tout moyen de savoir à quoi m'en tenir? Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien me remettre mon manuscrit; cette bagatelle n'est devenue importante pour moi que par l'acharnement qu'on a eu de m'en faire un tort public, sans vouloir permettre que le public en jugeât laimême.
a Je ne doute pas, Monsieur, que vous, qui ne m'avez montré que de la bienveillance, n'ayez quelques regrets des désagréments qu'on vous oblige sans doute à me donner; mais il est temps qu'ils finissent. Jamais affaire grave ne m'a causé tant de tracas que la plus folle rêverie de mon bonnet de nuit, qui est cette pièce. Le public de province et de Paris m'accable de lettres auxquelles je ne sais que répondre; je ne sais que dire aux comédiens qui me pressent et me reprochent une négligence que je n'ai point Je vous supplie de me permettre de vous voir ce soir, à la sortie de la Caisse d'escompte, et, en retirant de vos mains cet ouvrage proscrit
pour le rendre à mon portefeuille, de vous assurer du trèsrecpectueux dévouement avec lequel je suis, etc.,
à Caron de Beaumarchais. »
Ce ton est évidemment celui d'un homme qui se sent appuyé par l'opinion et qui sait très-bien qu'on n'ira pas jusqu'à une rupture en lui rendant son manuscrit. La pièce est enûn livrée au troisième censeur, qui fait quelques modifications, mais qui approuve. Le roi en demande un quatrième, qui fait très-peu de corrections et qui approuve. Il en demande un cinquième. Celui-là, Bret, approuve sans corrections. Ayez donc des censeurs, pour qu'ils se laissent ainsi entraîner eux-mêmes par la curiosité publique 1 ! Le rapport du quatrième censeur, de Desfontaines, qui lui-même écrivait pour le théâtre, offre des passages assez curieux. Il examine très-attentivement l'ouvrage , « dont j'ai fait, dit-il , quatre lectures dans lesquelles j'ai suivi l'auteur phrase par phrase. a Il fait quelques légères suppressions; il rature par exemple les deux phrases licencieuses que nous avons citées , un passage contre les loteries qui se trouvait dans le monologue. Quant à la
* Parmi ces cinq censures, je ne sais où fixer la date de la sixième, celle de Suard, la seule qui concluait à l'interdiction ; je dirai même que dans les papiers de Beaumarchais j'ai bien trouvé la preuve d'une opposition très-avancée de Suard, et qui se continue, comme tout le monde le sait après la représentation; mais je n'ai rien trouvé qui indique que Suard ait été officiellement chargé de censurer le manuscrit de Beaumarchais, lequel parle très souvent de tous ses censeurs. Cependant Garât, dans ses Mémoires sur Suard, et je crois aussi M»' Suard., dans le petit volume qu'elle a publié sur son mari, affirment également le fait.