DÉLIVRANCE DE LEGS
« Ce portrait de Gicéron antique et gravé sur pprtdof, pierre fine de la première qualité après l'émeraude, était la bague chérie que portait toujouis M. d'Émery, le plus célèbre antiquaire du xviii^ siècle; en mourant, il l'a laissée en dépôt à l'un de ses amis, sous condition de la remettre à l'homme le plus éloquent qu'il rencontrerait: elle appartient sans conteste à M. Dambray.
« On a eu le respect de ne pas faire repolir la pierre, de crainte d'altérer la parfaite ressemblance de l'ancien (jcénui en la présentant au moderne. »
Le lendemain, Beauiuarchais voit revenir sa boîie avec la lettre qui suit :
c( On m'a remis hier au soir, Monsieur, une petite boîte contenant un portrait de Cicéron fort ariistement gravé sur une pioiie line de la première qualité après l'cmpvaude, à ce que m'apprend un billet beaucoup trop obligeant, dans lequel on porte la flatterie jusiju'à me comparer à l'orateur de Rome; je n'ai pu attribuer qu'à l'enthousiasme d'un plaideur qui a gagné son procès et qui ne me connaît pas, un cadeau qui ne me convient sous aucun rapport. J'ai questionné mes gens pour en connaître l'autour, et le récit de mon portier qui a reconnu votre laquais ayant confirmé mes premiers soupçons, je m'empresse, Monsieur, de profiter de celte découverte pour vous prier de vouloir bien reprendre un bijou qu'une juste délicatesse ne me permet pas d'accepter.
« Sous quelque forme qu'un présent soit olfert, il ne cesse pas d'être un présent, et jamais un magistrat ne doit en recevoir.
a J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc. Dambray. »
t Paris, le 25 avril 1789. >
Beaumarchais répond en protestant que le cadeau n'est pas de lui ; mais le jeune avocat général, con- Yaincu du contraire , persiste dans son refus. Voilà comment Beaumarchais avait acheté le parlement qui venait de condamner Bergasse. Il est vrai cependant, comme on l'a dit, que s'il gagna son procès devant la justice, il le perdit cette fois devant lopinion et fit la fortune de Bergasse, qui, quoique déclaré calomniateur par un arrêt, dut à celte seule affaire une célébrité éclatante, et sévit du premier coup appelé à l'assemblée constituante, oi^i sa célébrité ne se soutint pas.
La Harpe, tout en se déclarant indigné des calomnies aussi odieuses qu'absurdes dont Beaumarchais fut si souvent l'objet , estime que ce dernier a commis
une action impardonnable en se permettant trois ans après ce procès de donner au personnage du traître^ dans son drame de la Mère coupable, le nom irlandais de Begearss, destiné a rappeler celui de Bergasse, mais qui en réalité le rappelle assez peu^ et la plupart des biographes de Beaumarchais ont répété machinalement cette sentence du célèbre critique. La Harpe, qui portait dans les moindres querelles littéraires une rancune si âpre et si tenace, en parle ici bien à son aise. Quoi! un homme à qui vous n'avez jamais fait le moindre mal , que vous ne connaissez pas, qui ne vous connaît pas, vous aura pendant deux ans outragé et calomnié de la manière la plus atroce, il aura allumé contre vous les inimitiés les plus ardentes, et l'on sera inexcusable de l'avoir transformé en traître de mélodrame sous un anagramme irlandais! « En vérité, dit avec raison Arnault à ce sujet, la vengeance était moins cruelle que l'outrage qui l'avait provoquée. J'ai connu, ajoute-t-il, Bergasse et Beaumarchais : rien de plus opposé que leur caractère ; avides de renommée l'un et l'autre, ils l'obtinrent d'abord par des écrits publiés à l'occasion d'un procès; mais dans ses mémoires, Beaumarchais se défendait, et dans les siens Bergasse attaquait. Tourmenté par la bile, Bergasse, honnête homme sans contredit, était de l'humeur la plus morose. Rien de plus gai au contraire que Beaumarchais, qui était, quoi qu'on en ait dit, un fort galant homme et, de l'aveu de tout le monde, un des hommes les plus aimables qu'on pût rencontrer. »
308 beaumarc;hai.s et son temps.
Ce témoignage impartial d'Arnault écrivant quarante ans après révénenient nous permet au moins de conclure que, si, en effet Bergasse était foncièrement un honnête homme, il se conduisit ici comme nn homme injuste et méchant, ce qui n'est pas permis, même aux plus honnêtes gens. Sans raison et sans droit, par ambition de renommée, par violence de caractère, il poussa contre Beaumarchais la fureur jusqu'aux derniers excès de l'invective et de la calomnie: il fit à sa réputation une blessure ciuelle dont elle ne s'est jamais bien guérie, et lorsque la révolution éclata, l'auteur du Mariage de Figaro, qui aurait pu espérer d'être accueilli sous le régime nouveau avec quehjiie faveur, vit commencer pour lui la période de la décadence et de l'impopularité.
TARARE ET SES METAMORPHOSES. — LA POLITIQUE A l'oPERA
Les attaques de Bergasse, en obligeant Beanniarchais à descendre encore une fois dans l'arène judiciaire, le surprirent, nous l'avons dit, au moment où il préparait la première représentation d'un opéra. Cet ouvrage, à cause de son titre singulier de Tarare , et de l'opinion oi^i Ion était qu'il devait sortir quelque chose d'étrange de la collaboration de Beaumarchais et de Salieri. le premier élève de Gluck, excitait vivement la curiosité publique. L'auteur du Mariage de Figaro conservait encore le privilège de faire à lui seul diversion aux plus grands intérêts du temps. « Dès que Ion fut instruit, dit un nouvelliste cité dans la Correspondance de Grinmi', que les répétitions de Tarare étaient
1 Voir cette corresjjondance en juin 1787. — Lettre de M. Pitra à un de ses amis à Lyon, sur l'opéra de Tarare.
commencées, notables, renvois de ministres, assemblées provinciales, tout disparut devant ce grand phénomène. Tarare devint l'unique sujet de toutes les conversations; partout on ne s'entretenait que de Tarare. »
Assailli à limproviste par les factums de Bergasse au milieu des répétitions de son opéra, Beaumarchais écrit au minisire de la maison du roi, M. de Breleuil, pour demander la remise de cet ouvrage, « ne pouvant, dit-il, songer à amuser le public, quand il s'agit pour lui de défendre son honneur contre les plus injurieuses calomnies. » Le ministre s'oppose à la remise par une lettre adressée à M. de La Ferté, dans laquelle, après avoir parlé d'une conversation qu'il a eue à ce sujet avec l'auteur de Tarare, il allègue lïmpatience publique, qui est portée au comble, les intérêts de l'Opéra, qui a fait des dépenses énormes de mise en scène, « et enfin un succès que nous sommes, dit M. de Breteuil, fondés à regarder comme certain, qui ne peut qu'ajouter à l'éclat de la réputation littéraire de M. de Beaumarchais, ce qui sera déjà un premier triomphe sur ses adversaires. »
Devant cette insistance de }[. de Breteuil, Beaumarchais dut céder, et la première représentation de Tarare eut lieu le 8 juin 1787. « Jamais, dit le nouvelliste déjà cité, jamais aucun de nos théâtres n'a vu une foule égale à celle qui assiégeait toutes les avenues de l'Opéra le jour de la première représentation de Tarare. A peine des barrières élevées tout exprès, et défendr.es i»ar une garde de quatre cents hommes, Tont-elles pu contenir.» On voit que la puissance d'attraction de Beaumarchais
sur la foule ne diminuait pas; elle était plutôt redoublée par l 'éclat du nouveau procès dans lequel il se trouvait engagé. Lattente du public fut cette fois un peu trompée : Tarare excita beaucoup [)lus de surprise que d'admiration. Cependant cet ouvrage eut plus de succès qu'on ne l'a dit, et il a vécu plus longtemps qu'on ne le croit communément.
L'idée qui a donné naissance à Tarare est une idée dont l'exécution est manquée, mais ce n'est pas une idée vulgaire; elle offre au contraire un témoignage de plus de cet esprit hardi, chercheur, novateur, qui dislinguait si essentiellement Beaumarchais. Faire marcher de front dans un opéra l'intérêt poétique, l'intérêt musical, l'intérêt dramatique, en y joignant l'attrait des décors, des machines, des coups de théâtre et des danses; en un mot, essayer avec une plus grande variété de moyens et beaucoup plus de mouvement quelque chose d'analogue à ces mélodrames sublimes de la Gièce antique, dans lesquels tous les arts réunis apportaient leur concours; «atteindre ainsi, dit Beaumarchais lui-même, à ces grands effets tant vantés des anciens spectacles grecs , » tel est le problème que se posa l'auteur de Tarare. Pour résoudre ce problème, en supposant qu'il puisse de nos jours être résolu, pour dépouiller la musique de la suprématie absolue qu'elle s'attribue daiis un opéra et la réduire à n'être dans le drame qu'un embellissemeiit de plus, il eût fallu d'abord que la poésie eût par elle-même une grande valeur. Or Beaumarchais était loin d'être poêle, dans le sens rigoureux du mot; sa versilication,
TOM. il. 2G
402 BEAU.MAUCilAIS
sauf (luelqiies exceptions rares, est en général des plus nriédiocres, et l'embarras qu'il éprouve à écrire en vers réagit sur l'idée même qu'il veut exprimer, l'affaiblit et l'écrase si bien, qu'on est tout étonné de voir l'auteur du Barbier de Séville dialoguer parfois dans Tarare avec une insignifiance qui touche à la platitude.
Non content de se tromper gravement sur ses aptitudes eu écrivant en vers un ouvrage de longue-baleine, Beaumarchais s'était en quebpie sorte complu à s'imposer tous les genres de difficultés. Il avait prétendu faire un libretto d'opéra non-seulement poétique et dramati(iue, mais encore philosophique et même scientifique, en substituant à la mythologie grecque une mythologie nouvelle. « Les sciences exactes, dit à ce sujet M. Saint-Marc Girardin, qui a fait en quelques hgnes une critique très-judicieuse et très-fine de Tarare, les sciences exactes élaient alors de mode; chacun vantait leur netteté et leur certitude, chacun s'écriait qu'il n'y aurait de morale et de philosophie parfaites que lorsqu'elles se rapprocheraient de la géométrie. Beaumarchais s'imagina que la poésie gagnerait à se rapprocher de la physi(iue». » Voici le canevas sur lequel fut biodé ce bizarre assemblage de féerie, de drame, de philosophie et de physique. En lisant le joli conte d'Hamilton intitulé Fleur d'Épine, Beaumarchais avait été frappé du nom grotesque de Tararj que le conteur donne au personnage principal, et de leffet produit par ce nom sur
1 Essais de Utlcrature et de morale, par M. Saint- .Marc Girardin, t. I", p. 120.
ceux qui l'entendent prononcer. Outre que Tarare, dans le conte d'Hamilton, représente assez bien ctîltc ilgiire d'homme obscur, spirituel et adroit, luttant contre tous les genres d'obstacles et les surmontant par son habileté, genre de figure que l'auteur du Mariage de Figaro aima toujours à peindre à cause d'une certaine parenté avec la sienne, il lui sembla ici que ce nom de Tarare aurait le double avantage de donner du piquant à raffiche et de facihterles coups de théâtre dans la pièce, en l'employant de la même manière, mais dans un autre sens qu'Hamilton : celui-ci n'en tire que des effets comiques, tandis que Beaumarchais donne ce nom à un guerrier redouté d'un tyran, qui ne l'entend jamais prononcer sans entrer en fureur et sans se livrer à quelque acte de violence qui am.ène dans le drame une nouvelle complication. Ce nom d'ailleurs est à peu près la seule chose que l'auteur de Tarare emprunte à Hamilton ; le reste de sa fable n'a plus rien de commun avec le conte de Fleur d'Epine. Il est tiré en grande partie d'un conte traduit du persan et intitulé Sadak et Kalasrade; mais comme Beaumarchais tenait à mettre dans son opéra plus de philosophie que le narrateur persan, il prit les choses de plus haut. Dans un prologue des plus bizarres, il entreprit de montrer le Génie de la reproduclion des êtres, ou /a Ta/ure, occupé, de concert avec le Génie du feu qui préside au Soleil, amant de la Nature, à créer des êtres. Ces deux génies fabri«|ueut successivement les différents personnages qui figureront dans l'upéra. Ai>rès avoir hésité entre deux ombres
|)oiir savoir laquelle des deux sera roi, le génie du feu leur impose /es mains, fait de rime l'empereur Alar, roi d'Ormus. despote de l'Asie, et de l'autre un soldat obscur. Ce soldat^ qui sera Tarare, est destiné ci re[)réscnter le triomphe de la vertu et de l'inlelligence sur les (ions de la naissance el du hasard. Il se verra auv prises avec la tyrannie d'Atar, qui lui enlève sa fennne et veut le récompenser par la mort de la gloire qu'il a acquise en combattant pour lui; il aura également à déjouer les astucieuses machinations du chef des brahmes. Par son courage, il surmontera tous les obstacles et s'élèvera du rang le plus obscur au plus haut degré de la faveur publique. Comme Figaro, mais avec beaucoup plus de vertu et beaucoup moins de gaieté, avec un turban et un sabre.de i)lus, il défendra sa femme contre les entreprises du roi Atar, homme féroce el sans frein, dit le programme; mieux récompensé encore que Figaro, Tarare sera forcé par le peuple de monter sur le trône à la place du féroce Atar, qui se poignarde, le tout afin que ressorte avec plus de puissance la moralité du poème, résumée dans ces quatre vers philosophiques que la Nature et le Génie du feu reviennent à la fin chanter ensemble majeslueusemenl, dit Beaumarchais, mais qu'ils ont dû avoir quelque peine à chanter mélodieusement :
Mortel, qui que tu sois, prince, braiinie ou soldat, Homme, l.i grandeur sur la terre N'apparlient poinl à Ion état.
Elle est lo:!l'j « ton caractère.
Tel est le sujet à Taide duquel l'auteur du Mflr/a.(/e de Figaro se proposait de réaliser son plan d'union intime et complète de la poésie, de la musique, du drame et de la danse dans un seul ouvrage. Le prologue est la partie de l'opéra la plus ambitieuse, mais en même temps la plus faible; c'est celle à laquelle Beaumarcliais tenait le plus, et c'est celle qui est morte la première : à la troisième reprise de Tarare, sous la républiciuc, on supprimait déjà le prologue. On a peine à comprendre qu'un liomme aussi spirituel que Beaumarchais ait pu se faire illusion au point de croire qu'il rendrait attrayant pour le public un dialogue scientifique entre la Xature et le Génie du feu créant des êtres suivant les lois do l'attraction et de la gravitation, ou mieux d'après la théorie des atomes crochus, et chantant des vers déplorables comme ceux-ci :
Froids Immains, non encore vivaiils, Atomes perdus dans l'espace, Que chacun de vos élémenis Se rapproche et prenne sa place Suivant l'ordre, la pesanteur Et toutes les lois immuables Que l'élernel dispensaleur Impose aux êtres, vos semblables.
Le ballet de ce prologue n'était pas mo.'ns étrange que la poésie, car il se composait en partie de Vents déchaînés qui forment en tourbillonnant des danses de la plus violente agitation. Malgré le fanatisme de son atuitié pour Beaumarcliais, Gudin nous dit naïvement dans sou manuscrit : « Je ne lui dissimulai pas que je
croyais impossible de mettre ce prologue en musique; mais, ajoute-t-il non moins naïvement, Salieri, formé à uuc école accoutumée à surmonter les diffîtultés, en vint à bout. » Ce dut êlre une rude besogne. Beaumarcliais avait d'abord présenté son libretto à Gluck, qui disait, comme lui, que la musique tenait trop de place dans un opéra, mais qui ti'ouva sans doute que Beaumarchais lui faisait la part trop miuce ou trop difficile, et (jui proposa son élève Salicri. Ce dernier était alors à Vienne, on le fit venir à Paris; Beaumarchais le lo.uea chez lui, et le combla de bontés, comme pour le dédommager de la tâche laborieuse qu'il lui imposait '.
1 Vingt ans après l'époque où nous sommes et six ans après la mort de Beaumarchais, Salië'ri, conservant un vif souvenir de l'hospitalité si agréable qu'il avait reçue de lui , écrivait de Vienne, en date du 5 octobre 1805, à la fille de l'auteur Je Tarare, devenue M™" Delarue , une lettre de laquelle j'extrais quelques lignes qui se rattachent à l'époque de la composition de l'opéra dont il s'agit. Ces quelques lignes me semblent une peinture gracieuse et exacte du caractère de douceur et de sérénité qu'offrait la vie intime de ce Beaumarchais, si remuant à l'extérieur, si attaqué, si calomnié. La jargon franco-italien de Salieri donne , si je ne me trompe, quelque attraitde plus à ce petit tableau: « Vous êtes encore, écrit-il, devant mes yeux, Madame, cette aimable enfant, cette jolie Eugénie, pleine d'esprit et de grâces. Je suis logé chez votre célèbre papa et votre adorable mamma, qui m'ont comblé de tant de faveurs et de gcntiJesses ; nous deux nous sommes après midi au piano à jouer des sonates à quatre mains. A deux heures , M. ou M"* de Beaumarchais entre dans le cabinet et nous dit : « Allons diner, mes enfants. » Nous dînons; je vais après ^ln peu à mepromener, à lire les gazettes au Palais-Royal ou à quelque théâtre. Je rentre de bonne heure. Quand M. de Beaumai chais n'est pas chez lui, je monte au second, dans mon appartement; je mette au lit quelquefois mon domestique, Allemand ivrogne ; je me couche dans une chambre où je vois de mon lit, en travaillant tous les jours, l'aurore avec un céleste plaisir. Vers dix heures, M. de Beaumarchais vient
Le compositeur ne put y suffire qu'en se sacrifiant. A force d'abonder dans son idée^ tjiie le? exigences du musicien exercent en général dans un opéra une influence fâcheuse^, non-seulement pour les paroles et les idées qu'elles étouffent ou allanguissent démesurément, mais encore pour l'effet d'ensemble et l'action qu'elles paralysent ou écrasent, Beaumarchais donna en plein dans un autre inconvénient; il dit à son compositeur : (( Faites-moi une musique qui obéisse et ne commande pas, qui subordonne tous ses effels à la marche de mon dialogue et à l'intérêt de mon drame. » Salieri lui fît une musique tellement obéissante, qu'elle en devint insignifiante, « La musique de Tarare, dit un critique contemporaiu, n'ajoulera rien à la réputation de l'auteur : on l'a trouvée très-inférieure à celle des Dandides. Le peu de chant qu'on y rencontre est du genre le plus facile et le plus commun; le récitatif, presque toujours insipide et d'une monotonie fatigante. Quelques chœurs sont- d'un bel effet et offrent même quelquefois une mélodie qu'on regrette de ne pas retrouver dans le chant et dans les airs de danse. Deux ou trois morceaux, tels que celui de Calpigi au troisième acte, sont les seules choses vraiment agréables dans la musique de cet opéra *.
chez moi, je lui chante ce que j'ai fait de notre grand opéra; il m'applaudit, il m'encourage, il m'instruit avec une manière paternelle. Tout semblait si tranquille.... »
1 Ces couplets, que chante l'eunuque Calpigi : Je suis né natif de Ferrare, sont tournés d'une manière leste et originale ; ils devinrent assez populaires pour qu'on en fît une parodie contenant une biographie très-fausse et très-méchante de Beaumarchais ,
408 BEAUMAnCHAIS
Et cependant cet o|)éta lie Tarare, dont la musique était pauvre, dont la i)oésie était i>liis ([ue médiocre, offrait dans sa structure originale, dans ses elfcts de scène inattendus, vifs et pressés, dans ce mélange de drame, de comédie, de féerie, de danse, de pliilosophie et de physique, je ne sais quel ensemble bizarre, qui ne laissait [las d'avoir sur le public une prise constatée par le crilicpie même que nous venons de citer : « Cet ouvrage, dit-il, est une des plus singulières conceptions que je connaisse.... L'auteur aura toujours le mérite d'avoir présenté dans cet opéra une action dont la marche ne ressemble à celle d'aucun autre, et d'avoir eu le talent d'y donner assez adroitement une grande leçon aux souverains qui abusent de leur pouvoir.... Après avoir dit leur fait aux ministres et aux grands seigneurs dans sa comédie du Mariage de Figaro, il lui manquait encore de le dire de même aux prêtres et aux rois. Il n'y avait que le sieur de Beaumarchais qui pût l'oser, et peut-
qui se cnantait sur le même air, et qui commençait ainsi : Je suis né natif de Lutèce. Dans ce même opéra de Tarare, on pourrait signaler encore quelques mélodies offrant une certaine nuance de lyrisme qui ne se soutient pas longtemps, par exemple, le passage qui commence par ces vers :
Ainsi qu'une abeille, Qu'un beau jour éveille, De la fleur vermeille Attire le miel.
Je me rappelle qu'une femme célèbre par sa beauté et la plus attrayante des femmes par sa bonté et sa çrdce, M"' Kécamier, avait gardé dans l'esprit et dans l'oreille, après cinquante ans, le souvenir de cette mélodie dont les vers sont dun tour heureux qui se rencontre rarement sous la plume de Beaumarchais.
être n'est-ce aussi qu'à lui qu'on pouvait le permettre ' . » A la di\-liuitième représentation de Tarare, en septembre J787, Beaumarchais écrivait à Salieri, qui ■venait de repartir pour Vienne : « Enfin, mon cher Salieri, vous recevez donc votre superbe partition ; je puis bien la nommer superbe, puisque nous sommes à la dix-huitième séance sans que le public ait cessé un moment de s'y porter en fouie. Le 8 de ce mois, grand jour de Saint-Cloud, vous avez fait 4,200 francs, et l'an passé, à pareil jour, un excellent ouvrage n'a donné que 600 francs de recette.
Ah! bravo, caro Salieri * !
« Rappelez-moi au souvenir de ce géant qu'on nomme Gluck. »
En décembre 1787, la Correspondance de Grimm nous ayiprend que la foule se porte encore à l'opéra de Tarare comme le premier jour. « Les spectateurs, dit le nouvelliste, que l'on voit se renouveler à chaque représentation de cet opéra , l'écoutent avec un silence et une sorte d'étourdissement dont il n'y a jamais eu d'exemple à aucun théâtre. »
Ceci rend bien l'impression de surprise et d'intérêt sans admiration que produisait ce bizarre ouvrage. Après un succès qui, on le voit, se prolonge assez longtemps, l'opéra de Tarare fut repris une première fois après la révolution, en 1790, à la suite de la fameuse
1 Correspondance de Grimm déjà citée.
^ Allusion au refrain de la chanson de Calpigi dans Tarare.
410 UEAUMARCHAIS
fête de la fédération, qui attirait à Paris tous les patriotes des départements. Beaumarchais y ajouta, sous le titre de Couronnement de Tarare, un acte presque entier, qui n'a jamais été [niblié et cpii présente un témoignage singulier des préoccupations du temps : c'est la politique envahissant tout, même lOpéra.
Dans le premier Tarare de 1787, le héros était tout simplement |)roclamé roi, avec cette recommandation
de Calpigi :
Règne sur ce peuple qui t'aime, Par les lois et par réquité.
En 1790, Beaumarchais éprouva le besoin de faire de Tarare un roi constitutionnel et de donner à son intronisation en cette quaUté tout l'éclat possible. Au cinquième acte donc, la scène changeait et représentait le temple de Brahma, où l'on voyait défiler le cortège suivant :
« Marche nationale. — Soldats en bon ordre. Quatre membres de l'assemblée du peuple, — l'un militaire, le deuxième du collège des bralimcs, le troisième un citoyen, le quatrième un cultivateur, — portent un autel élevé sur lequel est inscrit : Autel de la Liberté.
« Quatre autres membres ainsi mêlés portent un grand livre avec cette inscription sur la couverture : Livre de la loi. Une grande couronne d'or est posée sur ce livre. Deux autres portent le manteau royal pourpre à étoiles d'or; deux autres, le sceptre et la main de justice. Tout le reste marche ainsi confondu. Tarare et Astazie montent sur le trône.
« Après que Tarare a été couronné en cérémonie, tous les ordres de l'Etat, dit le livret, se prennent sous le bras, s'avancent en cercle aiiisi confondus, et répètent en chœur avec enthousiasme :
Roi, nous mettons la liberté Aux pieds de ta verlu suprême.
Gouverne ce peuple qui t'aiine, Par les lois et par Téquiié :
Il dépose en tes mains lui-même Sa redoutable autorité. »
Ces deux derniers vers étaient destinés à constater le
principe de la souveraineté nationale. Avant d'arriver à
faire ses réserves, comme monarchiste ami de l'ordre et
des lois, l'auteur de Tarare est naturellement obligé de
se ménager la bienveillance des patriotes avances par
de grandes concessions aux idées du moment.
« Des bonzes, dit le livret de 1790, suivis de quelque vierges brahmines *, s'avancent aux pieds du trône de Tarare et chantent :
Du culte de Brahma prêtres infortunés,
A vivre sans bonheur sorames-nous condamnés?
TARARE, se levanl.
De tant de retraites forcées, Que les barrières soient brisées; Que l'hymen, par ses doux liens, Vous donne à tous des jours prospères : Peuple heureux, les vrais citoyens.
Ce sont les époux et les pères.
« Toute l'assemblée lève les mains en signe d'approbation. »
Voilà le mariage des prêtres accordé. Sur la question du divorce, Beaumarchais ne peut se montrer plus rebelle aux vœux des patriotes philosophes. L'eunuque
1 Cette association des bonses et des vierges ira/onî/ies est peutêtre un peu forcée ; mais Beaumarchais n'y regardait pas de si près.
Cal[)igi, très-indûment marié à Spinette, s'avance avec elle au pied du trône de Tarare. Ils chantent un duo demandant le divorce; Tarare répond par un récilalif accordant le divorce. Suit, dit le livret, une danse piltoresque peignant le senlimenl d'un divorce ou de gens qui se fuient et prennent d'autres engagements.
Une troisième question se présente, qui agite également les esprits en 1790 : c'est celle de la liberté des nègres. Cette question divise même les défenseurs de la révolution, dont plusieurs, Barnave en tète, redoutent pour la sécurité des colons un affranchissement subit, tandis (jue Brissot et Robespierre font triompher dans les clubs la maxime : Périssent les colonies plutôt qu'un principe ' ! Beaumarchais se sent un peu embarrassé : l'affranchissement des nègres (et ceci peint l'esprit de l'époque) lui paraît une question sur laquelle il y a beaucoup plus à hésiter que sur la question du mariage des prêtres et du divorce. Voici comment il esquive la difficulté. Une députation de nègres du Zanguebar se précipite aux pieds de Tarare et peint les souffrances de la servitude sans demander précisément la liberté. Tarare se lève et chante avec majesté :
Plus d'infortunés parmi nous.
Le (jespolisme affreux outrageait la nature : Nos lois vengeront cette injure; Soifcz tous hcxrejtx, levez-vous !
Ici le majestueux Tarare se conduit un peu en Esco-
1 C'est une erreur complète, et pourtant assez accréditée, cjue l'opinion qui attribue ce mot à Baruave ; il disait précisément tout le contraire.
bar. Il dit : Soyez (ous heureux, pour ne pas dire : Soijcz tous libres/ et après avoir ainsi éludé la question, ilfait chanter et danser les nèi^res célébrant le doux esclavage que leur promet la bonté des blancs*.
Après avoir ainsi accordé imxpalriotes les plus ardents tout ce qu'il croit pouvoir accorder, l'auteur de Tarare éprouve enfin le besoin de venir en aide à l'autorité par une allusion à ces fréquentes émeutes qui de 1790 à 1791 mettaient à une si rude épreuve la vigilance de Lafayette et de Bailly. Voici le nouveau coup de théâtre destiné à traduire cette pensée :
« Un peuple eu désortlre, effréné, dit le livret, court et
i II y avait là un couplet assez grotesque chanté par un nègre, couplet que Salieri, alors à Vienne, devait mettre en musique, comme tout le reste. En le lui envoyant, Beaumarchais y joint cet avis, qui nous prouve que, musicien lui-même, il intervenait fréquemment dans le travail du compositeur. « Voici, écrit-il à Salieri, quelques idées pour l'ariette du nègre. Cette nation brûlée ne chante point comme les autres, elle a un chevrotement, une trépidation en chantant, qui exige que l'on s'en rapproche lorsqu'on veut la produire en scène. » Et il envoie un projet d'air noté par lui-même d'après un chant nègre. Cilons pour les curieux ce couplet que Beaumarchais faisait chanter par un nègre du Zanguebar en 1790:
Holà 1 doux esclavage Pour Congo, noir visage, Bon blanc, pour nègre il est humain.
Nous, bon nègre, a cœur sur la main .
Nous pour blanc Sacrifie, Donner sang.
Donner vie, Priant grand fétiche Ourbala Pour bon grand peuple qu'il est )à.
Ourbala ! r y voilà. . . .
(.Moiilraiil les spîclaleurs.) L'y voilà! la, la, la, lu, la.
remplit la place. Un rî^vaiit d'armes se présente accompagné de plusieurs magistrats, s'oppose à sa course et lui dit:
Au nom de la patrie,
Qui vous presse el vous prie, Rentrez dans le devoir : aux accents de ma voix. Peuple, séparez-vous, pour la troisième fois.
CHŒUR DU PEUPLE en désordre.
Tout est changé. Quoi qu'on ordonne, Nous n'obéirons à personne.
« Le magistrat fait un signal. — Marche de soldats armés^ serrés en bataillon, avec une bannière portant ce vers en or sur lin fond rouge :
La liberté n'est pas d'abuser de ses droits.
« Seconde marche d'un groupe de citoyens paisibles, bannière bleue avec ce vers en blanc :
La liberté consiste à n'obéir qu'aux lois.
m Troisième marche d'un groupe de jeunes cultivateurs des doux sexes couronnés de fleurs et portant des gerl)es et des fruits. Bannière rose, avec ce distique de couleur verte :
De la liberté sans licence
Naît le bonheur, naît l'abondance.
« Quatrième marche d'un groupe de prêtres de la Mort précédés d'un tamtam ou cloche de l'Inde, suspendue, portée par deux prêtres, formant une espèce de tocsin. Bannière noire avec des lettres d'argent, et pour légende :
Licence, abus de liberté, Sont les sources du crime et de la pauvreté.
« Urson s'est mis à la tète des soklats quand ils ont passé; Tarare se met à la tète des citoyens paisibles; Astazie s'est mêlée aux jeunes cultivateurs, des deux sexes. »
c< Cette marche imposante, dit le livret, fait doucement
ET SON TEMPS. dl5
reculer' le peuple : i! roparail modrste h la lui de la raarclio ^-cnérale, » et Tarare clianle :
Mes ami:^, plaignons leur erreur; Viclime de qiieli|ue barbare, Quand ce bon peuple est en rumeur, C'est toujours quelqu'un qui l'égaré.
L'opéra se terminait ensuite, connue dans le texte imprimé, par un grand coup de tonnerre, sui\i de l'apparition de la Nature et du Génie du feu descendant du ciel sur le cliar du Soleil.
Ainsi arrangé au goût du jour en 1790, ce dernier acte de Tarare avait été présenté d'abord au maire de Paris, Bailly, qui, après l'avoir examiné, écrit à la fin du manuscrit la noie suivante :
« Je ne vois pas d'inconvénient à permettre et à préparer la représentation de ce couronnement, sauf deux vers que M. de Beaumarchais m'a promis de changer et d'adoucir.
« B.ULLY. »
«Ce 22 juin 1790. »
On ne se douterait guère quels sont ces deux vers qui paraissent trop forts au maire de Paris. Si j'en crois une note de Gudin écrite en tête du manuscrit de ce couronnement, ce sont les deux vers suivants de l'ancien opéra qm' servaient de transition à l'acte supplémentaire ajouté par Beaumarchais :
Nous avons le meilleur des rois, .lurons de mourir sous ses lois.
Ainsi en juin 1790 la situation i)olitique était déj;\ tellement tendue, (jue cet honnête Sylvain Bailiy, monarchiste lui-même, et qui plus tard devait se mon-
trcr si courageux devant la mort;, trouvait dangereux de risquer au théâtre deux vers qui pouvaient passer pour un éloge de Louis XYl.
Tarare, avec son supplément politique, devait être repris le jour même de la fêle du 44 juillet; divers incidents firent retarder cette reprise jusqu'au 3 août. La pièce se produisit enfin à TOpéra devant une foule énorme et au milieu d'un vacarme effroyable. Les colons d'une part, indignés de l'apparente concession de Beaumarchais ; les négroj)hilcs de l'autre, non moins indignés de ses réticences ; ceux qu'on appelait alors les aristocrates et ceux qu'on nommait plus particulièrement lespa/nofes furent également mécontents. Chacun des partis en lutte se trouva blessé dans ses sympathies : les uns sifflèrent à outrance la scène du divorce et celle du mariage des prêtres; les autres, en applaudissant cette concession à l'esprit de l'époque, s'irritèrent des allusions contre l'émeute et des tirades monarchiques qui subsistaient encore dans Tarare, notamment de celle où le héros, dispersant les soldats qui veulent assassiner le sultan Atar, leur dit :
Oubliez-vous, soldais usurpant le pouvoir. Que le respect des rois est le premier devoir?
Lafayette et Bailly furent obhgés de faire intervenir la garde nationale pour rétablir l'ordre. Cependant le parterre en général était assez dans le ton des idées mixtes présentées par Beaumarchais, si j'en juge par cette lettre qu'adresse à l'auteur de Tarare, en date du 4 août 1790, un patriote nonnné Rivière, modéré dans
ses opinions, quoique très-chaud dans son langage :
0 Monsieur, » écrit ce patriote à Beaumarchais , « sans avoir l'iaonneur d'être connu de vous, j'ose prendre la liberté de vous dire que j'ai été on ne peut plus scandalisé hier, à la première représentation de la reprise de l'opéra de Tarare^ du train abominable, des hurlements, des sifflements que se sont permis de faire un tas de bandits échappés des prisons du Chàtelet, payés pour jeter leur venin jusque dans les spectacles, ou bien un reste empesté d'aristocrates déchaînés contre tout ce qui peut contribuer au bien de l'Etat et à celui du peuple. De quelque classe qu'ils soient, j'aurais voulu les voir jeter par les fenêtres... »
Le patriote Rivière termine en déclarant que le par^ terre finira par monter aux loges, et qu'il en fera luimême la motion pour en faire l'exécution. On voit cependant qu'il représente à peu près le juste-milieu du temps.
Malgré les clameurs des partis extrêmes , Beaumarchais maintint énergiquement Tarare à l'état monarchique constitutionnel, faisant même au besoin marcher l'huissier contre les acteurs quand ils se permettaient de modifier quelques détails, et la pièce resta au théâtre sous cette forme jusqu'au 10 août 1792, qui emporta la monarchie constitutionnelle.
Sous la république, après la terreur, l'Opéra voulut reprendre Tarare. Beaumarchais était à ce moment réfugié à Hambourg et placé malgré lui sur la liste des émigrés : il chargea M"* de Beaumarchais de s'opposer à cette reprise; mais lOpéra insistant, il fallut capituler. Au grand désespoir de l'auteur, on lui enleva