‹ Beaumarchais et son temps (volume 4)Chapitre 5 sur 22 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

depuis membre de la dépulalion des États-Unis à Paris, et ensuite membre du conj^Tès. Un des écrivains les |iIms estimés de l'Amérique, le seul cpii, à ma connaissance, ait esquissé avec exactitude les rapports de Beaumarchais et d'Arthur Lee, M. Jared Sparks, i»eint ainsi le caractère de ce dernier : « Il méritait, dit-il, de la considération par ses talents naturels et acquis. Il était bon écrivain, et il défendit la cause de son pays avec ardeur et persévérance; mais son caractère était inquiet et violent. Jaloux de ses rivaux, se défiant de tout le monde, il s'engageait lui-même et il engageait tous ceux qui se trouvaient en rapport avec lui dî'.ns une succession de disi)ules et de difficultés'.» Il faut ajouter à ce portrait qu'Arthur Lee était dévoré dambition et toujours disposé à se faire valoir aux dépens d'autrui. Sa correspondance avec le comité secret du congrès, <à l'époque où il fit partie de la dép;itation américaine euFrance avecSilas Deane et Franklin, n'est qu'une série d'insinuations amères, et souvent des [dus injurieuses, contre ses deux collègues. Il ne tint pas à lui que Frankhn notamment ne passât pour un voleur, et (jii'on ne crût en Amérique que c'était Arthur Lee qui seul avait décidé l'alliance entre les États-Unis et la France. Nous avons sous les yeux une biographie d'Arthur Lee, en deux volumes, dont lauteur, qui sans doute est le parent du négociateur américain, car il porte le même nom-, semble adopter celle dernière

1 (Aje ofBeitj. Frank'in. by Jared Sparks, p. 447-

• Lifs of Arthur Lee, by Uichard Henri Lee. Boston^ 1829.

ET SON TK.MPS. 115

opinion avec une bonne foi, très-respectable sans doute, mais Irès-mal renseignée sur ce point. Ayant eu occasion d'étudier de près les travaux de la députation américaine à Paris , *nous pouvons affirmer que le concours d'Artbur Lee fut des plus insignifiants, qu'il n'avait aucurf crédit sur le gouvernement français qui le soupçonnait à tort ou à raison de liaisons secrètes avec le cabinet anglais, et qu'il joua réellement auprès de lui le rôle de la mouche du coche. C'est ce qui explique parfaitement son irritation permanente contre ses deux collègues.

Tel était Ibomme que Beaumarcbais rencontra à Londres à la fin de 177o, et à qui il fit part de ses instances auprès de Louis XVI et de ses ministres pour obtenir des secours secrets en faveur des Américains. Charmé de trouver une occasion de se donner de Fim- [)ortance , Arthur Lee écrit tout de suite au comité secret du congrès « qu'à la suite de ses actives démarches auprès de l'ambassadeur de France à Londres, M. de Yergennes a envoyé à lui, Arthur Lee, un agent secret pour l'informer que la cour de France ne peut songer à faire la guerre à l'Angleterre, mais qu'elle est prête à envoyer pour 5 millions d'armes et de munilions au Cap Français, pour les faire passer de là aux États-Unis. » Il n'y avait pas uii mot de vrai dans cette nouvelle. M. de Yergennes n'avait envoyé nul agent à Arthur Lee pour lui faire des promesses de ce genre. Beaumarchais Favait vu chez Wilkes, lui avait parlé de ses plans, de ses espérances, des mémoires qu'il adres-

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sait au gouvernement français. Arthur Lee, pour se grandir aux yeux du congrès, avait complètement dénaturé cette conversation, et la preuve que l'invention venait de lui et non de Beaumarchais , c'est qu'au même moment ce dernier sollicitait en vain de M. de Vergennes ces secours secrets, en joignant précisément à ses instances celles d'Arthur Lee, qui se déclarait prêt à venir à Paris, si le ministre le désirait. Les étranges amplifications du jeune Américain avaient naturellement fait sur le comité secret du congrès luie vive impression; c'était la première nouvelle de ce genre qui arrivait en Amérique; on en avait conclu qu'Arthur Lee était un très-hahile négociateur, et comme avant d'avoir reçu cette nouvelle, le comité venait d'envoyer en France *in agent parliculier, Silas Deane, pour demander les mêmes secours qu'Arthur Lee assurait lui être promis, il se réserva d'adjoindre celui-ci à Silas Deane.

En attendant, Beaumarchais poursuivait ses sollicitalions auprès de M. de Vergennes, qui non-seulement n'avait rien promis, mais qui refusait toujours. Les chances de triomphe des colonies étaient encore trop incertaines pour qu'on s'exposât à une guerre avec l'Angleterre , guerre qui résulterait nécessairement diuie indiscrétion des Américains divulguant les secours donnés. Comment se garantir contre ce danger? On a vu Beaumarchais proposer, dans ses mémoires au roi, divers moyens. Le plus sûr parut être de changer la physionomie de l'opération, de cacher aux insurgcnls

eux-mêmes la source des secours qu'ils recevraieut, et, au lieu de leur donner ces secours gratuitement , de subventionner en secret plusieurs ' maison? de commerce qui leur enverraient des fournitures, en leurlaissant la facilité de les payer en nature , et en supportant tontes les pertes que les croiseurs anglais pourraient faire éprouver à ce commerce prohibé. C'est dans ces conditions qu'une subvention fut accordée à Beaumarchais. Qui ne comprend en effet que, — du jour oii le cabinet de Versailles, suivant d'ailleurs l'exemple que lui avait donné l'Angleterre et dans la guerre de Corse et dans nos guerres civiles du xvie siècle, se décidait à secourir les insurgents sous cette forme indirecte pour éviter la guerre, — il devait non-seulement permettre, mais il devait vouloir que les secours foiunis ne le fussent pas à titre gratuit? Cette gratuité eût manifestement dénoncé à l'Angleterre sa coopération.

Revenu de Londres à Paris, Beaumarchais entretenait avec Arthur Lee une correspondance en chilîVes. Lorsqu'il eut été convenu entre M. de Yergennes et lui que l'opération aurait un caractère exclusivement individuel et commercial, et que la participation du gouvernement serait soigneusement cachée aux Américains eux-mêmes, Beaumarchais, conformément aux instruc-

1 Une lettre de M. de Yergennes à Louis XVI, une lettre de LouisXVI au roi d'Espagne, publiées dans l'Histoire de la diplomatie française, de M. de Flassan , et quelques autres documents trouvés dans les papiers de Beaumarchais me portent à penser que divers négociants furent en effet subventionnés comme Leaumarcliais et dans le même but.

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lions ministcrioUes, écrit à Ailliur Lcc, à Londres, en date du 1-2 juin l'TC», le billet suivant :

a Les (Jiffu-ullés iiuc j'ai trouvées dans ma négociation auprès (lu niiiiislLM-i! m'unl fait prendre le paili de former une compagnie qui fora passer au plus tôt les secours de munitions et de poudre à votre ami, moyennant des retours en tahac au Cap Fiançais. »

Sur ces entrefaites, l'agent américain envoyé directenienl en France par le congrès, Silas Deane, arrive. Comme il était seul muni des pouvoirs du congrès pour traiter en son nom , Beaumarchais contracte avec lui et n'écrit plus à Arthur Lee. Celui-ci avait compté sur celte opération pour se rendre populaire en Amérique; « il espérait, dit l'auteur de la Vie de Franklin, jouer le rôle principal dans l'entreprise. En apjtrenant qu'elle passait dans les mains de M. Deane, il accourut à Paris, accusa M. Deane d'intervenir dans ses propres affaires, s'efforça de faire naître une querelle entre lui et Beaumarchais, et, ne pouvant y parvenir, retourna à Londres vexé de son désappointement et furieux contre M. Deane '. » A te lécit très-exact de M. Jared Sparks, ajoutons que Lee n'était pas moins furieux contre Beaumarchais que contre Dccuie. Afm de se venger de l'un et de l'autre, il imagina d'écrire a leur insu au comité secret du congrès que tous deux s'entendaient pour tromper à la fois le gouvernement français et les États-Unis, eu transformant en une opération commercitile ce (]ui, dans

» Life of FrankUrij by Jared Sparks, p. 449.

les intentions du ministère, devait être nn don gratuit. C'est de ce roman insidieux d'Artliur Lee que sont nés lo'.is tes embarras de Beaumarcliais dans ses ra|)por(s avec le congrès. Nous verrons bientôt M. de Vergennes Ini-nicnie s'expliquer très-nettement sur cette question ; mais comme sa réponse officielle;, k l'époque ou elle fut adressée au congrès, pourrait être considérée comme dictée par des convenances politiques, nous devons, en exposant les arrangements contractés entre Silas Deane et Beaumarchais sous l'œil même du ministre, clierclier à démêler les véritables intentions de ce dernier dans une affaire qui, par sa nature même d'affaire secrète, a laissé naturellement peu de documents écrits de sa main.

Une première preuve contraire aux assertions d'Arthur Lee nous est fournie par un de ces incidents un peu comiques qui, dans la vie de l'auteur du Barbier de SéviUe, se mêlent toujours aux choses les plus sérieuses, et que nous devons raconter parce qu'il vient à l'appui de notre thèse. Au moment où le premier agent du congrès, Silas Deane, arriva à Paris, en juillet 177G, Beaumarchais, quoique le |)lus ardent, n'était pas le seul avocat des insurgents auprès du ministère. Avec hii rivalisait de zèle un vieux médecin, nonuné Dubourg , assez savant en botanique , qui s'était lié aulrefois en Angleterre avec Franklin, et qui se remuait beaucoup pour la cause américame, Franklin, avant d'èlre envoyé lui-même en France, avait adressé Silas Deane au docteur Dubourg. Ce docteur, à qui M. de

Vergennes accordait quelque confiance, avait été nnis dans la confidence des intentions du ministre, de subventionner secrètement diverses entreprises commerciales destinées à envoyer des fournitures aux Américains, et il espérait qu'il serait choisi , lui et quelques associés, pour diriger une entreprise de ce genre, lorsqu'il apprit que le ministre, plus convaincu apparemment de Tliabilelé de Beaumarchais que de la sienne, avait donné la préférence à ce dernier. Mécontent de se voir supplanté par l'auteur du Barbier de Séville, le vieux docteur écrit à iM. de Vergennes la lettre suivante :

« Monseigneur,

(( J'ai vu ce matin M. de Beaumarchais, et j'ai conféré volonlicis avec lui sans réserve. Tout le monde connaît son esprit, et personne ne rend plus justice que moi à son hon- «("teté, sa discrétion, son zèle pour tout ce qui est grand et bon. Je le crois un des hommes du monde les plus propres aux négociations politiques, mais peut-être en même temps un des moins propres au négoce mercantile. Il aime le faste, on assure qu'il entretient des demoiselles ; il passe enfin pour un bourreau d'argent, et il n'y a en France ni marchand ni fabricant qui nen ait cette idée et qui n' hésitât beaucoup a faire la moindre affaire de commerce avec lui. Aussi m etonna-l-il îiien lorsqu'il m'apprit que vous l'aviez chargé non-seulement de nous aider de ses lumières, mais de concentrer on lui seul l'ensemble et les détails de toutes les opérations de commerce tant en envois qu'en retours, soit des munitions de guerre, soit des marchandises ordinaires de la France aux colonies unies et des colonies en France, la direction de toutes les affaires, le règlement des prix, la conclusion des vmrchés, les engagements à prendre, les recouvrements à faire , etc. Je

convins avec lui qu'il pourrait en résulter l'avantage de faire - toutes ces opéraUons un peu plus scrètement, mais je lui représentai qu'en s'emparant de tout cet immense Iraiic et en excluant absolument des gens qui avaient fait tant de frais, essuyé tant de fatigues et couru tant de dangers depuis un an pour le service du congrès, ce serait leur donnei' lieu de crier au monopole; il me dit que cela ne leur porterait aucun préjudice, et déploya son éloquence pour me le prouver tellement quellement. J'avoue que ces motifs particuliers ne suffiraient pas pour balancer celui du secret nécessaire dans une conjoncture aussi critique ; mais qu'il me soit permis de dou1:er s'il n'y a pas d'autres moyens, s^il n'y en aurait pas même de meilleurs pour assurer cet important secret. Peut-être est-il cent, peut-être mille personnes en France, qui, avec des talents fort inférieurs à ceux de M. de Beaumarchais, pourraient mieux remplir vos vues, en inspirant plus de confiance à tous ceux avec lesquels elles auraient à traiter. »

Avant de montrer l'auteur du Barbier de SéviUe réfutant à sa manière les accusations du vieux docteur, nous devons faire remarquer combien celle lettre est importante pour l'éclaircissement d'une question assez difficile à débrouiller, et qui a fait naître aux États- Unis les contestations les plus acharnées. Cette lettre, qui prouve que le docteur Dubourg était au courant des intentions du ministre, prouve en même temps jusqu'à la dernière évidence, par les passages que nous avons soulignés, qu'en accordant à la maison de commerce fondée par Beaumarchais une subvention secrète , M. de Vergennes n'entendait pas que les opérations de cette maison n'auraient qu'un caractère commercial ficlif; elle prouve aussi qu'il avait déjà été question

de subventionner de véritables négociants; elle prouve enfin que le ministre pensait que l'entreprise s'alimenterait avec l'argent du commerce , et qu'elle se soutiendrait par les bénéfices résultant des retours en nature, sur lesquels Beaumarchais avait le droit de compter d'après les engagements formels pris par l'agent du congrès.

Il faut dire maintenant l'effet que produisit la lettre du docteur Dubourg accusant Beaumarchais par-devant M. Vergennes û' entretenir des demoiselles. Le ministre, malgré sa gravité, trouva plaisant de communiquer la lettre du docteur à Beaumarchais, qui de son côté, sans doute pour égayer M. de Vergennes, lui envoya une copie de sa réponse au docteur Dubourg. Elle est ainsi conçue :

€Ce mardi, 16 juillet 1776.

« Jusqu'à ce que M. le comte de Vergennes m'ait montré votre lettre. Monsieur, il m'a été impossible de saisir le vrai sens de celle dont vous m'avez honoré. Ce monsieur qui ne veut ni ne peut rien prendre sur lui avec moi était une chose inexplicable i. J'entends foit bien maintenant que vous avez voulu vous donner le temps d'écrire au ministre à mon sujet; mais, pour en recevoir des notions vraies, était-il bien nécessaire de lui en offrir de fausses? Eh ! que fait à nos affaires que je sois un homme répandu, fastueux, et qui entretient des fdies? Les filles que j'entretiens depuis vingt ans, Monsieur, sont bien vos très-bumbles servantes. Elles étaient cinq, dont quatre sœurs et une nièce. Depuis trois ans, deux

t Ce passage s'applique à Silas Deane qui venait d'arriver, et que Beaumarchais n'avait pas encore vu, parce que le docteur Dubourg le dissuadait de se mettre en rapport avec lui.

de ces filles entretenues sont mortes à mon grand regret. Je n'en entretiens plus que trois, deux sœurs et ma nièce, ce qui ne laisse pas d'être encore assez fastueux pour un particulier comme moi. Mais qu'auriez-vous donc pensé, si, me connaissant mieux, vous aviez su que je poussais le scandale jusqu'à entretenir aussi des hommes, deux neveux fort jeunes, assez jolis, et même le trop malheureux père qui a mis au monde un aussi scandaleux entreteneur * ? Pour mon faste, c'est encore bien pis. Depuis trois ans, trouvant les dentelles et les habits brodés trop mesquins pour ma vanité, n'ai-je pas alTecté l'orgueil d'avoir toujours mes poignets garnis de la plus belle mousseline unie ? Le plus superbe drap noir n'est pas trop beau pour moi, quelquefois même on m'a vu pousseï- la faquinerie jusqu'à la soie, quand il fait très-chaud; mais je vous supplie. Monsieur, de ne pas écrire ces choses à M. le comte de Vergennes : vous finiriez par me perdre entièrement dans son esprit.

« Vous avez eu vos raisons pour lui écrire du mal de moi que vous ne connaissiez pas; j'ai les miennes pour ne pas en être offensé, quoique j'aie l'honneur de vous connaître. Vous

' Cette réponse de Beaumarchais avait eu , à ce qu'il paraît, du succès dans sa famille, car je vois Julie saisir la balle au bond et écrire à ce sujet à son frère une lettre qui commence ainsi: «Monsieur V entreteneur, je me sens forcée de vous dire que votre lettre à M. le docteur a fait fortune parmi nous : les filles que vous entretenez sont bien vos très-humbles servantes, mais pourvu que vous les augmentiez, » et après avoir développé ce thème, Julie conclut à son ordinaire par des vers plus gais que poétiques, comme elle en mêlait volontiers à tout ce qu'elle écrivait:

Car si vous voulez nous en croire

Vous augmenterez fort la gloire

Des bienfaits dont vous nous comblez En nous doublant les fonds que vous nous accordez.

« Je suis en attendant ce moment désiré, Monsieur l'entreteneur, votre, etc. Julie E. »

Il est probable que Julie gagna à la lettre du docteur un supplément d'eyitretieyi.

ôles, Monsieur, un honnête homme tellement enflammé du désir de faire un grand hien. que vous avez cru pouvoir vous permettre un petit ma! pour y parvenir.

« Cette morale n'est pas tout à fait celle de l'Évangile; mais j'ai vu beaucoup de gons s'en accomnindor. C'est inùme en ce sens que, pour opérer la conversion des païens, les Pèresde l'Eglise se permettaient quelquefois des citations hasardées, de saintes calomnies qu'ils nommaient entre eux des fraudes pieuses. Cessons de plaisanter. Je n'ai point d'humeur, parce que M. de Vergennes n'est pas un pelit homme, et je m'en tiens à sa réponse. Que ceux à qui je demanderai des avances en affaiies se délient de moi, j'y consens ; mais que ceux qui seront animés d'un vrai zèle pour les amis communs dont il s'agit y regardent à deux foi> avant de s'éloigner d'un homme honorahie qui offre de rendre tous les services et de faire toutes les avances utiles à ces mêmes amis. M'entendez-vous maintenant, Monsieur?

« J'aurai l'honneur de vous voir cette aprcs-inidi d'assez bonne heure pour vous trouver encore assemblés. J'ai celui d'être avec lapins haute considération, Monsieur, votre trèshumble et Irès-obéissant serviteur, bien connu sous le nom de lioJeriyue Hortahz et compagnie ^. »

L'Espagne ayant déjà porté bonheur à l'auteur du Barbier de SévUle, c'est sous ce nom de Roclerigue Hortakz et compagnie, destiné à dépister l'ambassadeur d'Angleterre, que Beaumarchais couvrit ses opérations

* Le docteur Dubourg garda toujours rancune à Beaumarchais des préférences de M. de Vergennes, et comme il était très-Hé avec Franklin, lorsque ce dernier eut rejoint Silas Deane en France, le docteur Tindisposa contre Beaumarchais, ce qui fut un nouvel obstacle ajouté à tous ceux qui croisaient ses opéralions. Du reste, le docteur fut puni de sa jalousie, car n'ayant pu obtenir pour ses projets de commerce la coopération du niinisti-ro, il voulut équiper un petit navire à lui tout seul; ce navire fut .iriôlé et confisqué par les Anglais, qui s'adjugèrent ^rahs la pacoiille du docteur.

d'armateur secrètement appuyé par la cour de France. Malgré le mauvais vouloir du docteur Dubourg, il fallut bien que Beaumarchais et Silas Deane s'abouchassent enfin.

L'agent du congrès avait été présenté secrètement par ce même docteur Dubourg à M. de Vergennes le 17 juillet 1776. La situation des colonies insurgées était à celte époque extrêmement critique. Elles luttaient avec courage, mais elles avaient épuisé la ressource ruineuse du papier-monnaie; elles manquaient d'armes, de munitions, leurs troupes étaient à moitié nues, tandis que l'Angleterre, résolue aux derniers sacrifices pour étoutfer la rébellion, avait envoyé en Amérique le général Howe avec des renforts considérables. Les troupes américaines avaient perdu plusieurs batailles, et bientôt le congrès lui-même allait être obligé de fuir de Philadelphie, occupée par les Anglais, pour s'établir à Baltimore. La campagne suivante devait être décisive, et l'on pensait généralement en Europe que les Américains seraient écrasés. C'est dans cet état de choses que le congrès envoyait Silas Deane à Paris, pour tâcher de se procurer à crédit du gouvernement ou des particuliers deux cents pièces de canon, des armes, des munihons, des effets d'habillement ou de campement pour vingt -cinq mille hommes. M. de Vergennes répondit naturellement aux demandes de l'agent du congrès par un refus formel, motivé sur les rapports pacifiques de la France et de l'Angleterre. Seulement il lui indiqua Beaumarchais comme un

ncijocianl qui pourrait peut-être lui venir en aide à dos conditions raisonnables. Le lendemain Beaumarchais écrit à Silas Deane la lettre suivante :

« Paris, ce 18 juillet 1776.

« Je ne sais, Monsieur, si vous avez avec vous quelqu'un de conliance pour vous traduire les leltres françaises qui trai- Icnl d'alfaires imporlantcs ; de mon côlé, je ne serai pas en L'tat de conférer avec vous en anglais justju'après le retour d'une personne que j'attends en ce moment de Londres et qui nous servira d'intreprctc '. En attendant, j'ai l'honneur de vous informer que jai depuis quelque tenq)S conçu le projet d'aider les braves Américains à secouer le joug de l'Angleterre. J'ai déjà essayé différents moyens d'ouvrir une secrète et sûre correspondance entre le congrès général et une maison de ciiinmerce que je suis en train de former, et dont le but sera de fournir le continent, soit par la voie de nos des, soit directement, si cela est possible, de tous les articles dont les Américains ont besoin, et qu'ils ne peuvent plus tirer de l'Angleterre. J'ai déjà parlé de mon plan à un gentleman à Londres qui se dit très-attaché à l'Amérique "'-; mais notre correspondance, depuis que j'ai quitté l'Angleterre, se poursuivant avec difficulté et en chiffres, je n'ai reçu aucune réponse à ma dernière lettre, dans laquelle je fixais quelques points de cette grande et importante affaire. Puisque vous êtes revêtu. Monsieur, d'un caractère qui me permet d'avoir confiance en vous, je serai très-satisfait de renouer d'une manière pluscertaine et plus régulière une négociation qui n'a été jus-

1 Silas Deaue à son arrivée en P'rance, savait très-peu le français ; toutes ses lettres, soit aux ministres, soit à Beaumarchais , sont écrites en anglais. Beaumarchais, de son côté, quoiqu'il eût séjourné en Angleterre, ue savait guère de l'anglais que ce fameux mot qu'il donne dans le Mariage de Figaro comme le fond de la langue.

- On comprend que le gentleman dont il est question ici est Arthur Lee.

ET SON TEMPS. i27

qu'ici qu'cffleiivcc. Mes moyens ne sont pas encore très-considérables, mais ils s'accruitronl beaucoup, si nous pouvons eta])lir ensemble un traité dont les conditions soient honorablés et avantageuses, et dont l'exécution soit exacte. J'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc.

« Caron de Beaumarchais *. »

On le voit, dès les premières relations de Beaumarchais avec l'agent du congrès, il n'y a nulle ambiguïté sur la nature de l'affaire. Il ne s'agit pas d'un don que Beaumarchais serait chargé de transmettre, mais d'un traité commercial dont l'exécution soit exacte. Toutefois, comme l'opération était trop chanceuse pour qu'un vrai négociant, dans la situation des affaires d'Amérique, l'eût entreprise uniquement à ses risques et périls, et comme l'auteur du Barbier de SéviJle n'était point négociant de profession, il n'était pas difficile à Silas Deane de soupçonner, quand même il ne l'aurait pas su parle docteur Dubourg, (jue l'homme qu'on lui indiquait et qui s'adressait à lui était plus ou moins soutenu par le ministère. Il devait donc, à moins d'une connivence coupable dont Arthur Lee l'a très-injustement accusé, il devait, tout en acceptant Beaumarchais tel qu'on le lui présentait, c'est-à-dire comme un négociant agissant en son propre nom, tenir le ministère au courant des engagements que ce négociant lui demandait do

1 Cette première lettre de Beaumarchais, qui est importante pour tout ce qui va suivre, n'ayant pas été retrouvée par moi dans les papiers de ce dernier, j'ai été obligé de la reproduire aussi exactement que possible d'après une traduction anglaise, qui figure dans les documents fournis au congres des États-Unis par Silas Deaiie.

prendre. Aussi l'a t-il lait, et c'est ce qui résulte de la lettre suivante, écrite [)ar Silas Deane, en date du \\) juillet 1776, à riionime de confiance de M. de Vcrgennes. M. Gérard, depuis minislre de France aux ÉlatS'L'nis, et alors premier commis aux alfaires étrangères. Cette lettre prouve que Silas Deane acommuni- (pié à M. Gérard la première lettre de Beaumarchais qu'il n'a pas encore vu, et qu'il a demandé conseil sur ce ([u'il devait faire. « Je n'ai pas encore eu le plaisir de voir M. de Beaumarchais, écrit Silas Deane à M. Gérard; mais je suis plein de confiance, d'après les renseignements que vous m'avez donnés sur lui, qu'il sera en état de me procurer les choses dont j'ai besoin, et que je dois m'adresser à lui de préférence à toute autre personne. Je pense que i)ar lui les fournitures mentionnées dans mes instructions me seront procurées avec le plus grand secret et la plus grande certitude. » Le même jour a lieu la première conférence entre Beaumarchais et l'agent du congrès, car le lendemain Silas Deane écrit à Beaumarchais la lettre suivante :

<i Paris, hôtel Grand-Villars, 20 juillet 1776.

« Monsieur, « Confoiniémont à votre demande dans notre entrevue d'hier, jo vous envoie ci-inclusc une copie de ma commission et un extrait de mes instructions, qui vous donncionl la certitude que je suis autorisé à faire les acquisitions pour lesquelles je me suis adressé à vous. Pour l'intelligence de cet extrait, il est nécessaire de vous informer nue j'avais reçu ordre de m'adresser d'abord au\ miiiislres, aiin d'obtenir d'eux par voie d'achat ou d'emprunt les fournitures dont nous avons

besoin, et, au cas où le crédit et l'influence du congrès dans les circonstances présentes ne seraient pas suffisants pour les obtenir par ce moyen, j'avais mission de tâcher de me les procurer partout ailleurs. Je vous ai déjà fait part de ma demande au ministre et de sa réponse.

« A l'égard du crédit que nous vous demanderons pour les fournitures et les munitions que je compte obtenir de vous, j'espère qu'un long crédit ne sera pas nécessaire. Un an est le crédit le plus long que mes compatriotes sont habitués à prendre, et le congrès ayant engagé une grande quantité de tabac dans la Virginie et dans le Maryland, ainsi que d'autres articles qui seront embarqués aussitôt qu'on pourra se procurer des navires, je ne doute pas que des retours considérables en nature vous seront faits d'ici à six mois et que le tout sera soldé d'ici un an. C'est ce dont je pi'esserai le congrès dans mes lettres. Cependant les événements de la guene sont incertains, et notre commerce est exposé à en souffrir; mais j'espère que, quoi qu'il arrive, vous recevrez bientôt des retours assez considérables pour pouvoir attendre. Dans le cas où une somme quelconque vous resterait due après que le crédit dont nous conviendrons serait expiré, il est bien entendu que l'intérêt d'usage vous serait alloué pour cette somme.

« Aussitôt que vous aurez pu faire traduire cette lettre et l'incluse, j'aurai l'honneur de me présenter chez vous. En attendant, je suis avec tout le respect et l'attachement possibles, votre, etc. a Silas Deane. »

A cette lettre de Silas Deane Beaumarchais répond par une lettre en date du 22 juillet, dans laquelle, après avoir accepté la forme des retours en nature et les délais demandés par l'agent du congrès, sur la question de la fixation du prix des fournitures il s'exprime ainsi :

« Comme je crois avoir aiïairc à un peuple vertueux, il me suflira de tenir par deveis moi un compte exact de toutes mes avances. Le congrès sera le maître ou de payer les marchandises sur leur valeur usuelle au temps de leui- arrivée au (.(tnlincnt, ou de les recevoir suivant les prix d'achat, les retards et les assurances, avec une commission proportionnée aux peines et soins, qu'il est impossible de fixer auidUiilhui. J'entends servir votre pays comme s'il était le mii'u propre, et j'espère trouver dans l'amitié d'un peuple généreux la véritable récompense de mes travaux que je lui consacre avec plaisir. »

L'agent du congrès accepte avec reconnaissance cet arrangement par la lettre suivante, qui nous donnera en même temps une idée des difficultés de l'entreprise et par conséquent des services rendus par Beaumarchais aux États-Unis :

€ Paris, ce 24 juillet 1776.

« Monsieur, j'ai lu avec attention la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'é. rire le "2-2, et je pense que vos propositions pour le règlement du prix des marchandises et fournitures sont justes et équitables. La généreuse conliancc que vous placez dans la vertu et la justice de mes constituants m'inspire la plus grande joie, me donne les espérances les plus flatteuses [)0ur le succès de l'entreprise à leur satisfaction aussi bien qu'à la vôtre, et me permet de vous assurer de nouveau que les colonies unies prendront les mesures les plus efficaces pour vous envoyer des retours et justifier sous tous les rapports les sentiments qui vous animent pour elles. Toutefois, comme le prix des elfels d'équipement seuls s'élèvera déjà à 'f? ou 3 millions et comme les canons, les armes, les munitions, feront monter la somme beaucoup plus haut, je ne puis, à cause de fincertilude de l'arrivée des navires pendant la guerre, aller jusqu'à vous afiirmcr que des retours pour la totalité vous seront faits dans les délais indiqués^

mais dans ce cas, ainsi que je vous l'ai écrit anlérieurement, je compte qu'on vous allouera pour la balance un intérêt satisfaisant. Quant aux cargaisons envoyées d'Améiique, soit en France , soit aux Indes occidentales , à titre de retours pour vos avances, je pense qu'il n'y a aucune objection à ce qu'elles soient adressées, soit à votre maison en France, soit à vos agents partout où elles pourront arriver.

« Je vois ici que l'exportation des canons, armes et autres munitions de guerre est prohibée, et que par conséquent ces objets ne pourront être exportés qu'en secret. Cette circonstance me donne beaucoup d'inquiétudes, car si je ne puis les embarquer publiquement, je ne puis aussi me les procurer ou^ertement sans éveiller des alarmes qui seront peut-être fatales à nos opérations. Vous savez que l'ambassadeur d'Angletcrie est attentif à tout ce que je fais, que ses espions sxu'veillenl tous mes mouvements, et surveilleront probablement de même tous les mouvements de ceux avec qui je serai en relation. Dans une telle situation, connaissant très-peu votre langue, je prévois bien des difiicultés auxquelles je ne sais comment faire face, et qui vous embarrasseront peutêtre beaucoup vous-même, malgré \otre intelligence supérieure et votre habileté. Deux choses, vous en conviendrez, sont dans ce moment aussi essentielles que de se procurer les canons, les armes, etc., etc. : la première, c'est que les objets soient de bonne qualité*; la seconde, qu'ils puissent être embarqués sans être arrêtés et retenus. La destinée de mon pays dépend en grande partie de l'arrivée de ces secours. .le ne puis donc être trop inquiet sur ce point, et il n'est pas de dangers ou de frais, si grands qu'ils soient, qui ne

• On a écrit souvent que les fournitures faites par Beaumarchais au congrès étaient en général de mauvaise qualité. Il a pu y avoir sur ce point quelques négligences de détail qui s'expliquent par les obstacles dont Topération était entourée; mais pour l'ensemble l'accusation n'est pas fondée : je trouve dans les papiers de Beaumarchais la preuve que les agents de l'Amérique inspectaient avec soin les cargaisons avant le départ.

doivent être hasardés, si cela est nécessaire, pour «n objet aussi capital et aussi important. Je vous prie de réfléchir mûrement là-dessus et de me comm^uniquer vos réflexions. J'ai passé chez vous ce matin avec le docteur Bancroft dans rintenlion d'en conférer avec vous, mais vous étiez parti pour Versailles. Permettez-moi d'appeler vivement votre attention sur ces derniers points, et de vous assurer que j'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Monsieur, votre, etc.

« SiLAS De ANE. »

Ces lettres suffisent, ce nous semble, pour préciser nettement la nature de l'opération et les engagements très-formels et très-incontestables pris par l'agent du congrès. Nous avons dû entrer dans ces détails, parce que le résultat qui va suivre est des plus étranges. S'il était besoin d'une nouvelle preuve que ni Beaumarchais ni Silas Deane ne contractèrent à l'insu du ministre, je la trouverais encore dans ce passage d'une lettre de Silas Deane à M. de Vergennes, en date du 18 novembre 1770, (jui constate que l'agent du congrès, tout en acceptant, comme il devait le faire, la position prise par le gouvernement, qui se déclarait complètement étranger à l'opération, n'en tient pas moins le ministre au courant de tout ce qui se passe entre lui et Beaumarchais.

« Je vous écris, dit Silas Deane à M. de Vergennes, à la suite de votre entrevue avec M. de Beaumarchais ce matin. Je voudrais avoir Aotre direction générale et votre avis sur cette délicate, critique et importante affaire, préalablement à toute opération ultérieure et publi(|ue. »

L'opération était en clïet des plus difficiles, car il s'agissait d'un commerce prohibé officiellement, dont

la prohibition était rigoureusement surveillée par l'ambassadeur d'Angleterre, et qui ne devait recevoir l'appui officieux du gouvernement français qu'à la condition que cet appui serait soigneusement caché. La moindre indiscrétion, le moindre embarras diplomatique occasionné par l'affaire allait transformer immédiatement l'appui du ministère en persécution. C'est dans ces conditions que l'auteur du Barbier de SéviUe devait faire extraire sans bruit, et par fractions, de divers arsenaux de l'État , 200 pièces de canon , des mortiers, des bombes, des boulets, 25,000 fusils, 200 milliers de poudre *, faire fabriquer de? effets d'iiabillement et de campement pour 25,000 hommes, réunir tous ces objets dans divers ports, les expédier aux insurgents, le tout sans éveiller les soupçons de l'ambassadeur d'Angleterre. Mais ce n'est pas en vain

' Il paraît que les Américains, à cette époque, manquaient de poudre ; les moyens de fabrication n'étaient pas sans doute assez perfectionnés pour leur permettre de s'en procurer chez eux. Il faut dire ici que les armes ou munitions tirées des arsenaux de l'État n'étaient point données gratis h Beaumarchais. C'est ce qui résulte du passage suivant d'une lettre inédite du ministre de la guerre, comte de St-Germain, en date du 25 août 1776, aucomte de Vergennes, que j'extrais des papiers de Beaumarchais : « Cette compagnie, écrit M. de Saint-Germain, paiera comptant les bouches à feu sur le pied de 40 sous la livre de fonte, les fers coulés 90 fr. le millier et les fusils 23 fr. Dans le cas où elle demanderait des délais, elle donnerait une caution valable. » Dans une autre lettre adressée à Beaumarchais, en date du 30 juin 1776, le ministre de la guerre lui écrit à propos de la poudre qu'on lui a livrée et qu'il doit remplacer dans trois mois : « Je dois vous prévenir que la poudre que vous aurez à remplacer nd pourra être reçue qu'après qu'elle aura été éprouvée suivant les règleraenis. »

134 BEAUMAHCIIAIS

que Beaumarchais a pris pour devise : Ma vie est un combat. Vnc fois rassuré sur les conséquences de l'opération par les engagements de SilasDeane, il loue dans le fanboing du Temple une inniunse maison connue sous le nom d'hôtel de Hollande, il s'y installe avec ses bureaux, ses commis, et passe, du jour au lendemain, de l'état d'auteur comi((ue à l'état de négociant espagnol connu soup le nom de Roderifjue Hortalez et romparjnie. En quelques mois au milieu d'obstacles dont le détail serait trop iong, il avait réuni au Havre et à Nantes tous les objets mentionnés plus haut, Silas Deane avait promis de fournir des navires américains pour transporter les cargaisons; mais ces navires n'arrivaient pas, et il était important que les secours parvinssent assez tôt pour servir dans la campagne de 1777. Beaumarchais s'arrange avec des armateurs et fournit ies navires. Sur une lettre d'Arthur Lee, (jui lui en fit un crime plus tard, Silas Deane demandait à enrôler des officiers d'artillerie et du génie, et à les expédier en même temps que les canons et les boulets. Beaumarchais obtient du ministère qu'il fermera les yeux sur cette nouvelle opération; il enrôle lui-même quarante ou cinquante officiers qui doivent se rendre isolément au Havre et s'embarquer sous la conduite d'un officier supérieur d'artillerie nommé Ducoudray ^

1 Ces officiers, enrôlés par Beaumarchais et Silas Deane, et qui précédèrent Lafayette en- Amérique, ne réussirent pas tous également. Plusieurs, apportaient des prétentions supérieures à leur capacité; les Américains de leur côté étant très jaloux , lien résulta des froissements. Cependant c'est Beaumarchais qui

Cependant, malgré les précautions prises, l'expédition a\ait fait du bruit. Je lis dans une lettre du lieutenant de police à M. de Vergennes, en date du 12 décembre 177(3, les lignes suivanles : « L'ariivée du docteur Franklin à Nantes fait beaucoup de sensation, et le départ de M. de Beaumarchais, que l'on dit partout s'être rendu au Havre, n'en fait pas moins. » Pour éviter des querelles avec l'ambassadeur anglais, il avait été arrêté entre les ministres que ce départ de munitions et d'officiers serait présenté comme un envoi fait par le ministre de la marine pour les besoins des colonies françaises; mais l'expédition était considérable, on employait des bâtiments de commerce au lieu d'employer des navires de l'État, les officiers qui devaient s'embarquer avaient été indiscrets, la présence de Beaumarchais au Havre avait mis le comble à l'inquiétude de l'ambassadeur anglais. Bien que l'auteur du Barbier de Séville fût parti sous le faux nom de Durand, si j'en

expédia aux États-Unis les officiers français ou étrangers qui se distinguèrent le plus après Lafayctte, notamment le marquis de La Rouerie, très-aimé de Washington, dont Chateaubriand parle avec éloge dans ses Mémoires d Otitre-Tombe , le comte de Conwaj", Irlandais de mérite, le général polonais Pulawski , et surtout le vieux général Steuben, compagnon d'armes de Frédéric, qui rendit de grands services en organisant sur un très-bon pied les milices américaines. Il est assez piquant de voir l'auteur du Barbier de Séville recommandant au congrès ce vieux général et dissertant sur la guerre : « L'art de faire la guerre avec succès, écrit-il, étant le fruit du courage combiné avec la prudence, les lumières et l'expérience, un compagnon d'armes du grand Frédéric, qui ne l'a pas quitté pendant vingt-deux ans, nous parait à tous un des hommes les plus propres à seconder M. Washington. »

juge par une lettre d'un des officiers à Silas Deane, il avait trahi son incognito en mêlant à une aussi importante affaire des préoccupations littéraires qui peignent riiomnie au naturel. «Je crois, écrit cet officier, que le voyage de M. de Beaumarchais a fait plus de mal que de bien. Il est connu de beaucoup de monde, et il s'est fait connaître de toute la ville par la représentation de ses comédies, où il a été faire répéter les acteurs pour qu'ils jouassent mieux. Tout cela a rendu inutile la précaution qu'il avait prise de se cacher sous le nom de Durand. »

Beaumarchais assure au contraire que lui seul avait pu tempérer l'indiscrétion des officiers. Quoi qu'il en soit, lord Stormont avait adressé au gouvernement les remontrances les plus véhémentes. Le roi, (jui ne voulait jtas la guerre, le ministère, qui ne se sentait pas prêt à la faire, avaient craint de trop s'avancer. Un contre-ordre avait été envoyé au Havre et à Nantes, avec défense aux officiers de s'embarquer et aux navires de partir; mais lorsque le contre-ordre arriva au Havre, le plus fort des trois navires de Beaumarchais, l'Amphitrile, qui portait la plus grande partie des officiers et des munitions, avait déjà pris la mer. Les deux autres restèrent seuls séquestrés. Beaumarchais revient en toute hâte et se met en quatre pour obtenir la révocation du contre-ordre. Le billet suivant de M. de Vergennes à son premier comiuis, M. Gérard, peint assez bien ce qu'avait de délicat la siluaiioii des ministres dans une affaire de ce genre.

« M. (le Boaiimaixliais, dit jM. do Vorgenncs, m'écrit sur le même sujet et me marque qu'il veut tenir de moi cetlp peimissiou (la ré\ocalioii du contre-ordie) : je me garderai bien de la lui énoncer, qu()i(iiu' jV l'aie par écrit^; mais comme très-heureusement M. de Surtines a été chargé de cette besogne, je vais le renvoyer à lui. Je vous prie de vous expliquer de même dans votre réponse aux Américains, sans cependant désigner les masques. »

Beaumarchais obtient enfin la permission de faire partir les deux navires séquestrés ; mais voilà qu'au moment où ils vont prendre la mer, on apprend que l'Amphitrite, que l'on croyait déjà bien loin, au lieu de suivre sa route, a fait deux relâches, une à Nantes, l'autre à Lorient, où le navire est encore, et cela parce que M. Ducoudray ne s'est pas trouvé commodément installé sur ce bâtiment. Nouvelles clameurs de lord Stormont ; M. de Yergennes, irrité de se trouver de nouveau compromis, s'en prend à Beaumai^hais et retire la permission accordée. M. Ducoudray de son côté écrit à ce dernier une longue lettre d'explications embarrassées et d'excuses. Beaumarchais, furieux à son tour, lui répond :

« Paris, le 23 janvier 1777.

« Toute votre conduite, Monsieur, en cette affaire, étant inexplicable, je ne prendrai pas le soin inutile de Fétudier; il me sufiît de chercher à m'en garantir pour l'avenir, ainsi

* Ceci me parait indiquer que, vu la gravité possible des conséquences de cette demi-complicité du gouvernement dans les opérations de Beaumarchais, chaque ministre , quand il fallait prendre une détermination, demandait un ordre écrit de la main du" roi. Je ne vois pas d'autre moyeu d'expliquer la phrase de M. de Yergennes.

138 nEAUMARCHAIS

que mes amis. En conséquence, et comme véritable armateur du \aisseau l'Amphitrite, je joins ici l'ordre au capitaine Fautrcllc d'y garder l'autorité sans partage. Vous avez assez de sagacité |)our être persuadé que je n'ai pas|)ris un parti aussi tiaiicliiint sans en avoir conféré sérieusemiiil a\ec des amis puissants et sages. Vous aurez donc la boulé, Monsieur, de vous y conformer ou de chercher un autre vaisseau pour passer où il \ous plaira d'aller, sans que je prétende gêner votre conduite en rien autre chose que sur les objets qui me sont relatifs et tendent à me nuire. Vous voudrez bien, au reçu de cette lettre, remettre au capitaine Fautrelle tous les paquets, instructions et lettres destinés à opérer la remise directe de la cargaison de son navire, et me faire passer par M. de Fiancy un compte en règle et figuré de tout l'argent que vous avez dépensé dans vos courses aussi étonnantes que peu nécessaires, si votre intention toutefois est de nous en faire supporter les frais, ce que nous examinerons avec équité dans le comité de nos affaires. J'ai l'honneur, etc.

« Caron de Beaimarchais. »

En même temps Beaumarcliais écrit à son agent de confiance, M. de Francy ', qui est parti pour Lorient :

' Disons un mot de ce M. de Francy dont il va souvent être question. C'était un jeune homme distingué, auquel Beaumarchais avait donné toute sa confiance, et qu'il chargea plus tard d'aller le représenier en Amérique, où il lui fut fort utile. Francy, en servant loyalement les intérêts de son patron, fit lui-même, à la grande satisfaction de Beaumarchais, une assez belle fortune; malheureusement il était poitrinaire , et il mourut jeune encore. J'ai de nombreuses lettres de lui qui contiennent des détails intéressants sur les hommes et les choses en Amérique au moment de la révolution, et qui, en faisant honneur à son intelligence et à l'élévation de ses sentiments , prouvent la sincérité et la vivacité d'une afi"ection que Beaumarchais savait inspirer à tous ceux qui l'approchaient. Je dois ajouter que Théveneau de Francy était le fière cadet de Théveneau de Morande, dont il a été déjà question dans un des cha-

« Paris, ce 28 janvier 1777.

« Il faut dire comme Bartholo, le diable est entré dans mon affaire, et remédier comme nous pourrons au mal passé, en l'empêchant rie renaître. Remettez la lettre ci-jointe à M, Diicoudray. Je vous l'envoie ouverte, afin que vous puissiez répondre à ses objections, de ma part, s'il en faisait. Exhibez au capitaine Fautrelle l'ordre que nous lui donnons ci-joint en qualité de propriétaire du vaisseau qu'il commande, et prenez sa parole d'honneur qu'il s'y conformera entièrement. Je reçus hier une lettre de mon neveu avec la vôtre. Aussi enfant que les autres, mon neveu paraît avoir de l'inquiétude de remonter sur l'AmphitriteWous sentez le peu d'égards que je dois à cette puérilité; recommandez-le seulement de nouveau à M. de Conway et au chevalier de Bore. Ordonnez au capitaine de recevoir sur son bord M. le marquis de La Roue*rie, qui nous est spécialement recommandé. Remettez au capitaine la règle générale et secrète de sa route, et de ce qu'il doit faire en suivant sa vraie destination. Si la force majeure des circonstances l'obligeait à relâcher à Saint-Domingue, convenez avec lui et M. de Conway de ne s'y point arrêter, mais d'écrire à M. le comte d'Émery ^, de la rade, pour le préxenir que l'inquiétude seule des mauvaises rencontres a fait diriger l'ordre fictif de la marche de f Amphitrite sur

pitres précédents , mais qu'il ne ressemblait point à son frère sous le rapport de la moralité ; aussi Beaumarchais en tenant l'un à distance, avait distingué le mérite de l'autre et se l'était attaché.

' Ce neveu de Beaumarchais, fils de l'horloger De Lépine, et qui avait pris le nom de Des Epiniers^ partait pour l'Amérique en qualité d'officier d'artillerie. La veille d'un combat, il écrivait à son oncle : « Votre neveu, mon très-cher oncle, peut bien se faire tuer; mais il ne fera jamais rien d'indigne de quelqu'un qui a l'honneur de vous appartenir ; c'est aussi certain que la tendresse qu'il aura toujours pour le meilleur de tous les oncles. » DesEpiniers mourut, je crois, en Amérique, avec le grade de major.

* Le gouverneur de Saint-Domingue.

Saint-Duniingiie, et prendre de lui un nouvel ordre fictif pour la France, afin de se mettre à l'abri par cet ordre, en cas do rencontre anglaise entre Saint-Domingue et la vraie destination du navire. Vous savez bien ([ne toutes les précautions du ministère se prennent d'accord avec nous; c'est là-dessus qu'on peut compter.

« Aussitôt après le départ de l'Amphilrile vous passerez par .Nantes, où je crains pourtant que vous ne trouviez le Mircure parti, car il est prêt à mettre à la voile. Bonjour, mon cher Francy ; revenez bien vite à Paris. C'est assez trotter pour une fois : d'autre ouvrage vous attend ici ; mais j'en partagerai le travail. Rapportez-moi cette lettre. »

Malgré tous ces contre-temps, les trois premiers navires de Beaumarchais purent enfin partir ; ils échappèrent heureusement aux croiseurs anglais et arrivèrent, au commencement de la campagne de 1777, dans la rade de Porlsmouth. En recevant i)0ur la première fois d Europe une telle cargaison de canons, de poudre, de fusils, d'habits et de souliers pour 25,000 hommes, le peuple américain, rassemblé sur le rivage, battit des mains. De son côté, l'agent américain à Paris, Silas Deane, dès le 29 novembre 1776, écrivait au comité secret du congrès :

« Je ne serais jamais venu à bout de remplir ma mission sans les efforts infaligables, généreux et intelligents de M. de Beaumarchais, à qui les États-Unis sont plus redevables sous tous les rapports qu'à toute autre personne de ce côté de l'Océan. Il est grandement en avance pour des munitions, des effets d'habillement, d'équipement, et d'autres objets, et j'ai la ferme confiance que vous lui ferez passer le plus promptement possible des retours considérables. Il vous a écrit par M. Macrery, et il vous écrira de nouveau par ce na-

vire. Je ne saurais, dans une lettre, rendre pleine justice à M. de Beaumarchais pour son habileté et son zèle à soutenir notre cause. Tout ce que je puis dire, c'est que dans cette opération il s'est conduit d'après les principes les plus larges et les plus libéraux, et qu'il a fait de nos affaires les siennes propres. Son influence et son crédit, qui sont grands, ont été entièrement employés à servir nos intérêts, et j'espère que les résultats égaleront ses vœux. »

Beaumarchais s'attendait naturellement à recevoir au plus vite du congiès beaucoup de remerciements et beaucoup de tabac de Virginie et de Maryland : il ne reçut pas même de réponse à ses lettres. Ces retours, qui, d'après les promesses formelles de Silas Deane, devaient arriver en six mois, n'arrivèrent point. Beaumarchais envoya encore deux navires et deux cargaisons : pas de nouvelles du congrès. Silas Deane confus ne savait comment expliquer ce silence. Tous deux avaient compté sans Arlluu' Lee, qui venait d'être adjoint, ainsi que Franklin, à la députation américaine en France. Franklin était arrivé à Paris en décembre 1776; Arthur Lee arriva à la fin du même mois. Sa première lettre confidentielle au comité secret du congrès, en date du 3 janvier 1777, le caractérise très-bien : « Les politiques de cette cour, écrit-il, sont dans une sorte d'hésitation tremblante (m a kind of tremhliny hésitation). » On ne se douterait pas pourquoi.

« C'est parce que, ajoute Lee, les promesses qui me furent faites par l'agent français à Londres, et que je vous communiquai par M. Story, n'ont pas été entièrement lemplies. Le changement du mode de transmission de ce qu'où avait pro-

mis a été combine avec M. Deano, qu'Hoitalez ou Bcaumaicliais a trouvé ici à son retour de Londres, et avec lequel tous les arrangements ont été faits. »

Dans une autre lettre confidentielle, Lee a l'audace d'écrire :

« M. de Vergennes, le ministre, ot son secrétaire nous ont assurt' à plusieurs reprises [hâve repealedly assurcd us) qu'aucun retour n'était attendu pour les cargaisons envoyées par Beaumarchais. Ce gentleman n'est pas un négociant; il est coin)u pour être un agent politique employé par la cour de France. »

Les documents que nous avons cités, la déclaration très-nette de M. de Vergennes que nous citerons eu sou lieu, ainsi que les lettres de Beaumarchais au minisire, nous autorisent à affirmer que cette assertion d'Arthur Lee était un insigne mensonge. Il paraît éprouver luimême une certaine gène de ce mensonge, car, dans une lettre qui suit celle que nous venons de citer, il écrit : « Le ministère nous a souvent donné à entendre {has oflen (jiven us to understand) que nous n'avions rien à payer pour les cargaisons fournies par Beaumarchais; cejiendant ce dernier, avec la persévérance des aventuriers de son espèce, persiste dans ses demandes. »

11 est inutile de faire remarquer que les lettres de ce genre sont toujours des lettres signées par Arthur Lee tout seul et écrites à linsu de ses deux collègues. Placé entre les affirmations contradictoires de Silas Deane et d' Arthur Lee, le comité secret du congrès attendait le témoignage de Franklin, et Franklin gardait le silence.

Dès le premier jour de la réunion des trois commissaires américains à Paris, Deane et Arthur Lee étaient à couteaux tirés. Franklin, déjà prévenu contre l'auteur du Barbier de Séville par son ami le docteur Dubourg, et dans la vaine espérance d'avoir la paix avec Arthur Lee, avait pris le parti de lui sacrifier Beaumarchais, en déclarant à Deane qu'il ne voulait se mclcr en rien de la transaction faite entre lui et ce dernier. Il faut ajouter à cela que ce même officier Ducoudray, que nous avons vu plus haut si vertement réprimandé par Beaumarchais, était arrivé en Amérique furieux contre lui, et après lui avoir écrit en France la lettre la plus embarrassée et la plus humble, il avait débuté aux Étals-Unis par publier sur son compte un pamphlet calomnieux'.

Enfin, pour achever d'expliquer l'attitude du comité secret du congrès, qui sans cela serait inexplicable, il faut dire que les lettres de Beaumarchais lui-même étaient assez bizarres, par un mélange de patriotisme et de négociantisme également sincères chez lui, pour inspirer de la défiance à des esprits déjà prévenus. Qu'on se figure en effet de sérieux Yankees, qui presque tous avant de faire la guerre avaient fait le commerce, recevant des masses de cargaisons embarquées souvent à la dérobée, pendant la nuit, et dont les factures présentaient par conséquent quelques irrégularités, le tout

1 Peu de temps après son arrivée en Amérique, cet officier, qui était le frère du célèbre avocat Ïronçon-Ducoudray, se noya au passage d'une rivière.

sans aiilre lettre d'a\is que des missives un peu ébouriflccs, signées du nom romanesque de Jioderiyue Horlalez et compagnie, dans lesquelles Beaumarchais associait des protestations d'enthousiasme, des oHVes de services illimités, et des conseils politiques, à des demandes de tabac, d'indigo ou de poisson salé, et qui se terminaient par des tirades comme celle-ci par e.\enq)le :

« Messieurs, considérez ma maison comme la tête de toutes les opérations utiles à votre cause en Europe, et ma personne comme le plus zélé partisan de votre nation, Vâme de vos succès et l'homme le plus profondément pénétre de la respectueuse estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

« RODERIGUE HORTALEZ et C»^. »

L'esprit calculateur des Yankees était naturellement porté à penser qu'un être aussi ardent et aussi fantastique, si toutefois cet êlre existait réellement, jouait une comédie commerciale convenue entre le gouvernement français et lui, cl qu'on pouvait en toute sûreté de conscience utiliser ses fournitures, lire ses amplifications, et se dispenser de lui envoyer du tabac.

Beaumarchais cependant était dans une position cruelle. Comptant sur l'exécution des engagements pris par l'agent du congrès, il avait monté son opération sur un pied immense,, il avait frété des navires, s'était engagé avec des armateurs, s'était associé des négociants S et avait fait des commandes considéra-

1 Je vois dans ses papiers qu'il a des associés de divers genres, armateurs ou négociants, et même d'un genre assez inattendu.

bles. En septembre 1777 il avait envoyé au congrès pour cinq millions de cargaisons sans avoir reçu même une réponse à ces lettres d'envoi. Le congrès persistait à le considérer comme un personnage fictif. Vainement il lui écrivait en décembre 1777: «Je suis épuisé d'argent et de crédit. Comptant trop sur des retours tant de fois promis, j'ai de beaucoup outrepassé mes fonds, ceux de mes amis, j'ai même épuisé d'autres secours puissants que je m'étais d'abord procurés sous ma promesse expresse de rendre avant peu. » Les documents déposés aux archives des affaires étrangères constatent néanmoins que dans cette même année 1777, iM. de Vergennes prenant en considération les embarras désespérants dans lesquels Beaumarchais se trouvait jelé par l'obstination du congrès à lui refuser des retours, lui avança successivement, le 31 mai 400,000 livres, le 16 juin 200,000 livres, le 3 juillet 474,496 livres. Mais les fournitures de ce dernier, sans parler de ses pertes

Par exemple, dans l'année qui suit celle-ci, lorsqu'il fait le commerce non plus seulement avec le congrès des Etats-Unis, mais avec les particuliers, il écritau subrécargue d'un de ses navires, à la date du 14 mars 1778 : « Dans la facture générale que vous m'enverrez de la livraison entière^ aux articles qui regardent le marquis de Saint-Aignan et le marquis de l'Aubespine, au lieu de mettre leurs noms en toutes lettres, ne les désignez que par des initiales; ils peuvent désirer un jour que leurs noms ne soient pas cités dans une affaire de commerce ; et pourvu que nous nous y reconnaissions eux et moi, cela suffit quant à présent. » Ainsi, le goût du commerce n'était pas exclusivement l'attribut de l'auteur du Barbier de Séville : voici de très-grands seigneurs qui au lieu d'aller r se faire casser la tête aux insurgents, » comme on disait alors, préfèrent leur vendre des pacotilles par l'intermédiaire de Beaumarchais.

dont nous dirons un mot plus loin, dépassaient déjà de beaucoup cette subvention de trois millions reçue de l'État.

Déterminé à voir clair dans l'intrigue (jui empêchait le gouvernement des États-Unis de remplir les engagements de SilasDeane, Beaumarchais envoya enfin en Amérique le jeune de Francy, avec la double mission d'obtenir justice du congrès pour le passé et d'empêcher qu'à l'avenir ses cargaisons fussent livrées gratis. Je citerai ici deux de ses lettres inédites à Francy;, parce qu'elles le montrent bien sous sonvériLable aspect, aussi ardent dans ses correspondances intimes que dans ses lettres officielles, et avec cette même variété d'allures et d'instincts qui nous a déjà frappé plus d'une fois.

« Paris, ce 20 décembre 1777.

« Je profite, mon clior Fiancy, de toutes les occasions pour vous donner de mes nouvelles; qu'il en :>oit ainsi, de vous, je vous prie.

« Quoiqu'il soil aujourd'hui le 20 décembre 1777, mon grand vaisseau n'est point encore parti ; mais c'est un sort à peu près commun à tous les navires marchands destinés pour l'Amérique. Le ministère a craint que le commerce n'enlevât à la fois trop de matelots dans un temps où il peut en avoir besoin d'un moment à l'autre. Les ordres les plus ii~ rronreu\ ont été donnés dans tous les ports, mais surtout dans celui où j'arme. Il paraît que la force et la capacité de mon navire ont fait faire au lord Stormont quelques levées de boucliers sur lesquelles le ministère a craint qu'on ne le soupçonnât de favoriser une opération qui, dans le vrai, se (ait sans lui et même malgré lui. Prêt à mettre à la voile, mon artillerie m'a été eidevée, et l'embarras de la ravoir ou d'en

former une autre est ce qui me retient au port. Je lutte contre des obstacles de toute nature, mais je lutte de toutes mes forces, et j'espère vaincre avec de la patience, du coujage et de l'argent. Les pertes énormes que tout cela me cause ne paraissent toucher personne; le ministre est inflexible; il il n'y a pas jusqu'à MM. les députes de Passy ^ qui ne prétendent aussi à l'honneur de me contrarier, moi, le meilleur ami de leur pays ! A l'arrivée de l'Amphitrite. qui enfin a débarqué à Lorient un faible chargement de riz et d'indigo, ils ont eu l'injustice de s'emparer de la cargaison, en disant qu'elle leur était adressée, et non à moi; mais, comme dit fort bien M. de Voltaire,

L'injustice à la fin produit rindépendance.

« On avait probablement pris ma patience pour de la faiblesse et ma générosité pour de la sottise. Autant je suis attaché aux intérêts de l'Amérique, autant je me suis tenu offensé des libertés peu honnêtes que les députés de Passy ont voulu prendre avec moi. Je leur ai écrit la lettre dont je vous envoie copie, et qu'ils ont laissée sans réponse jusqu'à ce moment. En attendant, j'ai fait arrêter la cargaison entre les mains de MM. Bérard frères, de Lorient, et en cela je n'ai point cru déroger à ma conduite franche et généreuse envers le congrès, mais seulement user du droit le plus légitime sur le premier et très-faible retour d'une avance énorme: cette cargaison ne vaut que 150,000 livres. Vous voyez qu'il y a bien loin de cette goutte d'eau à l'océan de mes créances ^.

« Quant à vous, mon cher, je vous crois arrivé. Je crois que vous avez obtenu du congrès un à-compte raisonnable

1 La députation américaine, dont le chef, Frankhn, était établi à Passy.

2 C'était en effet le premier retour qui arrivait en Europe sur un des vaisseaux de Beaumarchais. Franklin et Lee, qui dans cette circonstance agissaient malgré Silas Deane.u'osèrentpoint insister, et la cargaison resta à Beaumarchais.

et tel que la situation des affaires d'Amérique a permis qu'on vous le donnât. Je crois, suivant mes instructions, que vous avez acquis et acquérez encore tous les jours des tabacs, je crois que mon ou mes vaisseaux trouveront leurs retours prêts à embarquer aussitôt qu'ils arriveront où vous êtes. J'espère encore que si les événements les retardaient ici plus que je ne le crois, vous aurez suivi le conseil de notre ami Montieu, et que vous m'en\errez au moins par le Flamand et tel autre adjoint que vous pourrez lui donner, en usant du superflu de l'armement dont Landais a surchargé ce vaisseau, une cargaison qni me tire un peu de la presse horrible où je suis.

a Je ne sais si je me flatte, mais je compte sur l'honnêteté, sur l'équité du congrès comme sur la mienne et la vôtre. Ses députés ici ne sont pas à leur aise, et le besoin rend souvent les hommes peu délicats : voilà comment j'explique l'injustice qu'ils ont essayé de me faire*. Je ne désespère pas

1 Cette explication peut paraître étrange ; mais elle n'est pas dénuée de probabilité, au moins pour une époque un peu antérieure à celle où Beaumarchais la donnait , ignorant alors que le gouvernement français venait d'avancer secrètement de l'argent aux députés d'Amérique. Le fait est que ces derniers ne recevaient pas plus de fonds du congrès que Beaumarchais n'en recevait de retours en nature. Silas Deane avait été obligé d'abord d'emprunter à Beaumarchais les sommes nécessaires à son entretien personnel. Arthur Lee cherchait à abuser de ce fait contre son collègue ; mais il n'y avait sur ce point aucun mystère. Loin de le cacher, Beaumarchais en parle souvent dans ses lettres au congrès avec une insistance qui n'est peut-être pas toujours de très-bon goût, mais ^ui prouve du moins la parfaite innocence de cet emprunt, que la nécessité seule avait forcé Silas Deane à contracter, puisque son pays ne lui envoyait pas un sou. Quant à Franklin, lorsqu'il débarqua en France, iléiait un peu plus riche, car il écrit à son collègue Silas Deane, de Quiberon, en dé^,embre 1776 : « Notre vaisseau a apporté en indigu pour le compte du congrès une valeur d'environ 3,000 livres sterling, qui doit être à nos ordres pour payer nos dépenses. » A défaut de lettres de change, le congrès lui aVait au moins alloué de l'in-

même de les ramener à moi par la douceur de mes représentations el la fermeté de ma conduite. Il est bien malheureux^ mon ami, pour cette cause, que ses intérêts en France aient été contiés à plusieurs personnes à la fois; un seul eût l)ien mieux réussi, et pour ce qui me regarde, je dois à M. Deane la justice qu'il est honteux et chagrin tout à la fois de la conduite de ses collègues avec moi, dont le lort appartient tout entier à M. Lee.

« J'éprouve aussi des désagréments de la part du congrès provincial de la South-Caroline, et j'écris par L'Estargette à M. le président Rutledge pour demander justice de lui-même à lui-même. L'Estargette, qui correspondra avec vous, vous apprendra quel succès aura ma juste représentation ^

« A travers tous ces désagréments, les nouvelles d'Amérique me comblent de joie. Brave, brave peuple ! dont la conduite militaire justifie mon estime et le bel enthousiasme que l'on a pour lui en France ! Enfin, mon ami, je ne veux des retours que pour être en état de le servir de nouveau, pour faire face à mes engagements, de façon à pouvoir en contracter d'autres en sa faveur*.

« Il me semble, si j'en crois les nouvelles, que nos Fran-

digo pour subsister. C'est dans le courant de l'année 1777 que le gouvernement français donna lui-même à diverses reprises de l'argent aux députés de Passy jusqu'à concurrence de deux millions qui furent consacrés en partie à l'entretien des agents et des sous-agents de l'Amérique en France, et en partie à l'achat de fournitures pour le congrès. L'emploi de ces millions occasionna plus tard au sein du congrès des discussions passaTalement scandaleuses.

1 Après avoir commencé avec le congrès général , Beaumarchais livrait aussi des fournitures aux divers États, et n'en était guère mieux payé.

2 Voilà le vrai Beaumarchais , à la fois spéculateur et enthousiaste. On nepeut pas dire qu'il pose ici, car il n'écrit pas officiellement à un pouvoir quelconque, mais confidentiellement a son agent d'afifaires. Cesmots mon estime, ainsi que les mots pour moi au paragraphe qui suit, sont encore bien dans son genre de fatuité naïve.

çais (Ptit fuit de?: mtTvoillos dniis tontes les batnillos do Pensylvaiiie. Il eût éti' bien honteux pour moi, pour mnii pays, pour lo nom français, que leur conduite n'eût [ins répondu à la noblesse de la cause qu'ils i»nt épousée, aux clforts que j'ai faits pour procurer de l'emploi à la j)lupart d'entre eux, enlin à l;i réputation des corps militaires dont ils ont été tirés.

« I.a ville de F^ondres est dans une combustion épouvan table; le mini>lèie est aux abois. L'opposition triomphe, cl même avec dureté. Et le roi de France, comme un aigle puissant ipii plane sur tous ces événements, se réserve encore un moment le plaisir de voir les deux partis flottants entre la crainte et l'espérance de sa décision, qui doit être d'un si grand poids dans la quert-lle des deux hémisphères.

M Vous prescrire pédantesquement votre conduite à doux mille lieues de moi, mon cher ami, serait imiier la sottise du ministre anglais qui a voulti faire la guerre et dessiner la campagne de son cabinet! Je mets à prolit si leçon. Servezmoi de votre mieux, c'est le seul moyen de vou^ rendre utile à moi, à vous, et de devenir intéressant à l'Améiitpie ellemême.

« Faites comme moi: méprisez les petites considérations, les petites mesures et les petits ressentiments. Je vous ai aflilié à une cause magnifique; vous êtes l'agent d'un homme juste et généreux. Souvenez-vous que les succès sont à la fortune, que l'argent qui m'est dû est au hasard d'un grand concours d'événements, mais que ma réputation est à moi, comme .vous êtes aujourd'hui l'artisan de la vôtre. Qu'elle soit toujours bonne, mon ami, et tout ne sera pas perdu quand tout le reste le serait. Je vous salue comme je vous estime et vous aime. »

Le passage suivant est un post-schptum où Ton voit Bcaiiuiarcliais appliquant à la politique les ressources de la comédie , et combinant ingéuieusenieut les

moyens d'éluder les ordres ministériels , comme il aurait arrangé une pièce de théâtre :

« Voici ce que jo pense relativement à mon grand vaisseau : je ne puis manquer à la parole que j'ai donnée à M. de Maurepas, que mon vaisseau ne servirait qu'à porter à Saint- Domingue sept ou huit cents hommes de milice^ et que je m\'n reviendrais sans toudier au continent. Cependant la caigaison de ce vaisseau est très intéressante pour le congrès et pour moi : elle consiste en habits de soldats tout faits, en diaps, couvertures, etc. 11 porte une artillerie de 66 canons de bronze, dont 4 pièces de 33 livres, 2i pièces de 24 livres, 20 pièces de 16 livres, de 12 livres et de 8 livres de balles, plus 33 pièces d'artillerie de A livres de balles, ce qui fait en tout 100 canons de bronze et beaucoup d'autres marchandises.

« A force d'y rèvei-, j'ai pensé que vous pourriez vous arranger secrètement avec le comité secret du congrès, pour qu'on envoie un ou deux corsaires américains sur-le-champ à la hauteur de Saint-Domingue. L'un d'eux enverra sa chaloupe au Cap Français, ou bien il fera le signal convenu depuis longtemps pour tous les navires américains qui viennent au {^ap, (le mettre uiw flamme blanche, d'' arborer pavillon hollandais au grand mât et de tirer trois coups de canon ; alors M. Carabasse^ ira à bord avec M. de Montant, capitaine de mon vaisseau le Fier Ruderigue. Ils s'arrangeront pour qu'à la sortie de mon vaisseau le corsaire américain s'en empare, sous quelque prétexte que ce suit, et qu'il l'emmène. Mon capipilaine protestera de violence et fera un procès-verbal avec menace de ses plaintes au congrès. Le vaisseau sera conduit où vous êtes. Le congrès désavouera hautement le brutal corsaire, rendra la liberté au vaisseau, avec des excuses obli; géantes pour le pavillon français : pendant ce temps, vous

1 L'agent de Beaumarchais au Cap.

forez mettre à terre la cargaison, vous empiliez le navire de tabac, et vous me le renverrez bien vite avec tous ceux que vous aurez tout juste pu y joindre. Comme M. CarmichaëP va fort \ite. vous aurez le temps de faire cette manœuvre soitavec le congrès, soit avec un corsaire ami discret. Par ce moyen, M, de Maurepas se voit dégagé de sa parole envers ceux à qui il l'a donnée, et mui de la mienne envers lui, car nul ne peut s'ojjposer à la violence, et mon opération aura eu son succès, malgré tous les obstacles dont mes travaux sont semés.

« Voilà sur quel fonds d'idées je vous prie, mon cher ami, de travailler fructueusement et vite, camion vaisseau partira avant le 15 de janvier. Il aura ordre d'attendre de vos nouvelles au (lap Français.

« D'apiès tout ce que je fais, le congrès ne doutera i)1us, j'espère, que le plus zélé paitisan de la république en France ne soit votre ami.

« UODERIGUE HORTALEZ et C'^. »

La seconde lettre inédite que nous publions encore donnera une idée de l'importance des armements de Beaumarchais. Elle est écrite au moment où la guerre vient d'éclater entre la France et l'Angleterre.

c Paris, le 6 décembre 1778.

« Je vous dépèche en avant le corsaire le Zéphyr pour vous prévenir que je suis prêt à mettre à la mer une flotte de plus de douze voiles à la tète desquelles est le Fier R jJerigue, que vous m'avez renvoyé, et qui m'est arrivé à Rochefort le 1"' octobre en bon état. Cette flotte peut contenir de cinq à six mille tonneaux, et elle est armée absolument en guerre. Arrangez-vous en conséquence. Si mon navire le Fcrraf/us, parti de Rochefort en septembre, vous est parvenu, gardez-le pour le joindre à ma flolle en retour. Ceci est un

1 C'était un agent de l'Amérique à qui Beaumarchais confiait sa lettre pour M. de Francy.

armement commun entre M. de Montieu * et mcii. INous avons composé les cargaisons sur l'état de marchandises que vous m'avez envoyé par le Fier Roderigite, quoique à dire vrai je me sois plus essentiellement occupé des moyens de ravoir mes fonds que de les accumuler sans cesse, La plus foite partie du chargement sera donc de tafia^ sucre^ et d'un peu de café. Ayant beaucoup de place en allant, nous avons même pris le fret que nous avons trouvé ; mais nous ne rapporterons rien à personne en revenant.

« Ainsi quincaillerie anglaise, draps, gazes, rubans, étoiFes de soie, clous, toiles, agrès, des essais dans plusieurs genres de toiles peintes, papier, livres, brosses et généralement tous les articles que vous avez préférés, nous vous les envoyons. Faites en sorte que cette flotte reste à la planche le moins possible; car, quoiqu'elle soit forte et très-bien armée, il ne faut pas que les avis qu'on aura de son séjour où vous êtes donnent le temps à nos ennemis de se disposer à barrer notre retour. 1° le commerce, 2° la guerre.

« Elle vous arrivera au plus tôt dans le cours de février, étant destinée à faire un détour en allant pour approvisionner nos colonies de farines et salaisons dont elles ont grand besoin, et dont le produit, nous rentrant en lettres de change sur nos trésoriers avant le retour de la flotte, nous mettra en état de faire face, en l'attendant, à la teriible mise-hors que cet armement nous coûte Elle ne doit mettre à la voile que dans les premiers jours de janvier.

« Vous recevrez par le Fier Roderigue tous mes comptes avec le congrès bien en règle, l'assurance comprise, et sans polices fournies, parce que jai été moi-même mon assureur, et que c'est une chose hors de doute, à la décision de fout le commerce d'Europe , qu'assurer ou courir les risques d'assurance donne un droit incontestable au payement. Il en résulte seulement que le congrès ne payera point les cargaisons qu'il n'aura pas reçues et qui auront été raflées en route

1 C'était un armateur de Nantes associé avec Beaumarchais.

sur les vaisseaux envoyés d'Europe. Je joindrai à mes comptes l'état exacl de ce que j'ai reçu du congrès malgré l'infidèle dépulation de Passy, qui m'a disputé chaque cargaison de retour, ot (|ui m'auiait encore arraché cehe de la Thérèse, si M. Pelletier ', bien instruit par moi, ne l'avait pas vendue d'autorité. Cette injure perpétuelle indigne mon coeur et m'a fait prendre l'irrévocable résolution de n'avoir plus aucune relation avec la députation tant que ce fripon de Lee en sera. 11 faut que les Américains entendent bien mal leurs intérêts pour laisser à notre cour un homme aussi suspect et surtout aussi malhonnête*.

« L'on m'a promis, mon cher, votre commission de capitaine, j'espère être assez heureux pour vous l'envoyer par le Fier Roderigne ; maiis pourtant n'y comptez que quand vous la tiendrez dans vos mains '. Vous connaissez notre pays; il est si grand qu'il y a toujours bien loin de l'endroit où l'on promet à celui où l'on donne. Bref, je ne l'ai pas encore, quoiqu'elle soit promise.

« Tous les autres détails vous arriveront par le Fier. Eh ! que diriez-vous si je vous mettais à même, à son arrivée, d'embrasser à bord notre ami Montieu? Il en a bonne envie; mais cela n'est pas encore décidé.

« Je n'ai reçu aucun autre argent pour M. le comte de Pulaski que celui qu'il m'a remis lui-même, sur lequel je viens de payer cent louis à son acquit. Je vous enverrai son compte bien net. Il devait m'écrire, et je n'ai jamais reçu de ses nouvelles.

'M. Pelletier Du Doyer, autre armateur égalementlié d'intérêt avec Beaumarchais

s II va sans dire que nous n'adoptons pas plus le jugement de Beaumarchais sur Lee que l'opinion de Lee sur Beaumarchais.

3 C'était un brevet de capitaine au service des colonies que Francv demandait à Beaumarchais de lui obtenir du mini&tère pour augmenter sa considération en Amérique. Francy avait été élève de marine. Beaumarchais obtint le brevet qu' il demandait; il le lui envoie par la lettre '|iii suit celle-ci, avec des épaulettee laites de la main de M^e de Beaumarchais.

« J'approuve ce que vous avez fait pour M. de Lafayette. Brave jeune homme qu'il est ! c'est me servir à ma guise que d'obliger des hommes de ce caractère *. Je ne suis pas encore payé des avances que vous lui avez faites ; mais je suis sans inquiétudes. 11 en est ainsi de M. de la Rouerie.

« Quant à vous, mon cher, je me réserve de vous écrire de ma main ce que je veux faire pour vous. Si vous me connaissez bien, vous devez vous attendre que je vous traiterai amicalement. Votre sort est désormais attaché au mien pour la vie. Je vous estime et vous aime, et vous ne tarderez pas à en recevoir les preuves. Rappelez-moi souvent au souvenir et à l'amitié de M. le baron de Steuben. Je me félicite bien, d'après ce que j'apprends de lui, d'avoir donné un aussi grand ofticier à mes amis les hommes libres et de l'avoir en quelque façon forcé de suivre cette noble carrière. Je ne suis nullement inquiet de l'argent que je lui ai prêté pour partir. Jamais je n'ai fait un emploi de fonds dont le placement me soit aussi agréable, puisque j'ai mis un homme d'honneur à sa vraie place. J'apprends qu'il est inspecteur général de toutes les troupes américaines , bravo! dites-kii que sa gloire est l'intérêt de mon argent et que je ne doute pas qu'à ce titre il ne me paye avec usure.

« J'ai reçu une lettre de M. Deane ^ et une de M, Carmichaël; assurez-les de ma tendre amitié. Ce sont là de braves républicains, et qui seraient autant utiles ici à la cause de leur pays que ce bas intrigant de Lee lui est funeste. Ils m'ont flatté l'un et l'autre du plaisir de les embrasser bientôt à Paris, ce qui ne m'empêchera pas de leur écrire par le Fier Boâerigiie, bien lier de se voir à la tète d'une petite escadre, qui, je l'espère, ne se laissera pas couper les moustaches. Elle

1 Lafayette était dévoré par les usuriers américains. Il avait, dit Beaumarchais, trouvé Jérusalem à Philadelphie. Fraiicy, qui s'était lié avec le jeune général, n'avait pas hésité à lui prêter de l'argent appartenant à son patron.

1 Deane avait été rappelé en Amérique après la conclusion du traité d'alliance.

a promis au contraire de m'en apporter quelques-unes '. « Adieu, mon cher Francy, je suis pour la vie tout à vous.

« Caron de Beaumarchais. »

1 Ce Fier Roderigue, le plus considérable des bâtiments de Beaumarchais, était un vaisseau à trois ponts de 60 canons, que l'auteur du Barhier de Séville avait acheté du gouvernement dans un état fort délabré. Il se nommait d'abord l'Hippopotame. Beaumarchais l'avait débaptisé après l'avoir fait radouber complètement.

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