‹ Beaumarchais et son tempsChapitre 12 sur 23 · MÉNARD · texte numérisé non relu

MÉNARD

Le jour suivant, nouvelle lettre où M'" xMénard persiste dans son projet de couvent. « Lasse, dit-elle, d'être sa victime (du duc de Chaulnes) el de me donner eu jouet au public, je me fortifie de plus en plus dans la résolution de prendre le couvent ^our partage. » Seu-

lement, en relisant sa lettre, M"* Ménard éprouve un petit scrupule de conscience, et elle ajoute au bas de la page, au moyen d'un renvoi correspondant au mot partage, ces mots : du moins pour quelque temps; on voit quelle craint que M. de Sartines ne s'exagère sa vocation.

Ce magistral mande l'abbé Dugué, dont il vient d'être question, et le charge de trouver un couvent pour M'^' Ménard. Le soir même, l'abbé lui rend compte de sa mission dans une lettre qui m'a paru intéressante. Cette lettre n'est point d'un prêtre frivole, tel qu'on se figure volontiers un abbé du xviir siècle employé par M. de Sartines dans une affaire de ce genre ; elle est d'un brave homme très-respectable, très-bon, très-naïf, passablement embarrassé du rôle qu'on lui fait jouer, ayant peur de compromettre son caractère et craignant aussi beaucoup, comme Gudin, comme le commissaire de pohce, de s'attirer l'inimitié d'un duc et pair, d'autant que le duc de Chaulnes n'est pas encore en prison au moment où l'abbé Dugué écrit à M. de Sartines en ces termes :

« 15 février 1773.

« Monseigneur*, « Au sortir de votre audience, je me suis rendu au cou- ACnt de la Présentation pour voir, selon vos ordres, si on y pouvait trouver retraite pour la mère et l'enfant. Je parle de M"* Ménard et de sa petite, que j'avais conduites à ce monastère jeudi soir, selon ce que j'ai eu Thonneur de vous infor-

1 On ne donnait pas du monseigneur au lieutenant de police, mais le bon abbé Dugué n'y regarde pas de si près.

mer samedi dernier. Il m'a été impossible de réussir; il n'y avait absolument aucune place, et certes qu'à votre recommandation, et vu la bonne volonté de M"^ la prieure pour cette demoiselle, on l'y aurait bien reçue, s'il y avait eu lieu. A ce défaut, je suis l'ctourné aux Cordelières de la rue de rOursine, faubourg Saint-Marceau, et, après bien des questions qu'il m'a fallu éluder et essuyer, on m'envoya relativement â ma demande, hier, dimanche matin, une lettre d'acceptation, en conséquence de laquelle j'ai, ccjourJ'hui, vers onze heures du matin, conduit M"^ Ménard audit couvent des Cordelières. Oserai-jc vous l'avouer, Monseigneur? Innocemment compromis dans cette catastrophe qui peut avoir bien de fâcheuses suites, et entendant parler plus que je ne voudrais des violentes résolutions de celui que fuit M"'-' Ménard, je crains beaucoup pour moi-même que mon trop de bon cœur ne m'attire à ce sujet de bien disgracieux reproches. Une seule chose pouirait me rassurer, ce serait de savoir qu'il fût possible d'empêcher M, le duc de Ch... ou M. de B... et ses agents, ou leurs agents, car ils en ont, daborder cet asile, du moins pour quelque temps; car, vu les difficultés qu'on m'a faites d'accepter cette demoiselle, que le désir de m'en voir quitte m'a fait nommer ma parente et annoncer exempte d'allure, me réclamant moi-même de gens en place dans mon état, que dira-t-on, si, par la violence ou l'imprudence même de l'un ou l'autre de ces intéressés, ces religieuses voient que c'est une maîtresse entretenue que je leur ai procurée?... Tandis que si ces téméraires rivaux pouvaient la laisser tranquille, ce repos, joint à la douceur de la figure et plus encore du caractère de cette affligée recluse, faisant tout en sa faveur dans cette maison d'ordre, m'empêcherait d'y passer non-seulement pour menteur, mais même pour fauteur d'une conduite irrégulière. J'ai laissé ces dames très-bien disposées pour leur nouvelle pensionnaire j mais, je le répète, quelle disgrâce pour elle et pour moi, qui me suis si fort avancé, si la jalousie ou l'amour, «'•gaiement hors de place, allaient jus(iu'à son parloir faire

exhaler leurs transports scandaleux ou leurs soupirs mésedifiants*.

G M"* Ménard m'avait chargé de vous faire quelques autres détails relatifs à elle: une lettre ne peut les contenir; cette présente n'est déjà que trop importune. Si ce qui la concerne dans les occuri-ences présentes vous intéresse assez pour m'autoriser derechef à vous parler d'elle, daignez, dans ce cas, m'assigner le moment d'y satisfaire. En ohéissant à vos ordres, je répondrai à la singulière confiance qu'elle a prise en moi. Puissent mes faibles services, sans que je sois compromis, adoucir ses peines ! Je suis avec respect, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Dlgué l'ai né, « prêtre, cloître Notre-Dame. »

Celte affligée rechtse, comme le dille bon abbé Diigué,. n'était point faite pour la vie de couvent; elle avait à peine goû.é ce genre d'existence pendant quinze jours, que déjà elle éprouvait le besoin de varier ses impressions,et elle rentrait brusquement dans le monde, tranquillisée d'ailleurs par la solidité des murailles du château deVincennes, qui la séparaient du duc de Chaulues.

Alors intervient Beaumarchais, qui avait fort approuvé le projet de couvent, et qui, enfermé d'autorité au For-lÉvêque, trouve mauvais que M"* Ménard n'ait point de i)enchant pour la réclusion. 11 lui adresse la lettre suivante par l'intermédiaire de M. de Sarlines :

« Il ne convient à personne de gêner la liberté d'autrui, mais les conseils de l'amitié doivent augmenter de poids en

' N'est-ce pas un très-digne homme, cet abbé Dugué, avec ses soupirs mésédifiants ? M. de Sartines et Beaumarchais, tous deux beaucoup moins ingénus, ont dû sourire un peu ea lisant ce

passage.

raison de leur désintéressement. J'apprends, Mademoiselle, que vous êtes sortie du couvent aussi inopinément que vous y étiez entrée. Quels peuvent être vos motifs pour une action qui, paraît impruden<e? Avez-vous craint que quelque abus d'autorilénevous y retint? Réfléchissez, je vous prie, si vous êtes plus à l'abri dans votre maison d'être enlevée pour être mise au couvent, si quelque ennemi puissant se croit assez fort pour vous y retenir? Les inquiétudes qu'on vous donnerait à ce sujet sont illusoires ou intéressées. Quel bonheui" pouvez-vous trouver à courir sans cesse d'un lieu à un autre, et quel attrait cet horrible logis où vous avez tant souffert a-t-i! pour vous? Dans la situation pénible de a-os affaires, aj^nt peut-être épuisé votre bourse à payer d'avance un quartier de pension et à vous faire meubler un appai tement de couvent, devez-vous tripler sans nécessité vos dépenses, et la retraite volontaire où la frayeur et le chagrin vous a\ aient conduite, n'est-elle pas un asile cent fois plus convenable en ces premiers moments de trouble que l'horrible demeure dont vous devriez désirer d'être à cent lieues ? On dit que vous pleurez ! De quoi pleurez-vous ? Êtes- vous la cause du malheur de M. de Chaulnes et du mien? Vous n'en êtes que le prétexte, et si, dans cette exécrable aventure, quelqu'un a dfes grâces à rendre au sort, c'est vous qui, sans avoir aucun reproche à vous faire, avez recouvré une liberté que le plus injuste des tyrans et dts fous s'était ari-ogé le droit d'envahir^ Je devrais bien faire entrer en compte ce que vous .levez à ce bon et digne abbé Dugué, qui, pour vous servir, a été obli^^é de dissimuler votre nom et vos peines dans le couvent où vous avez été reçue sur sa parole Votre sortie, qui a l'air d'une incai-tade, ne le compromet-elle pas auprès de ses supérieui-y en lui doimunt l'air de s'être mêlé d'une noire intrigue, lui qui n'a mis dans tout ceci que douceur, zèle et compassion pour vous? Vous êtes honnête et bonne, mais tant de secousses redoublées peuvent avoir jeté un peu de désordre dans vos idées. Il serait bien à propos que quelqu'un de sage se lit un devoir de vous montrer votre situation juste comme elle est,.

non heureuse, mais douce. Croyez-moi, ma chère amie, retournez dans le couvent où l'on dit que vous vous êtes fait chérir. Pendant que vous y serez, rompez le ménage inutile et dispendieux que vous tenez contre toute raison : le projet qu'on vous suppose de remonter au théâtre est fou; il ne faut vous occuper qu'à tranquilliser votre tète et rétablir votre santé. Enfin, Mademoiselle, quelles que soient vos idées pour l'avenir, elles ne peuvent ni ne doivent m'ètre indifférentes. Je dois en être instruit, et j'ose vous dire que je suis peut-être le seul homme dont vous puissiez accepter des secours sans rougir. Plus il sera prouvé par votre séjour au couvent que nous n'avons pas de liaisons intimes, et plus je serai en droit de me déclarer votre ami, votre protecteur, votre frère et votre conseil.

Beaumarchais pourtant se résigna bientôt à voir M"'' Ménard jouir de sa liberté ; elle lui était plus utile qu'au couvent, car elle sollicitait vivement pour lui, et il paraît qu'elle n'était pas sans avoir acquis un certain crédit sur M. de Sartines.

Quant à lui, que nous avons vu le premier jour de sa captivité se résigner à son sort avec assez de philosophie, il était horriblement tourmenté. Cet emprisonnement, qui tombait au milieu de son procès contre le comte de La Blache , lui faisait un tort affreux; son adversaire , profitant de la circonstance, travaillait sans relâche à le noircir auprès de chaque juge, multipliait les démarches, les recommandations, les sollicitations, €t pressait ardemment la décision du procès, tandis que le malheureux prisonnier, dont la fortune et l'honneur étaient engages dans cette affaire, ne parvenait pas même à obtenir la permission de sortir pour quelques

heures afin de \isiter à son tour les juges. M. de Sartines lui témoignait la plus grande bienveillance, mais il ne pouvait qu'adoucir sa situation, sa liberté dépendant du ministre. Beaumarchais avait commencé par plaider sa cause auprès du duc de La Vrillière en citoyen injustement emprisonné. Il lui envoyait mémoires sur mémoires, prouvant surabondamment qu'il n'avait aucun tort; il demandait le pourquoi de sa détention, et quand M. de Sartines le faisait avertir amicalement que ce ton ne le mènerait à rien, il répondait avec fierté : « La seide satisfaction des gens persécutés est de se rendre témoignage qu'ils le sont injustement. »

Pendant qu'il se consumait ainsi en vaines protestations, l'époque du jugement de son procès approchait; aux demandes de M. de Sartines sollicitant pour lui la permission de sortir quelques heures par jour, le duc de La Vrillière répondait sans cesse : « Cet homme est trop insolent; qu'il fasse suivre son affaire par son procureur ! » Et Beaumarchais, désolé, indigné, écrivait à M. de Sartines :

« Il est bien prouvé pour moi maintenant qu'on veut que je perde mon procès, s'il est pcrdable ou seulement douteux; mais je vous avoue que je ne m'attendais pas à l'observation dérisoire de M. le duc de La Vrillière de faire solliciter mon affaire par mon procureur, lui qui sait aussi bien que moi que cela même est défendu aux procureurs. Ah ! grands dieux M ne peut-on perdre un innocent sans lui rire au nez? Ainsi,

* J'ai dit ailleurs que Beaumarchais était païen en amour; il l'éidit un peu en tout sans s'en douter, car je le vois ici écrivant tout naturellement : Ah! grands dieux ! au pluriel, comme l'auraient pu faire Horace ou Tibulle s'écriant: Du immortales !

sas BEAUMARCHAIS

Monsieur, j'ai élé grièvement insulté, et Ton m'a dénié justice, parce que mon adversaire est de qualité; j'ai été mis eu prison, et l'on m'y retient, parce que j'ai été insulté par un homme de qualité ! L'on va jusqu'à trouver mauvais que je fasse revenir le public des fausses impressions qu'il a reçues, pendant que les gazettes im]>udentes des Deux-Ponts et de Hollande me déshonorent indignement pour servir mon adversaire de qualité. Peu s'en est fallu qu'on ne m'ait dit que j*étais bien insolent d'avoir été outragé de toutes les façons possibles par un homme de qualité ,• car que veut dire la phrase dont tous mes solliciteurs sont payés : « 11 a mis trop de jactance dans cette affaire ? » Pouvais-je faire moins que demander justice et prouver par la conduite de mon adversaire que je n'avais nul tort? Quel prétexte pour perdre et ruiner un homme offensé, que de dire : « 11 a trop parlé de son affaiie, » comme s'il m'était possible de parler d'autre chose ! Recevez mes actions de grâces, Monsieur, de m'avoir fait parvenir ce refus et cette observation de M. le duc de La Viillière, et pour le bonheur de ce pays, puisse votre pouvoir égaler un jour votre sagesse et votre intégrité ! Les malheureux ne feront plus de pareils plaidoyers. Ma reconnaissance égale le profond respect avec lequel je suis, etc-

< Ce II mars 1773. »

J'ai dit que M"' Ménard unissait ses sollicitations à celles de Beaumarchais. Citons encore à cef sujet une lettre du prisonnier à M. de Sartines qui nous paraît assez piquante par ses détails et par sa forme :

« Du For-l'Éfêque, ce 20 mars 1773.

Monsieur,

« M. le duc de La Vrillière disait à Chnisy, la semaine passée, que je devais savoir pourquoi je suis en prison, puis- ^*il me l'a mandé dans sa lettre, La vérité est que je n'ai reçu ni lettre ni billet de personne au sujet de ma détention;

Permis à moi d'en deviner, si je puis^ le molif, selon l'usage d.e l'inquisition romaine.

« M™* Menai d m'a seulement fait dire hier, par un de mes amis, que vous avez bien voulu lui pi'omettre de tenter un nouvel effort en ma faveur, dimanche, auprès du ministre; mais la façon mystérieuse dont cette annonce m'a été faite m'en ferait uresque douter, car la bonne petite y met toutes les gentilles et puériles mignardises dont son sexe assaisonne les moindres bienfaits. A l'en croire, il lui faudrait un ordre exprès pour me voir, des témoins pour l'accompagner, des permissions pour m'écrire, et même des précautions pour oser correspondre avec moi par un tiers. A travers tout cela, cependant, agnoso veteris vesti(jia flammœ, je ne puis m'empêcher de sourire à ce mélange d'enfantillage et d'aimable intérêt. Vouloir me persuader que le ministre me fait la grâce de porter une sévère attention jusque sur mes liaisons d'amitié ! Un joueur de paume, en pelotant, s'informe-t-il de quoi l'intérieur des balles est composé ?

« Quoi qu'il en soit. Monsieur, je vous réitère mes vives instances de remettre sous les yeux du ministre le tort aff'reux que peut me faire le défaut de sollicitation personnelle dans mon procès La Blache, et je vous fais mes plus sincères remerciements, si vous avez, en eff'et, eu la bonté de le promettre à M"^ Ménard.

« J'ose espérer que vous voudrez bien ne pas faire connaître à cette excellente petite femme que je vous ai instruit de l'importance qo'elle prétend qu'on attache à ses démarches frivoles dans une affaire aussi grave, et où il ne s'agit pas moins que de la détention d'un citoyen insulté, grièvement insulté, plaignant, non jugé , que l'autorité jette en prison, y laisse morfondre et ^e ruiner.

« Plus cette aimable enfant s'efforce à me le faire croire, înoins elle me pardonnerait d'en douter, surtout de vous en entretenir, el, comme dit Ovide ou Properce, nuUœ sunt immicitiœ nisi amoris acerbœ ; mais je m'aperçois qu'en la blâmant je fais comme elle, et que je mêle indiscrètement de

petites choses aux sollicitations les plus sérieuses. Je m'arrête, et je suis avec le plus profond respect, Monsieur^ votre trèshumble et très-obéissant serviteur,

Cette correspondance, où Beaumarchais associe Virgile, Ovide, Properce et M"' Ménard à la défense de ses droits de citoyen, amusait sans doute M. de Sartines, mais elle n'avançait en rien les affaires du prisonnier. Ce que le duc de La Vrillière exigeait avant tout de lai, c'est qu'il cessât d'être insolent, c'est-à-dire de demander justice, et qu'il se décidât à demander pardon. 11 avait tenu bon pendant près d'un mois . jusqu'au 20 marS; lorsqu'il reçoit le même jour une longue lettre sans signature, écrite par un homme qui paraît s'intéresser beaucoup à lui et qui s'efforce de lui faire comprendre que sous un gouvernement absolu, quand on a encouru la disgrâce d'un ministre, que ce ministre vous tient en prison, et qu'on a le plus grand intérêt à sortir de prison, il ne s'agit pas de plaider en citoyen opprimé, mais de subir la loi du plus fort et de parler en suppliant. Que fera Beaumarchais ? Il est à la veille de perdre le procès le plus important pour sa fortune et son honneur; sa hberté est entre les mains d'un homme peu estimable par lui-même, car le duc de La Yiillière est un des ministres les plus justement dédaignés par l'histoire, mais la situation est telle que cet homme dispose à son gré de sa destinée. Beaumarchais se résigne enfin et s'humilie. Le voici à l'état de suppliant.

« Monseigneur, a L'affieuse affaiie de M. le duc de Chaulnes est devenue pour moi un enchaînement de malheurs sans fin, et le plus grand de tous est d'avoir encouru votre disgrâce; mais si, malgré la pureté de mes intentions, la douleur qui me brise a emporté ma tête à des démarches qui aient pu vous déplaire, je les désavoue à vos pieds, Monseigneur, et vous supplie de m'en accorder un généreux pardon. Ou, si je vous parais mériter une plus longue prison, pei'mettez-moi seulement d'aller pendant quelques jours instruire mes juges au palais dans la plus importante affaire pour ma fortune et mon honneur, et je me soumets après le jugement, avec reconnaissance, à la peine que vous m'imposerez. Toute ma famille en pleurs joint sa prière à la mienne. Chacun se loue, Monseigneur, de voire indulgence et de la bonté de votre cœur. Serai -je le seul qui vous ait vainement imploré? Vous pouvez d'un seul mot combler de joie une foule d'honnêtes gens, dont la vive reconnaissance égalera le Irès-profond respect avec lequel nous sommes tous, et moi particulièrement. Monseigneur, votre, etc.

« Caron de Beaumarchais.

* Du For-l'Éyêque, ce 21 mars 1773. »

Le duc de La Vrillière est satisfait dans sa mesquine vanité ; aussi la réponse ne se fait pas attendre. Le lendemain ^i mars, le ministre envoie à M. de Sarlines raulorisation de laisser sortir le prisonnier dans la journée , sous la conduite d'un agent de police , en l'obligeant toutefois à rentrer clia([ae jour au For-IÉvèque pour prendre ses repas et coucher •.

Si, par hasard, on ne trouvait pas Bcaumarcliais assez héroïque, je ferais remarquer que le duc de

Voir l'ordre du minislre, aux pièces justificatives u" 6. T. I. 17

Chaiilnes, emprisonné de son côté à Yincennes et dont la correspondance est également sous mes yeux, ne Test pas davantage. Par une coïncidence assez bizarre, lui aussi a un procès à suivre, des affaires à régler, et ses lettres au duc de La Vrillière ne sont pas moins lamentables que celles de Beaumarchais. On lui permet comme à ce dernier de sortir sous la conduite d'un agent de police,à la condition qu'il laissera en paix son rival et qu'il n'ira pas voir M"* Ménard malgré elle. C'est M. de Sartines qui est chargé de surveiller tous ces graves intérêts,, et c'est à lui qu'aboutissent simultanément les billets tour à tour facétieux ou éplorés de Beaumarchais et les soupirs mésédifiants duducdeChaulnes. Puisque ce duc s'est d'abord présenté à nous sous un aspect fâcheux, il est juste qu'avant de nous séparer de lui pour toujours nous cherchions dans sa correspondance quelque témoignage en sa faveur. Il battait, il est vrai, M"* Ménaid, il arrachait la perruque de Gudin et il se gourmait avec Beaumarchais; tout cela n'eïit pas très-aristocratique, mais voici deux billets de lui, adressés à M. de Sartines, où l'on peut découvrir un fonds de tristesse résignée et de générosité qui nous réconcilie un peu avec cet être violent et sauvage :

c( J'ai appris, Monsieur, en rentrant, où était M"^ Ménard. Je vous tiendrai parole et n'irai la voir que de son consentement. Je vous promets d'ailleurs qu'il n'arrivera rien entre M. de Beaumarchais et moi, si vous voulez bien lui faire dire de s'en tenir à la distance où il s'en est volontairement tenu depuis deux jours. Je compte d'ailleurs m'arranger pour

partir dans un mois ou six semaines. J'espère que M"^* Ménard voudra bien attendre jusque-là pour vivre avec M. de Beaumarchais et ne me faire annoncer cette nouvelle que par vous, si c'est son intention permanente d'après ce qui se passera dans l'intervalle.

« J'ai l'honneur d'être véritablement, Monsieur, votre Irès-humble et très-obéissant serviteur, .

« Le dcc de Chaulnes. »

» Ce mardi matin. >

Le second billet prouve, en même temps que la générosité peut-être un peu intéressée du duc, l'extrême complaisance de M. de Sartines, transformé en facteur de la poste à l'usage de M"*" Ménard.

« Vous avez bien voulu. Monsieur, me rendre les services qui ont dépendu de vous; oserais-je vous demander encore celui de faire passer cette lettre à M"^ Ménard ? Celle du duc de Luxembourg avait pour objet d'assurer son sort, celle-ci a pour but de l'en instruire directement. L'inquiétude sur le sort d'une amie bien tendre est un trop grand malheur à ajouter à ceux qui m'accablent pour ne pas espérer que vous y aurez égard et que vous me donnerez cette marque d'amitic, qui serait faite pour accroître, s'il se pouvait, ma reconnaissance et le très-parfait attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monsieur, etc.,

« Le Drc DE Ch.wlnes. »

< Ce mercredi. >

Quelque lecteur curieux demandera peut-être ce que devint la séduisante actrice qui avait causé cette grande querelle. Javouerai humblement que je n'en sais rien. M"« Ménard disparaît des papiers de Beaumarchais, qui avait bien autre chose à faire que de songer, pour employer les termes du duc de Chaulnes, à vivre

avec elle. Des feuilles à la main, d'une date postérieure de beaucoup à celle-ci et qui sont tombées fortuitement sous mes yeux, en parlent comme d'une femme qui aurait fini par mériter la qualification un peu sévère que lui donne La Harpe sans la connaître : cependant, comme ces feuilles à la main ne sont point des articles de foi, nous laisserons M"^ Ménard dans la nuance moyenne entre l'honnête femme et la courtisane que lui assigne avec une précision mathématique cet excellent abbé Dugué.

Revenons à Beaumarchais, qui profite de sa demiliberté pour aller, comme c'était d'usage alors, solliciter ses juges; mais, avant de le montrer perdant son procès, qu'on me permette d'extraire encore de son dossier de prison un petit incident assez gracieux où il figure très-agréablement. J'ai dit ailleurs qu'il était en rapports d'intimité avec M. Lenormant d'Élioles, le mari de M'"'^ de Pompadour, qui, après la mort de sa première femme, s'était remarié et avait un enfant charmant, de six ans et demi. Ce petit garçon, nommé Constant, aimait beaucoup Beaumarchais; en apprenant que son ami était en prison, il lui écrit spontanément ce billet :

* Neuilly, 5 mars 1773.

« MoNsiEun, « Je vous envoie ma bouvse, parce que dans une prison on est toujours malheureux. Je suis bien fâché que vous êtes en piison. Tous les matins et tous les soirs je dis un Ave Maria pour vous. J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur, « Constant. »

Beaumarchais répond sur-le-champ à la mère et à l'enfant deux lettres où se montre tout ce qu'il y a en lui de sensibilité, de délicatesse et de bonhomie. Voici d'abord sa lettre à M"^ Lenormant :

M Je vous remercie bien sincèrement. Madame, de m'avoir fait parvenir la lettre et la bourse de mon petit ami Constant. Ce sont les premiers élans de la sensibilité d'une jeune âme qui promet d'excellentes choses. Ne lui rendez pas sa propre bourse, afin qu'il ne puisse pas en conclure que tout sacrifice porte cette espèce de récompense; il lui sera bien doux un jour de la voir en vos mains comme une attestation de la tendre honnêteté de son coeur généreux. Dédommagez-le d'une façon qui lui donne une idée juste de son action sans qu'il puisse s'enorgueillir de l'avoir faite. Mais je ne sais ce que je dis, moi, de joindre mes observations à des soins capables d'avoir fait germer et développer une aussi grande qualité que la bienfaisance, dans l'âge où il n'y a d'autre moralité que de tout rapporter à soi. Recevez mes remerciements et mes compliments. Permettez que M. l'abbé Leroux ' les partage; il ne se contente pas d'apprendre à ses élèves à décliner le mot vertu, il leur en inculque l'amour; c'est un homme plein de mérite et plus propre qu'aucun autre à bien seconder vos vues. Cette lettre et cette bourse m'ont causé une joie d'enfant à moi-même. Heureux parents! vous avez un fils capable à six ans de cette action. El moi aussi j'avais un fils, je ne l'ai plus ! et le vôtre vous donne déjà de tels plaisirs ! Je le? partage de tout mon cœur, et je vous prie de continuer à aimer uu peu celui qui est la cause de cette charmante saillie de notre petit Constant. On ne peut rien ajouter au respectueux attachement de celui qui s'honore d'être, Madame, etc. »

< Du For-l'Evèque, 4 mars 1773. »

» C'était le précepteur du petit Constant.

Voici maintenant la réponse au petit Constant :

« Mon petit ami Constant, j'ai reçu avec bien de la reconnaissance votre lettre et la bourse que vous y avez joiatej j'ai fait le juste partage de ce qu'elles contiennent selon les besoins dilTérents des prisonniers mes confrères, et de moi, gardant pour votre ami Beaumarchais la meilleure part, je veux dire les prières, les Ave Maria dont certes j'ai grand besoin, et distribuant à de pauvres gens qui souffrent tout l'aigent que renfermait votre bourse. Ainsi, ne voulant obliger qu'un seul homme, vous avez acquis la reconnaissance de plusieurs ; c'est le fruit ordinaire des bonnes actions comme la vôtre.

« Bonjour, mon petit ami Constant.

Tel est Ihomme que le comte de La Blache appelait charitablement un monstre achevé , une espèce venimeuse dont on doit purger la société, et, au moment où le comte parlait ainsi, son opinion était presque uni- Tersellement adoptée. C'est en vain que Beaumarchais, suivi de son garde et rentrant chaque soir en prison, passait la journée à courir chez ses juges : le discrédit alors attaché à son nom le suivait partout.

Sous l'influence de ce discrédit, et sur le rapport du conseiller Goëzman, le parlement décida enfin entre lui et M. de La Blache, et rendit, le 6 avril J 773, un jugement étrange au point de vue du droit, car ce jugement, réformant celui du tribunal de première instance, déclarait nul et de nul effet un acte fait librement entre deux majeurs, sans qu'il soit besoin, disait

l'arrêt, de lettres de rescision *, c'est-à-dire que, la question de dol, de surprise ou d'erreur étant écartée, Beaumarctiais se trouvait indirectement déclaré faussaire, quoiqu'il n'y eût contre lui aucune inscription de faux. Etpour qu'il n'existât aucun doute sur le sens de l'arrêt, voici comment l'expliquait plus tard le juge Goëzman, qui l'avait fait rendre, et qui va bientôt devenir l'adversaire personnel du plaideur déjà sacrifié par lui : « Le parlement, disait-il, a jugé par là, non pas précisément que les engagements que cet écrit paraît renfermer à la charge du sieur Paris Du Verney sont l'effet du dol, de la surprise ou de l'erreur, mais qu'ils ne sont absolument point du fait du sieur Du Verney; en un mot, que l'écrit qui se trouve au-dessus de sa signature a été fabriqué sans qu'il y ait eu aucune part; et comme le sieur Caron convient que cet écrit est entièrement de sa main, il s'ensuit que l'on a jugé qu'il était le fabricateur d'un acte faux. » En même temps que cet arrêt déshonorait Beaumarchais, il portait une rude atteinte à sa fortune. Le parlement n'avait cependant pas osé adjuger à M. de La Blache, comme il le demandait, tout le passif de l'arrêté de comptes déclaré nul : l'iniquité eût été par trop criante; mais il condamnait son adversaire à payer les 56,300 hvres de créances annulées par

' L'action en rescision, qui conduit à l'annulation d'une convention pour cause de dol, de surprise, de violence ou d'erreur, s'intentait alors au moyen de lettres du prince, qu'on nommait lettres de rescision. Ces lettres, demandées par l'une des parties, étaient adressées par elle aux tribunaux, qui les admettaient ou les rejetaient, et, dans le premier cas, prononçaient l'entérinement des lettres de rescision.

rarrêlé de comptes, les intérêts de ces créances de[)nis cinq ans, et les frais du procès. Beaumarchais exaj^ère un peu, dans ses mémoires contre Goëzman, quand il dit que le procès lui coûtait 50,000 écus; il lui coûtait moins , mais assez pour l'écraser , d'autant qu'au même moment où le comte de La Blache faisait saisir tous ses biens et tous ses re\enus, d'autres prétendus créanciers, aussi mal fondés que lui, mais, alléchés par son succès, unissaient leurs poursuites aux siennes, et riiomme frappé par tant de disgrâces à la fois, obhgéde faire face à tout, et de nourrir son père, ses sœurs, ses nièces, demandait en vain à grands cris qu'on lui ouvrît les portes de sa prison.

« Je suis au bout de mon courage, écrit -il le 9 avril 1773 à M. de Sartines. Le bruit public est que je suis entièrement sacrifié; mon crédit est tombé, mes affaires dépérissent j ma famille, dont je suis le père et le soutien, est dans la désolation. Monsieur, j'ai fait le bien toute ma vie sans faste, et j'ai toujours été déchiré par les méchants. Si l'intérieur de ma famille vous était connu, vous verriez que, bon fils, bon frère, bon mari et citoyen utile, je n'ai rassemblé que des bénédictions autour de moi, pendant qu'on me calomniait sans pudeur au loin. Quelque vengeance qu'on veuille prendre de moi pour cette misérable affaire de Chaulnes, n'aura-t-elle donc pas de bornes? 11 est bien prouvé que mon emprisonnement me coûte 100,000 francs. Le fond, la forme, tout fait frémir dans cet inique arrêt, et je ne puis m'en relever tant qu'on me retiendra dans une horrible prison. J'ai des forces contre mes propres maux; je n'en ai point contre les larmes de mon respectable père, âgé de soixante-quinze ans, qui meurt de chagrin de l'abjection où je suis tombé : je n'en ai plus contre la douleur de mes

sœuis, de mes nièces, qui sentent déjà reffioi du besoin k venir par l'élat où ma détention a jeté ma personne et le désordre où cela plonge mes affaires. Toute l'activité de mon âme tourne aujourd'hui contre moi, ma situation me lue. je lutte contre une maladie aiguë, dont je sens les avant-coureurs par la privation du sommeil et le dégoût de toute espèce d'alimenis. L'air de ma prison est infect et détruit ma misérable santé.

Il n'y a, on le voit;, nulle exagération dans les pages éloquentes des mémoires contre Goëzman où, plus tard, Beaumarchais peint sa situation à cette époque; elles ne sont que la reproduction plus ornée des plaintes que cette situation lui arrache dans la letlre inédite que nous venons de citer.

Le ministre La Vrillière se laisse enfin toucher, el, le 8 mai 1773, après deux mois et demi d'une détention sans cause, il rend au prisonnier sa hberté. C'est ici que de ce procès perdu sort tout à coup un nouveau, un plus terrible procès, qui devait achever la ruine de Beaumarchais, et qui le sauve, qui le fait pasger en quelques mois de l'état d'abjection et de malheur où, pour employer ses propres expressions, il se faisait honte et pitié à lui-même, à l'état de triomphateur d'un parlement et de favori d'une nation. « Il était, dit Grimm, l'horreur de tout Paris il y a un an; chacun, sur la parole de son voisin, le croyait capable des jjIus grands crimes : tout le monde en ratîole aujourdhui, » Il nous reste à expliquer comment soiiéra ce revireuîent de l'opinion.

LIS Parlements et la royauté av stiii' siècle. — procès

DE BEAUMARCHAIS CONTRE LE CONSEILLER GOEZilAN.

Le procès Goëzman ouvre la période éclatante de la yie de Beaumarchais. Tour à tour homme de cour, spéculateur, dramaturge, le fils de l'horloger Caron, sur •ces chemins divers, n'avait encore rencontré que des succès douteux, contestés, et des inimitiés ardentes; il allait enfin maîtriser la fortune, conquérir pour longtemps la popularité et associer son nom à un fait considérahle dans l'histoire de noire pays.

De quoi s'agissait-il dans cette fameuse querelle de Beaumarchais et du conseiller Goëzman? Il s'agissait de savoir si la femme d'un juge avait gardé ou non quinze louis reçus d'un plaideur. Pour comprendre (ju'un débat si peu important en lui-même ait pu passioni.er un iuslanl la Fraixe entière, [rendre les [to-

300 BEAU.MAKCIÎAIS

portions d'un é\énemenl historique, contiibccr à la chute d'un parlement et à l'avortement d'un coup d'État, il faut d'abord se rendre compte de la situation des affaires au moment où ce procès s'empare de l'attention publi(jue.

L'histoire du gouvernement en France au xviir siècle présente avec la \ie de Beaumarchais cette similitude^ qu'elle n'est aussi qu'ime longue série de procès. Soixante ans d'anarchie officielle et de conflits de pouvoirs ont précédé et préparé l'état révolutionnaire dans lequel la France s'agite depuis |)las de soixante ans. Le règne si brillant, mais si absorbant de Louis XIV avait arrêté l'éducation politique de notre pays. « En établissant pour lui-même, comme Ta dit un sage historien •, im gouvernement que lui seul était capable de maintenir, » le grand roi léguait à ses successeurs un fardeau difficile à porter. Il avait reçu des mains de Henri IV et de Richelieu une nation dégagée du chaos féodal, et dont la tête au moins était mûre pour des institutions nouvelles; il donna à cette nation tous les genres de gloire, il sut lui faire accepter et aimer, en l'entourant du prestige le plus séducteur, le pouvoir le plus absolu qui eût figuré jusque-là dans nos annales; il accomplit de grandes et utiles réformes dans toutes les branches de l'administration pubhque; mais, en même temps qu'il faisait faire un pas immense a la civilisation , il ne fondait rien pour la satisfaction

' Droz, Histoire du règne de Louis XVI, introduction.

d'un besoin que la civilisation entraîne avec elle et qui allait éclater après lui. Il ne faisait rien pour organiser sous une forme quelconque un contrôle normal du pouvoir, une intervention régulière du pays dans ses propres destinées. Après avoir détruit le peu qui restait des institutions anciennes, concentré en lui toute autorité, il disait : « L'État . c'est moi, » et vivait comme s'il eût du être immortel, oubliant que la dictature est personnelle et disparaît avec le dictateur. Par lirrésistible ascendant de sa gloire, par la durée et l'éclat d'un règne de soixante-douze ans, par la suppression de tout élément hostile, nul monarque ne fut, comme lui, à portée de résoudre ce problème impérieux qui épuise et dévore nos générations démoralisées : créer des institutions qui survivent aux hommes. Malheureusement la tendance des pouvoirs iUimités n'est pas de se limiter eux-mêmes, et l'histoire attend encore ce miracle d'un souverain tout-puissant usant de sa puissance envers son peuple à la façon d'un père qui prépare sou lils à se passer de lui.

Louis XIV est à peine descendu dans la tombe, que déjà couiujence la dissolution de ce gouvernement dont il était lame. Les trois grandes inûuences sociales d'alors,— noblesse, clergé, parlements,— qui, formées à la vie politique par une main ferme et investies d'attributions déterminées, eussent pu diriger l'esprit public, présider au mouvement du siècle en le modérant , conjurer l'aveugle et violente irruption des masses, — ces trois grandes corporations, au sortir dun régime

OÙ elles n'avaient appris qu'à obéir en silence^ se retrouvent étrangères à l'esprit de gouvernement et livrées à l'antagonisme le plus mesquin, le plus tracassier, le plus turbulent. Leurs jalousies et leurs discordes implantent l'anarchie au sommet de la société en attendant qu'elle descende dans les couches inférieures. « 11 y a, écrivait à cette époque Montesquieu, il y a en France trois sortes d'États, l'église, l'épée et la robe. Chacun a un mépris souverain pour les deux autres*. «Voilà, en effet, l'un iqut3 lien des trois classes qui composent l'aristocratie française. Tantôt c'est la noblesse d'épée qui triomphe de voir les prétentions des parlements momentanément réprimées par des lits de justice, et il faut lire avec quelle exaltation de haine et de dédain le duc de Saint-Simon célèbre ce triomphe * ; tantôt c'est la morgue parlementaire qui

» Lettres persanes (1721), lettre XLIV.

* « Ce fut là, dit-il, où je savourai, avec toutes les délices .qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes qui osent nous refuser le salut, prosternés à genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que nous étions assis et couverts sur les hauts sièges aux côtés du même trône. Ces situations et ces postures si grandement disproportionnées plaident seules avec tout le perçant de l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'effet sont latérales régis contre ce vas electum dutiers-étdt. Mesyeux, fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée.... vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces tètes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds.... Pendant l'enregistrement, je promenais mes yeux doucement de toutes parts, et si je les contraignis avec constance, je ne pus résister à la tentation de m'en dédommager sur le premier président : je l'accablai donc à cent reprises, dans la séance, de mes regards assénés et forlongés avec persévé-

s'étale dans toute sa splendeur et s'efforce de courber toutes les têtes sous la suprématie qu'elle s'arroge». Toutefois cette lutte sourde, invétérée, dupatriciat et de la robe, cette lutte interrompue par des alliances passagères contre l'arbitraire ministériel n'est rien auprès du conflit acharné, permanent, du parlement et du clergé : conflit sans issue, car chacun des contendants se prétend juge suprême dans la cause. Décrets de prise de corps contre les curés qui refusent la sépulture aux jansénistes, excommunication des parlements par les évêques; des prêtres tonnant du haut de la chaire contre des magistrats, ceux-ci contraignant par huissier des prêtres à porter les sacrements; le parlement de Paris faisant brûler le même jour, par le bourreau, le Dictionnaire philosophique de Voltaire et une instruc-

rance. L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles; souvent il baissait la vue quand il attrapait mes regards. Une fois ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me délectais à le lui faire sentir. » Mémoires du duc de Saint-Simon, édit. in-S", t. XVII, p. 140 et suiv.

' Voici comment le parlement de Toulouse traite un duc et pair, gouverneur du Languedoc , exécutant les ordres du roi: «La cour, toutes les chambres assemblées, considérant que le duc de Fitz-James, parvenu aux derniers excès de l'audace et du délire, oubliant sa qualité de sujet, aurait osé parler en souverain aux membres de la cour, mettre à leur liberté des conditions insensées, etc., ordonne que ledit duc de Fitz-James sera pris et saisi au corps en la part où il sera trouvé dans le royaume, conduit et amené sous bonne et sûre garde dans les prisons de la conciergerie de la cour, et, ne pouvant être appréhendé, ses biens seront saisis, etc. » Il va sans dire que l'arrêt n'eut pas de suites , mais le duc de Fitz-James fut rappelé, quoique le roi déclarât expressément qu'il n'avait fait qu'obéir à ses ordres.

tion pastorale de Tarclievêque Christophe de Beanmonl; tout cela entremêlé de controverses ridicules dont profitent les philosophes du temps pour déprécier la religion : tel est le spectacle que nous otlre la plus grande partie de l'histoire de France sous Louis XV.

Au milieu de ces querelles, que devient la royauté ? Absolue de nom. impuissante de fait, elle s'irrite, sévit ou cède, sans autre règle que l'accident de chaque jour et la fortune momentanée du combat. Si elle agit contre les évêques, ils ferment les portes des églises et suspendent l'administration des sacrements; si elle veut maîtriser les parlements, ils suspendent l'action de la justice et infligent à la société une paralysie périodique. L'embarras de la royauté est bieu rendu dans ce tableau d'intérieur que nous empruntons aux Mémoires de M"' Du Hausset. >( Un jour, dit-elle, le maître (Louis XV) entra tout échauffé. Je me retirai, mais j'écoutai de mon poste. — Qu'avez-vous ? lui dit Madame (M"* de Pompadour). — Ces grandes robes et le clergé, répondit-il, sont toujours aux couteaux tirés; ils me désolent par leurs querelles; mais je déleste bien plus les grandes robes. Mon clergé, au fond, m'est attaché et fidèle ; les autres voudraient me mettre en tutelle. — La fermeté, lui dit Madame , peut seule les réduire. — Robert de Saint-Vincent est un boute-feu que je voudrais pouvoir exiler, mais ce sera un train terrible. D'un autre côté, l'archevêque est une tête de fer qui cherche querelle. — M. de Gontaut entra... Le roi se promenait agité; puis tout d'un coup il dit : — Le régent a eu bien

torl de leur rendre le droit de faire des remontrances; ils finiront [)ar perdre l'État. — Ah ! Sire, dit M. de Gontaul, il est bien fort pour que de petits robins puissent l'ébranler.— Vous ne sa\ez ce qu'ils font et ce qu'ils pensent, reprit le roi : c'est une assemblée de républicains. En voilà au reste assez ; les choses comme elles sont dureront autant que moi... » Les choses dureront autant que moi, cette parole exprimait déjà le uec plus ultra de l'ambition d'un souverain en France. Aujourd'hui un gouvernement qui durerait la vie d'un homme est un phénomène que nous ne connaissons plus. Du reste, Louis XV ne se trompait pas en considérant l'opposition des parlements comme plus dangereuse que celle du clergé : par le caractère indéfini de ses droits et de ses moyens d'action, (lar la variété et l'opiniâtreté de ses allures, cette opposition fut au xviii^ siècle le dissolvant le plus actif de la monarchie.

^ On sait généralement comment se passaient les choses à Paris quand le parlement entrait en lutte avec le pouvoir royal : refus d'enregistrement, lit de justice, persistance du parlement, exil ou emprisonnement des magistrats, concessions réciproques, soumission ou victoire des opposants, réconciliation d'un jour bientôt suivie de nouveaux démêlés: telles étaient les phases ordinaires de la lutte à Paris. En province, ce conflit d'autorité devenait plus grave encore et plus inextricable. L'éloignement du pouvoir central, l'obligation d'employer des intermédiaires , le mépris de chaque parlement pour tout ce qui n'était pas la royauté elle-

môme en personne, et, d'autre part, la brutalité des agents militaires chargés de faire triomp!:er la volonlé du roi : toutes ces circonstances provoquaient des scènes qui pervertissaient les populations. Un remarquable et consciencieux ouvrage puijlié de nos jours* nous met à même d'apprécier ce côté moins connu de Tanarchie officielle au xvnr siècle. On y voit la royauté s"efforçant en vain d'imposer aux parlements de province les décisions d'une section du conseil d'État dite grand Conseil, docile instrument d'arbitraire par lequel elle fait casser leurs arrêts; ceux-ci refusant de communiquer avec les huissiers du grand Conseil envoyés pour biffer leurs registres. Souvent un huissier du grand Conseil et un huissier du parlement de la province viennent intimer aux habitants d'une même comminie deux ordres diamétralement contraires^ et celui des deux huissiers qui a des gendarmes fait arrêter l'autre. Plus loin, on voit arriver, en qualité de commissaire du roi , un général avec des troupes pour dompter le parlement. Les magistrats le reçoivent sur leurs sièges et refusent de livrer leurs registres. Des officiers de dragons s'emparent violemment des registres, et, la plume à la main, bâtonnent les sentences de la justice. Les magistrats décrètent d'accusation les exécuteurs des ordres du roi et font proclamer leur jugement sur les marches mêmes du palais, devant une

* L' Histoire duP arlement deNormandie, par M. Floquet. Il serait bien à désirer que chacun des douze parlements de l'ancienne France lût l'objet d'un travail aussi distingué.

ET SON TEJIPS. 307

ioiiie agitée. Le gouverneur de la province fait saisir toutes les presses pour empêcher la publication de Tarrèt des magistrats. Le procureur général , sommé à la fois par les deux autorités en conflit de transmettre à tous les juges du ressort deux arrêts contradictoires et n'osant résister à personne, se met en devoir de promulguer en même temps le oui et le non. Le parlement suspend radministralion de la justice pendant quatre mois^ jusqu'à ce que le roi ait fait droit h ses remontrances. Tous les autres parlements prennent parti pour celui qui résiste. Le roi irrité appelle les magistrats à Versailles, les réprimande;, les exile, puis finit toujours par céder et par révoquer ses propres actes avec les formes les plus impératives, tandis que les magistrats, toujours victorieux avec les formes du respect, remontent sur leurs sièges au milieu des applaudissements de ia multitude, des illuminations, des feux de joie, des Te Deum et des députations de toute la province qui viennent les féliciter de leur énergie.

C'est sous ce régime pernicieux des conflits de pouvoirs qu'ont été élevés nos pères, c'est ainsi que la France se préparait peu à peu à entrer dans la carrière des révolutions; c'est ainsi qu'en voyant cliaiiue jour, sur tous les points du pays, TÉglise en lutte avec la magistrature, la magistrature en lutte avec la royauté, le peuple contractait de plus en plus le mépris de l'autorité et par suite l'idolâtrie de la force. Certes, les parlements, tels qu'ils étaient constitués depuis Pliilippc le Bel, avec des attributions essentiellement judiciaires.

308 BEAUMARCPIAIS

dissent été embarrassés pour dire de qui ils tenaient la mission qu'ils se donnaient de représenter la volonté nationale et de contrôler les actes du souverain. « Un des plus éclairés, dit Duclos, et des plus zélés parlementaires, à qui je demandais de me marquer précisément les bornes qui séparent l'usurpation d'avec le droit des parlements, me répondit : Les principes en cette matière sont fort obscurs; mais, dans le fait, le parlement est fort sous un roi faible et faible sous un roi fort.— Un ministre de bonne foi, ajoute Duclos, donnerait peut-être la même réponse, s'il était obligé de s'expliquer sur la puissance royale relativement à la nation. » Le droit des parlements était donc douteux, mais celui de la royauté ne l'était pas moins ; sur la terre de France, Vautocralie pure et simple a pu être acceptée ou subie quelquefois comme un fait, elle n'a jamais été reconnue comme un droit. C'est la liberté, dit avec raison M"" de Staël, qui est ancienne, et c'est le despotisme qui est moderne *. Fatiguée des sanglantes convulsions du xvf siècle et des troubles de la Fronde, la nation s'était courbée docilement sous le sceptre glorieux de Louis XIV; ce sceptre, tombé aux mains de Louis XV, ne lui inspirait plus de respect; la prétention d'un roi — gouverné par des femmes avilies et des favoris méprisés — de disposer d'elle à son gré et de ne rendre compte de ses actes qu'à Dieu , l'humiliait C't l'irritait. L'esprit de résistance à l'arbitraire était l'esprit général ; en l'absence de toute autre ga-

1 Considérations sur la Révolution française, pag. 25.

ranlie, les parleinoits se présentaient comme l'unique barrière qu'on pût opposer aux caprices d'un pouvoir déréglé, et quels que fussent les vices particuliers de ces corps amphibies, à la fois judiciaires et politiques; malgré leurs préjugés, leur fanatisme du statu quo, leur répugnance systématique pour toutes les réformes, même les plus justes et les plus sages, chaque fois qu'ils tenaient tête à la volonté royale, ils avaient pour eux les sympathies de l'opinion.

Appuyés sur cette faveur de l'opinion, les parlements voyaient leur ascendant grandir chaque jour. Étroitement unis les uns aux autres^ ils se déclaraient « les membres d'un seul et même corps indivisible, inhérent, disaient-ils, à la monarchie, organe delà nation, dépositaire essentiel de sa hberlé , de ses intérêts et de ses droits, » et chacun de leurs combats contre la royauté se terminait par une victoire, lorsqu'un homme sorti de leur sein , le chancelier Maupeou , caractère audacieux et obstiné, entreprit de les soumettre ou de les briser.

Soutenu par M"' du Barry, qui dominait le roi et qu'animait le ressentiment du duc d'Aiguillon flétri par un arrêt du parlement de Paris, le chancelier Maupeou arrache à l'hésitation de Louis XV l'édit du 7 décembre 1770, qui changeait toute l'organisation des parlements; celui de Paris proteste et repousse l'édit. Le chancelier, au lieu de suivre la marche ordinaire, casse le parlement de Paris, confisque les charges des magistrats, le? exile, et installe un nouveau par-

lement composé en majorité de membres du grand Conseil. Les onze parlements de province adressent an roi les remontrances les plus véhémentes; celui de Normandie va jusqu'à rendre un arrêt qui déclare intrus, parjures et traîtres les nouveaux magistrats, et nuls tous les actes émanés de ce Iribunnl bâtard. Tous les princes du sang, à l'exception d'un seul , refusent de reconnaître les juges institués par Maupeou ; treize pairs ad lièrent à cette protestation. La cour des aides proteste également par la voix éloquente de Malesberbes. Le chancelier résiste à l'orage ; il fait interdire l'entrée de la cour aux princes dissidents; il casse la cour des aides, casse successivement tous les parlements de province, et les remplace au milieu d'une fermentation inouïe. « Ce n'est pas un homme, écrit M"»^ du Deffand, c'est un diable; tout est ici dans un bouleversement dont on ne peut prévoir quelle sera la fin... c'est le chaos, c'est la fin du monde. » Briser ces corps antiques ef redoutables dont l'existence semblait inséparable de la monarchie, et dont la suppression livrait la France au régime de la Turquie ou de la Russie, c'était en effet une entreprise des plus hasardeuses. Le chancelier avait eu soin de l'adoucir et de la colorer en y mêlant quelques réformes importantes depuis longtemps réclamées par tous les bons esprits : l'abolition de la vénalité des charges, la substitution d'appointements fixes à cette vieille coutume des épices payées aux juges par les plaideurs, de manière à assurer la distribution gratuite de la justice, l'éta-

Llissenient de cours souveraines plus nombreuses et la diminution des ressorts trop étendus, pour rapprocher les justiciables des tribunaux chargés de les juger. Ce sont sans doute ces mesures qui, combinées avec la rancune qu'il gardait aux anciens parlements, déterminèrent Voltaire à se ranger du côté du chancelier; mais il ne fut pas suivi dans ce mouvement, et si la masse du peuple, préparée déjà par les opiniâtres discordes dont nous venons d'esquisser le tableau à subir un coup de force accompli avec résolution, ne comprenant pas bien d'ailleurs toute la gravité de l'entreprise de Maupeou, se montra d'abord assez indifférente à cette entreprise, — toutes les classes éclairées de la société refusèrent d'acheter quelques réformes utiles au prix d'une servitude ignominieuse et se prononcèrent avec énergie pour la magistrature détruite. Ce fut bientôt un déchaînement de fureurs, de sarcasmes et de paniphlets' contre le roi, sa maîtresse, le chancelier et le nouveau parlejnent. Celui-ci, formé à la hâte d'éléments hétérogènes et dans lequel on avait introduit plusieurs hommes peu estimé?, n'avait trouvé au début ni avocats, ni procureurs, ni plaideurs qui voulussent paraître devant lui. Cependant Maupeou, comptant sur la mobilité française, oppo.-ait la persévérance aux clameurs; au bout d'un an, le plus grand nombre des avocats s'étaient fatigués du silence : sous l'influence du célèi)re Gerbier et de ce même Caillard que nous avons

1 On trouve dans Bachaumont la mention ou la reprodurtioi de la plupart de ces innombrables pamphlets en prose ei en vers.

\u si violent contre Beaumarchais, ils av'aient repris leurs fonctions*. Les princes dissidents demandaient à rentrer en grâce, les magistrats dépossédés consentaient à la liquidation de leurs charges, les pamphlets diminuaient , les choses revenaient à leur cours ordinaire, tout semblait calmé; Maupeou se tenait pour assuré du triomphe et se vantait d'avoir retiré la couronne du greffe : il se trompait. Quand toute la partie à la fois intelligente et honnête d'une nation se sent blessée dans sa dignité, la blessure peut se fermer en apparence, mais elle ne se guérit pas; ce qui a été d'abord une flamme devient un feu latent qui couve sous la cendre et que la moindre étincelle suffit pour ranimer. Il était réservé à. Beaumarchais de rallumer, avec un procès de quinze louis, la flamme qui devait dévorer Maupeou et son parlement.

On se souvient de la situation de l'auteur du Barbier de Séville, en avril 1773, au moment où s'instruisait en appel son procès contre le comte de La Blache. Prisonnier au For-l'Évêque, il avait obtenu, aux approches du jugement, la permission de sortir pendant la journée pour aller , suivant la coutume du temps, visiter ses juges. L'affaire avait été mise

1 c'est à ce sujet qu'on fit circuler le vaudeville suivant : L'honneur des avocats.

Jadis si délicats, N'est plus qu'une fumée; Leur troupe diO'amée Subit le joug enlin, Et de Gaillard avide La prudence décide Qu'il vaut bien mieux mourir de honte que de faim.

en délibéré, et devait être décidée sur le rapport d'un conseiller nommé Goëzman. Ce Goëzman, d'abord conseiller au conseil souverain d'Alsace, avait vendu sa cbarge, et en 1765 était venu s'établir à Paris. Celait un jurisconsulte assez érudit; entre autres ouvrages, il avait publié, en J768, un Traité du droit commun des fiefs qui n'était pas sans mérite. Seulement, à en juger par divers renseignements que je trouve dans les papiers de Beaumarchais, soit que le prix de sa charge en Alsace ne lui appartînt pas, soit qu'il eût été dissipé par lui, il paraîtrait qu'il menait à Paris une existence assez aventureuse et dune moralité suspecte, lorsque le chanceherMaupeou le fit entrer, en 1771, dans le corps déconsidéré qu'il venait d'établir pour remplacer l'ancien parlement. Ce juge a\ait épousé en secondes noces une femme jeune encore et assez johe, dont les projios étaient de nature à faire peu d'honneur à laprobitéde son mari et à la sienne, car il fut constaté dans le cours du procès dont nous avons à rendre compte, qu'elle avait dit devant témoins : c< Userait impossibîede se soutenir honnêtement avec ce qu'on nous donne; mais nous avons l'art de plumer la poule sans la faire crier. » On voit que si le chancelier Maupeon avait supprimé les épices, (j'ielques-uns dis nouveaux magistrats possédaient le secret de les rem[)lacer avantageusement. Des propos de ce genre étaient fréquemment tenus par M™»; Goëzman chez un libraire nomme Lejay, qui vendait les ouvrages du mari et recevait de temps en temps la vidle de la femme. Ce hbraire, qui ne con-

naissait point Beaumarchais, apprenant par un ami commun que ce dernier se désespérait de ne pouvoir trouver accès auprès de son rapporteur, lui fit dire que le seul moyen d'obtenir des audiences et de s'assurer l'équité du juge était de faire un présent à sa femme, et il demanda pour elle 200 louis. Beaumarchais donna dOO louis et une montre enrichie de diamants d'une valeur égale. M"* Goëzman exigea encore 15 louis, qu'elle disait destinés au secrétaire de son mari. Les 15 louis furent envoyés; la dame déclara à Lejay que, si Beaumarchais perdait son procès, tout ce qu'il donnait lui serait restitué, excepté les 15 louis, qui, dans tous les cas , resteraient acquis au secrétaire; le lendemain, Beaumarchais obtint une audience du rapporteur Goëzman; deux jours après, ce juge conclut contre lui, et il perdit son procès. M"^ Goëzman renvoya fidèlement les 100 louis et la montre; mais Beaumarchais s'étant informé auprès du secrétaire, à qui dans le cours de l'instruction il avait déjà donné 10 louis, s'il avait reçu en plus de cette dame 15 louis , apprit qu'elle n'avait rien donné au secrétaire, et que les 15 louis étaient restés dans sa poche. Irrité déjà de la perte d'un procès aussi important pour sa fortune et son honneur, il trouva mauvais que M"* Goëzman se permît cette spéculation détournée, et il se décida à lui écrire pour lui réclamer les 15 louis. Cette démarche était grave, car si la feuune du conseiller, refusant la restitution , niait l'argent reçu, si Beaumarchais insistait, si la chose faisait du bruit, il pouvait en surgir une querelle très-dan-

gereuse ; mais la démarche , avec ses périls présentait aussi des avantages. Persuadé à tort où à raison qu'il n'avait perdu son procès que parce que le comte de La Blacbe avait donné plus d'argent que lui au juge Goëzman, Beaumarchais, en affrontant le danger d'une lutte personnelle contre ce magistrat, pouvait espérer de le convaincre de vénalité et de faciUter d'autant la cassation du jugement rendu sur son rapport. Ce qu'il avait prévu arriva. M°" Goëzman, obligée d'avouer le détournement des 15 louis en les restituant ou de nier qu'elle les eût reçus, prit ce dernier parti : elle déclara hautement qu'on lui avait offert de la part de Beaumarchais des présents dans l'intention de gagner le suffrage de son mari, mais qu'elle avait repoussé cette offre criminelle. Goëzman intervint et dénonça Beaumarchais au parlement, comme coupable d avoir calomnié la femme d'un juge après avoir vainement tenté de la corrompre, et de corrompre par elle son mari.

Le fait des présents acceptés, gardés jusqu'après la décision du procès La Blacbe, et des 13 louis demandés et retenus par M°* Goëzman, ayant été démontré jusqu'à la dernière évidence par l'information judiciaire, on comprend difficilement que le mari de cette dame ait eu l'imprudence d'mtenter un pareil procès. On peut supposer qu'il ignorait d'abord le honteux trafic auquel s'était livrée sa femme ; on peut supposer que celle-ci, en prenant les 100 louis, la montre, et en exigeant encore 13 louis, s'était dit : «Je ne i)ar-

lerai de rien à mon mari , s'il conclut pour Beaumarchais, et, s'il lui fait gagner son procès, ce dernier, enchanté du résultat, sera discret , je garderai tout, et mon mari, qui d'ailleurs ignore ce qui s'est passé entre nous, ne sera pas compromis; si, au contraire, mon mari est défavorable à Beaumarchais, et si ce dernier perd sa cause , je lui rendrai les cent louis et la montre; comme il est convenu que les 15 louis que j'ai dit être destinés au secrétaire de mon mari ne pourront être réclamés, même dans le cas de perte du procès, je les retiendrai pour moi, et ce sera toujours un petit bénéfice. Quand bien même Beaumarchais viendrait à savoir que ces 45 louis n'ont pas eu la destination indiquée, il n'osera point, en réclamant unesichétive somme, qui, dans tous les cas, devait être perdue pour lui, s'exposer aune accusation grave; s'il l'osait, je répondrais à mon mari qu'il a tenté de me corrompre, mais que j'ai repoussé la corruption, ainsi que le prouve le renvoi que j'ai fait des iOO louis et de la montre; que, quant aux 15 louis qu'il réclame, c'est une fable qu'il a inventée pour se venger de n'avoir pas réussi dans son projet de corruption; et, comme il est peu naturel que la femme d'un conseiller au parlement qui renvoie 100 louis et une montre de même valeur s'obstine à garder 15 louis', mon mari ne dou-

1 Celte invraisemblance est en effet un des principaux arguments qu'emploie M"^ Goëzman dans sa défense. Seulement elle commence par cacher qu'elle a gardé deux jours cent louis rendus seulement par elle après le jugement du procès La Blache, et quand la rétractation du libraire Lejay, qui a commencé par

iera pas de ma véracité, et fera punir Beaumarchais, » Un raisonnement de ce genre n'a rien qui étonne de la part d'une femme aussi étourdie que rapace et vulgaire, mais il est beaucoup moins admissible que lo conseiller Goëzman, homme mûr, criminaliste exercé, ait pu être trompé par le raisonnement de sa femme, qu'il ait pu, sur la simple affirmation de celle-ci, cioire que Beaumarchais était assez insensé pour aller au-devant d'une condamnation certaine en osant revendiquer 15 louis qui n'auraient pas été reçus et gardés par M°" Goëzman. Il me paraît donc hors de doute que, dès qu'il apprit la réclamation de Beaumarchais, Gcëzman, en interrogeant les diverses personnes qui se trouvaient mêlées à ce tripotage, dut se convaincre que sa femme s'était gravement compromise. Compromis lui-même par elle, il avait à choisir entre divers partis qui, tous, en présence d'un plaideur mécontent et indiscret , offraient des inconvénients pour sa réputation ; celui auquel il s'arrêta était incontestablement le plus hardi, mais aussi le plus malhonnête. Partant de lidée que Beaumarchais n'était pas de force à lui rcsisler , il s'imagina qu'en prenant l'initiative de l'attaque et en manœuvrant de manière à empêcher la vérité de se faire jour, il pourrait tout à la fois perdre celui qui avait donné les 15 louis et sauver celle qui les avait exigés pour un autre et extorqués à son profit. On

mentir sous l'influence de son mari, l'oblige k avouer ce fait, elle déclare que c'est à son insu que Lejay a laissé ces 100 louis dans un carton h fleurs placé sur sa cheminée. Il va sans dire que L£y<xy la réfute sur ce point comme sur tous les autres.

Yerratout à l'heure comment fat déjouée et cruellement punie la stratégie de Goëzman.

Ce qui me confirme dans l'idée que ce magistrat était de mauvaise foi dès le moment de sa dénonciation, ce n'est pas seulement le résultat du procès, à la suite duquel il fut condamné par ses collègues et obligé de quitter sa charge, ceux-ci auraient pu ne vouloir punir en lui que les torts de sa femme et sa propre maladresse; mais c'est que je trouve dans les papiers remis plus tard à Beaumarchais par M. de Sartines la preuve qu'avant de recourir au parlement, Goëzman essaya de se débarrasser de ce plaideur incommode au moyen d'une lettre de cachet, et qu'il espéra un instant qu'on lui rendrait ce petit service, car il écrit à M. de Sartines, en dafe du 5 juin 1773, le billet suivant :

« Je vous supplie que la punition ait pour cause d'une manière ostensible pour moi l'injure faite à ma femme et par contre-coup à moi. Vous voudrez bien m'informer demain du parti qui aura été pris et compter sur mon éternel dévouement. »

Le gouvernement n'ayant point osé risquer cette iniquité et le bruit de la réclamation des 15 louis commençant h se répandre jusqu'au Palais-de-Justice, le conseiller Goëzman prend ses précautions pour rendre son attaque irrésistible : il fait venir le libraire Lcjay, qui a >été l'agent de sa femme, et, après l'avoir é[)Ouvantépar . des menaces et rassuré en même temps sur les conséquences de l'acte qu'il exige de lui, il lui fait copier la minute d'un faux témoignage qu'il a rédigé lui-même,

dans lequel Lejay, appuyant le mensonge de M^^Goëzman, déclare que Beaumarchais l'a poussé à tenter de corrompre cette dame en lui faisant offrir des pré;ents, mais que celle-ci a tout rejeté avec indignation. Armé de ce faux témoignage, il se décide enfin à appeler la vengeance du parlement sur la lète d'un homme trèsdiffamé dont il espère triompher sans peine.

Le discrédit de Beaumarchais était en effet à son comble. L'arrêt rendu dans le procès La Blache, sur le rapport de ce même Goëzman, avait entaché son honneur et jeté le désordre dans sa fortune ; l'adversaire victorieux avait fait saisir tous ses biens et ne lui laissait pas un instant de repos. Au milieu de ce trouble, il se voyait maintenant poursuivi en corruption et en calomnie par un juge devant des juges intéressés à le trouver coupable. Ce nouveau procès, étant criminel , devait, d'après la législation de l'époque, être instruit dans le secret et décidé à huis clos. Le parlement Maupeou ne pouvait que s'empresser de frapper avec la dernière rigueur un accusé traduit devant lui pour des faits qui mettaient en péril la dignité, l'existence môme de ce corps judiciaire, déjà en butte à tant de haines, et la jurisprudence criminelle était d'une latitude effrayante, car elle permettait d'infliger au prévenu du délit en question la peine la plus dure après la peine de mort ; omnia extra morlem.

Beaumarchais était donc arrivé à cette période extrême où le i)oëte a dit : Una salus viclis niiUnm sperare salulem. Placé entre deux chances à peu près

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égales^ d'être immolé s'il se défendait régulièrement par-devant ses juges, et d'obtenir au moins quelques ménagements s'il parvenait à soulever en sa faveur l'opinion publique, il n'hésite pas. Alors que les plus clairvoyants doutaient encore de ce pouvoir naissant de l'opinion, Beaumarchais n'en doute pas et s'y confie hardiment. Aucun avocat n'ose combattre pour lui contre un adversaire aussi redoutable que Goëzman ; il sera à luimême son propre avocat, c'est lui qui plaidera sa cause,

et il la plaidera par la fenêtre. Il foulera aux pieds tous les règlements qui ordonnent le secret des procédures criminelles, qui empêchent la nation déjuger les juges, et tandis qu'on se prépare à l'étouffer dans l'ombre, il introduira la lumière partout, et appellera l'opinion à son aide; mais pour que l'opinion réponde à l'appel d'un homme qu'elle ne connaît pas ou qu'elle ne connaît que très défavorablement, il faut que cet homme sache attirer les lecteurs, les retenir, les passionner, les indignerj les attendrir, et en même temps les amuser. L'état des choses est tel que Beaumarchais est obligé, on pourrait presque dire sous peine de mort, de déployer un merveilleux talent pour donner à une affaire peu intéressante par elle-même tout l'intérêt d'un drame, d'une comédie et d'un roman. S'il se contente de discuter convenablement, s'il se renferme dans les faits de sa cause, s'il ne sait pas rattacher à cette cause de piquants détails de mœurs et de grandes questions politiques, s'il n'est pas à la fois très-émouvant et très-plaisant, si en un mot il n'a pas un succès de vogue, il est

perdu ; le nouveau parlement se montrera d'autant plus impitoyable envers lui, qu'il s'est montré plus défiant de la justice à huis clos du nouveau parlement, et il a en perspective... omniacitra morlem.

Cette alternative, faite pour paralyser un esprit ordinaire, est précisément l'aiguillon qui anime Beaumarchais, et lui donne comme une sorte de fièvre, reconnaissable au mouvement rapide et continu de son style, même dans les parties d'argumentation.

Au point de vue du droit, sa cause n'est pas aussi simple que le disent La Harpe et les autres écrivains qui, comme lui, ont examiné très-légèrement le fond des choses. Pour repousser l'accusation de calomnie, il est obhgé de prouver qu'il a donné de l'argent à M"* Goëzman, et, dans ce cas, comment repoussera-t -il l'accusation de corruption? En s'atlachant à établir qu'il n'a pas voulu acheter le suffrage du mari en payant la femme, qu'il a seulement voulu obtenir des audiences indispensables, qu'il pouvait légitimement réclamer de la justice du conseiller et que sa femme mettait à prix d'argent. Mais le juge, au début du procès, persuadé que sa femme ne sera point compromise, s'attache de son côté à prouver l'intention de corrompre; aussi ne manque-t-il pas d'objecter qui! est peu vraisemblable qu'un plaideur, dans une cause déjà instruite, après les plaidoiries, à la veille d'un jugement, offre à la femme de son rapporteur 100 louis, une montre de même valeur, et 15 louis, c'est-à-dire plus de 5,000 francs, uniquement pour obtenir la faveur de présenter

quelques observations à un rapporteur impartial. A cela, Beaumarchais répond qu'il n'a rien offert;, qu'on a tout exigé;, qu'il n'a jamais été question entre Met M"»^ Goëzman que d'audiences , que la loi s'applique à des faits et non à des probabilités ; puis, retournant avec une dangereuse adresse sur l'accusateur lui-même l'arme des probabilités, il le montre complice de sa femme , très-suspect d'avoir vendu , dans le procès La Blache , la justice au plus offrant, et cherchant à réduire au silence, en l'écrasant, celui des deux plaideurs qu'il a déjà sacrifié. L'intention de Beaumarchais, en payant M"^ Goëzman, pouvait paraître équivoque; néanmoins ce qui ressortait clairement du débat, c'est que, s'il y avait eu une pensée de corruption, cette pensée venait non de Beaumarchais, mais de la maison Goëzman ; que Beaumarchais, qui ne connaissait ni la femme du juge ni le libraire qui avait parlé en son nom, n'avait fait que subir les conditions qu'on lui imposait. Et lorsque l'accusé, rompant toutes les manœuvres du magistrat dénonciateur , forçant à se rétracter ou à se taire les témoins que celui-ci avait subornés, forçant à parler ceux qu'il avait intimidés, fut parvenu à mettre en pleine lumière le côté ignoble et odieux de cette affaire; lorsqu'il fut bien avéré que la femme d'un conseiller au nouveau parlement avait bassement détourné une misérable somme de 15 louis qui ne lui était pas destinée, et que le mari, pour cacher ce détournement, poursuivait à mort le plaideur qui redemandait SCS 15 louis, l'indignation du public contre

Goëzman ne connut plus de bornes : on refusa de voir en lui ce qu'il était, je crois, réellement dans cette circonstance, un magistrat engagé d'abord àson insu parsa femme dans un mauvais pas, et qui travaille à s'en tirer perfas et nefas ; on refusa d'admettre qu'il fût étranger à l'acte sordide que Beaumarchais, encouragé par le public, ne craignait pas de qualifier, devant le parlement assemblé, d'escroquerie, et l'on se plut à confondre dans le même mépris, dans les mêmes accusations d'improbité, de vénalité, d'iniquité, le conseiller Goëzman et le corps détesté dont il faisait partie. Ce dernier point était le point brûlant du débat; c'est en y touchant avec une habileté audacieuse et prudente à la fois, mêlée d'allusions transparentes et de réticences meurtrières, que ce Beaumarchais, si décrié la veille, devenait subitement l'organe applaudi des colères et le ministre des vengeances de l'opiuion contre le coup d'État qui avait détruit l'ancienne magistrature.

A l'intérêt politique de ce procès se joignait l'intérêt mêlé de surprise qu'excitait un homme dont les précédents ouvrages avaient semblé médiocres, se montrant doué du talent le plus original, le plus varié, et donnante des factitms judiciaires tous les genres de beauté et d'agrément. Tout a été dit sur le mérite littéraire des Mémoires contre Goëzman, et nous n'avons pas l'intention d'insister beaucoup sur un thème épuisé. Nous vt. liions seulement nous attacher à étudier les faces les moins connues de cette polémique célèbre.

Eli liiiant aujourd'hui à distance les plaidoyers de

Beaumarchais, nous sommes parfois choqués de ce qu'ils offrent d'excessif et d'injurieux dans l'ironie ou dans l'invective. Un maître éminent, appréciateur exquis du beau et du bien, M. Villemain, admire la vive et souple éloquence de ces brillants facturas, mais ne peut s'empêcher de se récrier contre certaines parties, qui révoltent, dit-il, en nous un sentiment de décence et de vérité'. Les contemporains du plaideur étaient beaucoup moins frappés que nous des violences de son langage, et cela tient à deux causes : l'une générale , l'autre particulière.

A cette époque, la publicité était non pas réglée, mais bien plutôt prohibée par les lois ; elle se produisait, malgré les lois, sous l'influence d'un besoin social plus puissant que les lois, et par conséquent avec des allures nécessairement désordonnées. Quand on parcourt la masse des ouvrages licencieux et effrénés dans tous les genres qui circulent partout aux temps dont nous parlons, on ne se douterait guère qu'on vivait alors, en fait de publicité, sous le régime légal d'une certaine ordonnance de 1769 , qui ne badinait pas, puisqu'elle condamnait tout simplement à mort tout auteur d'écrits tendant à émouvoir les esprits. On en concluait que les écrivains plats et ennuyeux avaient seuls la certitude de n'être point pendus, et chacun écrivait sans faire plus de compte de l'ordonnance que si elle n'eût jamais existé. Les lois, on l'a dit avec raison,

1 Cours de Littérature française. — Tableau du xviii' siècle III* partie, 9' leçon.

qui sont en contradiction flagrante avec les idées et les mœurs d'un peuple , deviennent bientôt pour lui des mots, et rien de plus.

Le mèn'Kî régime légal du secret vainement imposé sur les affaires publiques n'était pas moins vainement établi en principe dans les débats judiciaires. Les tribunaux prétendaient s'entourer de mystère comme le gouvernement, et àaucune époque on ne vit plus de procès scandaleux engendrer plus de libelles injurieux et empoisonnés. Aujourd'hui que le régime de la publicité tend de plus en plus à prévaloir, aujourd'hui qu'il est, en général, et sauf des restrictions accidentelles, sanctionné par une législation qui le règle sans l'étouffer, il se tempère par l'habitude, et trouve dans l'opinion un contrôle salutaire et permanent. Quand les portes des tribunaux sont ouvertes à tous, quand tout plaideur, quand tout accusé peut dire ou faire dire publiquement par son avocat tout ce qui est utile à sa cause, quand les journaux existent pour reproduire les débats, les faclums judiciaires échangés entre des plaideurs exaspérés n'ont plus de raison d'être, on les considère comme des horsd'œuvre et s'il en paraît quel({ucs-uns, ils gardent presque toujours une certaine retenue. Toute polémique imprimée au xvin* siècle tirait au contraire de son caractère de contravention quelque chose d'indécent, de forcé, qui n'étonnait point et semblait comme excusé par la prohibition même.

lue autre cause qui rendait le public très-indulgent pour la vivacité de Beaumarchais, c'est que, s'il clait

parfois violent^ ses adversaires, dont les mémoires, aujourd'hui oubliés, étaient lus en même tomps. que les siens, se faisaient remarquer par une vii)lence plus grande encore. Il é'.ait assez haureux pour n'avoir à combattre '\ne des ennem'.s non-seulemeiit très-ridicules, mais aussi très-empoiiés et très-méchants au moins dïntention. « On riait , dit ici justement La Har \ic, de les voir écorchés, parce qu'ils avaient le poignard à la main, a

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