MADAME GOEZMAN ET SON MARI
BERTRAND. — d'a R N A TJD -B A C C L A R D. — LE GAZETIER MARIN,
Les mémoires des antagonistes de Beaumarchais sont devenus fort rares ; je me les suis procurés afin de bien saisir la physionomie de ce combat. En les lisant, on voit mieux à quel point Ihomme qu'ils poursuivaient était doué du génie de l'observation, avec quelle pénétration il discerne, avec quelle justesse il reproduit la nuance de platitude, d'astuce ou de mécliancetéqui distingue chacun de ses ennemis. On reconnaît aussi qu'à tout prendre, la modération est de son côté, et qu'il ne commence à attaquer à outrance que lorsqu'il a été luimême attaqué sans mesure et sans pudeur. Ainsi, dans son premier Mémoire, il se contente d'exposer les faits avec clarté et précision ; il discute la question de droit, repousse la dénonciation du juge Goëzman, mais
se montre réservé dans son langage et très sobre de personnalités. A peine avait-il publié ce Mémoire, que cinq adversaires furieux fondent presque en même temps sur lui. Alors seulement il engage le fer et prend l'offensive avec une vigueur toujours croissante, jusqu'à ce qu'il ait mis sur le carreau les cinq champions que nous aîloijs passer rapidement en revue.
Le premier qui paraît, c'est M""^ Goëzman , qui écrit sous la dictée de son mari , et lance à la tête de Beaumarchais un in-quarto de 74 pages hérissé de termes de procédure et de citations latines. Rien de plus lourd, de plus hétéroclite que ce langage d'un légiste prenant le masque d'une femme et disant : « Je me suis remplie de cette cause autant qu'il est au pouvoir d'une femme ; » ou bien : « Sa récrimination doit donc être repoussée conformément à cette loi qu'on m'a citée, neganda est accusatis licentia criminandi. » Beaumarchais résume spirituellement la profonde bêtise de ce factum quand il s'écrie : «On m'annonce un femm.e ingénue, et l'on me présente un pubhciste allemand, jo Mais si le mémoire est ridicule dans la forme, il est, quant au fond, d'une violence extrême : « Mon âme, — c'est ainsi que débute M""^ Goëzman,— a été partagée entre l'étonnement, la surprise et l'horreur en lisant le libelle que le sieur Caron vient de répandre. L'audace de l'auteur étonne, le nombre et l'alrocité de ses impostures excitent la surprise, l'idée ((u'il donne de luimême fait horreur. » Quand on songe que l'honnête
dame qui parle ainsi a dans son tiroir les quinze louis dont la réclamation excite en elle Vélonnement, la surprise et Vhorreur, on est porté à excuser Beaumarchais d'avoir pris à son égard quelques libertés de langage. On sait du reste avec quel mélange de politesse ironique et d'argumentation pressante ilréfutC;, irrite, embarrasse, complimente et confond M""* Goëzman. Qui na ri aux éclats en lisant l'excellente scène de comédie où il se peint dialoguant avec elle par-devant le greffier? La scène est si plaisante, qu'on serait tenté de la prendre pour un tableau de fantaisie. Il n'en est rien cependant. Le second mémoire par lequel M"^ Goëzman répond à l'exposé de Beaumarchais confirme pleinement l'idée qu'il nous a donnée d'elle. Ici ce n'est plus le mari qui parle, c'est la dame elle-même; le ton est bien celui d'une femme en colère : « J'ai reproché , dit-elle , le sieur Caron lors de ma confrontation comme un homme atroce, reconnu pour tel. Lépithète a paru l'offenser, il faut donc la jushfier. » Elle divise son mémoire en première, seconde, troisième atrocité , et après cette belle division elle conclut ainsi : « Cela ne vous a pas suffi, homme atroce ! vous avez osé, en présence du commissaire, du greffier et d'une autre personne, me proposer de me ranger de votre parti, chercher à rendre mon mari odieux à mes propres yeux. Vous avez poussé l'impudence plus loin encore, vous avez osé ajouter (pourquoi suis-je obligée de rapporter des propos aussi insolents qu'ils sont humiliants pour moi ), vous avez osé ajouter, dis-je,que vous fini-
riez par vous faire écouter, que \os soins ne me déplairaient pas un jour, que Je n'ose acheverje nose
■vous qualifier. »
Cette préoccupation de coquetterie féminine dans une affaire aussi grave donne une idée de la force de tête de M"^ Goëzman. On connaît la piquante réponse de Beaumarchais rassurant la pudeur alarmée de sa belle ennemie^ se défendant de lui avoir tenu, pardevant un austère greffier, la plume à la main, des propos de nature à ne pouvoir être indiqués que par des points, et lui rappelant que, si elle l'a d'abord en effet qualifié cVhomme atroce , elle a fini parle trouver seulement bien malin, à la suite d'une interpellation ainsi conçue : « Je vous interpelle, madame, de nous dire à l'instant, sans réfléchir et sans y être préparée , pourquoi vous accusez dans tous vos interrogatoires être âgée de trente ans, quand votre visage, qui vous contredit, n'en montre que dix-huit? »
Le juge Goëzman, le dénonciateur, qui conduit touic l'affaire, n'entre personnellement en scène qu'au milieu du procè?. Il avait cru à un triomphe rapide et facile, mais le débat se complique d'incidents fâcheux pour lui. Beaumarchais , poussé à bout par les insinuations dempoisounenienl et les accusations de faux que ce uiagistrat se permet dans les mémoires de sa femme, use de représailles et scrute à son tour la vie de Goëzman. Après avoir prouvé que , dans le procès actuel, il a induit le Ubraire Lejay en faux ti moigiiage, il découvre que, quelque temps auparavant, pour
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cacher une conduite déréglée, Goëzman a signé sous un faux nom dans un acte de baptême, et il le dénonce de son côté comme faussaire devant le parlement. Un cri public s'élwe contre lui, le parlement Maupeou est obligé de décréter d'ajournement personnel un de ses membres, et voilà un conseiller de Grand' Chambre (jui cumule létaldaccusateur etcelui d'accusé. Le début de son mémoire donne une idée très-nette de la situation : « Une voix s'est élevée, dit-il ; le malheur des circonstances, le plaisir méchant d'inculper un magistrat dans les conjonctures actuelles, ont fait aussitôt une infînité d'échos. La persuasion s'est communiquée comme par une contagion secrète ; il s'est formé un orage qui s'est fixé sur ma tète, etc.» Si Goëzman continuait à parler ainsi , il pourrait inspirer quelque intérêt; mais on le voit bientôt s'emporter avec autant de rage que de mauvaise foi contre un homme qui n^n fait que se défendre de sa propre attaque. A cette périoile du procès, le conseiller, même dans la supposition tout à fait improbable (ju'il aurait été jusque-là trompé par sa femme, ne peut plus douter que celle-ci n'ait demandé, reçu et gardé les quinze louis. Il sait aiissi très-bien que Beaumarchais n'a employé pour les hii transmettre d'autre artifice corrupteur que d'accepter l'intervention d'un agent qui traitait pour elle et qu'elle seule connaissait ; malgré tout cela , il persiste plus que jamais à noircir son adversaire, et cependant, comme il comprend que sa dénonciation (une fois q.ue la vénalité de sa femme est constatée) lui fait jouer un
rôle odieux, il termine par de fausses protestations de douceur que dément toute sa conduite, et qui prouvent seulement qu'ft se sent compromis.
L'influence des Mémoires de Beaumarctiais se reconnaît même dans les factums de Goëzman. A l'exemple de celui-ci, auquel il a tant reproché de dévoiler au public les myslères du greffe, le conseiller viole à son tour les règles établies. On sait combien Beaumarchais excelle à faire ainsi dialoguer devant un greffier deux plaideurs alternativement confrontés l'un à l'autre et interpellés l'un par l'autre. Goëzman se pose interpellant Beaumarchais : « Je Tai interpellé, dit-il, de déclarer pourquoi le lendemain il a fait offrir à ma femme un bijou précieux; — il a ballu la campagne. — Interpellé pourquoi il s'est servi du mot traiter dans sa lettre écrite à ma femme ; — a ballu la campagne. » Et c'est par ces mots a ballu la campagne que Goëzman remplace habilement les réponses de son antagoniste. Le procédé était commode et le dispensait de se mettre en frais : mais le public se permettait de douter que Beaumarchais battît si facilement la campagne, et il se moquait du juge Goëzman en attendant que Beaumarchais pubhât sa confrontation avec lui. Cette confrontation devait composer un sixième mémoire * qui ne fut point rédigé, le jugement intervenu bientôt après l'ayant rendu inutile; mais on peut conjecturer qu'il
1 On ne compte en général que quatre mémoires de Beaumarchais dans l'affaire Goëzman; mais il y en a cinq en y comprenant le supplément au premier, qui est, après le quatrième, le plus intéressant de tous.
eût été fort conii(|iie, d'après le mémoire même de Goëzman, car lors(iu'il s'agit de peindre Beaumarclmis l'interpellant à son lour, le magistrat inculpé se dispense,, dit-il, d'aller plus loin, «pour n'avoir pas à retracer une scène révoltante de hardiesse et d'insolence ; » il nous en donne cependant une idée par le petit trait suivant : « Il (Beaumarchais) me montra, en portant sesdeux mains l'inie contre l'autre, un espace vide assez considérable qu'il pourrait, dit-il, remplir avecles journaux qu'il s'est clandestinement procurés sur ma conduite depuis que mon existence est devenue intéressante pour lui. Je me suis contenté de lui dire en riant que je voyais bien que, dans un pays d'inquisition, il aurait de l'aptitude à devenir un excelUnl familier, et qu'il est étonnant que le Saint-Office ne l'ait pas retenu en Espagne, où il a fait un si glorieux voyage; mais (ju'cn France , où l'espionnage des citoyens est un crime public, ce petit métier-là pourrait le conduire (juelque jour à quelques cents lieues de Paris, vers les cotes. » La réponse est assez bien tournée , mais pour un juge elle n'est peut-être pas très-magistrale , on dirait d'un homme qui a (piclque motif de TQàowievV inquisition.
Les trois autres adversaires de Beaumarchais ne lui sont pas moins utiles que les deux premiers. L'un est une espèce de banquier agioteur nommé Bertrand, (pii s'était d'abord mis en avant |)our lui, et qui avait trait(') en son nom avec le libraire ami de M"* Goëzman. EtTrayé par la dénonciation du conseiller et redoutant d'encou-
rir sa haine, Bertrand, après avoircommencépar décîabrerla vérité, semblait disposé à se ranger du côté qui lui paraissait le plus fort, et inclinait à cliarger Beaumarchais au profit de M"* Gkîëzman. Le premier mémoire de celui-ci le redressait assez doucement et assez poliment. Bertrand , que son effroi rend très-irritabte contre raccusc, riposte par un factum injurieux aYee cette épigraphe tirée des Psaumes : Judica me, Dem, et discerne causant meam de génie non sancta, et ab homme iniquo et doJoso erue me. Btaumarcb.ais ne ee vengea du grand Bertrand qu'en lui infligeant la célébrité du ridicule. Ici comme toujours la nuance des physionomies est parfaitement saisie. C'est en vain que Bertrand s'efforce de porter des coups terribles, c'est en vain qu'il rédige des phrases comme celle-ci : « Orateur cynique, bouffon, sophiste effronté, peintre infidèle qui puise dans son âme la fange dont il ternit la robe de l'innocence, méchant par besoin et par goût, son cœur dur, vindicatif, implacable, s'éiourdit de son triomphe passager et étouffe sans remords la sensible humanité. » Au lieu de lui rendre colère pour colère, Beaumarchais se contente de le peindre : il le peint bavard, âpre au gain, indécis, peureux à la fois et ewi^ porté, mais plus sot encore que méchant, tel en un mot qu'il se montre lui-même dans les quatre mémoires grotesques dont il a enrichi ce fameux procès.
Le quatrième champion qui se précipite sur BeéHimarchais tète baissée et se fait transpercer du premier coup est un romancier du temps assez plaisant dans
le genre funèbre qui se piquait, disait-il, duvoir Vcmbonpoint du sentiment. C'est dArnaud-Baculard, qui, pour être agréable au juge Goëzman, éciit une lettre contenant un renseignement faux, et qui, redressé très-poliment aussi dans le premier mémoire de Beaumarchais, lui répond dans ce style : «Oui, j'étais à pied et je rencontrai dans la rue de Condé le sieur Caron en carrosse, dans son carrosse! » Et comme Beaumarchais avait dit que d'Arnaud avait l'air sombre, d'Arnaud s'indigne et s'écrie : « J'avais l'air nou pas sombre, mais pénétré. L'air sombre ne va qu'à ces gens qui ruminent le crime, qui se travaillent pour
étouffer le remords et pour faire le mal On vous
suit pas à pas dans votre mine, vous marchez à l'éruption Il y a des cœurs dans lesquels je frémis de lire;'
j'y mesure toutes les sombres profondeurs de i enfer. C'est alors que je m'écrie : Tu dors, Jupiter ! A quoi te SCTt donc ta foudre? »
On voit que si d'Arnaud, de son côté, n'est pas méchant, ce n'est pas faute de bonne volonté. Il est peutêtre intéressant de reproduire ici la réponse de Beaumarchais ; on y reconnaîtra avec quelle justesse d'esprit il fait la part de tout le monde et quelle sérénité attrayante il apporte dans ce combat. 11 commence par reproduire la phrase de d'Arnaud sur le carrosse :
« Dans son carrosse ! répétez-vous avec un gros point d'admiration. Qui ne croirait, après ce triste oui, j'étais à jJed, et ce gros point d'admiration qui coiut après mon carrosso, que vous êtes l'envie môme personniliée ? Mais mai, qui vous
connais pour un bon humain, je sais bien que cette phi-aso : dans S071 carro'>se, ne signifie pas que vous fussiez fâche do me voir dans mon carrosse, mais seulement de ce que je ne vous ■voyais pas dans le vôtre.
« Mais consolez-vous, Monsieur, le carrosse dans lequel je courais n'était déjà plus à moi quand vous me vîtes dedans. Le comte de La Blache l'avait fait saisir ainsi que tous mes biens : des hommes appelés à liantes armes, habits bleus, bandoulières et fusils menaçants, le gardaient à vue chez moi ainsi que tous mes meubles, et pour vous causer malgré moi le chagrin de me montrer à vous dans mon carrosse, il avait fallu, ce jour-là même, que j'eusse celui de demander, le chapeau dans une main, le gros écu dans l'autre, la permission de m'en servir à ces compagnons huissiers, ce que je faisais, ne vous déplaise, tous les matins ; et, pendant que je vous parle avec tant de tranquillité, la même détresse subsiste encore dans ma maison.
« Qu'on est injuste ! On jalouse et l'on hait tel homme qu'on croit heureux, qui donnerait souvent du retour pour être à la place du piéton qui le déteste à cause de son carrosse. Moi, par exemple, y a-t-il rien de si propice que ma situation actuelle pour me désoler ? mais je suis un peu comme la cousine d'Héloïse, j'ai beau pleurer, il faut toujours que le rire s'échappe par quelque coin ^ Voilà ce qui me rend doux à votre égard. Ma philosophie est d'être, si je puis, content de moi, et de laisser aller le reste comme il plaît à Dieu. »
C'est par de tels passages, qui abondent dans les Mémoires contre Goëzman, que Beaumarchais savait détruire dans ie public les préventions répandues contre lui, désarmer les envieux, ramener les malveillants, se faire aimer des indifférents , et intéresser tout le monde à sa cause. Celte page que je viens de
1 Beaumarcbais affectionne cette comparaison; on se souvient qu'il l'a déjà employée dans une lettre à son père.
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citer me semble une ses meilleures sous le rapport du naturel, de la facilité et de la variété des nuances, surtout si l'on y ajoute ces quelques lignes qui complètent sa réponse à d'Arnaud, et offrent après le miel l'aiguillon : « Pardon, Monsieur, si je n'ai pas répondu , dans un écrit exprès pour vous seul, à toutes les injures de votre mémoire ; pardon si, vous voyant mesurer dans mon cœur les sombres profondeurs de l'enfer, et vous écrier : Tu dors, Jupiter; à quoi le sert donc ta foudre? j'ai répondu légèrement à tant de bouffissure; pardon, vous- fûtes écolier sans doute , et vous savez qu'au ballon le mieux soufflé il ne faut qu'un coup d'épingle. »
De tous les adversaires de Beaumarchais, celui qu'il a le plus maltraité dans ses Mémoires , celui contre lequel sa plume s'emporte souvent jusqu'à l'excès, c'est le gazetier Marin; mais il faut dire aussi que, de tous ses ennemis, celui-là est sinon le plus violent en paroles, au moins le plus sournois, le plus perfidement venimeux dans l'insinuation, et par conséquent le plus irritant. Quand on a lu ses factums, on comprend et on excuse l'acharnement de Beaumarchais. Marin était un de ces littérateurs sans talent*, qui, ne pouvant devenir quelqu'un, s'attachent opiniâtrement à devenir quelque chose, et arrivent parfois, en se
' 11 existe de lui une Histoire du sultan Saladin, que nous n'avons pas lue^ mais pour affirmer sans scrupule qu'il n'avait point de talent, il suffit de lire ses mémoires contre Beaumarchais, qui sont détestables, et quelques-uns de ses articles de la Gazette de France, que les recueils du temps citent souvent avec laison comme des modèles de platitude.
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remiiant beaucoup, à conquérir une sorte de situation; mais^ comme leur crédit n'a aucune base, ni littéraire ni morale , il s'ébranle et s'écroule à la première secousse. Sorti, comme dit Beaumarcbais, du préceptorat. Marin avait obtenu le privilège lucratif de la Gazelle de France, où il avait perfectionné ce genre de nouvelles auxquelles on donne aujourd hui le nom d'un oiseau de basse cour, et qu'on nommait alors des marinades^. Il était de plus censeur, chef du bureau de la librairie, agent du, cbancelier Maupeou pour la confection et la distribution des brochures destinées à soutenir ks nouveaux parlements. On assurait que, comme il aimait à manger à plusieurs râteliers, il faisait également circuler sous le manteau les brochures très-recherchées et très-prohibées des adversaires de Maupeou. Il passait aussi, à tort ou à raison, pour prêter de l'argent à gros intérêts et pour diriger des bureaux de nouvelles à la main où Ion vendait la diffamation au plus juste prix. En un mot, c'était un de ces publichies dont l'espèce n'est peut-être pas absolu-
1 Marin portait le goût de l'invention jusque dans les documents semi-officiels. C'est ainsi que dans un prétendu recensement de la population il avait presque doublé les chiffres. On fit sur lui, à ce sujet, lépipramme suivante :
D'une gazette ridicule RediCteur faux, sot et crédule, Qui, bravant le sens et le goût Kous racontes sans nul scrupule Des contes a dormir debout, A ton dénombrement immense, Pour que I on put ajouter foi, 11 faudrait qu'à ta resseiubbnce Chaque individu lût en France Soudain aussi double que loi.
ment perdue. 11 n'en était pas moins une manière de personnage assez influent pour que Voltaire, dans un jour de bonne humeur, ait eu la pensée de le patroner comme candidat à l'Académie. « Les Gaillard, écrit-il à DugIos le 2-2 décembre ii770, les Delille, les La Harp; sont sur les rangs, et ils ont des droite véritables; maisf sil est vrai qu'il y ait des difficultés pour i'un d'eus,, je vous recommande très-instamment M. Marin, qui joint à ses talents le mérite de rendre continuellement service aux gens de lettres. »
Les petits services que Rtorin rendait à Voltaire consistaient à faire arriver, sous son couvert de chef du bureau de la Hlwnirie, les ouvrages du philosophe de Ferney, im'primés à l'étranger et interdits en France, ouvrages que Marin col[)ortait lui-même dans ks grandes maisons ; ce qui ne l'empêchait pas de faire, pour l'exemple, envoyer de temps en temps aux galères d€ pafLDvres diables de colporteurs coupables du même délit que lui. Do reste, il est instructif d'étudier Voltaire dans ses rapports avec cet obhgeant correspondant : on y voit combien il épousait peu les causes perdues, car après avoir caressé et adulé Marin avant ses mal^ heurs, il le renie et le bafoue à outrance aussitôt que les mémoires de Beaumarchais ont fait de lui une sorte de brebis galeuse.
Marin vivait d'abord en assez bons termes avec l'auh teur d'Eugénie; en apprenant le procès criminel que lui intentait le juge Goëzman, il s'était entremis sous prétexte d'arranger l'affaire; mais, dans l'espérance
de plaire au chancelier Maupeou, il ne visait à rien moins qu'à dégager M. et M™e Goëzman aux dépens de Beaumarchais, et voici comment. — On se souvient que ce qui faisait toute la force du juge dénonciateur, c'était la fausse déclaration imposée par lui au libraire Lejay. Pour obliger le libraire à avouer la vérité;, Beaumarchais s'appuyait sur le témoignage du banquier Bertrand, qui avait négocié en son nom avec Lejay; or Bertrand, qui avait d'abord contredit Lejay, était l'ami intime de Marin, et c'est sous son influence que, redoutant les suites d'une lutte contre un membre du parlement, il commençait à tergiverser sur la question capitale des 15 louis exigés, reçus et gardés par M"' Goëzman. Tout en poussant Bertrand à se rétracter, Marin disait à Beaumarchais : cNe parlons pas de ces 15 louis, j'assoupirai l'affaire. Il n'y aura que Lejay de sacrifié. » Mais le sacrifice de Lejay et la rétractation de Bertrand laissaient Beaumarchais à la discrétion de Goëzman, et tel était, suivant lui, le but de l'officieux gazetier. « Cette manœuvre, dit-il en empruntant le langage de Rabelais, était le joli i^etit coutelet avec lequel l'ami Marin entendait tout doulcetlement m'égorgiller. »
Dans son premier mémoire , Beaumarchais s'était contenté de parer le coup porté par Marin ; il ne mêlait à son exposé du fait aucune personnalité, aucune injure. Ce dernier, persuadé comme Bertrand, comme d'Arnaud, que l'accusé était perdu, et que le meilleur moyen de lui imposer silence était de l'effrayer, répond
par un mémoire des plus outrageants. Tandis que Tagioteur Bertrand emprunte des épigraplies aux psaumes, le gazetier Marin, qui a écrit une Histoire de Saladin et qui se pique sans doute d'être orientaliste , arbore en tête de son faclum une maxime persane du poète Saadi : « Ne donne pas ton riz au serpent, parce que le serpent te piquera.» C'est Beaumarchais qui est le serpent ; mais Beaumarchais prouvera bientôt à sa manière que c'est Marin « qui, ditil, au lieu de donner son riz à manger au serpent, en prend la peau, s'en enveloppe, et rampe avec autant d'aisance que s'il n'eût fait autre métier de sa vie. »
Pour signer en même temps que lui, comme le voulait la règle, son premier mémoire, Beaumarchais n'avait pu trouver qu'un pauvre avocat obscur nommé Malbête. Marin, qui vise à l'espiit, profite de cette circonstance, et débute par cette phrase : « On a distribué à toutes les portes de Paris et l'on vend publiquement un hbelle signé Beaumarchais-Malbète. » C'était assez joli, mais c'était imprudent, car le gazetier en lançant ce trait s'aventurait dans un genre de combat où son adversaire était passé maître. Aussi la riposte sur le même ton et avec plus de sel ne se fait pas attendre : « Le gazetier de France, répond Beaumarchais, se plaint de la fausseté des calomnies répandues dans un libelle signé , dit-il, Beaumarchais-Malbôte , et il entreprend de se justifier par un petit manifeste signé Marin, qui n'est pas Mal bête. »
Si les mémoires de Marin n'étaient que plats, on
a^-S BEAUMARCHAIS
pourrait taxer de eruauté les réponses de Beaumarchais, mais ils sont d'une méchanceté hypocrite qui nous révolte. Marin prend l'air d'un homme sensible déplorant l'ingratitude d'un ancien ami. Faisant allusion au procès La Bîache que Beaumarchais "vient de perdre , il s'exprime ainsi : « Il le perdit, ce procès qui compromettait si singulièrement son honneur et sa fortune ; il me fit part de ce malheur, j'en fus touché, et je cfurus lui porter dans sa prison le seul secours qui fût en mon pouvoir : celui de le plaindre et' de le consoler. Il obtint enfin sa hberié, \'int me remercier de mes soins, et, quoiqu'il y eût chez moi pl'lisieurs personnes , il se livra à son indiscrétion ordinaire, et se permit des propos plus qu'imprudents, et contre son rapporteur, et contre sa partie, et contre...» (le respectable Marin met ici plusieurs points: cela veut dire contre le parlement et contre le gouvernement). Puis il continue : « J'en fus affligé par l'amitié dont je le croyais digne , et je lui en fis des reproches. » C'est de la délation politique pratiquée, on le voit, bassement, par insinuation et avec réticence. Les dénonciations de ce genre fourmillent dans les faclumsde Marin : « Ah ! si j'étais capable, s'écrie-t-il ailleurs , d'abuser de ces effusions que l'ami lié motive, pardonne et oublie... (Ici encore des points.) 11 ne se souvient donc pas des propos qu'il a tenus et chez moi et ailleurs en présence de plusieurs témoins, et qui lui attireraient une peine un peu plus grave que celle qu'il pourra encourirpar le jugement à intervenir. » Honnête et sensible Ma-
rin ! la peine qui menace Beaumarchais, c'est omnia (ilrà mortem, et cela ne suffit pas augazetier! — En effet, dans un autre mémoire, il dit naïvement : <f Quand la calomnie répandue dans un libelle décliire la réputation d'un citoyen honnête, ceux qui en sont les auteurs doivent être soumis à des peines afflictives, S(mvent même à la peine capitale. » Aussi a-t-il soin de répéter sans cesse que Beaumarchais parle des ministres et des personnes en place avec une hardiesse punissable; qu'il attaque la religion et la magistrature; que si lui. Marin, n'était pas trop doux pour user de ses avaûtages, il pourrait prouver avec la plus grande facilité que son adversaire à commis des crimes atroces et qu'il est le dernier des scélérats; « mais il n'est pas, dit-il, êans mon caractère de faire du mal à mes propres ennemis. » Cette attitude perfide d'un homme qui cherche à poignarder les gens par derrière en feignant de les ménager indignait le public spectateur du combat, et lorsqu'on voyait Beaumarchais s'avancer résolument contre ce sycophante, l'aborder de face, l'accabler dô coups pressés et vigoureux, on applaudissait avec fureur, on lui pardonnait même, après l'avoir terrassé, de Je fouler aux pieds sans miséricorde.
Tout le monde a lu ce beau début du quatrième mémoire, le plus remarquable de tous, où l'auteur, trouvant le secret de rajeunir avec plus d'agrément que jamais un sujet qui semblait rebattu , suppose que Diei.» lui apparaît et lui dit : « Je suis celui par qui tout est; sans moi tu n'existerais point; je te
douai d'un corps sain et robuste, j'y plaçai l'âme la plus acti\e : tu sais avec quelle profusion je versai la sensibilité dans ton cœur et la gaieté sur ton caractère; mais, pénétré que je te vois du bonheur de penser, de sentir, tu serais aussi trop heureux si quelques chagrins ne balançaient pas cet état fortuné : ainsi tu vas être accablé sous des calamités sans nombre, déchiré par mille ennemis, privé de ta liberté, de tes biens, accusé de rapines, de faux, de corruption, de calomnie, gémissant sous l'opprobre d'un procès criminel, garrotté dans les liens d'un décret, attaqué sur tous les points de ton existence par les plu absurdes on dit, et ballotté longtemps au scrutin de l'opinion pour décider si tu n'es que le plus vil des hommes ou seulement un honnête citoyen. » Beaumarchais se prosterne, se soumet humblement aux décrets de la Providence et la supplie de lui accorder au moins des ennemis tels qu'ils puissent exercer son courage mais non l'abattre , et il part de là pour les passer tous encore une fois en revue et les peindre au complet. Nous ne citerons que le paragraphe où il demande à Dieu de lui donner pour ennemi Marin : « Je désirerais , dit-il, que cet homme fût un esprit gauche et lourd , que sa méchanceté maladroite l'eût depuis longtemps chargé de deux choses incompatibles jusqu'à lui : la haine et le mépris public, je demanderais surtout qu'infidèle à ses amis , ingrat envers ses protecteurs, odieux aux auteurs dans ses censures, nauséabond aux lecteurs dans ses écritures, terrible aux emprunteurs dans ses usures, colportant
les livres défendus, espionnant les gens qui l'admettent, écorchant les étrangers dont il fait les affaires, désolant pour s'enrichir les malheureux libraires, il fût tel enfin, dans l'opinion des hommes, qu'il suffit d'être accusé par lui pour être présumé honnête, son protégé pour être à bon droit suspect : donne -moi Marin. »
On ne sera peut-être pas fâché de savoir comment Marin apprécie ce morceau. 11 demande au [sarlementla tête de l'auteur, non pas précisément à cause del'iusulte qui lui est faite — il est trop désintéressé pour s'occuper de sa propre injure, — mais parce que le sieur Carou insulte la Divinité par une imprécation scandaleuse et unbadinage impie. A la fin de sa requête, il insiste encore sur celle prière sacrilège que le sieur Caron fait à la Divinité en lui demandant de coopérer avec lui à des crimes. « C'est une licence, ajoute-t-il, dont il n'y a pas d'exemple depuis le conmiencement de la monarchie.» C'est ainsi que Marin justifie l'application que lui fait son adversaire des deux vers de Boileau sur Cotin :
Qui «népiise Mariu n'estime point son roi, Et n'a, selon Marin, ni Dieu, ni foi, ni loi.
Le second portrait de Marin , qui se trouve dans le même mémoire, est plus développé et plus coloré; mais il est aussi plus chargé, et en quelques points il louche au mauvais goùl. licaumarchais se laisse enivrer par les applaudissements, et il abuse'. Le lait est
t L'interrogation provençale, ques-a-co? (qu'est-ce que cela?) qui termine le second portrait du provençal Marin, et qui etait^ à ce qu'il paraît, son mot favori^ fut trouvée si plaisante par la
que l'infortuné gazctier de France sortit de cette lutte blessé à moi t; il ne s'en releva plus. Il ne pouvait se montrer nulle part sans se voir assailli de quolibets. Tous les petits théâtres exploitaient la vogue des caricaturesdontii était l'objet *. Bientôt le ministère, édlairé apparemment sur quelques méfaits, lui ôta toutes ses places, et sa chute fut aussi rapide que l'avait été son élévation. Cependant, comme il avait su gagner de l'ar-
dauphme , depuis la reine Marie-Antoinette, que, comme elle la répétait souvent, sa marchande de modes s'avisa de donner ce nom de quesaco à une coiffure nouvelle, composée d'un panache en plumes, que les temmes portaient sur le sommet de la tête «Cette coiffure, dit Bachaumont^ perpétue l'opprobre du Marin, bafoué jusqu'aux toilettes. »
1 Citons, à ce sujet, un document inédit, émané d'une célébrité du xviii" siècle dans le genre burlesque, c'est ce qui m'engage à lui donner place dans une note. C'est une lettre du fameux Taconet, auteur et acteur du théâtre de Nicolet, qui, envoyant à Beaumarchais une de ses pièces, lui écrit la lettre suivante, où se peint bien, en même temps que la licence des petits théâtres d'alqrs, la sensation très-vive que produisait le procès Goëzman dans toutes les classes de la société. « Voici, Monsieur, écrit Taconet, le motif qui m'engage à prendre la liberté de vous offrir ma petite pièce. L'acteur qui jouait le cocher dans ma pièce, étant arrivé à l'interrogat : En veau? page 8, ajouta à son rôle : En veau Marin, ce qui fut très applaudi, et il le fut de même quand il continua par dire aumotrac/ie ; En vache Goëzman, affectant de parler allemand pour faire allusion aux vaches suisses, dont le lait est devenu en grande réputation, surtout depuis que les gazetiers en parlent. La pièce continua jusqu'à la scène iv, où Lisette dit : Mon cher Guillot, laissons -ces mauvais caractères; l'actrice ajouta: Les Marins ne sont fas faits pour être sur terre. La pensée n'est pas mauvaise; quant à la rime, elle n'est pas exacte, à une lettre près. Au surplus, on ne trouve pas d's dans Marin; par conséquent, comme a dit un homme célèbre, toxit est bien. J'espère^ Monsieur , que vous pardonnerez mon importunité ; je n'ai pas d'autre intention que celle de me dire très-respectueusement, cfc. Taconet. »
gent, il prit le parti philosophique de se retirer dans son pays natal, à La Ciotat, où il acheta une charge de lieutenant-général de l'amirauté. Après la révolution, quand le sou'venir de ses disgrâces eut été effacé par d'autres événements beaucoup plus importants , il revint à Paris, oij il mourut en 1809, à quatre-vingt-neuf ans, doyen des gens de lettres. Il eut encore le temps de voir paraître la première édition générale désœuvrés de son terrible ennemi. Il ne méritait sans doute pas tous les désagréments que lui valut son démêlé avec Beaumarchais ; il faut toujours faire des deux côtés la part de l'exagéralion et même de la calomnie dans ces sortes de duelseffrénésà coups de plume, qui, heureusement, ne sont plus guère tolérés par nos mœurs; mais il est trèscertain que c'est Marin qui avait pris l'initiative de l'outrage, et si la polémique de son adversaire est parfois choquante pour le goût, il se montre dans la sienne avec des allures obliques de délateur et de tartuffe qui le rendent très-peu intéressant.
Parmi tous les témoignages défavorables pour lui qui se rencontrent dans le dossier du procès Goëzman, il en est un qui mérite d'être mentionné, à cause de l'intérêt qui s'attache au nom du témoin. Dansson troisième mémoire, Beaumarchais, opposant aux éloges que Marin se donne à lui-même les griefs de diverses personnes, lui disait: « Oseriez-vous compter sur le témoignage de M. de Snint-P., qui depuis cinq ans gémit du malheur de vous avoir confié ses pouvoirs pour un arbitrage, et qui ne cesse de demander vengeance au
ministère contre vous?» Ce Saint-P. n'est autre que Bernardin de Saint-Pierre, qui végétait alors à Paris/ pauvre, inconnu, et qui, ayant eu à se plaindre de Marin, répond aux questions de Beaumarchais sur le gazetier, par une lettre inédite cJwt j'extrais le passage suivant :
a Je vous plains. Monsieur, d'avoir trouvé dans votre chemin un homme aussi dangereux, aussi profonde'ment perfide, et qui peut emprunter des forces particulières d'un
inspecteur de police, son ami, nommé d'Hémery Je
souhaite, pour le hien public, pour mon repos et pour l'avantage de la littérature, que votre affaire puisse donner lieu à éclairer la marche de ces gens-là. Il me semble que l'on voudrait que je concourusse à servir de vengeur; mais je le répète. Monsieur, je me suis livré à la justice et aux effets de l'exact honneur de M. de Sartines. Le jour où il m'ouvrira la bouche, je parlerai dans les termes les moins obscurs, et l'on ne pourra méconnaître les caractères du galant homme et du bon citoyen. Vous pouvez juger. Monsieur, par mes détails, que je n'ai nulle intention de vous désobliger. Je vous prie même d'être bien persuadé que je vous rends tout ce que je dois à un homme de lettres fait pour atteindre à la réputation de Molière, et que c'est avec ces sentiments que j'ai l'honneur d'être, etc.
« Saint-Pierke ,
« Quai des Miramiones, le 13 décembre 1773. »
En même temps qu'elle constate la mauvaise réputation du gazetier de France, cette lettre prouve la sagacité de Bernardin de Saint-Pierre, qui, à une époque oîi Beaumarchais n'a encore publié que des drames, devine, à la seule lecture de ses mémoires, qu'il est avant tout né pour réussir dans la comédie.
Marin n'avait épargné à son antagoniste aucun genre
de mauvais procédés; car, non content de lui imputer vaguement les forfaits les plus noirs, c'est lui qui le premier a cherché à répandre qu'il n'était pas même l'auteur des mémoires judiciaires publiés sous son nom. A ce propos absurde, Beaumarchais répondait gaiement à sa manière : « Puisque c'est un autre qui écrit mes mémoires, ce maladroit de Marin devrait bien lui faire rédiger les siens.» Gudin affirme que Jean-Jacques Rousseau disait à ce sujet : « Je ne sais pas qui écrit les mémoires de Beaumarchais, mais ce que je sais bien, c'est qu'on n'écrit pas de tels plaidoyers pour un autre. » En effet, la personnalité du plaideur perce à cliaque ligne de ce singulier ouvrage, qui échappe à toute classification, et qui ne pouvait pas plus être emprunté alors qu'il ne pourrait être imité aujourd'hui; mais, puisque la ridicule hypothèse de Marin a été reproduite quelquefois, et puisque j'ai sous les yeux les brouillons mêmes des plaidoyers de Beaumarchais, j'entrerai dans quelques détails sur la manière dont ils ont été composés. On aime à trouver, dans le Porl- Royal de M. Sainte-Beuve, des renseignements précis sur la composition des Provinciales. Les mémoires contre Goëzman, quoique d'un ordre moins élevé, ne sont pas sans analogie avec le célèbre ouvrage de Pascal sous le rapport de la rédaction, de la publication et de relîet produit. Ils embrassent, comme les Provinciales, une grande variété de sujets. Indépendamment des tahicauxde mœurs, des portraits et de la polémique indi- \iduelle, on y rencontre des discussions de droit privé
et piiblrc, des débats de procédure, des critiques de l'organisation des tribunaux à cette époque, des aperçus historiques et politiques; on y lit même une dissertation sur le baptême, où Beaumarchais cite Marc-Aurèie et TertuUien, et prend le ton austère du sujet en s'excusant d'être obhg^é de consacrer, dit-il, sa plume inégale et profane à une question si imposante ; il y a de tout enfin dans ces mémoires , il y a même un peu de chirurgie, ne serait-ce que l'énoncé du plaisant problème sur le cerveau de Bertrand, dont les deux lobes ne sont pas également sains. La souplesse du talent de l'auteur lui permettait de prendre facilement tous les tons ; mais, pour le fond des idées, il était nécessairement obligé de recourir parfois à autrui, et, de même que Pascal mettait à profit l'érudition d'Arnauld, de Nicole, et luttait contre les jésuites entouré d'un groupe de jansénistes très-vivement mêlés à tous les incidents du combat, de même Beaumarchais livrait bataille à Goëzman, Marin, Bertrand, et au parlement Maupeou tout entier, assisté d'une petite phalange d'amis moins austères que les jansénistes, mais non moins ardents, qui se montraient empressés à lui fournir toutes les informations, tous les conseils dont il pouvait avoir besoni. Chacun lui apportait des idées et des notes ; il développait, changeait, transformait, fondait tout cela, imprimant à tout le cachet de son esprit facile, animé, flexible et mordant.
lŒS AMIS ET LES COLLABORATEURS DE BEAUMARCHAIS-.
EFFET PHOiDUlT PAR LES MEMOIRES CONTRE GOrEZiLAN.