BEAUMARCHAIS CONDAMNE AU BLAME
Ce ne sont point, à l'exception de Gudin,, des littérateurs de profession qui viennent en aide à Beaumarchais dans sa lutte contre Goëzman ; ses collaborateurs sont ses parents et ses amis les plus intimes. C'est d'abord le père Caron. qui, avec ses soLsante-qiiinze ans, donne encore son avis sur les mémoires de son fils; c'est Julie, dont on connaît maintenant les aptitudes littéraires, et dont nous allons montrer l'intervention dans les [)laidoyers de son frère ; c'est M. de Miron. le beau-frère de Beaumarchais, hoimne d'esprit doni, nous avons parlé ailleurs , qui fournit des notes pour la partie satirique; c'est Gudin, qui, très-fort sur l'histoire ancienne, aide à composer quelques morceaux d'érudition, et dout la prose lourde et pàJe
s'assouplit et se colore sous la plume de son ami ; c'est un jeune avocat très-distingué, nommé Falconnet, qui surveille la rédaction de l'auteur quand il s'agit de questions de droit ; c'est enfin un médecin provençal, nommé Gardanne, qui dirige spécialement la dissection des deux Provençaux, ses compatriotes, Marin et Bertrand.
Telle est la petite phalange que M"»* Goëzman, dans ses mémoires, appelle une clique infâme, et que le grand Bertrand, moins féroce et plus sensé, nomme tout simplement la bande joyeuse. Ils sont en effet assez joyeux, tous ces bourgeois spirituels, groupés autour de Beaumarchais, combattant avec lui contre une foule d'ennemis, et non sans courir quelques dangers personnels, car Julie notamment fut dénoncée en forme par le conseiller Goëzman : il y a une requête imprimée de ce juge dirigée spécialement contre elle, mais qui n'eut pas de suite. Tous, du reste, ont subi interrogatoires, confrontations et récolements; ils ne s'en portent pas plus mal, et leur gaieté entretient le courage et l'ardeur de l'homme auquel ils sont dévoués corps et âme. Le quartier-général n'est pas chez Beaumarchais. Depuis la perte du procès La Blache, il a rompu sa maison : il a placé sa sœur Julie comme pensionnaire libre à l'abbaye Saint-Antoine; son père est en pension chez une vieille amie ; deux autres sœurs sont dans un couvent de Picardie. Quoique ses affaires soient très-dérangées, il n'en continue pas moins, comme toujours, à pensionner toute sa famille. Quant à lui, il vit
en camp volant , aux prises avec les huissiers du comte de La Blache et les poursuites du juge Goëzman. Toujours courant, toujours luttant, il \ient préparer et concerter, avec ses amis, ses moyens de défense et d'attaque dans la maison de celle de ses sœurs qui a épousé le célèbre horloger Lépine, et qui demeure précisément dans le voisinage du Palaisde-Justice. Cest dans cette maison qu'on se réunit, c'est là qu'on apporte les renseignements, les notes, et qu'on discute les éléments de chaque mémoire. Tous les brouillons sont écrits de la main de Beaumarchais ; tous les morceaux brillants sont refaits par lui trois ou quatre fois. S'il n'exécute pas à la lettre le précepte de Boileau : Vingt fois sur le métier, etc., c'est qu'il n'a pas le temps ; il n'en est pas moins vrai que, comme tous ceux qui veulent bien écrire, il corrige beaucoup et recommence souvent. Son premier jet, tracé d'une écriture rapide, est presque toujours prolixe et diffus; il offre des constructions incorrectes, des expressions trop fortes et de mauvais goût. A la seconde rédaction, Beaumarchais coupe, amende, resserre, épure le tout. S'il lui arrive parfois de se contenter trop facilement, il a des amis prompts à le censurer et qui ne lui ménagent pas les critiques, à en juger par celte note que lui adresse son beau-frère, M. de Miron, au sujet du manuscrit du troisième mémoire, qu'on avait sans doute examiné en l'absence de l'auteur avanl l'impression.
« Bovine écrit M. de Miron, déplaît à tout le monde.
« Ce qui est rayé au bas de la quatcième page paraît absolument de trop et dégoûtant '.
« Ce qui l'est dans la cinquième semble être du Baculard. On trouve l'exorde trop long. Les avis se réunissent pour raccourcir au moins ce paragraphe.
a Le premier paragraphe de la septième page ne paraît pas clair, à moins qu'on ne retranche pour bien prouver ce que je ncii fait qu'avancer, et qu'on ne mette, en ce cas, ne plus revenir au lieu de me taire. Voici comme sera la phrase : Que me reste-t-il à faire ? ne plus revenir sur ce que j'ai prouvé, prouver ce que je n'ai fait qu'avancer, et répliquer en bref à une foule de mémoires, etc. »
Beaumarchais fait très-docilement son profit de toutes ces critiques; aussi ses jT/mo/res contre Goëzman, s'ils ne présentent pas, à cause de la nature du sujet, tout l'intérêt du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro , n'en sont pas moins , sous le rapport du style, le plus remarquable de tous ses ouvrag'es, celui où les belles qualités de l'écrivain sont le moins mêlées de défauts. 11 y a des morceaux d'une perfection achevée. Plus tard, après ses grands succès de théâtre, Beaumarchais devint plus rétif aux observations; nous en verrons la conséquence aux temps du procès Kornman. A l'époque où nous sommes, il tire parti de tout, même de la prose de sa sœur Julie ; c'est ainsi qu'ils ont rédigé à deux un des passages des Mémoires que l'on cite quelquefois avec raison
* On voit que ses amis poussaient ]a liberté jusqu'à rayer provisoirement sur son manuscrit ce qui leur déplaisait.
comme un des plus gracieux : celui où le plaideiu* répond aux attaques de M""' Goëzman sur sa naissance et la profession de son père; le texte i)rimitif au lieu d'être comme à l'ordinaire trop abondant était au contraire, un peu sec. « J'avoue, répondait Beaumarchais, que rien ne peut me la\er du très-grave reproche que ¥ous me faites d'être le fils de mon père ; en vérité, je n'en vois aucun autre contre qui je voulusse le troquer, mais je connais trop bien le prix du temps qu'il m'apprit à mesurer pour le perdre à relever de pareilles fadaises. »
Julie, trouvant sans doute ce passage trop dépourvu de couleur, propose une autre rédaction, qu'elle écrit de sa main à deux reprises sur une feuille détachée ; la voici :
« Vous entamez, dit Julie, ce chef-d'œuvre par me repiocher l'état de mon père, qu'il était horloger : oh! la bonne gaieté! et vous vous êtes battus, dit-on, avec Marin pour lui voler ce trait dont il s'était paré '. Eh bien ! Monsieur et Madame, il est trop vrcd qu'à pKisieurs branches de commerce, il avait réuni une assez grande célébrité dans l'arl de l'horlogerie : forcé de passer condamnation sur cet article, j'avoue avec douleur que rien ne peut me laver du très-grave reproche que vous me faites d'èlie le (ils de mon père; mais je m'arrête, car, tenez, je le sens derrière moi qui lit ce que j'écris, et rit en m'embrassant, comme s'il était chai-mé que je lui appa.rtienne. »
Il est évident que l'esquisse primitive s'est colorée
' On reconnaît tout de suite !e tour dégagé du style de Julie; «nais le ton ici était trop familier, et Ton va voir Beaumarchais supprimer trèi}-juat«meut. cette parase.
et animée sous le pinceau de Julie : son frère n'a plus qu'à retoucher, et c'est ce qu'il fait très- habilement, car voici le texte définitif et tel qu'il a été publié :
« Vous entamez ce chef-d'œuvre par me reprocher l'état de mes ancêtres ; hélas! Madame, il est trop vrai que le dernier de tous réunissait à phisieurs branches de commerce une assez grande célébrité dans l'art de l'borlogerie. Forcé de passer condamnation sur cet article, j'avoue avec douleur que rien ne peut me laver du juste reproche que vous me faites d'être le fils de mon père... Mais je m'arrête, car je le sens derrière moi qui regarde ce que j'écris et rit en m'embrassant. 0 vous, qui me reprochez mon père, vous n'avez pas l'idée de son généreux cœur. En vérité, horlogerie à part, je n'en vois aucun contre qui je voulusse le troquer ; mais je connais trop bien le prix du temps, qu'il m'apprit à mesurer, pour le perdre à relever de pareilles fadaises. '»
Le tableau ainsi complété et retouché est parfait de ton et de nuances, mais il est incontestable que l'idée la plus heureuse vient de Julie. Peut-être aussi cette idée lui avait-elle été inspirée par le père Caron luimême, qu'on se figure tout naturellement assistant à cette rédaction et passant sa têle blanche par-dessus l'épaule du frère et de la sœur. Ce passage est d'ailleurs presque le seul où le style d'autrui entre pour une certaine part dans celui de Beaumarchais. Les mémoires sont donc bien de lui, entièrement de lui. L'emprunt fait à Julie ne compte même pas, car, en utilisant l'esprit de sa sœur, Beaumarchais pouvait dire : Cela ne sort pas de la famille.
Il ne reste plus maintenant qu'à essayer de peindre
l'attitude du public dans celte lutte entre un simple particulier et un parlement abhorré, que Ton identifiait avec la personne de Goëzman. En comptant sur les secours qu'il pourrait tirer des circonstances, l'intrépide plaideur ne s'était pas trompé dans son calcul. Dès l'apiiarition de son second mémoire, sa cause était devenue, comme on disait alors, la cause de la nation, et il se voyait l'objet d'ime sympathie toujours croissante qu'entretenait la durée même du combat, dont l'issue, retardée par divers incidents, se fit attendre sept mois, depuis août 1773 jusqu'en février 1774. Pendant ces sept mois, en l'absence d'événements plus importants, Paris tout entier, la France, on peut même dire l'Europe, eurent les yeux fixés sur Beaumarchais et son procès.
On sait avec quelle ardeur de curiosité et d'intérêt Voltaire suivait cette affaire de sa retraite de Ferney. Bien qu'il eût d'abord pris parti pour le chancelier Maupeou, il désertait maintenant le drapeau ministériel et subissait l'influence des mémoires de Beaumarchais. «Quel homme! écrivait-il à d'Alembert, il réunit tout, la plaisanterie, le sérieux, la raison, la gaieté, la force, le touchant, tous les genres d'éloquence, et il n'en recherche aucun, et il confond tous ses adversaires, et il donne des leçons à ses juges. Sa naïveté m'enchante, je lui pardonne ses imprudences et ses pétulances. » — « J'ai peur, dit-il ailleurs, que ce brillant écervelé n'ait au fond raison contre tout le monde. Que de friponneries, ô ciel! que d'horreurs! que d'à-
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T^ilissement dans la nation ! quel désagrément pomr le parlement* ! »
Le flegmatique Horace Walpole, quoique moins ému ^lm Voltaire, cède également à l'attrait des mémoires. «J'ai reçu, écrit-il à M"»" duDeffand, les mémoires de Beaumarchais; j'en suis au troisième, et cela m'amuse beaucoup. Cet homme est fort adroit, raisonne juste, a beaucoup d'esprit; ses plaisanteries sont quelquefois très-bonnes, mais il s^y complaît trop. Enfin je comprends que, moyennant l'esprit de parti actuel cliez vous, celte affaire doit faire grande sensation. J'oubliais <le vous ddre l'iiorreur qui m^a pris des procédés ea justice chez vous. Y a-t-iî un pays au monde où Ton n'eût puni sévèrement cette M""* Goëzman ? Sa déposition est d'une impudence affreuse. Permet-on donc chez vous qu'on mente, qu'on se coupe, qu'on se con- Iredlse , qu'on injurie sa partie d'une manière si effrénée ? Qu'est devenue cette créature et son vilain mari? Répondez, je vous prie ^. »
En Allemagne, l'effet n'était pas moindre qu'en Angleterre. Goethe nous a raconté lui-même commeot, à Francfort, dans une gociéié où on hsait tout haat les
1 Voir la correspondance de Voltaire, de décembre 1773 à . avril 1774; il y parle sans cesse de Beaumarchais. Si l'on en croit
La Harpe '1 poussait même la préoccupaiion jusqu'à éprouvier ■un peu de jalousie, car il aurait écrit à propos des Mémoires : « Il y a bien de l'esprit, je crois pourtant qu'il en faut davantage pour faire Zaïre et Mérope. y Cette phrase citée par La Harpe ne £B trouve pas dans la cocrespondance publiée.
2 Voir les lettres de .Aime du Deifant à Horace Wapole, t. III -p. 90, édit. de 1812.
plaidoyers de Beaumarcliais, une jeune ûUe lui donna ridée de transformer en drame l'épisode de Clavijo^ A Paris, l'impression était naturellement plus forte encore; l'adversaire de Goëzman avait pour lui non-seulement les jeunes gens et les femmes, mais tous les magistrats de l'ancien parlement et tout ce qui tenait à eux. Bien plus, telle était la légèreté des esprits dans les régions officielles, que Louis XV lui-même s'amusait de cet ouvrage; M""' du Barry en riait, elle faisait jouer chez elle des proverbes où l'on mettait en scène la confro!ilalion de M"- Goézman et de Beaumarchais. Maupeou seul ne riait pas en songeant aux conséquences de ce succès désastreux pour une entreprise qui lui avait coûté tant d'efforts et fait braver tant de haines. L'enthousiasme qu'excitait alors cette comédie judiciaire me paraît vivement exprime dans les deux lettres suivantes adressées à Beaumarchais par la femme d'un des présidents de l'ancien parlement. M"" de Meinières* ; elles contiennent de plus une spirituelle analyse du quatrième mémoire, et c'est ce qui me détermine à les citer presque tout entières.
« Je l'ai fini, Monsieur, cet étonnant mémoire. Je maudissais hier les visites qui interrompaient cette délicieuse lecture, et, quand elles étaient sorlio?, je les remerciais d'avoir prolongé mes plaisirs en les interrompant. Bénis soient au contraire et à jamais le grand cousin, le sacristain, le publiciste et Iniii les respccUibks qui nous ont valu la relation de votre
» Voiries Mémoires de Goethe, t. II, livre xv îJI"'» de Meinières avait une certaine réputation littéraire elle avait traduit l'Histoire d'AinjU-^erre de Ilumo.
voyage en Espagne ! Vous devez des re'compenses à ces gens-]à. Vos meilleurs amis ne pouvaient vous faire aussi bien valoir, par leurs éloges et leur attachement, que vos ennemis ont fait en vous forçant de parler vous-même de vous même. Grandisson, le héros de roman le plus parfait, ne vous vient pas à la cheville du pied. Quand on vous suit chez ce M. Ciavijo, chez M. AVhall, dans le parc d'Aranjuès, chez ['ambassadeur, chez le roi, on palpite, on frémit, on s'indigne avec vous. Quel pinceau magique que le vôtre, Monsieur ! quelle énergie d'àme et d'expressions ! quelle prestesse d'esprit! quel mélange incroyable de chaleur et de prudence, de courage et de sensibilité, de génie et de grâce! J'eus l'honneur dé voir hier M"« d'Ossun *, et nous parlâmes de vous, de votre mémoire •. peut-on parler d'autre chose ? Elle me dit que vous aviez passé à sa porte. Si vous aviez besoin de la rencontrer, elle vient assez exactement les dimanches aux Pavillons*, et je vous offre de vous y rassembler. C'est une tille du premier mérite, dont la tète et le cœur sont excellents; mais, à propos de cœur et de tète, qu'en faisiez-vous chez M"^ de Saint-Jean? Vous m'y paraissiez aimable comme un joli homme, et ce n'est pas la façon de l'être la plus attrayante pour une vieille femme telle que moi. J'ai bien vu que vous aviez de l'esprit, des talents, de la confiance, des agréments dans le commerce ; mais je n'aurais jamais deviné en vous, Monsieur, un vrai père de famille et l'auteur sublime de vos quatre mémoires'; il faut que je sois bien bête et que les points qui forment un cercle brillant, comme était
1 La sœur du marquis d'Ossun, ambassadeur de France ea Espagne, qui avait été très-obligeant pour Beaumarchais durant son séjour à lladrid.
* Aux Pavillons de Chaillot.
3 Cette phrase rend bien le sentiment de surprise que produisaient les Mémoires sur ceux qui n'avaient connu jusque-là Beaumarchais que comme un homme du monde très-gdi et un peu fat, aj-ant (pour employer l'expression fine et polie de M"* de Meinières' de la confiance.
celui de cette femme charmante, éblouissent, fatiguent une sauvage de mon espèce jusqu'à l'empêcher de les distinguer. « Recevez mes remercîmenls de l'enthousiasme où vous entraînez vos lecteurs, et les assurances de la véritable estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsicuj-, etc.
«GmCHARD DE MeISIÈRES. »
Ce 18 février m4.
a Quel que soit l'événement de votre querelle avec tant d'adversaires, je vous félicile, Monsieur, de l'avoir eue ; il en résultera toujours que vous êtes le plus honnête homme du monde, puisqu'on n'a pu, en feuilletant votre vie, démontrer que vous étiez un scélérat, et assurément vous vous êtes fait connaître pour l'homme le plus éloquent dans tous les genres d'éloquence qu'il y ait dans notre siècle. Votre prière à l'Être suprême est un chef-d'œuvre de sublime et de comique, dont le mélange étonnant, ingénieux, neuf, produit le plus grand effet. J'avoue avec M™'^ Goëzman que vous êtes un peu malin, et, à son exemple, je vous le pardonne , car vos malices sont délicieuses. J'espère, Monsieur, que vous n'avez pas assez mauvaise opinion de moi pour me plaindre d'une lecture de cent huit pages quand vous les avez écrites. Je commence par les dévorer, et puis je reviens sur mes pas ; je m'arrête tantôt sur un endroit digne de Démosthène, tantôt sur un autre supérieur à Cicéron, et enfin sur mille aussi plaisants que Molière ; j'ai tellement peur d'achever et de ne pouvoir plus rien lire ensuite, que je recommence chaque alinéa pour vous donner le temps de produire votre cinquième mémoire, où l'on trouvera sans doute votre confrontation avec M. Goëzman; je vous demanderai volontiers en grâce de m';ivertir seulement par la petite poste la veille que le libraire en enverra des exemplaires à la veuve Lamarche ; c'est elle qui me les a toujours fournis. J'en prends plusieurs à la fois pour nous et pour nosamis^, et je suis furieuse
> Nos amis, c'étaient les membres de l'ancien parlenienf. T. I. 21
lorsque, faute de savoir qu'ils paraissent, j'y envoie trop tard, et qu'on me rapporte qu'il faut attendre au lendemain. »
C'était à qui enverrait à Beaumarchais des renseignements, des conseils, des félicitations et des encouragements. Plusieurs même poussent la bienveillance jusqu'à lui adresser modestement des mémoires tout faits, €omme si son esprit ne pouvait se passer de leur concours. Voici un de ces correspondants qui ne signe pas, mais qui me fait tout l'effet d'être un membre de l'ancien parlement; il envoie un projet de mémoire, recomimande instamment le secret, et termine ainsi : «La machine se détraque, on vous en a l'obligation ; ne serait-ce pas le moment de frapper les grands coups ? Je m'en rapporte à votre prtidence pour le tout. D'après vos écrits, je vous crois aussi honnête homme que moi, ce que je ne dirais pas de tout le monde; je ne crains lien. » Et la lettre est sans signature ! Quel Bavard que ce correspondant ! Le monde est ainsi plein de gens héroïques qui exhortent les autres à l'audace sous le voile de l'anonyme.
Beaumarchais ne manquait pas d'audace, mais il ne voulait point pousser le parlement à bout ; il savait que la faveur publique est passagère et inconstante. Le prince de Conti, son plus chaud protecteur, lui avait dit : « Si vous -wez le malheur d'être touché par le bourreau, je serai forcé de vous abandonner. » Il s'agissait donc pour lui de conserver et d'entretenir la puissance qu'il empruntait à l'opposition sans exaspérer des juges déjà irri-
ET SOî< TEMPS. 36â
tés, de proportionner toujours son ton à la qualité des personnes, et de savoir au besoin, comme on l'a dit spirituellement, donner des soufflets, mais à genoux. C'est ce qu'il fit surtout avec une merveilleuse souplesse à la suite d'un incident qui augmenta encore l'intérêt qu'il inspirait. Un colonel de cavalerie que Maupeou avait transformé ex abrupto en magistrat, le président de Nicolaï, très-lié avec Goëzman, rencontre Beaumarchais dans la salle des Pas-Perdus et l'insulte en ordonnant aux huissiers de le faire sortir ; celui-ci porte plainte contre l'insulteur. Le premier président le fait venir, l'invite à retirer sa plainte. Il y consent, mais dans son dernier mémoire, avec des apparences de respect sous lesquelles perce le dédain, il motive publiquement le pardon qu'il veut bien accorder à M. de Nicolaï. Bientôt son influence est telle que ce plaideur, si méprisé par ses juges au début du procès, et qui sollicitait vainement des récusations par la voie judiciaire, n'a Y)lus qu'à désigner dans ses mémoires ceux d'entre eux qu'il considère comme ses plus violents ennemis, pour leur arracher cette récusation. Un de ceuxlà, un conseiller de grand' chambre, nommé Gin, lui adresse une sorte d'apologie de six grandes pages, dont j'extrais quelques passages où l'on voit la fierté du magistrat s'effacer devant la popularité de l'accusé.
« J'ai lu votre dernier mémoire, Monsieur, écril le conseiller Cm; je cède à vos instances en cessant d'être votre juge ; mais, pour éviter toute équivoque sur les motifs qui m'unc empcciié jusqu'ici de prendre ce parti et sur ceux qui m'y
déterminent aujourd'hui, je crois devoir vous faire part éi au public de ces motifs »
Et, après une longue explication de sa conduite, ce magistrat, d'abord ennemi déclaré de Beaumarcliais, termine ainsi :
« Je crois vous avoir prouvé. Monsieur, que j'ai encore dans cet instant toute l'impartialité nécessaire pour juger M. et M™e de Goëzman et vous-même; mais vos attaques se multiplient au point que j^aurais lieu de craindre, en vous jugeant, que le public ne soupçonnât mon âme de quelque émotion qui vous fût peu favorable. C'est à cette délicatesse que je sacrifie mes sentiments particuliers, et, pour vous donner une nouvelle preuve de mon impartialité, je vous déclare. Monsieur, que je n'exige d'autre réparation des imputations contenues dans vos mémoires que de rendre publique cette lettre que je remets en même temps à M. le premier président.
« Je suis, Monsieur, avec les sentiments qui vous sont dus, votre très-humble, etc.
« Gin*. »
« Ce 15 février 1774. »
Quel singulier renversement de rôles! c'est le juge qui plaide auprès de l'accusé, et c'est l'accusé qui va donner une leçon de dignité au juge, en écrivant de
* C'est ce même magistrat qui avoue à Beaumarcb ais l'influence exercée par ies bruits publics sur son jugement aans le procès La Blache, duquel est sorti le procès Goëzman. L'aveu est précieux à recueillir. — «Soit raison, écrit-il, ou suite des impressions que les bruits publics^ même calomnieux, laissent dans les esprits et doyit il est bien difficile de se défendre, je ne vous dissimule pas que la réunion des si-ngularités qui se rencontraient dans votre acte, dans vos lettres, dans toute votre affaire me déterminait à entériner les lettres de rescision. » Le conseiller
son côlé au premier président une lettre à laquelle j'emprunte seulement ces quelques lignes :
tt Monseigneur ,
« J'ai l'honneur de vous adresser une copie de la lettre apologétique que j'ai reçue de M. Gin. Mon profond respect pour la cour m'empêche de donner à cette lettre la puhhcité que ce magistrat semblait d'abord désirer qu'elle reçût, persuadé qu'en y rélléchissant mieux , il me saura gré de renoncer au projet de l'imprimer avec mon commentaire. »
Quoi de plus étrange, en effet, que cette démarche d'un magistrat demandant lui-même à un accusé dont les mémoires constituent une infraction à la loi et seront tout à l'heure condamnés à être brûlés, de lui accorder dans ces mémoires une place pour sa justification auprès du public ! Qui ne reconnaîtrait là un témoignage éclatant de la force que Beaumarchais puisait dans la faveur de l'opinion qu'il avait su conquérir, et qu'il opposait comme un bouclier à ses ennemis!
Cependant, si la peur agissait sur quelques magistrats du parlement Maupeou, .la haine le disputait à la peur chez le plus grand nombre, et ils voyaient avec joie approcher Theure de la vengeance. Le jour du jugement arriva enfin, le 26 février 1774, au milieu de Tat-
Gin veut dire par là qu'il avait opiné pour que l'arrêté de comptes entre Paris du Verney et Beaumarchais fût déclaré nul. Cet avis, sans être plus avantageux au fond pour co dernier, était moins fâcheux, quant à la forme, que celui de Goëzman adopté par le parlement, et en vertu duquel l'acte on question avait été indirectement déclaré faux.
tente universelle. « Nous attendons aujourd'hui, écrit M°" du Deffand à Walpole^, un grand événement : le jugement de Beaumarchais... M. de Monaco l'a invité ce soir pour nous faire la lecture d'une comédie de sa
façon qui a pour titre le Barbier de Séville Le
pubhc s'est affolé de Tauteur, on le juge tandis que je vous écris. On prévoit que le jugement sera rigoureux, et il pourrait arriver qu'au lieu de souper avec nous il fût condamné au bannissement ou même au pilori ; c'est ce que je vous dirai demain. »
Voilà bien la dose d'intérêt que M""* du Deffand prenait aux gens. Quel dommage pour elle si l'accusé eût été condamné au pilori ! Elle eût perdu sa lecture du Barbier. Elle la perdit néanmoins; la délibération des juges se prolongeant (elle dura douze heures), Beaumarchais adresse au prince de Monaco ce billet inédit qui fait suite à la lettre de M"^ du Deffand :
« Beaumarchais, infiniment sensible à l'honneur que veut bien lui faire M. le prince de Monaco, répond du palais, où il est cloué depuis six heures du malin, où il a été interroge à la barre de la cour, et où il attend le jugement qui se fait bien attendre j mais, de quelque façon que tournent les choses, Beaumarchais, qui est entouré de ses proches en ce moment, ne peut se flaUer de leur échapper, qu'il ait à recevoir des compliments de félicitation ou de condoléance. Il supplie donc M. le prince de Monaco de vouloir bien lui réserver ses bontés pour un autre jour. Il a l'honneur de rassurer de sa très-respectueuse reconnaissance.
c Ce samedi 2G février 1774. >
Au moment où il écrivait ce billet, Beaumarchais,
après s'être rendu au palais, où il avait vu passer devant lui tous ses juges, venait de subir, selon Tusage, son dernier interrogatoire. La nuit précédente avait été consacrée par lui à régler ses affaires ; il paraît qu'il était décidé à se tuer , s'il eût été condamné au pilori *. Voyant que la délibération s'éternisait et vaincu par la fatigue, il se retira chez Mme Lépine, sa sœur, se coucha, et s'endormit d'un profond sommeil.
« Il dormait, dit Gudin dans son manuscrit, et ses juges veillaient, tourmentés par les furies, divisés entre eux. Ils délibéraient dans le tumulte, opinaient avec rage, voulaient punir l'auteur des Mémoires, prévoyaient les clameurs du public prêt à les désavouer, et remplissaient la salle de leurs cris contentieux. »
Ils s'arrêtèrent enfin à une sentence par laquelle ils espéraient donner satisfaction au public en se vengeant eux-mêmes. Ils condamnèrent M"* Goëzman au blâme, et à la restitution des io louis pour être distribués aux pauvres; son mari fut mis hors de cour, sentence équivalente au blâme pour un magistrat et qui le force à quitter sa charge*; Beaumarchais fut condamné également au blâme.
1 C'est du moins ce qui résulte d'un passage de ses Mémoires, dans son recours en cassation contre le comte de La Blache.
*Ce procès, si imprudemment entamé et si violemment poursuivi par le juge G-oëzman, lui porta malheur, il y perdit son état et sa considération. Sacrifié par ses collègues et rentré dans l'obscurité, je le retrouve vingt ans plus tard sur la liste des personnes décapitées le 7 thermidor, deux jours avant la chute de Robespierre. C'est bien lui : Louis-VaientinGoôzman, conaeiller
La peine du blâme était une peine infamante qui répondait à peu près à ce qu'on appelle aujourd'hui la dégradation civique ; elle rendait le condamné incapable d'occuper aucune fonction publique, et il devait recevoir cette sentence à genoux, devant la cour, tandis que le président lui disait : « La cour te blâme et le déclare infâme. » On éveilla Beaumarchais pour lui annoncer ce résultat.
« 11 se leva tranquillement, dit Gudin, maître de tous ses mouvements comme de son esprit. Voyons, dit-il, ce qu'il me reste à faire. Nous sortîmes ensemble de chez sa sœur. J'ignorais si on ne veillaitpas autour de la maison pour l'arrêter ; j'ignorais ses desseins, je ne voulais point le quitter. Après avoir fait assez de chemin pour nous être assurés qu'on ne le cherchait pas où il était, il me congédia et me donna rendez-vous pour le lendemain dans l'asile qu'il s'élait choisi, car il était à craindre qu'en exécution de l'arrêt, on n'allât le chercher dans sa propre maison; mais cet arrêt avait été si mal reçu de la multitude assemblée aux portes de la chambre, les juges avaient été si conspués en levant l'audience, quoique plusieurs se fussent évadés par de longs corridors inconnus du public, qu'on appelle les détours du palais ; ils voyaient tant de marques de mécontentement, qu'ils no furent pas tentés de mettre à exécution une sentence qui ne leur attirait que le blâme universel. »
On connaît le triomphe éclatant qui suivit ce jugement, dont l'exécution s'arrêtait devant la popularité de
au (;i-clevant parlement Maupeou, convaincu, suivant l'honnête formule du temps de s'étj'e rendu l'ennemi du peuple. 1\ figure dans la môme charretée qu'André Chénier. La terreur aurait bien pu épargner Goëzman, elle avait assez d'hommes plus intéressants à dévorer; mais tout lui était bon.
Beaumarchais : tout Paris se faisant inscrire cliez lui, le prince de Conli el le duc de Chartres lui donnani une fêle brillante le lendemain mciiic du jour où un tribunal avait tenté de le flétrir; M. de Sarlines lui disant: «Ce n'est pas assez que d'être blâmé, il faut encore être modeste. » Quand de telles discordances se produisent dans une société^ elle est bien malade. Ajoutons à ces détails connus un détail intime et délicat que j'emprunte au manuscrit de Gudin.
« Il eut, dit ce dernier, des consolations plus touchantes encore que celles de ramitié. Sa célébrité attira sui' lui les regards d'une femme douée d'un cœur sensible et d'un caractère ferme, propre à le soutenir dans les combats cruels qu'il avait encore à livrer. Elle ne le connaissait point; mais son àme, émue par la lecture de ses mémoires, appelait colle de cet homme célèbre. Elle brûlait du désir de le voir. J'étais avec lui lorsque, sous le prétexte de s'occuper de musique, elle envoya un homme de sa connaissance et de celle de Boauniarchals le prier de lui prêter sa haipe pour quelques minutes. Une telle demande dans de telles circonstances décelait son intention. Beaumarchais la comprit; il y fut sensible, ot il répondit ; — Je ne prête point ma harpe; mais, si elle veut venir avec vous, je l'entendrai, et elle pourra mentendie. Elle vint; je fus témoin de leur premièie entrevue. J'ai déjà dit qu'il était diflicile de voir Beaumarchais sans l'aimer. Quelle impcessiou ne devait-il pas prodidrc quand il était couvert des api)laudis>enîents de tout l*aris, quand on le regardait comnii' le défenseur de la liberté opprimée, le \engeur du public! Il était encore |)lus diflicile de résister aux regards, à la voix, au maintien, aux discours de celte jeune, femme, et cet attrait que l'un et l'autre inspiraient à la première vue augmentait d'heure en heure par la variété de leurs agréments et la foule des excellcnles qualités qu'on découvrait '.OM. 1. 24
en eux à mesure qu'on les connaissait davantage. Leurs cœursfurent unis, dès ce moment, d'un lien que nulle circonstance ne put rompre, et que l'amour, l'estime, la confiance, le temps et les lois rendirent indissoluble ^ »
Ces ovations populaires et princières, ces félicités de cœur plus douces encore, dédommageaient sans doute Beaumarchais du coup que le parlement venait de lui porter; cependant le coup était cruel. A la vérité, 1$ parlement Mai'.peou ne devait pas survivre longtemps à cet acte de colère et de vengeance. En frappant de mort civile un homme que l'opinion portait en triomphe, il s'était lui-même frappé à mort. L'opposition endormie se réveilla et se déchahia contre lui avec un redoublement de fureur, les pamphlets en prose et en vers prirent une vivacité nou\elle *. Il se traîna encore quelques mois au milieu du mépris public; la fin du règne de Louis XV hâta sa chute, et un des premiers actes de Louis XVI fut de rétablir l'ancien parlement ; mais, en attendant cet événement, qui pouvait être encore éloigné, la terrible sentence rendue contre
1 La charmante personne dont parle ici Gudin, et qui devint plus tard la troisième femme de Beaumarchais, se nommait Marie-Thérèse-Emilie Willermawlaz. Elle était, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, d'origine suisse et appartenait à une famille distinguée du pays de Charmey. J'ai vu un grand portrait d'elle où elle est représentée avec la toilette qu'elle avait peutêtre le jour de l'entrevue, car elle porte le fameux panache en plumes à la quesaco, et sous cette coiffure elle est ravissante. Quelques lettres d'elle que nous citerons en leur lieu, prouveront qu'elle était de plus une femme très-remarquable par l'intelligence, l'esprit et le caractère.
* Par un de ces jeux de mots dans le goût des Parisiens, on disait, en faisant allusion au procès Goczman : « Louis XV a dé-
Beaumarchais subsistait avec toutes ses conséquences. Il voyait sa carrière brisée : deux procès perdus à ia fois, dont l'un l'avait ruiné dans sa fortune et son honneur, et dont l'autre, en le relevant dans l'estime pubhque, l'avait tué légalement, pesaient sur lui de tout leur poids. Il avait à poursuivre la révision de ces deux procès; il fallait d'abord faire casser le dernier jugement. Demander sans bruit cette cassation au conseil d'Etat, c'était s'exposer à un échec presque certain; publier de nouveaux écrits était impossible. Louis XV, bien qu'il se fût amusé parfois des mémoires contre Goëzman, était cependant très-irrité de l'agitation produite par ce débat; il avait fait enjoindre formellement par M. de Sartines, au dangereux plaideur, de garder à l'avenir un silence absolu ; mais les délais prescrits pour le recours en cassation s'écoulaient, et le jugement allait devenir irrévocable. Heureusement pour Beaumarchais que sa destinée, toujours bizarre , voulut que Louis XV, le jugeant sur l'habileté même qu'il venait de déployer dans l'affaire Goëzman, crut avoir besoin de lui. Comme les rois pouvaient alors, au
truit le parlement ancien, 15 louis détruiront le nouveau.»- Bachaumont parle sans le citer d'un noël satirique très-couru où figuraient tous les personnages et tous les incidents de ce procès. Je trouve ce 7ioèi dans les papiers de Julie, et comme il y en a deux exemplaires écrits de sa main avec des variantes, comme elle aimait beaucoup à se livrer à ce genre de poésie un peu burlesque, je serais porté à croire qu'elle est l'auteur du noël en question, que je reproduis tout entier aux pièces juslitîcatives noT- Quiconque a lu les mémoires contre Goëzman reconnaîtra dans ce cantique une assez bonne caricature de tou» les adversaires de Beaumarchais.
moyen de lettres de relief, relever du laps de temps écoulé pour la révision d'un procès, il lui ])romit de le mettre à même de reconquérir son état civil, s'il remplissait avec zèle et avec succès une mission difficile à laquelle il attachait une grande importance, — et le triomphateur du parlement Maupeou partit pour Londres en qualité d'agent secret.