LB GAZETIER CUIRASSÉ ET LE JUIF ANGELUCCI
• HAUMARCHAIS PRISONNIER DE l'iMPÉRATRICB MARIE - THBRÈSB.
L'histoire des missions secrètes de Beaumarchais est inslniclive pour l'appréciation des gouvernements absolus. Le côté faible des gouvernements libres a été assez mis en lumière depuis quelques années, par l'abus (ju'on a fait de la liberté et les tristes conséquences de (le cet abus, pour qu'il soit intéressant peut-être d'examiner ici le revers de la médaille et d'étudier de près ce qui se passaitdans lescouhssesdu pouvoiràune époque où la lumière, la discussion et le contrôle n'y pénétraient point. 11 n'est peut-être pas inutile de montrer quelle importance prenaient alors de très-misérables choses, quel gaspillage des deniers pul)lics s'opérait à l'abri de l'irresponsabililé ministérielle, par quels détours compliqués un homme atteint d'une condam-
nation injuste était obligé de passer pour otjtenir sa réliabilitation , et connnent en revanche ce même homme, frappé de mort civile par un tribunal, pouvait devenir l'agent intime et le correspondant de deux rois et de leurs minisires, arriver peu à peu, en se rendant utile dans de petites manœuvres de diplomatie occulte, non-seulement à reconquirii son état civil, mais à s'emparer d'une grande affaire, d'une affaire digne de lui et de son intelligence, et à exercer dans l'ombre une influence considérable et jusq^u'ici très-peu connue sur un grand événement.
Nous venons de laisser l'adversaire de Goëzman vaincu devant le parlement, mais triomphant devant l'opinion, entouré dliommages, accablé de félicitations, et cependant triste au milieu de son triomphe :
a Ils l'ont donc enfln l'endu, écrivait-il à un ami quelques jours apî%s la sentence, ils l'ont donc entin rendu, cet abominable arièt, chef-d'œuvre de haine et d'iniquité ! Me voilà retranché de la socié.é et déshonoré au miheu de ma carrière. Je sais, mon ami, que les peines d'opinion ne doivent affliger que ceux qui les méritent; je sais que des jug-es iniques peuvent tout contre la personne d'un innocent cl rien contre sa réputation; toute la France s'est fait inscrire chez moi depuis samedi !... La chose qui m'a le plus percé le cœur en ce tuneste événement est l'impression fâcheuse qu'on a donnée au roi contre moi. On lui a dit que je prétendais à une célébrité séditieuse, mais on ne lui a pas dit que je n'ai fait que me défendre, que je n'ai cessé de faire sentir à tous les magistrats les conséquences qui pouvaient résulter de ce ridicule ])rocès. Vous le savez, mon ami, j'avais mené jusqu'à ce jour une vie tranquille et douce, et je naurais jamais écrit
sur la chose publique, si une foule d'ennemis puissants ne s'étaient réunis pour me perdre. l)evais-je me laisser écraser sans me justifier? Si je l'ai fait avec trop de vivacité, est-ce une raison pour déshonorer ma famille et moi, et retrancher de la société im sujet honnête dont peut-être on eût pu employer les talents avec utilité pour le service duroiet delÉiat? J'ai de la force pour supporter un malheur que je n'ai pas mérité; mais mon père, qui a soixante-dix-sept ans d'honneur et de travaux sur la tête, et qui meurt de douleur, mes sœurs, qui sont femmes et faibles, dont l'une vomit le sang et dont l'autre est suffoquée, voilà ce qui me tue et ce dont on ne me consolera point.
« Recevez, mon généreux ami, les témoignages sincères de l'ardente reconnaissance avec laquelle je suis, etc.
« Beaumauchais. »
Cette lettre, qui jure avecl'étatd'exaltation et d'ivresse dans lequel on se représente naturellement Beaumarchais au moment où des princes du sang le qualifiaient de grand citoyen, celte lettre avait un but ; elle était adressée au fermier général de La Borde, (jui était en même temps premier valet de chambre deLouisXV^ M. de La Borde cultivait les arts; il composait d'assez mauvaise musique d'opéra' ; il élail lié avec Beaumarchais , il élait Irès-aimé du roi , et défendait de son mieux, contrôles préventions de son maître, l'audacieux plaideur qu'on ai)pelait alors à la cour le Wil/ies français^ par allusion au tribun qui, à la même époque, agitait l'Angleterre.
' C'est lui qui a mis en musique roi>éra de Pandore, par Voltaire.
On se soutient que Louis XV avait fait imposer d'autorité à Beaumarchais im silence absolu, et l'empêchait ainsi de se pourvoir utilement en cassation. Un jour, en parlant de ce dernier avec de La Bc/i'de, il lui dit : et On prétend que ton ami a un talent supérieur pour la négociation; si on pouvait l'employer avec succès et secrètement dans une affaire qui m'intéresse, ses affaires à lui s'en trouveraient bien. » Or voici le grave sujet d'inquiétude qui tourmentait les derniers jours du vieux roi.
Il y avait alors à Londres un aventurier bourguignon nommé Théveneau de Morande , qui , pour échapper aux conséquences de la vie désordonnée quïl avait menée dans son pays, s'était réfugié en Angleterre. Là, se trouvant sans ressources et spéculant sur le scandale, il composait de grossiers libelles qui s'introduisaient clandestinement en France, et dans lesquels il diffamait, outrageait, calomniait sans distinction tous les noms tant soit peu connus qui se présentaient sous sa plume. Il avait publié, entre autres ouvrages, sous ce titre impudent , le Gazelier cuirassé , un recueil de noirceurs parfaitement d'accord avec l'impudence de son titre. Mettant à profit l'effroi qu'il inspirait , il envoyait de temps en temps deTautrecôté de la Manche des sommations d'argent à ceux qui redoutaient ses attaqiies. Il paraît même qu'il avait essayé de rançonner Voltaire, mais sans succès; le philosophe de Fcrney ne s'effrayait pas pour si peu, et il s'était contenté d'infliger publiquement au Gazetier cuirassé l'expression de son mépris; Morande, en un mot, pratiquait, avec moins
de célébrité, le métier qui, au xvi* siècle, avait fait surnommer l'Arétiii le fléau des princes. Pour un industriel de cette sorte, M"* du Barry était une mine d'or ; aussi avait-il écrit à cette dame en lui annonçant la publication prochaine (sauf le cas d'une belle rançon) d'un ouvrage intéressant dont sa vie était le sujet, et dont il lui envoyait le prospectus avec ce titre alléchant pour les amateurs du genre cynique : Mémoires secrets d'une femme publique. Une autre personne que M"' du Barry eût pu dédaigner les insultes de ce pamphlétaire, ou le traduire devant la justice anglaise; on conçoit que M"^ du Barry ne pouvait prendre ni l'un ni l'autre de ces deux partis. Alarmée et furieuse, elle avait communiqué sa crainte et sa colère à Louis XV, qui avait commencé par faire demander au roi dAngleterre l'extradition de Morande. Le gouvernement anglais avait répondu que, si on ne voulait pas poursuivre judiciairement ce libelliste, il ne s'opiiosait point à ce qu'on enlevât un homme aussi indigne de la protection des lois anglaises, mais qu'il ne pouvait concourir à cet enlèvement, qull ne pouvait même le [)ermettre qu'à une condition : c'est qu'il serait accompli dans le plus grand secret, et de manière à ne pas blesser les susceptibilités du sentiment national. Le ministère français avait donc envoyé à Londres une brigade d'agents de police pour s'emparer secrètement de Morande , mais ce dernier était rusé et alerle : il avait à Paris des correspondants, haut placés peut-être, qui l'avaient prévenu de l'expéclilion, et, non content de
mS BEAUMARCHAIS
prendre ses mesures pour la rendre infructueuse, il Fanait dénoncée dans les journaux de Londres, en se donnant comme un proscrit politique qu'on osait poursuivre jusque sur le sol de la liberté, usurpant ainsi au profit d'une industrie ignoble la généreuse hospitalité que l'Angleterre accorde si noblement aux vaincus de tous les partis. Le public anglais s'était ému, et quand les agents français arrivèrent, ils furent désignés au peuple, qui se mil €n devoir de les jeter dans la Tamise. Ils n'eurent que le temps de se cacher, et repartirent au plus vite, très-effrayés et jurant qu'on ne les y prendrait plus.
Fier de ce succès, Morande pressa la publication de l'ouvrage scandaleux qu'il avait rédigé. Trois mille exemplaires étaient déjà imprimés et prêts à partir pour la Hollande et l'Allemagne, pour être ensuite répandus en France. Ne pouvant plus s'emparer de l'auteur, Louis XV avait envoyé divers agents pour traiter avec lui. Mais Morande se tenait sur le qui vive, ne se laissait pomt approcher, et, bien qu'il ne fût qu'un spéculateur effronté, il se posait devant le peuple anglais en vengeur de la morale publique. Tel était l'état des choses, lorsque le roi, à bout de moyens, fit proposer par M. de La Borde à Beaumarchais de partir pour Londres, de s'aboucher avec le Gazetier cuirassé, d'acheter son silence et la destruction de ses mémoires sur M"" du Barry.
La mission de protéger l'honneur dune femme aussi peu honorable que M""* du Barry n'était pas, il faut en
convenir, une mission d'un ordre bien relevé; mais, outre quici l'intérêt d'un roi de France se trouvait malheureusement associé à celui de sa trop célèbre maîtrcFse, il faut, avant de jeter la pierre à Beaiimarcliais. apprécier équitable ment sa situation. Il faut se souvenir que, frappé d'une flétrissure légale par des magistrats déconsidérés qui avaient été juges dans leur propre cause, il voyait ses moyens de réhubilitalion paralysés par l'expresse défense d'un roi qui pouvait tout , qui pouvait lui ouvrir ou lui fermer à volonté les voies du recours en cassation, qui pouvait lui rendre son crédit, sa fortune, son état civil, et ce roi tout-puissant lui demandait un service personnel en l'assurant de sa reconnaissance. L'époque où nous vivons est, sans nul doute, inflniment recommandable par l'austérité de stsprincipes et surtout de ses pratiques : cependant il ne nous est pas bien démontré que dans des circonstances semblables on ne trouverait personne pour courir au devant de la mission que Beaumarchais se contentait dacci-pler.
Le brillant plaideur partit donc pour Londres en mars 1774, et comme la célébrité de son véritable nom aurait pu nuire au succès de ses opérations , il prit le faux nom de Ronac, anagramme de Caron. En quelques jours, il avait gagné la confiance du libelliste, s'était rendu maître d'une négociation qui traînait depuis dixhuit mois, et, reparaissant a Versailles avec un excmjdaire des mémoires tant redoutés et le manuscrit d'un autre hbelle du même auteur, il venait prendre les ordres du roi pour un arrangement définitif. Louis XV,
surpris de la promptitude de ce succès, lui en témoigna sa satisfaction et le renvoya au duc d'Aiguillon pour s'entendre sur les prétentions de Morande. Le ministre, fortement attaqué dans le libelle en question , tenait beaucoup inoinsà le détruire qu'à connaître au juste les liaisons de l'auteur en France. De là une scène avec Beaumarchais qui honore ce dernier et que nous devons reproduire pour montrer comment il comprenait et limitait lui-même le rôle peu enviable que sa situation l'avait forcé d'accepter :
« Trop heureux, écrit Beaumarchais dans un me'moire inédit adressé à Louis XVI après la mort de son aïeul, trop heureux de parvenir à supprimer ces hbelles sans en faire un vil moyen de tourmenter sur des soupçons tous les gens qui pourraient déplaire, je refusai de jouer le rôle infâme de délateur, de devenir l'artisan d'une persécution peut-être générale et le flambeau d'une guerre de bastille et de cachots. M. le duc d'Aiguillon, en colère, fit part au roi de mes refus. Sa Majesté, avant de me condamner, voulut savoir mes raisons. J'eus le courage de répondre que je trouverais des moyens de mettre le roi hors d'inquictade sur toute espèce de libelles pour le présent et l'avenii-, mais que, sur les notions infidèles ou les aveux perfides d'un homme aussi mal famé que l'auteur, je croirais me déshonorer entièrement, si je venais accuser en France des gens qui peut-être n'auraient pas eu plus de part que moi à ces indignes productions. Eiilin je suppliai le loi de ne me pas chaiger de cette odieuse commission à laquelle j'étais moins propre que personne. Le roi voulut bien se rendre à mes raisons, mais M. le duc d'Aiguillon gaida de mes refus un ressentiment dont il me donna les preuves les plus outrageantes à mon second voyage. J'en fus découragé au point que, sans un ordre très-particulier du roi,
j'aurais tout abandonné. Non-sculouiont le roi voulut que je retournasse à Londres, mais il m'y renvoya avec la qualité de son commissaire de confiance pour lui répondre en mon nom do la destruction totale de ces libelles par le feu. »
Le manuscrit et les trois mille exemplaires des mémoires sur M""' du Barry furent en effet brûlés, aux emironsde Londres, dans un four à plâtre; maison ne se douterait guère de ce que coula cette intéressante opération. Pour acheter le silence de Morande et préserver des atteintes de sa plume la réputation de M="' du Barry, le gouvernement français donna à cet aventurier 20,000 francs comptant, plus 4,000 francs de rente viagère. On a prétendu à tort que cette pension de -4,000 francs fut supprimée sous le règne suivant; ce n'était point une pension, c'était un contrat de rente : le pamphlétaire avait pris ses précautions, sa rente ne fut donc point supprimée. Seulement, sur sa demande, le ministère de Louis XVI lui racheta, moyennant une nouvelle somme de 20,000 trancs, la moitié de cette rente viagère *. On doit avouer que l'honneur de M"* du Barry était estimé ici fort au delà de sa valeur. Du reste, ce Morande avait su se rendre utile. « C'élaif,
' L'erreur que nous venons de signaler se trouve dar.s l'article de la Biographie universelle de Michaud consacré à Morande. Cet article contient plusieurs autres erreurs ; il j est dit notamment qu'après la mort de Louis XV Morande eut l'audace de publier l'ouvrage dont la suppression lui avait été achetée si cher. Cela n'est pas exact : Morande était alors sous la dépendance de Beaumarchais, qui n'eût pas permis ce manque de foi. L'ouvrage anonyme intitulé : Anecdotes sur la comtesse du Ba)Tij, qui parut en 1776, n'est pas de Morande ; il est même fort maltraité dans ce livre, que le Dictionnaire des ouvrages anonymesdet Barbiei attribue à Mairoberi.
écrit Beaumarchais à M. de Sartines, un audacieux braconnier, j'en ai fait un excellent garde-chasse. » Plus tard, dans la guerre d'Amérique, il fournissait au gouvernement français des renseignements intéressants. Ces relations avec un homme mal famé ayant été publiquement, dans une polémique célèbre dont nous reparlerons, reprochées à Beaumarchais par Mirabeau, j'ai voulu m'en faire une idée exacte en parcourant une liasse de lettres écrites par Morande. Ces lettres, loin de nuire àBcaumarcliais, sont bien plutôt un témoignage en sa faveur. Le ton i.'^e Morande n'est point celui de l'intimité et de la familiarité, c'est le ton du respect. On reconnaît qu'il redoute le blâme de son correspondant et qu'il veut changer de conduite afin de conquérir son estime. « Vous me jugez, lui écrit-il, d'après d'anciennes données qui ne sont plus exactes ni justes ; je ne peux pas effacer mes fautes ni peut-être les faire oublier, mais je puis prouver, en succombant après avoir fait tous les efforts qu'il est possible à un homme de faire, que je ne suis plus l'homme que-vous croyez peut-être voir encore; mon âme soulîre plus de Aotre opinion que des maux qui m'accablent. » Il est vrai que ces protestations sont souvent mêlées à des demandes d'argent et ne sont pas toujours suivies d'effet. Morande a épousé ime femme estimable appartenant à une honnête famille anglaise; il la rend assez malheureuse, et Beaumarchais, 4pnt le ton est presque toujours austère, lui prodigue les réprimandes et les bons conseils. Ces bons conseils, en définitive, portèrent leurs fruits; car Morande, en
vieillissant, s'améliora. Revenu en France en 1790, il traversa honorablement les premiers orages de la révolation , et se retira après le 10 août dans son pays natal, à Arnay-le-Duc, il y exerça pendant quel(Jue temps, sous le Directoire, les fonctions de juge de paix, et il y mourut, laissant une réputation meilleure que celle que lui avait value sa carrière de libelliste *.
» C'est toujours à regret que je parle des personnes dont je suis obligé de qualifier sévèrement la conduite, même quand ces personnes ont depuis longtemps cessé de vivre. Quoique chacun de nous ne soit responsable que de ses propres fautes je comprends qu'il est pénible pour des enfants ou des petitsenfants, souvent honorables par eux-mêmes, de voir la mémoire d'un père ou d'un aïeul soumise à des appréciations rigoureuses. Si la vie de Morande ne se prouvait point mêlée, dans la circonstance que je viens de rapporter, à la vie de Beaumarchais, ou si encore Morande n'avait été qu'un simple particulier, jusque-là inconnu au public, et s'il y avait à faire sur son compte quelque révélation fâcheuse, je ne me croirais pas tenu de me charger de ce soin et de tirer son nom de l'obscurité. Mais il n'en est point ainsi; le nom de Morande est le nom d'un des liSellistes les plus affichés et les plus décriés du xviii^ siècle. Parmi tous les documents de cette époque qui ont été publiés, on n'en citerait peut-être pas un seul où ce nom figure sans être accompagné d'une épithète flétrissante. Tous les recueils biographiques împrimés au xix" siècle présentent Morande sous le même aspect. La Biographie universelle de Michaud , par exemple , contient sur lui un article rédigé par un Bourguignon , son compatriote M. Foisset, dans lequel l'auteur du Gazetier cuirassé est lobjet des imputations les plus graves. Je n'ai donc fait que reproduire avec des adoucissements ce qui a déjà été dit maintes fois de Morande, en rectifiant quelques erreurs commises à son sujet et en constatant le premier que l'âge avait apporté une amélioration notable dans la vie de cet homme. Cependant un petit fils de Morande par les femmes, après avoir laissé passer sans réclamation des appréciations plus sévères que les miennes m'a fait l'honneur, à la suite de la première publication de ce travail , d'insister avec un zèle infatigable pour obtenir de moi une sorte de réhabilitation de son aïeul. Suivant lui Mo randc n'aurait eu à se reprocher que des légèretés de jeunesse' qui
La lettre inédite de Beaumarcliais, qui suit immédiatement la destruction des mémoires sur M'n« du BarrV; nous apprend les résultats de sa négociation avec Morande , en même temps qu'elle nous permet d'apprécier son altitude avec lui.
« Vous avez fait de votre mieux, monsieur, écril-il à Morande^ pour me prouver que vous rentriez de bonne foi dans les sentiments et la conduite d'un Français honnête, dontvotre cœur vous a reproché longtemps avant moi devons être écarté; c'est en me persuadant que vous avez dessein de
ont été envenimées et dénaturées par la calomnie. Je respecte beaucoup les sentiments de famille, mais je ne puis pas leur sacrifier la vérité. Le fait avéré du trafic des mémoires sur M™' du Barry est un fait de chantage des plus caractérisés. Morande, il est vrai, ayant souvent calomnié les autres, a pu être souvent aussi calomnié à son tour; mais les nombreuses lettres de lui que j'ai entre les mains contiennent des aveux qui, tout en annonçant de sa part un louable sentiment de repentir quant au passé et de bonnes résolutions pour l'avenir, ne me permettent pas de«le présenter comme un homme coupable seulement de légèretés de jeunesse. Tout ce que je puis donc faire, en restant fidèle au premier devoir d'un écrivain , c'est d'appuyer un peu plus sur la partie la plus honnête de la vie de Morande, qui n'a été jusqu'ici qu'effleurée par ceux qui ont parlé de lui. Après avoir commencé par vivre à Londres en trafiquant de l'injure et de la diffamation, Morande, par la protection même de Beaumarchais, avait conquis une position plus avouable : il rédigea pendant plusieurs années en Angleterre le Courrier de l'Europe^ que j'ai parcouru et qui est écrit en général avec plus de décence qu'on n'en attendrait de l'auteur du Gazetier cuirassé. Plus tard, lorsqu'il rentra en France au commencement de la révolution, on aurait pu croire, en raison de ses antécédents, qu'il allait se ranger du côté du plus fort et htirler avec les loups, c'est-à-dire les jacobins ; il n'en fit rien. Il fonda, sous le titre de l'Argus patnoie, un journal que je ne connaissais pas et que sa famille m'a communiqué. Dans ce journal, publié en 1791 et 1792, Morande défend avec un courage que les circonstances rendent très-méritoire, et souvent avec un véritable talent, le parti monarchique constitutionnel, le parti de la modération, de la raison
persister dans ces louables lésolutionsqiiejcmefais un plaisir de correspondre avec vous. Quelle différence de destinée entre nous! Le hasard me suscite pour arrêter la publication d'un ouvrage scai-daleux; je travaille jour et nuit pendant six semaines; je fais près de sept cents lieues ', je dépense près de 500 louis pour empêcher des maux sans nombre. Vous gagnez à ce travail 100,000 francs et votre tranquillité, et moi je ne sais plus même si je serai jamais remboursé de mes frais de voyages. »
L'opération, en effet, avait été plus fructueuse pour le libelliste que pour l'agent de Louis XV. Tandis que le premier touchait 20,000 francs et son contrat de 4,000 francs de rente, Beaumarchais, revenant à Versailles nour recevoir les remercîments du vieux roi, et
et de la justice, le parti pour lequel combattait à lamême époque le noble et malheureux André Chénier. L'auleur de l'Argus patriote se montre plein de respect pour Louis XVI dans un temps où le meilleur des rois était déjà en proie aux plus infâmes outrages, et plein d'intrépidité contre une faction redoutable et forcenéejce journal estcertainement un titre en faveur de l'homme qui le rédigeait et le signait. C'est à cette attitude que Morande dut l'honneur d'être arrêté après le 10 août, et de n'échapper que par un hasard heureux aux massacres de septembre *. Il est donc juste de lui tenir compte de cette partie de sa vie ; mais, si elle peutmitiger le blâme que méritent les écarts très-graves de sa jeunesse, elle ne doit pas le faire disparaître. L'homme à qui Beaumarchais pouvait écrire amicalement et sans l'offenser : « Vous êtes devenu un honorable citoyen, ne redescendez plus jamais de la hauteur où vous voilà, » est un homme à qui sa conscience disait incontestablement qu'il n'avait oas toujours été un citoyen honorable.
* Dans ces sept centslieues, Beaumarchais comptaitplusieurs voyages de Paris à Londres et de Londres à Paris, et un voyage fait en Hollande pour arrêter une édition de l'ouvrage de Moraude.
' C'est encore par erreur que la Hiographie univr-'eUe fait [icrir Morande aux mu.>isacres de septembre; il n'tst mort que longtemps ap.es, et il a survenu à Beaumarchais.
se disposant à lui rappeler ses promesses, le troitvail mourant. Quelques jours après, Louis XV était mort. «J'admire, écrit-il à cette même date, j'admire la bizarrerie du sort qui me poursuit. Si le roi eût yécu en santé huit jours de plus, j'étais rendu à mon état, que l'iniquité m'a ravi. J'en avais sa parole royale, et l'animadversion injuste qu'on lui avait inspirée contre moi était changée en une bienveillance même de prédilection. » Le nouveau roi, s'inquiétant beaucoup moins que Louis XV de la réputation de M-^e du Barry, devait attacher beaucoup moins de prix aux services rendus par Beaumarchais dans cette circonstance. Cependant la fabrique de libelles établie à Londres ne chômait pas. Louis XVI et sa jeune épouse étaient à peine montés sur le trône au milieu des applaudissements de la France, heureuse de voir enfin mettre un terme aux scandales du règne précédent, que déjà s'ourdissait contre eux, et surtout contre la reine, un travail ténébreux de mensonge et de calomnie. Ces outrages anonymes, que la lutte des opinions sous les gouvernements libres rend à la fois plus rares et moins dangereux, deviennent des affaires d'Etat sous le régime du silence. La polémique absente est naturellement remplacée par la diffamation, et la vie des pouvoirs s'use à combiner de petits moyens pour détruite de petits obstacles qui se reproduisent et se multiplient sans cesse. La mission remplie par Beaumarchais sous Louis XV fit qu'on songea à l'employer de nouveau dans des opérations de même nature. En passant de la direction delà police au ministère delà
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marine, M. de Sarlines avait conservé avec lui des relations amicales; lui-même, dans la triste situation qu'il devait au parlement Maupeou, sentait le besoin de ne pas se laisser oublier par le nouveau gouvernement. Il y avait de plus ici pour lui un attrait qui n'existait pas dans la mission précédente. Travailler pour Louis XV etM'"^ du Barryavaitété une affaire de nécessité; servir les intérêts d'un roi jeune, loyal, honnête, empêciier la calomnie de ternir de son souffle impur le respect dû à une jeune, belle et vertueuse reine, était une entreprise qui pouvait certainement inspirer à Beaumarchais un zèle louable et sincère. Aussi, dans celte circonstance, il n'attend pas qu'on le recherclie ; c'est lui qui se met en avant. « Tout ce que le roi voudra savoir seul et promptement, écrit-il à M. de Sartines; tout ce qu'il voudra faire faire vite et secrètement, — me voilà : j'ai à son service une tête, un cœur, des bras, et point de langue. — Avant ceci, je n'avais jamais voulu de j)atron; celui-là me plaît : il est jeune , il veut le bien, l'Europe l'honore, et les Français l'adorent. Que chacun dans sa sphère aide ce jeune prince à mériter l'admiration du monde entier, dont il a déjà l'estime. »
Le zèle de Beaumarchais ne pouvant point, à cause de son blâme, être utilisé officiellement, c'est toujours en qualité d'agent secret que le gouvernement de Louis XVI l'envoie de nouveau à Londres en juin 1774. il s'agissait encore d'arrêter la publication d'un libelle qu'on jugeait dangereux. Celui-ci était intitulé : Avis à la branche espagnole sur ses droits à la couronne de
France, à défaut d'héritiers. Sous cette apparence de dissertation politique, le pamphlet en question était spécialement dirigé contre la reine Marie-Antoinette ; on n'en connaissait pas l'auteur; on savait seulement que la publication en était confiée à un juif italien nommé Guillaume Angelucci, qui portait en Angleterre le nom de William Hatkinson, qui usait d'une foule de précautions pour garantir son incognito, et qui avait à sa disposition assez d'argent pour faire imprimer eu même temps deux éditions considérables de son libelle, l'une à Londres, l'autre à Amsterdam.
En acceptant cette seconde mission, qui devait être pour lui féconde en aventures, Beaumarchais, soit qu'il éprouviàt le besoin de rehausser un peu son rôle, soit qu'il jugeât que ce témoignage de confiance était nécessaire à son succès, avait demandé un ordre écrit de la main du roi. Le roi, de son côté, craignant sans doute que le négociateur n'abusât de son nom, s'y était refusé. Beaumarchais était parti néanmoins; mais il était habile, tenace, peu accoutumé à renoncer à ce qu'il voulait, et c'est un spectacle asse^ curieux que de l'observer, dans une série de lettres à M. de Sartines, revenant sans cesse à la charge et sous mille formes différentes, jusqu ace qu'il ait enfin obtenu ce qu'on lui a d'abord refusé. « 11 ne peut rien faire sans cet ordre écrit delà main du roi. Lord Rochford, l'ancieii ambassadeur d'Angleterre à Madrid, avec lequel il est lié, et qui pourrait le servir utilement comme ministreà Londres, ne se mettra point en avant s'il n'est pas certain
qu'il s'agit de rendre au roi un service personnel ; comment peut-on craindre qu'il compromette le nom d 1 1 roi ? — Ce nom eacré, dit-il, sera regardé par moi comme les Israélites envisageaient le nom suprême de Jéliova, dont ils n'osaient proférer les syllabes que dans le cas de suprême nécessité... La présence du roi, dit-on, vaut cinquante mille hommes à l'armée; qui sait combien son nom m'épargnera de guinées? » Après avoir développé cette argumentation delà manière la plus variée, Beaumarchais, voyant qu'elle ne réussit pas, entreprend de prouver à M. de Sartines que, s'il n'obtient pas ce qu'il désire , sa mission échoue , et que , si elle échoue, M. de Sartines lui-même est perdu.
« Si l'ouvrage voit le jour, écrit-il, la reine, outiée avec jijslice, saura bientôt qu'il a pu être supprimé, et que vous ot moi nous nous en sommes mêlés. Je ne suis rien encore, moi, et ne puis pas tomber de bien haut ; mais vous ! Connaissez-vous quelque femme irritée (jui pardonne? On a bien arrêté, dira-t-elle, l'ouvrage qui outrageait le feu loi et sa maîtresse : par (luelle odieuse prédilection a-t-on laissé répandre celui-ci ? Exarainera-t-elle si l'intrigue qui la touche n'est pas mieux tissue que l'autre, et si les précautions n'ont pas été mieux prises par ceux qui l'ont ourdie? Elle ne verra ([ue vous et moi. Faute de savoir à qui s'en prendre, elle fera retomber sur nous toute sa colère, dont le moindre effet sera d'in^nucr au roi que vous n'êtes qu'un ministre malailroit,de peu de ressources, et peu propre aux grandes clioses. Pour moi, je serai regardé peut-être comme un homme gagné par l'adversaire, quel qu'il soit; on ne me fera pas rnènie la ;jiàce de croire que je ne suis qu'un sol, on pensera que je suis un mécbaut. Alors attendons-nous, vous à voir votre crédit s'affaiblir, tondjcr et se délruirc en peu de temps, et mui à de\enir ce qu'il i)laira au snrt (pii me poursuit. »
Dans la même lettre, Beaumarchais indique un pro-^ cédé assez ingénieux à l'usage des négociateurs en tous genres qui pourraient se trouver exposés à rougir :
« J'ai vu le lord Kochford, écrit-il, je l'ai trouvé aussi afifeclueux qu'à l'ordinaire ; mais, à l'explication de cette affaire, il est resté froid comme glace. Je Tai retourné de toutes façons : j'ai invoqué l'amitié, réclamé la contiance, échauffé J'amour-propre par l'espoir d'être agréable à notre roi; mais j'ai pu juger à la nature de ses réponses qu'il regarde ma commission comme une affaire de police, d'espionnage, en un mot, de sous-ordre, et, cetteidéequ'ilapiise ayant subitement porté l'humiliation et le dépit dans mon cœur, j'ai rougi comme un homme qui se serait dégradé par une vile commission. Il est vrai que, me sentant rougir, je me suis baissé,, comme si ma boucle m'eût blessé le pied, en disant : Pardon, mylord ! de sorte qu'en me relevant ma rougeur a pu passer pour l'effet naturel de la chute du sang dans la tête, relativement à la posture que j'avais prise. Il n'est pas très-rusé, notre lord ; quoi qu'il en soit, il ne me servira point, et je cours le plus grand risque de ne pas réussir. J'en ai i)!us haut établi les funestes conséquences; ceci peut être le grain d^un orage dont tout le mal se résoudra sur votre tête et sur la mienne.
« Vous devez faire l'impossible pour amener le roi à m'euvoyer un ordre ou mission signé de lui, dans les termes à peu près que j'ai indiqués dans mon second extrait, et que je copierai à la iin de cette lettre. Cette besogne est aussi délicate qu'essentielle aujourd'hui pour vous. Il est venu à Londres tant de gueux, de roués ou d'espèces relativement au dernier libelle, que tout ce qui parait tenir au même objet ne peut être vu dans ce piys qu'avec beaucoup de mépris. C'est là le fond de votre argument auprès du roi; faites-lui seulement le détail de ma visite au lord. Il est certain qu'on ne peut pas exiger décemment que ce ministre, tout mon ami qu'il est, se livre à moi pour le service de mon maîtie. si ce maître
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ne met aucune différence entre la mission délicate et secrète dont il honore un homme honnête et l'ordre dont il fait charger un evompt de police qui marche à une expédition de son ressort. »
Dans celle longue dépêche à M. de Sartines, dont nous ne citons qu'une petite partie, on peut reconnaître, sans parler de la liberté extrême des rapports de Beaumarchais avec le ministre, avec quelle insistance habile il ramène tout à son idée fixe, obtenir un ordre écrit delà main du roi. 11 y a sans doute de l'exagération dans son thème. C'est un homme qui veut se faire valoir, qui grossit de son mieux et l'importance d'un libelle, et le danger de déplaire à une reine irritée, et la fragilité d'un ministre ; mais il y a du vrai aussi dans ce thème applicable aux gouvernements où les questions de personnes absorbent toutes les autres: M, de Sartines finit sans doute par croire que sa destinée ministérielle est liée à l'accomplissement des désirs de Beaumarchais,, car il fait copier au jeune roi le modèle d'un ordre que son correspondant, avec un aplomb merveilleux, a rédigé lui-même, et qui est ainsi conçu ;
« Le sieur de Beaumarchais, chargé de mes ordres secrets, partira pour sa destination le plus lot qu'il lui sera possible; la discrétion et la vivacité qu'il mettra dans leur exécution sont la pi euve la plus agréable qu'il puisse me donner de son zèle pour mon service.
« Lons.
«Merîy, le 10 juillet 1771. >
Je n'ai pas retrouvé dans les papiers qui m'ont été confiés le texte de cet ordre, écrit de la main du roi;
mais je vois, dans la lettre qui suit celle quon vient de lire, que Beaumarchais l'a enfin reçu :
((L^ordrede monmaîlre, étiit-ilàM. de Sartines, est encore vierge, c'est-à-dire qu'il n'a été vu de personne ; mais s'il ne m'a pas encore servi relativement aux autres^il ne m'en a pas moins élé d'un merveilleux secours pour moi-même, en multipliant mes forces et en doublant mon courage. »
Dans une autre dé[iêche, Beaumarchais s'adresse au roi lui-même en ces termes :
« Un amant porte à son col le portrait de sa maîtresse, un avare y attache s^s clefs, un dévot son reliquaire ; moi^ j'ai fait faire une boîte d'or ovale, grande et plate, en forme de lentille, dans laquelle j'ai enfermé l'ordre de Votre Majesté, que j'ai suspendu avec une chaînette d'or à mon col, comme la chose la plus nécessaire à mon travail et la plus précieuse pour moi. »
Une fois décoré de sa boîte d'or pendue à son col, le négociateur se met à l'œuvre, entre en relations avec le juif Angclncci, et travaille à le décider à la destruction d'un libelle pour la publication duquel les ennemis secrets de la reine lui ont promis monts et merveilles. Il y parvient à grand renfort d'éloquence, mais aussi, comme toujours, à grand renfort d'argent. Moyennant 4,400 livres sterling, environ 3o,600francs, le juif renonce k sa spéculation. Le manuscrit et -i,000 exemplaires sont brûlés à Londres. Les deuv contractants se rendent ensuite à Amsterdam jiour y détruire également l'édition hollandaise. Beaumarchais fait prendre par écrit à Angelucci les plus beaux engagemenls du
monde , et , débarrassé de tout souci , il se livre au plaisir de visiter Amsterdam en touriste. Tout à coup il apprend que l'astucieux enfant d'Israël, dont il se croyait sûr, est parti brusquement et secrètement pour Nuremberg, emportant, avec l'argent qu'il a reçu de lui, un exemplaire échappé à ses recherches, qu'il va faire réimprimer en français et en italien. Beaumarchais devient furieux, et se prépare à le poursuivre. Ses lettres, à cette période de sa négociation, sont d'uns vivacité fiévreuse :
« Je suis comme un lion, cciil-il à M. de Saitines. Je n'ai plus d'argent, mais j'ai des diamants, des Li|oux * je vais tout vendre, et, la rage dans le cœur, je vais recommencer à postillonner... Je ne sais pas l'allemand, les chemins (pie je vais [Mcndre me sont inconnus, mais je viens de me procurer une bonne carte, et je vois déjà (pie je vais à Nimègue, à Clèves, à Dusseldorf, à Cologne, à Francfort, à Mayence, et enfin à Nuremberg. J'irai jour et nuit, si je ne tombe pas de Fatigue en chemin. Malheur à l'abominable homme qui me force à faire trois ou quatre cents lieues de plus, quand je croyais m'aller reposer! Si je le trouve en chemin, je le dépouille de ses papiers et je le tue, pour prix des chagrins et des peines qu'il me cause, b
Telles sont les disposilious d'esprit dans Icsciuelles Beaumarchais court après le Juif Augelucci à travers l'Allemagne. Il le rencontre enfin près de Nuremberg a l'entrée de la forêt de Neusladt, trottant sur un petit chevalet ne se doutant guère du désagrément qui galojjc derrière lui. Au bruit de la chaise de poste, Angelucci se retourne, et, reconnaissant l'homme (jifil a trompé se précipite dans le bois; Beaumarchais saute de
sa chaise et le poursuit, le pistolet au poing ; bientôt le cheval du juif, gêné par les arbres, qui deviennent de plus en plus serrés, est forcé de s'arrêter. Beaumarchais saisit son homme par la botte, le jette à bas de sa monture, lui fait retourner ses poches et vider sa vahse, au fond de laquelle il retrouve Texemplaire soustrait à sa vigilance. Cependant les supplications d'Angelucci adoucissent un peu Ihumeur féroce ([ue nous l'avons vu manifester tout à Iheure , car non-seulement il ne le tue point , mais encore il lui laisse une partie des billets de banque qu'il lui avait donnés précédemment. Après cette opération, il traversait de nouveau la forêt pour regagner sa voiture, lorsque survient un incident, déjà connu par une lettre publiée dans ses œiivres. Au moment où il venait de quitter Angelucc; . il se voit atiaqué par deux brigands, dont l'un , armé d'un long couteau, lui demande la bourse ou la vie. Il fait feu sur lui de son pistolet, l'amorce ne prend pas ; terrassé par derrière, il reçoit en pleine poitrine un coup de couteau qui, heureusement, rencontre la fiWneuse boîte d'or contenant le billet de Louis XVI: la pointe glisse sur le métal , sillonne la poitrine, et va percer le menton de Beaumarchais. Il se relève par un effort désespéré , arrache au brigand ce couteau , dont la lame lui déchire la main , le terrasse à son tour et se prépare à le garrotter; mais le second assaillant, qui s'est d'abord sauvé , revient avec des compagnons, et la scène allait devenir funeste pour l'agent secret de Louis XN I, lorsque l'arrivée de son laquais et le son
du cor du postillon mellent les brigands en fuite *.
Tout ce récit est tellement romanesque, que l'on hésiterait à y croire, si dans le dossier de cette afTaire ne se trouvait un procès-verbal dressé par le bourguemestre de Nuremberg, sur l'ordre de Marie-Thérèse, et à la suite d'un autre incident non moins étrange qu'on va raconler aussi. Dans ce procès-verbal, en date du 7 septembre 1774, le bourgeois Conrad Gruber, tenant l'auberge du Coq-Rouge a Nuremberg, expose comment M. de Ronac (c'est-à-dire Beaumarchais) est arrivé chez lui blessé au visage et à la main le 14 août au soir, après la scène du bois, et il ajoute un détail qui confirme bien l'état de fièvre que nous avons cru reconnaître dans les lettres de Beaumarchais lui-même, o 11 déclare qu'on avait remarqué en M. de Ronac beaucoup d'inquiétude, qu'il s'était levé de très-grand matin et (ju'il avait couru dans toute la maison, de manière qu'à juger de toute sa conduite, il paraissait avoir l'esprit un peu aliéné. » Une telle complication d'incidents pouvait bien en effet avoir produit sur le cerveau de Beaumarchais une excitation que ce digne Conrad Giuber prend pour de l'a- Hcnation d'esprit; mais le voyageur n'était pas au bout de ses aventures, et la dernière devait encore dépasser en bizarrerie toutes les autres.
Craignant qu'après son départ de Nure?uberg le juif Angelucci ne s'y rendît avec quelque autre exemplaire
' Dans la lettre ostensible écrite d'Allemagne pour ses amis et qu'on a publiée de son vivant, Beaumarchais ne raconte que la scène des deux brigands; il se tait sur toute? lescirconsfanceâ relatives à sa mission secrète et au juif Angelucci.
du lil)c11e et jugeant qu'il serait utile de le faire arrêter et conduire en France, Beaumarchais prend le parti de pousser juiqu'à Vienne, de demander une audience à i^Iarie-Tliérèse, et de solliciter de l'impératrice iiu ordre pour l'extradition de cet homme. Les soulfrances occasionnées par ses blessures lui rendant trop pénible le voyage par terre, il gagne le Danube, loue un liateau, s'embarque et arrive à Vienne. Ici nous le laisserons parler lui-même ; le détail qui suit, complètement inconnu jusqu'à présent, est assez curieux et assez vivement raconté pour que la citation ne paraisse peut-être pas trop longue. Nous l'empruntons à un volumineux mémoire inédit adressé à Louis XVI par Beaumarchais a[>rès son retour en France, et daté du 15 octobre 1774.
« Mon premier soin à Vienne, écrit Beaumarchais, fut de faire une lettre pour l'impératrice. La crainte que la lettre ne fût vue de tout autre m'empêcha d'y expliquer le motif de l'audience que je sollicitais. Je tâchais simplement d'exciter sa curiosité, ÎN'aycant nul accès auprès d'elle, je fus trouver M. le baron de Neny, son secrétaire, lequel, sur mon refus de lui dire ce que je désirais, et, sur mon visage balafré, me prit apparemment pour quelque oflicier irlandais ou quelque aventurier blessé qui voulait arracher quelques ducats à la compassion de Sa Majesté. Jl me reçut au plus maL refusa de se cliargci- de ma lettre, à moins que je ne lui disse mon secret, et m'aurait enfin tout à fait éconduit, si, prenant à mon tour un ton aussi fier que le sien, je ne l'avais assuré que je le rendais garant envers l'impératrice de tout le mal que son refus pouvait faire à la plus importante opération, s'il ne se chargeait à l'instant de rendre ma lettre à sa souveraine.
« Plus étonné de mon Ion qu'il ne l'avait été de ma figure.
il prend ma lettre en rechignant, et me dit que je ne devais pas espérer pour cela que l'impératrice consentit à me voir.— Ce n'est pas, Monsieur, ce qui doit vous inquiéter. Si Timpératrice me refuse audience, vous et moi nous aurons lait notre devoir : le reste est à la fortune.
« Le lendemain , l'impératrice voulut bien m'aboucher avec M. le comte de Seilern, président de la régence à Vienne, qui, sur le simple exposé d'une mission émanée du roi de France, que je me réservais d'expliquer à l'impératrice, me proposa de me conduire sur-le-champ à Schœnbrunn, où était Sa Majesté. Je m'y rendis, quoique les courses de la veille eussent beaucoup aggravé mes soulfrances.
« Je présentai d'abord à l'impératrice l'ordre de Votre Majesté, Sire, dont elle me dit reconnaître parfaitement l'écriture, ajoutant que je pouvais parler librement devant le comte de Seilern, pour lequel Sa Majesté m'assura qu'elle n'avait rien de caché , et des avis duquel elle s'était toujours bien trouvée.
« — Madame, lui dis-je, il s'agit bien moins ici d'un intérêt d'Ktat proprement dit que des elforts que de noirs intrigants font en France pour détruire le bonheur de la i eine en troublant le repos du roi. Je lui fis alors le détail qu'on vient de lire *. A chaque circonstance, joignant les mains de surprise, l'impératrice répétait : « Mais, ]\Ionsieui-, où avezvous pris un zèle aussi ardent pour les intérêts de mon gendre et surtout de ma fille ? »
« — Madame, j'ai été l'un des hommes les plus malheureux de P'rance sur la fin du dernier règne. La reino, en ces lemps affreux, n'a pas dédaigné de montrer quelque sensibilité pour toutes les horreurs qu'on accumulait sur moi. En la servant aujourd'hui, sans espoir même qu'elle en suit jamais instruite, je ne fais qu'acquitter une dilte immense; plus mon entreprise est difficile, plus je suisenfiammé pour sa réussite. La reine a daigné dire un jour hautement que je montrais
i C'est-k-dire le récit de toute l'opération que nous avons résumé plus haut jusqu'à l'arrivée à Vienne.
â98 BEAUMARCHAIS
dans mes défenses trop de courage et d'esprit pour avoir les torts qu'on m'imputait; que dirait-elle aujourd'hui, Madame,. si, dans une affaire qui intéresse également elle et le roi, elle me voyait manquer de ce courage qui l'a frappée, de cette conduite qu'elle appelle esprit? Elle en conclurait que j'ai manqué de zèle. Cet homme, dirait-elle, a bien réussi en huit jours de temps à détruire un libelle qui outrageait le feu roi et sa maîtresse, lorsque les ministres anglais et français faisaient depuis dix-huit mois de vains efforts pour l'empêcher de paraître. Aujourd'hui, chargé d'une pareille mission qui nous intéresse, il manque d'y réussir : ou c'est un traître, ou c'est un sot, et, dans les deux cas, il est également indigne de la confiance qu'on a en lui. Voilà, Madame, les motifs supérieui's qui m'ont fait braver tous les dangers, mépriser les douleurs et surmonter tous les obstacles.
« — Mais, Monsieur, quelle nécessité à vous de changer de nom ?
c( — Madame, je suis trop connu malheureusement sous le mien dans toute l'Europe lettrée, et mes défenses imprimées dans ma dernière affaire ont tellement échauffé tous les esprits en ma faveur, que, partout où je parais sous le nom de Beaumarchais, soit que j'excite l'intérêt d'amitié ou celui de compassion, ou seulement de curiosité, l'on me visite, l'on m'invite, l'on m'entoure, et je ne suis plus libre de travailler aussi secrètement que l'exige une commission aussi délicate que la mienne. Voilà pourquoi j'ai supplié le roi de me permettre de voyager avec le nom de Ronac, sous lequel est mon passe-port.
« L'impératrice me parut avoir la ptus grande curiosité de lire l'ouvrage dont la destruction m'avait coûté tant de peines. Sa lecture suivit immédiatement notre explication. Sa Majesté eut la bonté d'entrer avec moi dans les détails les plus intimes à ce sujet; elle eut aussi celle de m'écouler ])eaucoup. Je restai plus de trois heures et demie avec elle, et je la suppliar bien des fois, avec les plus vives instances, de ne pas perdre Tin moment pour envoyer à Nuremberg. — Mais cet homme
aura-t-il ose s'y montrer, sachant que vous y alliez a'Ousmènie ? me dit l'impératrice. — Madame, pour l'engager encore plus à s'y rendre, je l'ai trompé en lui disant que je rebroussais chemin et reprenais sur-le-champ la route de France. D'ailleurs, il y est ou n'y est pas. Dans le pr'^mier cas, en le faisant conduire en France, Votre Majesté rendra un service essentiel au roi et à la reine ; dans le second, ce n'est tout au plus qu'une démarche perdue, ainsi que celle que je supplie Votre Majesté de faire faire secrètement en fouillant pendant quelque temps toutes les imprimeries de Nuremberg, afin de s'assurer qu'on n'y réimprime pas cette infamie ; car, par les précautions que j'ai prises ailleurs, je réponds de l'Angleterre et de la Hollande.
« L'impératrice poussa la bonté jusqu'à me remercier du zèle ardent et raisonné que je montrais; elle me pria de lui laisser la brochure jusqu'au lendemain, en me donnant sa parole sacrée de me la faire remettre par M. dcSeilern. — Allez vous mettre au lit, me dit-elle avec une grâce infinie ; faites-vous saigner promptement '. On ne doit jamais oublier ici ni en France combien vous avez montré de zèle en celte occasion pour le service de vos maîtres.
«Je n'entre, Sire, dans ces détails que pour mieux en faire sentir le contraste avec la conduite qu'on devait bientôt tenir à mon égard. Je retourne à Vienne, la tèle encore échaufféi* de cette conférence ; je jette sur le papier une foule de réflexions qui me paraissent très-furtes relativement à l'objet que j'y avais traité; je les adresse à l'impératrice ; M. le comte de Seilern se charge de les lui montrer. Cependant on ne me rend pas mon livre, et, ce jour même, à neuf heures du soir, je vois entrer dans ma chambre huit grenadiers, baïonnette au fusil, deux officiers, l'épce nue, et un secrétaire de la régence, porteur d'un mot du comte de Seilern, qui m'invite à me laisser an'êter, se réservant, dit-il, de m'expliquer de
1 Ces mots de l'impératrice : « Faites-vous saigner promptement, » pourraient bien être le résultat d'un sentiment analogue à celui de l'aubergiste Conrad Gruber.
bouche les raisons de cette conduite, que j'approuverai sûrement. — Point de résistance, me dit le chargé d'ordres.
c( — Monsieur, répondis-je froidement, j'en fais quelquefois contre les voleurs, mais jamais contre les empereurs.
« On me fait mettre le scellé sur tous mes papiers. Je demande à écrire à l'impératrice, on me refuse. On m'ùtc tous mes effets, couteau, ciseaux, jusqu'à mes boucles, et on me laisse cette nombreuse garde dans ma chambre, où elle est restée trente et un jours ou quarante-quatre mille si\ cent quarante minutes; car, pendant que les heures courent si rapidement pour les gens heureux qu'à ])eine s'aperçoivent-ils qu'elles se succèdent, les infortunés hachent le temps de la douleur par minutes et par secondes, et les trouvent bien longues prises chacune séparément ^ Toujours un de ces grenadiers, la baïonnette au fusil, a eu pendant ce temps les yeux sur moi, soit que je fusse éveillé ou endormi.
« Qu'on juge de ma surprise, de ma fureur ! Songer à ma santé dans ces moments affieux, cela n'était pas possible. La personne qui m'avait arrêté vint me voir le lendemain pour me tranquilliser. — Monsieur, lui dis-je, il n'y a nul repos pour moi jusqu'à ce que j'aie écrit à l'impératrice. Ce qui m'arrive est inconcevable. Faites-moi donner des plumes et du papier, ou préparez-vous à me faire enchauier bientôt, car il y a de quoi devenir fou.
« Eniin l'on inc permet d'écrire 5 M. de Sartines a toutes mes lettres, qui lui ont été envoyées : qu'on les lise, on y verra de quelle nature était le chagrin qui me tuait. Rien qui eût rapport à moi ne me touchait; tout mon désespoir portait sur la faute horrible qu'on commettait à Vienne contre les intérêts de Votre Majesté, en m'y retenant prisonnier. Qu'on me garrotte dans ma voiture, disais-je, et qu'on me conduise en France. Je n'écoute aucun amour-propre, quand le devoir devient si pressant. Ou je suis M. de Beaumarchais, ou je suis un scélérat qui en usurpe le nom et la mission. Dans les
' .Souvenir d'horlogerie très-bien adapté à la situation.
deux cas, il est contre toute bonne politique de me faire perdre un mois à Vienne. Si je suis un fourbe, on me renvoyant en France, on ne fait que bâter ma punition; mais si je suis Beaumarchais, comme il est inouï qu'on en doute après ce qui s'est passé, quand on serait payé pour nuire auv intérêts du roi mon maître, on ne pourrait pas faire pis que de m'arlètcrà Vienne dans un temps où je puis être si utile ailleurs. — Nulle réponse. On me laisse huit jours entiers livré à cette angoisse meurtrière. Enfin on m'envoie un conseiller de la régence pour m'inteiTOger. — Je proteste, Monsieur, lui dis-je, contre la violence qui m'est ici faite au mépris de tout droit des gens : je viens invoquer la sollicitude maternelle, et je me trouve accablé sous le poids de l'autorité impériale! — Il me propose d'écrire tout ce que je voudrai, dont il se rendra porteur. Je démontre dans mon écrit le tort qu'on fait aux intérêts du roi en me retenant les bras croisés à Vienne. J'écris à M. de Sartines; je supplie au moins qu'on fasse partir un courrier en diligence. Je renouvelle mes instances au sujet de Nue mberg. Point de réponse. On m'a laissé un mois entierprisonnier sans daigner me tranquilliser sur rien. Alors, ramassant toute ma philosophie et cédant à la fatalité d'une aussi fâcheuse étoile, je me livre enfin au\ soins de ma santé. Je me fais saigner, droguer, purger. On m'avait Iraitécomme un homme suspect en m'arrêtanl, comme un frénétique, en m'ôtant rasoirs, couteaux, ciseaux, etc., comme un sot en me refusant des plumes et de l'encre, et c'est au milieu de tant de maux, d'inquiétudes et de contradictions, que j'ai attendu la lettre de M. de Sartines.
« En me la rendant le trente et unième jour de ma détention, on m'a dit : Vous êtes libre. Monsieur, de rester ou de partir, selon votre désir ou votre santé. — Quand Jl* devrais mourir en route, ai-je répondu, je ne resterais pas un quart d'heure à Vienne. On m'a présenté mille ducats de la part de l'impératrice. Je les ai refusés sans orgueil, mais avec fermeté. — Vous n'avez point d'autre argent pour pu tir, ni'a-t-on dit; tous vos clTels sont en France. — Je ferai donc
mon billet de ce que je ne puis me dispenser d'emprunter pour mon voyage. — Monsieur, une impcrcatrice ne prèle point. — Et moi je n'accepte de bienfaits que de mon maître j il est assez grand seigneur pour me récompenser^ si je l'ai bien servi ; mais je ne recevrai rien, je ne recevrai surtout point de l'argent d'une puissance étrangère chez qui j'ai été si odieusement traité. — Monsieur, l'impératrice trouvera que vous prenez de grandes libertés avec elle d'oser la refuser. — Monsieur, la seule liberté qu'on ne puisse empêcher de prendre à un homme très-respectueux, mais aussi cruellement outragé, est celle de refuser des bienfaits. Au reste, le roi mon maître décidera si j'ai tort ou non de tenir cette conduite, mais, jusqu'à sa décision, je ne puis ni ne veux en avoir d'autre.
« Le même soir, je pais de Vienne, et, venant jour et nuit sans me reposer, j'arrive à Paris le neuvième jour de mon voyage, espérant y trouver des éclaircissements sur une aventure aussi incroyable que mon emprisonnement à Vienne. La seule chose que M. de Saitines m'ait dite à ce sujetest que l'impératrice m'a pris pour un aventurier; maisjcluiai montré un ordre de la main de Votre Majesté, mais je suis entré dans des détails qui, selon moi, ne devaient laisser aucun doute sur mon compte. C'est d'après ces considérations que j'ose espérer. Sire, que Votre Majesté voudra bien ne pas désapprouver le refus que je persiste à faire de l'argent de l'impératrice, et me permettra de le renvoyer à Vienne. J'aurais pu regarder comme une espèce de dédommagement flatteur de l'erreur où l'on était tombé à mon égard, ou un mot obligeant de l'impératrice, ou son portrait, ou telle autre chose honorable que j'aurais pu opposer au reproche qu'on me fait partout d'avoir été arrêté à Vienne comme un homme suspect; mais de l'argent. Sire! c'est le comble de l'huniiliation pour moi, et je ne crois pas avoir mérité qu'on m'en fasse éprouver, pour prix, de l'activité, du zèle et du courage avec lesquels j'ai rempli de mon mieux, la plus épineuse commission.
« J'attends les ordres de Votre Majesté.
« Caron de Beaumarchais. »
C'est ainsi que se vérifiait, aux dépens de Beaumarchais, la justesse de la maxime de Talleyrand : « Surtout, Messieurs, pas de zèle. » En se remuant à outrance pour une bagatelle, il gagnait un mois de prison, et quand il se plaignait à M. de Sartines, ce dernier lui répondait : « Que voulez-vous ? l'impératrice vous a pris pour un aventurier. » Il y a, ce nie semble, de la candeur dans l'étonnement du négociateur, qui ne peut parvenir à comprendre que sa boîte dor pendue au col, son billet royal, son ardeur fiévreuse, son abus des chevaux de poste, son changement de nom, son assassinat et ses brigands , le tout à propos d'une méchante brochure, aient formé un composé assez hétérogène pour inspirer à Marie-Thérèse quelque défiance, et que ce qui devait, suivant lui, le rendre intéressant, n'ait servi qu a le rendre suspect de folie ou de fourberie. Il paraît cependant que, pour le consoler des mille ducats qu il avait sur le cœur, on lui remit en échange un diamant avec autorisation de le porter comme un présent de lïmpératrice.
Un mot enfin sur la carie à payer de cette importante affaire. Beaumarchais, dont le but principal, en ce moment, est d'obtenir que le roi facihte sa réhabilitation devant le parlement, travaille gratis et ne demande rien pour lui-même; mais les chevaux de poste coûtent fort cher, et depuis le mois de mars, en comptant les voyages relatifs à Morande, dont les frais ne sont
pas encore payés, il a fait, en allées et venues, pour le service du roi, dix-huit cents lieues. Le total des dépenses;, y compris l'acliat du libelle Angelucci et les frais de séjour en diverses villes, se monte à 2,783 guinées, c'est-à-dire plus de 72,000 francs. Ainsi, en faisant rentrer dans ce compte les 100,000 francs donnés à Morande, on dépensait 172,000 francs, on employait pendant six mois toute lactivité d'un homme intelligent, et cela pour arriver à la destruction de deux rapsodies qui ne valaient pas 72 deniers. Singulier moyeu d'arrêter la confection des libelles, et singulier emploi de la fortune publique !
Cependant, en déployant beaucoup d'activité pour des objets de peu d'importance, Beaumarchais gagnait du terrain. Il était en correspondance suivie avec M. de Sartines, il lui transmettait avec un mélange de bon sens et de joviale familiarité ses observations et ses vues sur tous les incidents delà politique quotidienne; il allait et venait sans cesse de Paris à Londres pour la surveillance des libelles, et suivait déjà avec attention la querelle des colonies anglaises de l'Amérique avec la métropole. Bientôt on eut encore recours à lui pour une troisième affaire, d'un genre plus extraordinaire que les deux premières. Jusqu'ici, nous l'avons vu occupé de dépister, de poursuivre ou d'acheter des libellistes vulgaires ; le gouvernement français va le mettre aux prises avec un personnage célèbre comme lui, aussi fin que lui, presque aussi spirituel et dont la vie n'est pas moins bizarre que la sienne.
BEAUUARCHAIS ET LE CHEVALIBR O EOK.
Le succès d'une mystification n'est pf\s chose rare dans les annales humaines ; mais de toutes les mystifications historiques , une des plus étranges et des plus ridicules est sans contredit celle qui se rattache au chevalier d'Éon. Voici un personnage qui jusqu'à lage de quarante -trois ans est considéré partout comme un lionmie, qui, en cette qualité d'homme, devient successivement docteur en droit, avocat au parlement de Paris, censeur pour les helles-lettres , agent diplomatique, chevalier de Saint-Louis, capitaine de dragons , secrétaire d'amhassade , et qui enfin remplit pendant quelques mois les fondions de ministre plénipotentiaire de la cour de France à Londres. A la suite d'une querelle violente et scanda-
leiise avec rambassadeur, comte de Guerchy, dont il a occupé le poste par intérim, il est destitué et rappelé officiellement par Louis XV^ mais maintenu secrètement par lui à Londres a\'ec une pension de 12,000 li\res. Bientôt^ vers 1771, des doutes venus on ne sait d'où^ engendrés on ne sait comm^int, s'élèvent sur le sexe de ce capitaine de dragons, et des paris énormes s'engagent à la manière anglaise sur cette question. Le chevalier d'Éon, qui pourrait facilement dissiper foutes les incertitudes, les laisse se propager et s'accroître; la fièvre des paris redouble, et l'opinion que le chevalier est une femme ne tarde pas à devenir l'opinion la plus générale. Peu df temps après, en 1775. Beaumarchais, auquel il a déclaré qu'il était une femme, vient lui enjoindre au nom du roi Louis XVI, de rendre cette déclaration publique et de prendre les habits de son sexe. Il signe la déclaration demandée, et après avoir hésité un peu plus longtemps sur le changement de costume, il se résigne enfin, quitte à cinquante ans son uniforme de dragon pour prendre une jupe et une coiffe, et en 1777 apparaît à Versailles dans cet accoutrement, qu'il garde jusqu'à sa mort, c est-à-dire pendant trente-deux ans. On écrit avec sa coopération, sous le titre de Vie militaire, politique et privée de la demoiselle d'Eon, un beau roman dans 'equel on raconte que ses parents l'ont fait baptiser comme garçon, quoiqu'il fût une fille, afin de conserver un bien que sa famille devait perdre faute d'héritiers mâles. Le chevaher écrit de son côté et publie de nombreux factuais
dans lesquels il pose on chevalière, se félicite d'avoir pu au milieu des désordres des camps, des sièges et des batailles, « conserver, dit-il, intacte celle fleur depurelé, gage si précieux et si fragile, hélas ! de nos mœurs et de notre foi. » On le compare à Minerve et à Jeanne d'Arc ! Dorât adresse des é[)îtres galantes à cette vieille héroïne qui a illustré son sexe. Les écrivains les plus sérieux et qu'on devrait croire les mieux informés sont dupes comme tous les autres, et le grave auteur de VHisloire de la Biplomalie française, M. de Flassan, publie sur le chevalier d'Éon la page qui suit :
« On ne peut nier, dit M. de Flassan, qu'elle (la chevalière d'Eon) n'ait offert une espèce de phénomène. La nature se trompa en lui donnant un sexe si opposé à son caractère fier et décidé. Sa manie de vouloir jouer l'homme et de tromper les observateurs la rendit quelquefois mauvaise tète, et elle traita M. de Guerchy avec une impertinence inexcusable vis-à-vis d'un ministre du roi. Du rcslo, elle mérite de l'estime et du respect pour la constance qu'elle mit à dérober son sexe à tant de regards perçants... Le rôle brillant que cette femme di']Oué dans des missions délicates et au milieu de tant de circonstances contraires prouve en particulier quelle était plus propre à la politique, par son esprit et ses connaissances, que beaucoup d'hommes qui ont couru la même carrière'. »
C'est en 180'), un an avant la mort de la chevalière d'Éon, que M. de Flassan écrivait les lignes que nous venons de citer. Un an après, le 21 mai 1810, la chevalière d'Éon mourait à Londres, et à Tinspection de son
' Histoire générale et raisonnée de la di^ilomatie française, t. V, p. 45i, P'^ édition, 1809.
corps, il était démontré et constaté de la manière la plus authenlicine que cette prétendue chevalière, à qui l'historien de la diplomatie française reproche la manie de vouloir jouer Vliomme et de tromperies observateurs, que cette prétendue chevalière étaÀi un chevalier parfaitement constitué K
Que signifie cette grotesque mystification, et comment sen expliquer le succès? Quel motif a pu porter un homme distingué par son rang et un homme d'esprit, un officier intrépide, un secrétaire d'ambassade, un chevalier de Saint-Louis, à se faire passer pour une femme pendant plus de trente ans? Ce rôle lui fut-il imposé? S'il fut imposé, comment et pourquoi un gouvernement a-t-il pu exiger d'un capitaine de dragons âgé de (juarante-sept ans un travestissement aussi ridicule, et comment ce dragon de quarante-sept ans, qui se faisait la barbe à l'instar de tous les dragons*, qui, d'après les propres paroles de Beaumarchais, buvait, fumait et jurait comme un estafier allemand,
' C'est ce qui résulte de l'attestation suivante : « Je certifie par le présent que j'ai examiné et disséqué le corps du chevalier d'Éon en présence de M Adair, de M. Wilson, du père Elysée, et que j'ai trouvé les organes mâles de la génération parfaitement formés sous tous les rapports. — Le 23 mai 1810. — Thoni Copeland, chirurgien. » A cette attestation sont jointes les signatures d'une grande quantité de personnages notables, qui mettent hors de doute le sexe du chevalier d'Eon.
* Quoique d'Éon eût peu de barbe, il est constant qu'il eu avait; la nuance de la barbe se reconnaît dans un portrait au pastel que jai vu de lui et qu'il donna à Beaumarchais; à la vérité sa figure offre une certaine rondeur féminine, qui jointe à sa voix également féminine, dut contribuer à accréditer la fable dont il fut l'objet.
a-l-il pu tromper tant de personnes, à commencer par Beaumarchais lui-même? Car ce dernier, on va le voir, a toujours cru (rès-sincéremenl que le drayon était une femme, et une femme amoureuse de lui , Beaumarchais ! Comment enfin et pourquoi ce problème de carnaval a-t-il pu devenir une sorte de question d'État, donner lieu à une foule de négociations, faire agir, parler, écrire, des rois et des ministres, faire voyager des courriers, et dépenser, comme toujours, beaucoup d'argent? Ces diverses questions, qui prouvent à quel point Montaigne avait raison quand il disait en son langage : La plupart de nos vacations sont farcesques, — ces diverses questions sont encore loin d'être éclaircies.
La version la plus accréditée sur le chevalier dÉon est celle-ci. Ayant, dans sa jeunesse, les apparences d'une femme, il aurait été envoyé une fois par Louis XV, sous un déguisement féminin, à la cour de Saint-Pétersbourg. Il se serait introduit auprès de l'impératrice Elisabeth en qualité de lectrice, et aurait contribué au ra[)prochement des deux cours. Il en serait résulté quelques doutes sur son sexe. Ces doutes, disparus au milieu d'une carrière toute virile, auraient été réveillés et propagés longtemps après par Louis XV lui-même, à la suite de léclat scandaleux occasionné par la querelle de d'Éon et du comte de Guerchy. Ne voulant point sévir contre un agent qu'il avait employé avec utilité dans sa diplomatie secrète, voulant, d'un autre côté, donner satisfaction à la famille de Guerchy, empêcher un duel entre le jeune fils de l'ambassadeur, qui avait juré de
venger son père, et d'Éon, duelliste redouté, —voulant «nfin arrêter toutes les conséquences de cette querelle, le roi aurait été conduit, par le souvenir des travestis- . -sements de la jeunesse de d'Éon, à lui enjoindre de laisser s'accréditer le bruit qu'il était une femme. Louis XVI, adoptant la politique de son aïeul, l'aurait forcé de se déclarer femme et de prendre le costume féminin. « Depuis longtemps, dit M"* Campan , ce bizarre personnage sollicitait sa rentrée en France ; mais il fallait trouver un moyen d'épargner à la famille qu'il avait offensée l'espèce d'insulte qu'elle verrait dans son retour : on lui fit prendre le costume d'un sexe auquel on pardonne tout en France. »
Tel est le thème le plus généralement admis sur le chevalier d'Éon ; mais il paraît bien inconcevable. Gomment s'expliquer en effet qu'un roi , pour étouffer les suites d'une querelle, ne trouve pas de moyen plus simple que de changer un des adversaires en femme, cl qu'un officier de quarante-sept ans préfère renoncer à toute carrière virile et porter des jupes pendant tout le reste de sa vie plutôt que de s'engager tout simplement à refuser, par ordre du roi, une provocation, ou plutôt que de rester dans la disgrâce et l'exil en gardant sa liberté et son sexe? Comment s'expliquer enfin, si le chevalier d'Éon n'est que la victime résignée des volontés de Louis XV, adoptées par Louis XVI, que, lorsque ces deux rois sont morts, lorsque la monarchie française elle-même n'existe plus, lorsque d'Éon, retiré à Londres, n'a plus aucun intérêt d'argent ni de situa-
tion à subir le travestissement imposé, comment s'expliquer qu'il persiste à le conserver jusqu'à sa mort?
Tout cela est fort singulier et peu compréliensible. Un nouveau ttième s'est produit, il y a une vingtaine d'années, sur le chevalier d'Éon. Cette donnée est aussi des plus étranges, nous éprouvons même quelque embarras à la reproduire ; cependant, comme elle est déveloi»péc dans un ouvrage en deux volumes, qu'on nous déclare emprunté à des documents authentiques', il faut bien en dire un mot. L'auteur de cet ouvrage affirme que, si le fameux chevalier d'Éon a consenti à passer pour une femme, ce n'est pas dans l'intérêt de la maison de Guerchy, mais pour sauver l'honneur de la reine d'Angleterre, Sophie-Charlotte, épouse de George 111. Il prétend que, d'Eon ayant été surpris avec la reine par le roi, un médecin ami de la reine et de d'Éon aurait déclaré au roi que d'Éon était une femme. George III s'en serait informé auprès de Louis XV, qui, dans l'intérêt de la tranquillité de son royal confrère, se serait empressé d'assurer qu'en effet d'Éon était une femme. A partir de ce jour, d'Éon aurait été condamné à changer de sexe, avec cette consolation d'avoir donné un roi à l'Angleterre, car l'auteur du livre en question n'hésite pas à nous dire qu'il est persuadé que cette prétendue femme était le père de George IV.
Cette révélation au sujet d'une reine qui a toujours
' Cet ouvrage est intitulé Mémoires du chevalier d'Éon, publiés pour la première fois sur les papiers fournis par sa famille et d'après des matériaux authentiques déposés aux archives des affaires étrangères, par M. Gaillardet, auteur de la Tour de Nesle.
passé jusqu'ici pour une très-honnéte femme, auraH besoin, pour être admise , d'être appuyée sur des preuves concluantes, que nousclierchonsen vain dans l'ouvrage intitulé : Mémoires du chevalier d'Éon. Sauf une lettre du duc d'Aiguillon au chevalier, qui, si elle est authentique, pourrait, quoiqu'elle ne désigne pas positivement la reine Sophie - Cliarlotle , prêter quelque force à l'hypothèse de l'auteur, tout se réduit dans ce livre, au moins quant à la question principale, à des assertions très-hasardées, à des inductions trèsarbitraires, accompagnées de récits , de tableaux et de dialogues de fantaisie qui donnent à cet ouvrage les allures d'un roman, et lui enlèvent toute autorité ^
Nous ne nous proposons point ici de présenter à notre tour un système sur le chevalier d'Éon : ce singuher personnage ne figurant qu'accessoirement dans la vie de Beaumarchais, il nous suffira de prendre la situation au moment où s'établissent leurs rapports.
C'est en mai 1775. Le chevalier d'Éon est à Londres,
1 Si on voulait ici discuter l'hypothèse de M. Gaillardet, les objections ne manqueraient pas. Comment s'expliquer par exemple que d'Eon, déterminé à sauver l'honneur de la reine d'Angleterre en se donnant pour une femme, favorise par son silence les paris sur son sexe et les laisse se multiplier pendant quatre ans, depuis 1771, époque de la scène racontée par l'auteur des MémoireSj jusqu'en 1775, époque où d'Éon signe la déclaration dictée par Beaumarchais? Comment s'expliquer que durant ces quatre ans le roi George III, qui, dans l'hypothèse en question, aurait un intérêt capital à éclaircir la chose, n'emploie pour y arriver aucun de ces moyens qu'un monarque même constitutionnel trouverait facilement en un cas pareil? Enfin, si cette hypothèse peut servir à motiver la persistance de d'Éon à garder ses vêtements de femme jusqu'à sa mort, elle rend absolument inexplicable ce fait, que la reine n'ait rien tenté
disgracié et banni depuis sa querelle avec le comte de Guerchy, mais n'en continuant pas moins à loucher, même a près la mort de Louis XV, la pension secrète de 12,000 francs que ce roi lui a accordée en ITGO. Les doutes élevés sur son sexe paraissent dater de 1771. Les paris anglais sur ce point sont ouverts depuis cette époque,, et d"Éon entretient par son silence l'incertitude des parieurs. Toutefois ce nest pas la question de sou sexe qui à cette époque intéresse le gouvernement français : c'est une autre et plus grave question. En sa qualité d'agent secret de Louis XV, d'Éon a eu pendant quelques années une correspondance mystérieuse avec le roi et les quelques personnes chargées de diriger la diplomatie occulte qu'il avait, on le sait, organisée à l'insu de ses ministres. DÉon exagère de son mieux limportance de ces papiers relatifs à la paix conclue entre la France et l'Angleterre en 1763. 11 débite autour de lui que, s'ils étaient pubhés, ils rallumeraient la guerre entre les deux nations , et que l'opposition
jiour cnip(>cber la découverte de la vérité après le décès du chevalier. Cette découverte, suivant M. Gaillardet, aurait occasionné le troisième et dernier accès de folie du roi George III. Rien n'eût éié cependant plus facile que d'éviter ce malheur, car d'Eon est mort dans un état voisin de l'indigence ; et puisqu'il était, dans la supposition de M. Gaillardet, assez dévoué à la reine pour iui sacrifier sa viu pendant trente aiib, elle eût pu certainement, avec très-peu d'argent, le déterminer à aller mourir sur une terre lointaine, au lieu de rester exposé à Londres à lexamen des chirurgiens. Il y aurait encore bien d'autres observations à faire sur l'audacieuse hypothî se de M. Gaillardet, par exemple, ladate de la naissance de George IV, rapprochée de la date du voyage de d'Eon en Angleterre, ne s'accorde pas du tout avec cette hypothèse qui nous semble complètement chimérique.
anglaise lui a offert des sommes énormes pour les publier ; il est, dit-il, trop bon Français pour y consentir, mais cependant il a besoin d'argent, de beaucoup d'argent, parce qu'il a beaucoup de dettes, et si le cabinet de Versailles veut rentrer en possession de ses papiers, il faut qu'il paye les dettes du possesseur. Ce n'est pas d'ailleurs un cadeau que d'Éon réclame : le gouvernement français est son débiteur, il lui doit beaucoup plus d'argent que d'Éon n'en doit luimême. En effet, le chevalier envoie, en 1774, à M. de V^ergennes, ministre des affaires étrangères, un compte d'apothicaire des plus amusants, duquel j'extrais seulement les articles suivants, qui donneront une idée de lintrépidité a\ec laquelle ce dragon chargeait à fond sur le trésor public.
« En novembre 1757 , écrit d'Eon , le roi actuel de Pologne, étant envoyé extraordinaire de la république en Russie, fit remettre à M. d'Eon, secrétaire de l'ambassade de France, un billet renfermant un diamant estimé 6,000 liv. , dans l'intention que M. d'Eon l'instruirait d'une affaire fort intéressante qui se tramait alors à Saint-Pétersbourg. Celui-ci se fit un devoir de confier le billet et le diamant à M. le marquis de l'Hospital, ambassadeur, et de reporter ledit diamant au comte de Poniatowski, qui, de colère, le jeta dans le feu. M. de l'Hospital, touché de l'acte honnête de M. dEon, en écrivit au cardinal de Bernis, qui promit de lui faire accorder par le roi une gratification de pareille somme pour récompense de sa fidélité; mais M. le cardinal de Bernis ayant été déplacé et exilé, le sieur d"Eon n'a jamais reçu cette gratificalion, qu'il se croit en droit de réclamer, ci. 0,000 liv,
JN'est-ce pas une bonne plaisanterie que cette histoire
d'un diamant refusé en 1757 et qui reparaît à titre de créance dans un mémoire de 4774? — Passons à quelques autres arlicles.
« M. le comte de Guerchy, dit d'Eon, a détourné le roi d'Angleterre de faire à M. d'Eon le présent de mille pièces qu'il accorde aux ministres plénipotentiaires qui résident à sa cour, ci 24,000 liv.
« Autre article. — Plus, n'ayant pas été en état, depuis 1763 jusqu'en 1773, d'entretenir ses vignes en Bourgogne, M. d'Eon a non-seulement perdu mille écus de revenu par an, mais encore toutes les vignes, et croit pouvoir porter cette perte à la moitié de sa réalité, ci. . . 15,000 liv.
(( Plus, M. d'Eon, sans entrer dans l'état qu'il pourrait pi'oduire des dépenses immenses que lui a occasionnées son séjour à Londres depuis 1703 jusqu'à la présente année 1773, tant pour l'entretien et la nourriture de feu son cousin et de lui que pour les frais extraordinaires que les cii'constances ont exigés, croit devoir se borner à réclamer ce (ju'exige à Londres l'entretien d'un ménage simple et décent dans lequel on se limite aux frais et domestiques nécessaires; ce qu'il évalue en conséquence à la modique somme de 'tSO louis, ou 10,000 livres tournois par an, ce qui fait, pour lesdites dix années, ci 100,000 liv.
Il est à noter que , depuis 1706 , d'Éon touche lil,000 livres de pension par an. Le valet du Joueur, dans Regnard, présente un compte de dettes actives qui ne vaut certainement pas celui-là. Tout le reste est <le même force, et l'ensemble des créances de l'ingénieux chevalier s'élève ainsi à la modique somme de 318,477 livres 16 sous. D'Éon demande de plus que sa pension de 12,000 livres soit convertie en un contrat de rente viagère de même somme. On lui avait envoyé
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successivenient deux négociateurs pour obtenir la remise de ses papiers à des conditions moins exorbitantes; l'un d'eux, 31. de Pommereux, capitaine de grenadiers^ et comme tel doué d'une rare intrépidité, avait été jusqu'à proposer à ce capitaine de dragons, qui passait pour femme, de l'épouser. D'Éon ne voulant point démordre de ses prétentions, on avait pris le ])arti de laisser tomber la négociation , lorsqu'en mai 1775 le chevalier, apprenant que Beaumarchais était à Londres pour d'autres affaires, demanda à le voir. « Nous nous vîmes tous deux, dit d'Éon, conduits sans doute par une curiosité naturelle aux animaux extraordinaires de se rencontrer.» Le chevalier sollicita l'appui de Beaumarchais, et, pour lui donner une preuve de confiance, lui avoua en pleurant qu'il était une femme, et, ce qui est étrange, c'est que Beaumarchais n'en dou(e pas un instant. Charmé à la fois d'obliger une fille aussi intéressante par son courage guerrier, ses talents diplomatiques, ses malheurs, et de mener à fin une négociation difficile, il adresse à Louis XYI les lettres les plus touchantes en faveur de d'Éon. « Quand on pense, écrit-il au roi, que cette créature tant persécutée est d'un sexe à qui l'on pardonne tout, le cœur
s'émeut d'une douce compassion J'ose vous assurer.
Sire, écrit-il ailleurs, qu'en prenant cette étonnante créature avec adresse et douceur, quoique aigrie par douze années de malheurs, on l'amènera facilement à rentrer sous le joug, et à remettre tous les papiers relatifs au feu roi à des conditions raisonnables. » ~ On
se demande comment Beaumarchais, qui ne manquait certes pas d'expérience en ces sortes de questions, a pu ainsi \oir une fille dans la personne d'un dragon des plus masculins. Le dernier des biographes de d'Éon , dont nous venons de parler, assure que le chevalier employa, pour abuser l'auteur du Barbier de Séville, une supercherie iudécente, qu'il raconte fort au long et que nous n'exposerons pas ici. C'est possible, mais ce qui est certain , c'est qu'il n'y a pas dans tous les papiers de Beaumarchais une seule ligne qui ne prouve qu'il a été, en effet , comi)létement trompé sur le sexe du chevalier; et si l'on pouvait supposer que, dans cette comédie, l'auteur du Barbier de Séville joue de ?ou côté un rôle et feint de prendre un homme pour une femme , on serait détourné de cette idée par la candeur avec laquelle son ami intime Gudin, qui l'acconipagnait dans le voyage où se noua la négociation avec d'Éon , raconte à son tour, dans ses mémoires inédits sur Beaumarchais , les malheurs de cette femme inléressanie.
«Ce fut, dit Gudin, chez Wiitvcs', à dinor, que je rencontrai d'iilon pour la première fois. Frappé de voir la cioix de Sdinl-f^ouis hiilicr sur sa poitrine , je deiiiandai à Mlle Willvos quel étiiit ce chevalier ; elle me le nonnna. — Il a, lui di»-je, nue voix de femme, et c'est de là viaiseuibl iment que sont nés tous l'^s propos qu'on a faits sur son compte. Je n'en savais pas davantaj^e alors; j'ignorais encoro ses relations avec Beaumarcluiis. Je les appris hienlùt par elle-même. Elle m'avoua on i)kurant (il parait que c'était la
« Wilkcs était à cette époque lord-maire de Londres. TO.M. I. ■ 27
manière de d'Éon), qu'elle était femme, et me montra ses jambes couvertes de cicatiices, restes de blessures qu'elle avait reçues lorsque, renversée de son cbeval tué sous elle, un escadron lui passa sur le corps et la laissa mourante dans la plaine. »
On ne peut pas être plus naïvement mystifié que ne l'est Gudin. — Dans cette première période delà négociation, d'Éon est aux petits soins pour Beaumarchais, il l'appelle son ange tutélaire, il lui envoie, en les recommandant à son indidgence, ses œuvres complètes en quatorze volumes; car cet être bizarre, dragon, femme et diplomate, était en même temps un barbouilleur de papier des plus féconds. Il se caractérise assez bien dans une lettre au duc de Praslin.
« Si vous voulez me connaître. Monsieur le duc, je vous dirai francbement que je ne suis bon que pour penser, imaginer, questionner, réfléchir, comparer, lire, écrire, pour courir du levant au couchant, du midi jusqu'au nord, et pour me battre dans la plaine ou sur les montagnes : si j'eusse vécu du temps d'Alexandre ou de don Quichotte, j'aurais été Parménion ou Sancho Pança. Si vous m'ôtez de là, je vous mangerai, sans faire une sottise, tous les revenus de la France en un an, et après cela, je vous ferai un excellent traité sur l'économie. Si vous voulez en avoir la preuve, voyez tout ce que j'ai écrit dans mon histoire des finances sur la distribution des deniers publics. »
Sous l'impression des cajoleries de la prétendue chevalière , Beaumarchais revient à Versailles, plaide sa cause avec chaleur, s'évertue à prouver que les papiers qu'elle a dans les mains, et qu'il ne connaît pas, sont de la plus haute importance, demande la permission de
renouer avec elle d'abord officieusement les négociations rompues, et l'obtient par la lettre suivante de M. de Vergennes, qui est importante, en ce qu'elle n'est pas d'accord avec la version généralement adoptée sur les vues du gouvernement français quant au chevalier d'Éon. Voici cette lettre inédite de M. de Vergennes à Beaumarchais, dont je ne supprime que quelques passages insignifiants :
« J'ai sous les youx. Monsieur, le rapport que vous avez fait à M. de Sartines de notre conversation touchant M. d'Éon ; il est de la plus grande exactitude; j'ai pris en conséquence les ordres du roi; Sa Majesté vous autorise à conveniide toutes les sûretés raisonnables que M. d'Éon pourra demander pour le payement régulier de sa pension de 12,000 livres, bien entendu qu'il ne prétendra pas qu'on lui constitue une annuité de cette somme hors de France ; le fonds capital qui devrait être employé à cette création n'est pas en mon pouvoir, et je rencontrerais les plus grarids obstacles à me le procurer ; mais il est aisé de convertir la susdite pension en une rente viagère dont on délivrerait le titre.
0 L'article du payement des dettes fera plus de difficulté • les prétentions de M. d'Éon sont bien hautes à cet é^^ard • il faut qu'il se réduise, et considérablement, pour que nous puissions nous arranger. Comme vous ne devez pas. Monsieur, paraître avoir aucune mission auprès de lui, vous aurez l'avantage de le voir venir, et par conséquent de le combattre avec supériorité. M. d'Éon a le caractère violent, mais je lui crois une âme honnête, et je lui rends assez de justice pour être persuadé qu'il est incapable de trahison.
« 11 est impossible que M. d'Éon prenne congé du roi d'Angleterre ; la révélation de son sexe ne peut plus le pcrm?i(re ; ce sei-ail un ridicule pour les deux cours. L'attestation à subsii-
tuer est délicate ; cependant on peut l'accorder, pourvu qu'il se contente des éloges que méritent son zèle, son intelligence et sa fidclilé; mais nous ne pouvons louer ni sa modération ni sa soumission, et, dans aucun cas, il ne doit être question des scènes qu'il a eues avec M. de Guerchy.
« Vous êtes éclairé el prudent, vous connaissez les hommes, et je ne suis pas inquiet que vous ne tiriez bon parti de M. d'Éon, s'il y a moyen. Si l'entreprise échoue dans vos mains *, il faudra se tenir pour dit qu'elle ne peut plus réussir, et se résoudre à tout ce qui pourra en arriver. J.a première sensation pourrait être désagi éahle pour nous, mais les suites seraient affreuses pour M. d'Eon : c'est un rôle bien humiliant que celui d'un expatrié qui a le vernis de la trahison ; le mépris est son partage.
« Je suis très-sensible, Monsieur, aux éloges que vous avez bien voulu me donner dans votre lettre à M. de Sartines. J'aspire à les mériter, et je les reçois comme un gage de votre estime qui me flattera dans tous les temps. Comptez, je vous prie, sur la mienne, et sur tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être très-sincèrement, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« De Vergennks. »
4 Versailles, le 21 juin 1773.»
Celte lettre de M. de Vergennes, très-honorable pour Beaumarchais, prouve qu'à cette époque on ne eongc point encore à imposera d'Éon le costume de femme ; mais elle prouve en même temps que son sexe féminin est considéré dès-lors comme un fait avéré : la seule condition exigée pour sa rentrée en France est la remise de sa correspondance avec Louis XV. C'est dans une autre lettre à Beaumarchais, postérieure de
' C'est-à-dire l'entreprise qui a pour objet d'obtenir la restitution de la correspondance secrète de d'Eon avec Louis XV.
de deux mois et datée du 26 août 1775, que M. de Vergeunes s'explique sur la question du costume féminin en ces termes :
M Quelque désir que j'aie de voir, de connaitre ; et d'entendre M. d'Eon, je ne vous cacherai pas. Monsieur, une inquiétude qui m'assiège. Ses ennemis veillent, et lui pardonneront difiicilement tout ce qu'il a dit d'eux. S'il vient ici, quelque sage et circonspect qu'il puisse être, iis pourront lui prêter des propos contraires au silence que le l'oi impose; les dénégations et les justitications sont toujours embanassantes et odieuses pour les âmes honnêtes. Si M. d'Eon voulait se travestir, tout serait dit : c'est une proposition que lui seul peut se faire ; mais l'intérêt de sa tranquillité semble lui conseiller d'éviter, du moins pour quelques années, le séjour de la France, et nécessairement celui de Paris. Vous ferez de cette observation l'usage que vous jugerez convenable. »
La phrase que nous venons de souligner dans cette seconde lettre du ministre semble en contradiction avec celle que nous avons soulignée dans la première. Parces mots: a Si M. d'Éon voulait se travestir, tout serait dit, » M. deVergennes entend-il que dÉonest un homme, et qu'il doit shahiller en femme ? S'il en était ainsi, comment accorder cela avec ce (|uil éciit deux mois auparavant sur la révélation du sexe de d'Éon ? De plus, et sans parler de ce ([uil y aurait d'étrange de \i part d'un ministre, d'un homme grave à présenter une idée de ce genre comme une chose toute simple, si la phrase de M. de Vergennes avait le sens qu'au premier abord elle paraît avoir, cette phrase, adressée à Beaumarchais, rendrait les lettres T. I. 24
t&i BEAUMARCHAIS
de ce dernier complètement inintelligibles , car il insiste perpétuellement sur le sexe féminin du chevalier d'Éon, Ajoutons enfin que cette phrase prise à la lettre détruirait également le système de M. Gaillardet qui, pour motiver Terreur de Beaumarchais, prétend que d'Éon et le ministre étaient convenus ensemble que les agents chargés de négocier entre eux seraient eux-mêmes abusés sur le véritable sexe du chevalier. Ces considérations nous portent à penser que M, de Vergennes croit comme Beaumarchais que d'Éon est une femme , que ce mot se travestir est une expression impropre échappée au ministre et qui veut dire seulement : « Qaoique M. d'Éon ait toujours passé ])Our im homme puisqu'il est aujourd'hui reconnu femme, il devrait s'habiller en femme, » la forme delà lettre semble indiquer aussi qu'elle est écrite pour appuyer l'initiative prise par Beaumarchais sur la question du costume féminin. C'est Beaumarchais en effet qui insiste particulièrement sur ce point :
« Tout ceci, écrit-il au ministre en date du 7 octobre 1775, m'a donné occasion de mieux connaître encore la créature à qui j'ai aflairr, et je m'en tiens toujours à ce que je vous en ai dit : c'est que le ressentiment contre les feus ministres (ceux qui l'avaient destitué en 1766) et leurs amis de trente ans est si fort en lui^, qu'on ne saurait mettre une barrière trop insurmontable entre les contendants qui existent. Les promesses par écrit d'être sage ne suffisent pas pour arrêter
1 Ce mot en lui ne prouve rien contre l'erreur de Beaumarchais ; il n'est que le résultat de l'habitude où l'on a été jusqu'ici de considérer d'Eon comme un homme.
une tète qui s'enflamme toujours au seul nom de Guerchy ; la déclaration positive de son sexe et rengagement de vivre désormais avec ses habits de femme est le seul frein qui puisse empêcher du bruit el des malheurs. Je l'ai exigé hautement, et l'ai obtenu. »
Voici du reste une autre lettre autographe de M. de Vergennes à Beaumarchais, d'une date postérieure aux deux que j'ai déjà citées, car elle est du 10 février 1776, dans laquelle le ministre , tout en parlant d'abord par habitude de d'Éon comme d'un homme, me semble bien positivement persuadé que le cheyalier est une femme.
Versailles, le 10 février 1776.
« Je ne dois pas vous laisser ignorer, Monsieur, qu'on fait circuler dans Paris une copie très-exacte du sauf-conduit dont vous êtes porteur pour remettre à M. d'Eon dans le cas où il serait revenu en France; ce qui ne peut que lui être inutile, soit qu'il renonce à son retour dans sa patrie, soit qu'il y rentre sous les habillements de son véritable sexe. Vous jugez biei^que cet écrit est d'un grand scandale pour ceux qui n'imaginent pas qu'on puisse avoir des raisons de donner des éloges à une personne qui avait été en quelque sorte proscrite, et il est bien difficile d'entrer en explication avec tous les discoureurs et avec tous les censeurs.
« Quel intérêt croyez-vous que votre amazone peut avoir eu de publier une pièce qui ne semblait pas devoir sortir de ses mains ni par copie ni par extiait? je ne supposerai pas que vous ayez négligé de le faire sentir à votre amazone. J'ai bien peur qu'elle ne soit la dupe de quelques conseils intéressés qui veulent la mettre en avant pour donner corps à quelque nouvelle intrigue. Il serait inutile de vouloir la gêner sur ce qu'il lui plaît de faire; mais si elle ne veut pas revenir, comme je le présume, voyez. Monsieur, si, avec dextérité.
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VOUS ne pourriez pas ravoir l'original d un sauf- conduit qui ne peut lui ètic bun à rien si elle ne veut pas en faire usage, et qui même ne peut plus lui servir, puisque ce n'est qu'en habitde femme qu'elle s'est engagéeà rentrer dans leroyaume. « Ne doutez pas de la sincérité des sentiments avec lesquels je suis, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, «De Vergennes*. »
Beaumarchais et M. de Vergennes me paraissent donc également trompés par d'Éon sur la question de sexe ; mais Beaumarchais le bride à son tour sur la question d'argent. Le chevalier, on s'en souvient^ pour remettre la fameuse correspondance^ demandait la bagatelle de 318,477 livres. Beaumarchais , tout en repoussant ces prétentions absurdes , ne spécifie point de chiffre, et, dans la transaction du 5 octobre 1773, en vertu de laquelle dÉon se dédire femme et s'engage à remettre tous les pai)iers de Louis XY, l'agent de M. de Vergennes s'oblige à lui délivrer un contrat de 12,000 livres de rentes, ainsi que de plus fortes sommes dont le montant lui sera remis , dit la convention, pour l'acquittement de ses dettes en Angleterre. Chacun des deux contractants se réservait ainsi une porte de derrière: si les plus fortes sommes ne paraissaient pas assez fortes au chevalier, il comptait garder une portion . des pa-
* Citons encore à l'appui de notre opinion ce passage d'une autre lettre inédite adressée par M. de Vergennes au chargé d'affaires de France h Londres, en date du 23 mars 1776.
< Je voudrais fort que M. de Beaumarchais pût en finir avec Vamazone d'Éon, non pour la savoir ici, ce dont je me soucie très-peu, mais pour n'être plus dans le cas de m'occuper d'une aventure qui ne m'amuse pas à beaucoup près autant que le parterre. »
piers pour en obtenir de plus fortes encore; Beaumarchais, de son côté, n'entendant point payer toutes les dettes qu'il plairait à d'Éon de déclarer, avait demandé au roi la faculté de batailler, pour employer son expression, avec la demoiselle d'Éon depuis 100 jusqu'à 150,000 francs, se réservant de lui donner l'argent par fractions, en étendant ou resserrant la somme d'après la confiance que lui inspirerait ce rusé personnage.
DEon commence par exhiber un coffre de fer bien cadenassé , déposé chez un amiral anglais , son ami lord Ferrers, en nantissement, dit-il, d'iuie dette de 5,000 livres sterling. Il déclare que ce coffre contient toute la correspondance secrète. Ici embarras de Beaumarchais : il n'est pas autorisé à visiter ces papiers ; s'il donne de l'argent, il peut recevoir, dit-il, en échange, des comptes dt' blanchisseuse. Après un nouveau voyage à Paris pour demander à inventorier les papiers, il obtient enfin cette autorisation, et, à l'ouverture du coffre, il se trouve que lord Ferrers, créancier réel ou simulé, n'a reçu en nanlis.-^ement que des papiers presque insignifiants. D'Éon avoue alors en rougissant (jue les papiers les plus précieux sont restés cachés sous le plancher de sa chambre. « FLIle me conduisit chez elle, écrit Beaumarchais au ministre, et lira de dessous son plancher cinq cartons bien cachetés, étiquetés : Papiers secrets à remellre au roi seul, qu'elle m'assura contenir toute la correspondance secrète et la masse entière des papiers qu'elle avait en sa possession. Je commençai par en faire Tinventaire et les ])arapher
tous, afin qu'on n'en pût soustraire aucun; mais, pour m'assurer encore mieux que la suite entière y était contenue, pendant quelle écrivait Tinventaire, je les parcourais tous rapidement. »
On Toit que Beaumarchais était homme de précaution ; alors seulement il paye la créance de lord Ferrers, qui lui remet en échange une somme égale de billets souscrits par le chevalier dÉon, et il se prépare à partir pour Versailles avec son cotîre. Le chevalier naturellement ne trouvait pas les plus fortes sommes assez fortes; mais, la transaction du 5 octobre n'embrassant pas seulement la remise des papiers, obligeant de phis d'Éon au costume de femme et au silence sur tous ses anciens démêlés avec les Guerchy, Beaumarchais lui tint la dragée haute.
«J'assurai, écrit-il à M. de Vergennes, celte demoiselle, que, si elle était sage, niodeste, silencieuse, et si elle se conduisait bien, je rendrais un si bon compte d'elle au ministre du roi, même à Sa Majesté, que j'espérais lui obtenir encore quelques nouveaux avantages. Je fis d'autant plus volontiers cette promesse que j'avais encore dans mes mains environ •41,000 livres tournois sur lesquelles je comptais récompenser chaque acte de soumission et de sagesse par des générosités censées obtenues successivement du roi et de tous. Monsieur le comte, mais seulement à titre de grâce et nou d'acquittement; c'était avec ce secret que j'espérais encore dominer, maîtriser cette créature fougueuse et rusée. »
Arrivé à Versailles avec son coffre, Beaumarchais est complimenté par M. de Vergennes, qui lui envoie un beau ceriiticat déclarant que « Sa Majesté a été très-
satisfaite du zèle qu'il a marqué dans cette occasion, ainsi que de l'intelligence et de la dextérité avec lesquelles il s'est acquitté de la commission que Sa Majesté lui avait confiée '. »
Le négociateur commençait à attirer l'attention de Louis XVI; les précédentes missions l'avaient laissé dans l'ombre, celle-ci le mettait enfin en évidence. Il n'était pas homme à en rester là et à négliger de pousser sa pointe. Ce qu'il veut maintenant, ce n'est plus seulement un ordre du roi, c'est une correspondance directe avec lui. Avant de repartir pour Londres, il adresse à Louis XVI une série de questions en le priant de vouloir bien répondre lui-même en marge, et le roi de sa main répond docilement aux questions de Beaumarchais. L'autographe est intéressant. Le corps de la pièce est écrit de la main de Beaumarchais et signé de lui; les réponses à chaque question sont tracées en marge, d'une écriture assez fine, mais inégale, molle, indécise, où les x et les v sont à peine indiqués. C'est l'écriture du bon, du faible, du malheureux souverain que la révolution devait dévorer dix-sept ans plus tard ; et afin que l'agent secret puisse se glorifier tout à son aise de correspondre directement avec Louis XVI, à la suite des réponses de ce monarque se trouve cette attestation écrite et signée de la main de M. de Vergennes : Toutes les apostilles en réponse sont de la main du roi. Pour apprécier ce document comme témoignage de la discordance de toutes choses à cette période
' Voir ce certificat aux pièces justificatives, n° 8.
de l'histoire de France, il ne faut pas oublier qu'au moment où il est rédigé , Beaumarchais est encore sous le coup d"une condamnation juridique qui le déclare déchu de ses droits de citoyen, et c'est dans cette situation qu'il entame par écrit avec Louis XVI le dialogue suivant :
« Points essentiels que je supplie M. le comte de Vcrgennes de présenter à la décision du roi avant mon départ pour Londres, ce 13 décembre 4775, pour être répondus en marge :
« Le roi accorde-t-il à la demoiselle d'Eon la permission de porter la croix de Saint-Louis sur ses habits de femme?
« Réponse du roi : — En province seulement.
« Sa Majesté approuve-t-elle la gratification de 2,000 écus que j'ai passée à cette demoiselle pour son trousseau de fille?
(( Réponse du roi : — Oui.
« Lui laisse-t-elle la disposition entière, dans ce cas, de tous ses habillements virils ?
« Rrponse du roi : — Il faut qu'elle les vende.
« Comme ces grâces doivent être subordonnées à de certaines dispositions d'esprit auxquelles je désire soumettre pour toujours la demoiselle d'Eon, Sa Majesté veut-elle bien me laisser encore le maître d'accorder ou de refuser, selon que je le croirai utile au bien de son service?
« R'ponse du roi : — Oui.
« Le roi ne pouvant refuser de me faire donner par son ministre des affaires étrangères une reconnaissance en bonne forme de tous les papiers que je lui ai rapportés d'Angleterre, j'ai prié M. le comte de Vergennes de supplier Sa Majesté de vouloir bien ajouter au bas de cette reconnaissance, de sa main, quelque^ mots de contentement sur la manière dont j'ai rempli ma mission. Cette récompense, la plus chère à mon cœur, peut en outre me devenir un jour d'une grande uhlité. Si quelque ennemi puissant prétendait jamais me demander compte de ma conduite en cotte affane, d'une
main je montrerais Tordre du roi, de l'autre j'offrirais l'attestation de mon maître que j'ai i empli ses ordres à son gré. Toutes les opérations intermédiaires alors deviendront un fossé profond que chacun comblera selon son désir, sans que je sois obligé de parler ni que je m'embarrasse jamais de tout ce qu'on en pourra dire.
« Répouiie du roi : — Bon. »
Icilesujetde l'entretien change. Tant qu'il ne s'est agi que de décider la question de savoir si d'Éon doit porter la croix de Saint-Louis sur ses habits de femme et vendre SCS habits d'homme, Louis XVI a des réponses trèsnettes et très-précises; mais Beaumarchais veut le mener plus loin, et nous verrons qu'il y réussira dans quelques mois. Pour le moment il est trop pressé et trop pressant. Il passe sans transition de l'affaire d'Éon à Taffiiire d'Amérique, et cherche à enlever d'assaut l'adhésion du roi à des plans dont il le poursuit depuis quelque temps. Louis XVI se tient sur la réserve, et ses réponses changent de couleur. Le sens de ce qui suit sera expliqué nettement quand nous traiterons de l'influence de Beaumarchais dans la question américaine; mais comme tout ce dialogue écrit est contenii dans la même lettre, nous n'avons pas cru devoir le scinder, de peur de lui ôter de sa physionomie. Nous continuons donc la citation.
« Comme la première personne que je verrai en AnHeterre est niylord Uochford, et comme je ne doute pas que ce lord ne me demande en secret la réponse du roi de France à la prière que le roi d'Angleterre lui a fait faire par moi, que lui répondrai-je de la part du roi ?
a Réponse du roi : — Que vous n'en avez pas trouvé.
« Si ce lord, qui certainement a conservé beaucoup de relations avec le roi d'Angleterre, veut secrètement encore m' engager à voir ce monarque, accepterai-je ou non ? Cette question n'est pas oiseuse et mérite bien d'être pesée avant que de me donner des ordres.
« Réponse du roi : — Cela se peut.
« Dans le dessein où ce ministre était de m'engager dans les secrets d'une politique particulière avec lui, s'il voulait aujourd'hui me lier avec d'autres ministres, ou si, de quelque façon que ce soit, l'occasion m'en est offerte, accepterai-je ou non?
« Réponse du roi : — C'est inutile.
« Dans le cas de l'affirmative, je ne pourrai me passer d'un chiffre. M. le comte de Vergennes m'en donnera-t-il un?
t( Pas de réponse.
« J'ai l'honneur de prévenir le roi que M. le comte de Guines ^ a cherché à me rendre suspect aux ministres anglais : me sera-l-il permis de lui en dire quelques mots, ou Sa Majesté souhaite-t-elle qu'en continuant à la servir, j'aie l'air d'ignorer toutes les menées sourdes qu'on a employées pour nuire à ma personne, à mes opérations et par conséquent au bien de son service ?
« Réponse du roi : — Il (l'ambassadeur) doit ignorer. »
Le roi veut dire que M. de Guines ne doit point être instruit des travaux auxquels Beaumarchais se livre à Londres relativement à la situation des colonies insurgées. Ce qui suit est la partie la plus grave de la lettre ; aussi le roi n'y fait-il aucune réponse.
« Enfin je demande, avant de partir, la réponse positive à
1 L'ambassadeur de France à Londres.
mon dernier mémoire * ; mais, si jamais question a été importante, il faut convenir que c'est celle-ci. Je réponds sur ma tète, après y avoir bien réfléchi, du plus glorieux succès de cette opération pour le règne entier de mon maître, sans que jamais sa personne, celle de ses ministres, ni ses intérêts y soient en rien compromis. Aucun de ceux qui en éloignent Sa Majesté osera-t-il de son côté répondre également, sui' sa tète, au roi, de tout le mal qui doit arriver infailliblement à la France de l'avoir fait rejeter?
« Dans le cas où nous serions assez malheureux pour que le roi refusât constamment d'adopter un plan si simple et si sage , je supplie au moins Sa Majesté de me permettre de prendre date auprès d'elle de l'époque où je lui ai ménagé cette superbe ressource, afin qu'elle rende un jour justice à la bonté de mes vues, lorsqu'il n'y aura plus qu'à regretter amèrement de ne les avoir pas suivies.
« GaROX de BfiAUÏARCHAJS. »
Ce singulier dialogue entre Louis XVI et Beaumarchais peint bien, ce me semble, le caractère prudent de l'un et le caractère entrant de l'autre. La témérité de l'agent secret finira bientôt par l'emporter sur la prudence du roi; mais ce moment n'est pas encore arrivé, et Beaumarchais, qui n'a mis en avant les petites questions sur dÉon que pour arriver aux grandes sur l'Amérique, est obligé de repartir pour Londres, sachant seulement que d'Éon doit vendre ses habits d'homme. Il trouve le chevalier, qui est toujours pour lui une chevalière, assez peu fidèle aux engagements de modestie et de silence qu'il a pris dans la transaction du
' Ce mémoire, dont nous reparlerons, a pour but de déterminer le roi à envoyer secrètement, par l'intermédiaire de Beaumarchais, des secours d'armes et de munitions aux colonies d'Amérique.
5 octobre. Sous prétexte d'arrêter les paris faits sur son sexe, d'Éon s'affiche dans les journaux anglais nyec la vanité fastueuse qui lui est familière, et ses réclames, étant rédigées de manière à laisser encore dans le mystère un point qui doit être considéré comme résolu, sont i)Uitôt propres à affriander les parieurs qu a les décourager. Beaumarchais kii en fait des reproches assez vifs; le chevalier, plus vif encore que Beaumarchais, voyant d'ailleurs que son austère ami tient serrés les cordons de la bourse du roi, se fâche tout rouge. De là une rupture et un échange de lettres où l'on voit d'Éon, après avoir adressé à Beaumarchais les injures les plus mâles, essayer d'exploiter sa fatuité en reprenant tout à coup le ton d'une demoiselle, et en se plaignant amoureusement de l'ingratitude de ce perfide :
J^avoue, Monsieur, lui écrit ce dragon déguisé en femme, j'avoue qu'une femme se trouve quelquefois dans des situations si mallieuieuses , que la nécessité des circonstances la force à profiter des services dont elle sent la première tout le ridicule parce qu'elle en pénètre l'objet '. Plus l'homme
* Ce qu'il y a de piquant dans les nombreuses lettres de d'Éon à Beaumarchais dont je ne cite que quelques fragments, c'est que tout en jouant de son mieux avec lui ce rôle de femme cachée sous les apparences d'un homme , il donne souvent à ses phrases un tour énigmatique par lequel on dirait qu'il tient à bien constater, pour l'époque ou sa fraude sera dévoilée, qu'il dupait un homme aussi rusé que l'auteur du Barbier de Sévillc, et qu'il le dupait en se moquant de lui, à sa barbe , sans que celui-ci s'en aperçut : Beaumarchais de son côté s'égayait aux dépens de cette vieille Dragonne amoureuse et se confirmait d'autant plus dans son erreur que d'Eon simulait plus adroitement le courroux d'une vieille fille oflfensée.
qui la veut ol)ligor est adi'uil et délicat, plus le danger est grand pomr elle. Mais quels souvenirs me rappellent ces réflexions ! Elles me rappellent que , par une coniiance aveugin en vous et en vos promesses, je vous ai décou\ert le mystère de mon sexe , que par reconnaissance je vous ai donné mon portrait, et que par estime vous m'avez promis le vôtre. Il n'y a jamais eu d'autres engagements entie nous; tout ce que vous avez avancé au-delà sur notre prochain mariage selon ce que l'on m'a écrit de Paris, ne peut être rej^aidé par moi que comme un véritable persifflage de votre part. Si vous avez pris au sérieux ce simple gage de souvenir et de gratitude, votre conduite est pitoyable. C'est là un véritable mépris et une infidélité qu'une femme de Paris quelque apprivoisée qu'elle soit sur les mœurs à la mode ne pom-rait pas pardonner, à plus forte raison une fille dont la vertu est aussi sauvage que la mienne, et dont l'esprit est si altier lorsqu'on blesse la bonne foi et la sensibilité de son cœur. Pourquoi ne me suis-je pas rappelé que les hommes ne sont bons sur la terre que pour tromper la crédulité des filles et des
femmes ! Je ne croyais encore que rendi-e justice à voire
mérite, qu'admirer vos talents, votre générosité j je vous aimai^ sans doute déjà 3 mais cette situation était si neuve pour moi, que j'étais bien éloignée de croire que l'amour pùl naître au milieu du trouble et de la douleur. »
Beaumarchais répond à dÉon du ton grave d'un homme qui rempht son devoir et veut rester insensible aux reproches et aux agaceries d'une vieille fille en colère, et comme il se doute moins que jamais qu'il est mystifié, il écrit à M. de Vergennes :
« Tout le monde me dit que cette folle est folle de moi. Elle croit que je l'ai méprisée, et les femmes ne pardonnent pas une pareille offense. Je suis luin de la mépriser ; mais qui diable aussi se fût imaginé que, pour bien servir le roi dans
cette affaire^ il me fallût devenir galant chevalier autour d'un capitaine de dragons ? L'aventure me paraît si bouffonne, que j'ai toutes les peines du monde à reprendre mon sérieux pouiachever convenablement ce mémoire, »
Il est certain que, si M. de Tergennes était dans le secret du véritable sexe du chevalier, ce que nous ne pensons pas, il a dû passablement rire à son tour, mais aux dépens de Beaumarchais. Toujours est-il que, d'Éon ne se montrant point sage et modeste, comme le voulait la transaction, ne prenant point d'habits de femme et ne revenant point en France, Beaumarchais ne lui donne plus d'argent. D'Éon écrit contre lui à M. deVergennes les factums les plus violents et les plus grossiers. Cet ange tiitélaire des premiers temps de la correspondance n'est plus qu'un sot, un faquin ; il a Vinsolence d'un garçon horloger qui, par hasard, aurait trouvé le mouvement perpétuel ; il ne peut être comparé qu'à Olivier Ledaim, barbier, non de Séville, mais de Louis XL
Beaumarchais reçoit ces bordées d'injures avec le calme d'un parfait gentleman : a Elle est femme, ré* pond-il à M. de Vergennes, et si affreusement entourée, que je lui pardonne de tout mon cœur; elle est femme, ce mot dit tout. » D'Éon , voyant qu'on le juge suffisamment payé , feint d'avoir encore des papiers à publier ; Beaumarchais s'en inquiète d'abord un peu, mais il se rassure bientôt. C'est une fanfaronnade du chevlalier ; il n'a plus rien, il a donné pour 120,000 livres * ce
* En payant comptant la créance réelle ou simulée de lord ■Perrers, Beaumarchais, qui avait été autorisé à payer en pre-
dont il exigeait d'abord 318,000, et Beaiinfarcliais le tient en respect, car il a dans les mains les billets souscrits à lord Ferrers, et la pension de d'Éon étant devenue un contrat de rente, il peut au besoin la fartée saisir, si cette prétendue demoiselle persiste à ne pas exécuter les conditions du traité. Du reste, connaissant bien le caractère vaniteux du personnage, il engage M. de Yergennes, s'il veut obtenir son retour en France, à nejjlus paraître penser à lui. Menacé d'oubli , le chevalier arrive de lui-même à Versailles un beau matin, en août 1777 ; mais il ne se souvient plus quil doit s'habiller en femme : on lui enjoint de prendre ce costume; il obéit et excite pendant quelque temps un intérêt de curiosité; quand cette curiosité se lasse, il repart pour Londres , et comme il n'a plus dès lors aucun rapport avec Beaumarchais , nous n'avons plus à nous occuper de lui.
En abandonnant ici cette bizarre affaire du chevalier d'Éon, nous serions tenté de conclure comme Voltaire, qui écrivait à ce sujet , en 1777, les lignes suivantes : « Toute cette aventure me confond; je ne puis concevoir ni d'Éon, ni le ministère de son temps, ni les démarches de Louis XV, ni celles qu'on fait aujourd'hui ; je ne connais rien à ce monde.» C'est, en
nant des termes, avait fait supporter à, d'Eon titi escompte au profit du roi, qui réduisait la somme doniiée à 109,000 livres. Il avait ensuite remis à d'Éon quelques petites sommes, qui font monter le total de l'argent donné à 4,905 livres sterling. Dans toute cette affaire, Beaumarchais se montre plus économe des deniers du roi que dans les deux précédentes.
effet, un monde assez incompréhensible que celui où des mascarades semblables peuvent devenir des questions importantes. Nous dirons cependant, en prenant cette énigme sous Louis XYI, ce qui nous paraît le plus probable d'après les documents que nous avons sous les yeux. Contrairement à l'opinion la plus générale , il nous paraît très-probable que Louis XVI et M. de Vergennes, en imposant à d'Éon le costume féminin, le croyaient réellement femme. Le caractère sérieux du roi et du ministre ne permet guère de supposer qu'ils aient pu se prêter à une comédie aussi ridicule et aussi inconvenante , où Beaumarchais seul aurait eu le rôle de dupe'. Seulement, cette prétendue révélation du sexe féminin de dÉon fournissant au roi et au ministre un moyen assez commode d'étouffer toutes les conséquences des anciennes querelles du chevalier avec les Guerchy et leurs amis, tous deux s'empressèrent de l'adopter comme une chose établie, sans s'attacher beaucoup à en vérifier l'exactitude. Quanta d'Éon, il est visible que du jour où, par je ne sais quelle cause, les doutes quavaient fait naître les travestissements de sa jeunesse se renouvellent dans son âge mûr, il commence par les repousser, puis les encourage et les fortifie d'autant plus habilement, qu'il semble ne se laisser
' Indépendamment des lettres déjà citées , plusieurs autres lettres de M. de Vergennes me confirment dans cette opinion. Quant à Beaumarchais , la mystification que lui fait subir d'Eon ressort de toute sa correspondance. Voir encore à ce sujet une lettre inédite de Beaumarchais à d'Eon, aux Pièces justificatives no 9.
arracher qu'avec peine le secret de son prétendu sexe féminin. Sans nous arrêter à l'hypothèse complètement romanesque de M. Gaillardet ', dÉon nous paraît être tout simplement conduit à jouer cette comédie par deux motifs assez peu relevés en eux-mêmes : — d'abord l'espoir d'obtenir du gouvernement français plus d'argent en sa qualité d'amazone intéressante; — ensuite et particulièrement la vanité, le besoin de faire parler de lui à tout prix, qui est le trait le plus saillant de son caractère. Dans une lettre inédite de lui à un ami, nous lisons ces hgnes : « Je suis une brebis que Guerchy a rendue enragée en voulant la précipiter dans le fleuve de l'oubli. » Cette phrase peint au mieux d'Éon. Resté dans une condition ordinaire, il aurait vécu inaperçu, surtout depuis que sa querelle scandaleuse avec le comte de Guerchy lui rendait impossible toute carrière officielle ^. Passant pour une femme ou pour un être à part dont le sexe était un mystère, il était sûr d'attirer l'attention générale. Ce manège lui a réussi , puisqu'il lui a valu une célébrité que n'obtiennent
' Un antiquaire de Tonnerre pays natal du chevalier d'Eon , M. Le Maistre qui prépare en ce moment un travail sérieux sur le chevalier avec les mêmes documents qui ont servi à M. Gaillardet, nous écrit pour nous dire que nous ne nous sommes pas trompe en nous méfiant de la prétendue découverte de ce dernier au sujet des relations de d'Eon et de la reine d'Angleterre, et que toute cette histoire est un fur- roman. En ce qui touche Beaumarchais , il nous a été facile , qaant à nous , de constater dans l'ouvrage de M. Gaillardet des inexactitudes nombreuses.
2 On sait qu'en 1765 d'Éon, secrétaire d'ambassade à Londres, avait poussé les choses jusqu'à accuser publiquement devant les tribunaux anglais son ambassadeur d'avoir voulu le faire empoisonne'r et assassiner.
pas toujours de grands caractères et de belles actions*. Après son retour en France, d'Éon fit courir le bruit que Beaumarchais avait retenu à son profit une portion de l'argent qui lui était destiné. Ce dernier s'en plaignit à M. de Yergeunes, qui lui répondit par la lettre suivante, en l'autorisant à la publier :
< Versailles, le lOjanTier 1778.
«f J'ai reçu. Monsieur, votre lettre du 3 de ce mois, et je n'ai pu y voir qu'avec bien de la surprise qu'il vous est i-evenu que la demoiselle d'Eon vous imputait de vous être approprié à son préjudice des fonds qu'elle supposait lui être destinés, j'ai peine à croire. Monsieur, que cette demoiselle se soit portée à une accusation aussi calomnieuse; mais, si elle l'a fait, vous ne devez en; aucune manière en être inquiet et affecté : vous avez le gage, et le garant de votre innocence dans le compte que vous avez rendu de votre gestion dans la forme !a plus probante, fondée sur des titres authentiques, et dans la décharge que je vous ai donnée de l'aveu du roi.
« Loin que votre désintéressement puisse être soupçonné, je n'oublie pas, Monsieua", que- vous n'avez formé aucune répétition pour vos fiais personnels, et que vous ne m'avea jamais laissé apercevoir d'autre intérêt que celui de faciliter à la demoiselle d'Eon les moyens de rentrer dans sa patrie.
1 Le même motif de vanité peut expliquer sa persistance jusqu'à sa. mort daas ce travestissement, une fois adopté. Un homme distingué, qui l'a connu à. Londres, dans les derniers temps de sa vie, me fournit encore une explication. Suivant lui, d'Eon, après avoir d'abord trouvé les. vêtement» de femme fort incommodes, avait fini par s'y habituer et les portait par goût, en y mêlant cependant toujours quelque chose du vêtement masculin. La même personne qui a bien voulu me donner ce renseignement na'assure que, si l'on croyait encore en France, en 1809, au sexe féminin de d'Eon, en. Angleterre, tous ceux qui à cette époque fréquentaient le chevalier ne doutaient pas, quil ne fût un homme. '
« Je suis très-parfaitement, Monsieur, voire très-humble et très-obéissant serviteur, De Vergenkes. »
Beaiimarcliais, en effet, dans cette circonstance, n'avait pas même réclamé ses frais de voyage. A la vérité, il pouvait à cette époque se montrer généreux envers le gouvernement, car le gouvernement l'était encore plus envers lui. Il avait enfin atteint son but. A force de rendre de petits services dans de petites affaires, il était entré assez avant dans la confiance de Louis XVI, de M. de Maurepas et de M. de Yergennes, pour vaincre les scrupules et les hésitations de leur politique dans la question américaine. Sous l'influence de ses ardentes sollicitations, le gouvernement s'était décidé à appuyer secrètement les colonies insurgées, et aie charger de cette importante et délicate mission. Le 10 juin 1776, Beaumarchais avait obtenu du roi un million , avec lequel il montait et commençait cette grande opération d'Amérique , où nous le verrons déployer un talent d'organisation , une portée d'esprit, une puissance de volonté, qu'on s'étonnera peut-être de rencontrer chez l'auteur du Barbier de SéviUe. En attendant, il faut rappeler encore pour l'appréciation de l'époque qu'à cette même date du 10 juin 1776, où Beaumarchais recevait du gouvernement une telle preuve de confiance, et devenait l'agent et le dépositaire d'un secret d'État dont la découverte pouvait d'un jour à l'autre allumer la guerre entre la France et l'Angleterre , il n'était pas même relevé du jugement rendu contre lui par le parlement Maupeou. C'était en quelque sorte un mort
civil que le gouvernement chargeait de porter des secours aux Américains^ et qui allait bientôt faire pour son propre compte la guerre aux Anglais. Ces deux situations si hétérogènes ne pouvaient cependant se prolonger, et, avant de commencer ses opérations d'armateur, le condamné du parlement Maupeou dut s'occuper de reconquérir ses droits de citoyen.
REHABILITATION DE BEACMARCHAIS.
Comprenant bien son temps, Beaumarcliais avait senti que le principal pour lui n'était pas d'insister sur la justice de sa cause, mais de se rendre utile d'abord, ensuite nécessaire, et que sa réhabilitatipn marcberait toute seule. Tandis qu'il fatiguait des chevaux de poste an service du roi, il avait eu d'abord la satisfaction d'apprendre que le parlement Maupeou, qui l'avait si cruellement frajjpé, était mort à son tour des blessures qu'il avait reçues de lui. Après l'avènement de Louis XVI, ce corps judiciaire était tombé à un tel degré de déconsidération, que, quel([ues-uns de ses membres se plaignant au vieux Maurepas, chef du nouveau ministère, de ne pouvoir plus se rendre aux audiences sans être insultés par le peuple, ce ministre leur avait répondu, avec
la légèreté de l'homme et du temps : «Eh bien, allez-y en domino, vous ne serez pas reconnus. » Cette réponse indiquait suffisamment le sort réservé aux magistrats de Maupeou ; leur exécution se fit cependant attendre encore six mois. Ce ne fut que le 12 novembre 1774, qu'un édit de Louis XVI abolit la nouvelle magistrature et rappela les anciens parlements. Le 25 du même mois , Beaumarchais écrivait à M. de Sartines :
« J'espère que vous n'avez pas envie que. je reste le blâmé de ce vilain parlement que vous venez d'enterrer sous lès de'combres de son déshonneur. L'Europe entière m'a bien vengé de cet odieux et absurde jugement; mais cela ne suffit pas, il faut un arrêt qui détruise le prononcé de celui-là. J'y vais travailler, mais avec la modération d'un bomme qui ne craint plus ni l'intrigue ni l'injustice. J'attends vos bons offices pour cet important objet, »
Malgré les intentions exprimées dans cette lettre, Beaumarchais ne se pressait pffô, car il attend encore près de deux ans; mais quand il juge le moment venu, quand son crédit est assuré , quand M. de Maurepas est complètement captivé par lui-, il attaque la difficulté avec son entrain ordinaire et l'enlève à la course. La sentence est devenue définitive depuis deux ans. Il pourrait obtenir du roi des lettres d^abolition, il n'en veut pas. Ce n'est point une grâce, c'est une justice qu'il exige, et il faut que le parlement restauré détruise l'œuvre du parlement bâtard qui avait usurpé ses fonctions. Louis XVI lui accorde d'abord deskltres paUnl'ei), en date du 12 août 1776, qui le relèvent du
laps de temps écoulé depuis la signification du jugement du26fé\Tierl774. «Attendu, ditracte royal, que notre amé Pierre-Augustin Garon de Beaumarchais est sorti du royaume par nos ordres et pour notre service, voulons qu'il soit remis et rétabli en tel et semblable état que si ledit laps de temps n'était pas écoulé, et qu'il puisse, nonobstant icelui,se pourvoir contre ledit jugement, soit par requête civile ou telle autre voie de droit qu'il avisera bon être, a
Restait à obtenir des lettres de requête civile, c'est-àdire un noavel acte royal, renvoyant Beaumarchais devant le parlement, pour l'annulation légale du jugement rendu contre lui. Or, cette demande en requête civile devait être soumise au grand Conseil qui avait servi, on s'en soutient, à composer le parlement Maupeou, et dans lequel étaient rentrés ,. après la destruction de ce parlement, la plupart des anciens juges de Beaumarchais. Celui-ci, obligé de quitter Paris pour aller à Bordeaux organiser son entreprise d'Amérique, ne voulait point partir que la requête civile ne fût admise : «Allez toujours, lui dit le ministre Maurepas, le conseil prononcera bien sans vous. » Il part pour Bordeaux avec Gudin. Le surlendemain de son arrivée, il apprend que sa requête est rejetée parle grand Conseil.
a Soixante heures après, raconte Gudin dans son manuscrit, nous étions à Paris. — Eh quoi ! dit Beaumarchais au comte de Maurepas un peu surpris de le revoir si promptoment, tandis cpic je cours aux extrémités de la France faire les aifaires du roi, vous perdez les miennes à Versailles. — G'esL
une sottise de MivoniGsnil*, i-épond M. de Maurepas ; allez le trouver, dites-lui que je veux lui parler, et revenez ensemble. — Ils s'expliquèrent tous les trois ; l'affaire fut reprise sous une autre forme, car il y en avait pour tous les cas prévus et imprévus; le conseil jugea tout différemment, et la requête civile fut admise. »
Ici se présentait un nouvel embarras : on était à la fin du mois d'août ; le parlement entrait en vacances, et ne voulait statuer sur la requête civile qu'après les vacances : mais Beaumarchais n'ajourne pas si facilement une affaire entamée : il va derechef trouver M. de Maurepas, et, persuadé qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même, il fait avec le premier ministre ce que nous lavons vu faire avec le roi. Il rédige un billet pour le premier président et pour le procureur général, fait copier et signer en double ce billet par M. de Maurepas et l'expédie; il est ainsi conçu :
<£ Versailles, ce 27 août 1776.
« La partie des affaires du roi dont M. de Beaumarchais est chargé exige. Monsieur, qu'il fasse quelques voyages assez promptement. 11 craint de quitter Paris avant que sa requête civile ait été entérinée j il m'assure qu'elle peut l'être avant les vacances. Je ne vous demande nulle faveur sur le fond de l'affaire, mais seulement de la célérité pour ce jugement. Vous obligerez celui qui a l'honneur d'être bien véritablement, etc. Maurepas. »
Cela ne suffit pas encore à Beaumarchais- Il veut que l'avocat général Séguier porte la parole et soit éloquent en sa faveur ; de là une lettre à M. de Maurepas, accom-
' Le ministre de la justice.
ET SON TEMPS. Uô
pagnée d'un nouveau billet un peu plus expressif [)our M, Séguier, billet que le ministre copie avec la môme docilité que le précédent. Voici d'abord la lettre insinuante adressée au vieux ministre :
«Paris, ce 30 août 1770.
« Monsieur le Comte ,
J'irais me mettre à vos pieds ce matin, si je n'avais pas un rendez-vous arrêté chez M. l'ambassadeur d'Espagne'. Il est bien doux à mon cœur de voir que le respect qu'on vous porte rend chacun vain et jaloux de faire quelque chose pour vous plaire. M. Séguier, apprenant que vous aviez eu la bontc de recommander la célérité de mon affaire à M. le premier président et à M. le procureur général;, n'a pu s'empêcher de dire à un de ses amis qui est des miens : — Une pareille recommandation m'eût rendu bien éloquent dans cette affaire. Oh ! les hommes ! I\e vous lassez pas, Monsieur le comte, de faire de bonnes actions... Je ne vous demande que votre signature à la lettre ci-jointe et votre cachet sur l'enveloppe : à l'instant mon affaire acquiert des ailes, et je vous aurai l'obligation d'avoir recouvré trois mois plus tôt mon état de citoyen, que je n'aurais jamais dû perdre.
« Je suis, avec la plus respectueuse reconnaissance, etc.
Voici maintenant la lettre pour l'avocat général Séguier rédigée par Beaumarchais, et signée par M. de Maurepas :
« Versailles, ce 30 août 1776.
« J'apprends, Monsieur, par M. de Beaumarchais, que, si vous n'avez pour lui la bonté de porter la parole en son affaire, il est impossible qu'il obtienne un jugement d'ici au 7 septembre. La partie des affaires du roi dont M. de Beau-
' Pour l'affaire d'Amérique. Le gouvernement espagnol s'était associé au gouvernement français et se préparait aussi à appuyer en secret les Américains.
marchais est chargé exige qu'il fasse assez pvompicment un voyage ; il craint de quitter Paris avant d'être rendu à son état de citoyen, et il y a si longtemps qu'il souffre, que son désir à cet égard est bien légitime Me ne vous demande nulle faveur sur le fond d'une pareille affaire, mais vous m'obligerez infiniment si vous contribuez à la faire juger avant les vacances. « J'ai l'honneur d'être bien véritablement, etc.
a Maurep.\s. »
On reconnaît ici combien la situation de Beaumarchais est changée depuis le procès Goëzman : il n'a plus seulement pom' lui l'opinion, il a pour lui le pouvoir, ce qui ne l'empêche pas de cultiver avec le même soin la faveur publique; car, en même temps qu'il prend ses précautions du côté du ministère et se ménage la parole officielle' de l'avocat général, il choisit pour défenseur un avocat qui, presque seul, a constamment refusé de plaider devant le parlement Manpeou, et que cette constante opposition a rendu très -populaire, l'avocat Target. En lui confiant sa défense, Beaumarchais, toujours fidèle; à «es goûts de mise en scène, lui écrit une lettre qui circule partout et qui commence par ces mots : Le marlp' Beaumarchais à la vierge Target. C'est la vierge Target qui, avec son éloquence un peu vide, mais pompeuse et sonore', se charge de
* ' On voit que la recommandation devient ici plus expressive, malgré la restriction d'étiquette qui l'accompagne.
^ Ce même Target^ présidant plus tard la Constituante, se rendit coupable d'une phrase d'avocat restée célèbre, qu'on cite quelquefois dans les traités de rhétorique pour enseigner aux jeunes gens <à éviter le style redondant : « Je vous engage , Messieurs, à mettre ensemble la paix et la concorde , suivies du calme et de la tranquillité. >
ET SOX TEMPS. 4J7
maintenir la popularité de l'ancien adversaire de Goézman et de le défendre en associant sa cause à celle du parlement restauré et de la liberté reconqaise :
« Flemplissez donc enfin, Messieurs, dit Target, en terminant son plaidoyer, remplissez l'attente ge'nérale, et, j'ose le dire, le Aoeu qu'en secret vous formez vous-mêmes pour la réparation de l'injustice. Absotis par le public, il est temps que le sieur de Beaumarchais soit délivré pai- la loi. Elle est passée cette époque de contradictions et d'orages où le citoyen ne puisait pas toujours dans les décisions de ses juges la règle de ses propres jugements, où uu homme a pu être frappé sans être déshonoré. L'union est rétablie, la nation possède enfin ses magistrats. Les ministres, les -dépositaires des lois sontrentrés dans le droit^ plus grand et plus flatteur encore, d'être les arbitres des mœurs et les modérateurs des sentiments. C'est au sein de cette concorde heureuse que, suus l'œil du public, et des mains de la loi, le sieur de Beaumarchais va reprendre, comme un droit qui lui est propre,, ce premier bien de l'homme en société, l'honneur, qu'en attendant le retour de l'ordre, il avait confié comme en dépôt à l'opinion publique. »
Après- la plaidoirie de Target, l'aTOcat générai Séguier coaclut également à la réhabilitation, et, le 6 sej)teinbre 1776, ua arrêt solennel du parlement tout entier, grand'cbambre et Toiirneile as6emblées,annulle la sentence portée contre Beaumarchais par le parlemerit >laupeou, le rend à son état civil et aux fonctions qu'il avait précédemment occupées. Cet arrêt fut accueilli avec le plus vif enthousiasme par la foule qui encombrait le prétoire, et liieureux plaideur fut porté
en triomphe au milieu des applaudissements depuis la grand'chambre jusqu'à sa voiture. Il avait préparé un discours qu'il voulait prononcer avant celui de Target, on le détermina à y renoncer ; mais comme il tenait à se mettre en règle avec l'opinion, \\ le publia dès le lendemain. Ce discours , qui figure dans ses œuvres, est assez bien réussi dans le genre noblC;, mais il est surtout très-habile et très-hardi. On vient de voir plus haut avec quelle souplesse Beaumarchais sait tirer parti de la faveur d'un ministre; mais, tout en utilisant son crédit auprès de M. de Maurepas, ilne renonce point à son rôle de citoyen , de défenseur des droits de la nation. Dans son discours au parlement, non-seulement il ne concède rien à ses anciens adversaires , qui pour la plupart sont encore membres du grand Conseil, mais il maintient toutes ses attaques contre les formes et les règles de la procédure. « Or, ces formes et ces règles, comme le fait remarquer très-justement M. Saint- Marc-Girardin , n'appartenaient au parlement Maupeou que par occasion; elles appartenaient aussi à l'ancien parlement. » Les coups que Beaumarchais avait portés au premier devaient rejaillir sur le second. En combattant le secret dans les procédures, en attaquant toutes ces méthodes d'instruction, confrontation etrécolements qui éternisaient et embrouillaient les affaires, ces référés multipliés, ces audiences qui mettaient le plaideur à la discrétion d'un rapporteur, ces secrétaires que chaque plaideur devait payer largement, ces jugements non motivés par lesquels un tribunal décidait à
huis clos de l'honneur, de la fortune ou de la vie d'un citoyen , sans autre explication que cette formule : Pour les cas résullanl du procès;— en combattant tous ces abus divers, en faisant entrer dans l'esprit des masses le besoin d'une réforme judiciaire, Beaumarchais, après avoir aidé à détruire le parlement Maupeou aux applaudissements de l'ancien parlement, contribuait , sans s'en douter lui-même , à préparer également la ruine du parlement qui l'avait applaudi. Lorsqu'on vit en effet ces fiers légistes, remontés sur leurs sièges, continuer les anciens errements, lorsqu'on les vit, après une opposition systématique aussi ardente contre le bien que contre le mal, demander la convocation des états-généraux, mais s'attacher à annuler d'avance leur action en la renfermant dans les vieilles formes, de manière à se ménager pour eux une sorte de dictature , la même impopularité qui avait renversé les magistrats de Maupeou les renversa à leur tour. Après avoir fait reculer les rois, ils furent mandés à la barre de la Constituante, et là il leur fut signifié que, suivant la parole de Beaumarchais, la nation était juge des juges. Quelques jours après, un simple décret décidait que les parlements avaient cessé d'exister et le maire Bailly venait apposer les scellés sur les portes de ces salles du palais d'où était parti le signal de la crise qui agitait la France. C'est ainsi que, dans sa lutte contre Goëzman , Beaumarchais avait été un instrument involontaire , mais puissant, de la révolution ; il l'était de même, lorsque, heureux et fier de la
^^ctoire qni lai rendait enfin ses droits de citoyen , il se lançait à corps perdu dans sa grande opération d'Amérique. Avant de l'y sui^Te, on ne doit pas oublier qu'il a toujours mené de front plusieurs entreprises, et qu'au moment où il préparait ses quarante vaisseaux, il faisait jouer le Barhier de SévilJe.
XVIIT
LES TROIS TEXTES DU BARBIER DE SEVILLB. LA REPRÉSENTATION ET LE COMPLIMENT DE CLÔTURE.
Avec le Barbier de Séville, Btjaumarchais entre comme auteur clramati(|ue dans la voie des grands succès et en même temps des grandes tribulaiimis. Sa première comédie, avant de pouvoir se produire sur la scène, rencontra presque autant d'obstacles que la seconde, et subit diverses transformations dont il faut rendre compte.
Joué en février 1775, le Barbier avait été composé en 1772 : c'était d'abord un opéra-comique dans le goût du temps, que l'auteur destinait aux comédiens dits italiens, alors en possession de jouer ces sortesd'ouvrages*.
*. Ce qu'on appelait alors la Comédie-ItaliennR ne ressemblait ni à notre Théâtre-Italien, ni à notre Opcra-Comique : c'était un théâtre mixte entre la Comédie-Française et le théâtre de Nicolet. On y jouait tantôt des farces tirées du répertoire italien, tantôt des opéras-comiques beaucoup plus simplifiés que les nd^lres, et qui en général sont plutôt des vaudevilles avec couplets que des compositions musicales bien compliquées. Voici du reste une affiche que j'extrais d'un numéro du Journal de
452 BEAU.MATICHATS
L'échec complet de son second drame des Deux Amis et le goût qu'il eut toujours pour les couplets poussaient Beaumarchais dun extrême à l'autre , du genre larmoyant au genre chantant et houffon. L'originalité du Barbier de Séville sous cette première forme, consistait iirincipalemcnt en ce que fauteur des paroles était en même temps, sinon l'auteur, au moins l'arrangeur de la musique. On se rappelle que, dans ses lettres de Madrid , à côté d'un dédain assez marqué pour le théâtre espagnol en général, Beaumarchais manifeste un enthousiasme très -vif pour la musique espagnole , et surtout pour les intermèdes chantés connus sous le nom de lonadiUas ou saynéles. C'est le souvenir de ces tonadillas qui paraît avoir donné naissance au Barbier de Séville, composé d'abord pour faire valoir des airs espagnols que le voyageur avait apportés de Madrid et qu'il arrangeait à la française. « Je fais, écrit-il à cette époque, des airs sur mes paroles et des paroles sur mes airs. « Soit que les airs espagnols de Beaumarchais n'aient point séduit les oreilles des acteurs de la Comédie-Italienne , soit qu'ils aient trouvé que l'ouvrage ainsi conçu ressemblait trop à l'opéra de Sedaine, On ne s'avise jamais de tout, joué sur le même théâtre en 1761 . toujours est-il que le Barbier de SéviUe opéra-comique fut refusé net par les co-
Paris de 1779 qui prouvera que même à cette époque la Comédie-Italienue alternait encore entre les farces dans le goût italien et l'opéra-comique : « Les comédiens italiens, dit cette affiche, donneront aujourd'hui les Défis d'Arlequin et de Scapin, comédie italienne ; demain les Evénements imprévus et Rose et Colas. »
médiens italiens en 1772 '. Gudin, dans ses mémoires inédits, attribue ce refus à rinfliience du principal acteur, Clairval, qui avait débutédans la vie par l'etatde barbier, et qui, après avoir représenté Figaro au naturel dans les boutiques de Paris, avait une antipathie invincible pour tout rôle qui lui rappelait sa première profession. Beaumarchais fut donc obligé de renoncer à faire jouer son opéra-comique. Je n'en ai retrouvé dans ses papiers que quelques lambeaux qui me portent à penser que ce n'est pasune grande perte, le talent poétique de l'auteur étant très-inégal, produisant rarement deux bons couplets de suite, et son talent de musicien ne s'élevant pas non plus au-dessus dun talent d'amateur. C'était à deux grands maîtres, Mozart et Rossini, qu'il était réservé d'ajouter le charme de la musique aux inspirations de Beaumarchais. Quant à lui, repoussé comme librettiste et arrangeur de musique espagnole, il prit le parti de transformer son opéra en une comédie pour le Théâtre-Français.
* Le manuscrit du Barbier comédie contient plusieurs allusions à cet échec, allusions qui furent supprimées à la seconde ri.'présentation. Ainsi, dans un passage, Figaro disait: «J'ai fait un opéra-comique qui n'a eu qu'un quart de chute h Madrid. — Qu'entendez-vous par un quart de chute? demandait Almaviva. — Monsieur, répondait Figaro, c'est que je ne suis tombé que devant le sénat comique du scénario ; ils m'ont épargné la chuie entière en refusant de me jouer. » Et il débitait ensuite un des airs du Barbier opéra-comique :
J'aime mieux être un bon barbier.
Traînant ma poudreuse mantille.
Tout bon auteur de son métier
Est souvent force de piller, Grapiller, Houspiller, etc.
Accueilli par ce théâtre, après avoir reçu Tapprobation du censeur Marin, le Barbier de Séville allait être joué en février 1773, lorsque survient la querelle de l'auteur avec le duc de Gliaulnes que nous avons déjà racontée. Beaumarchais est envoyé au For-l'Évêque, où il reste deux mois et demi, et la représentation de sa pièce est forcément ajournée. Il se préparait de rechef à la produire après sa sortie de prison, quand tombe sur lui l'accusation criminelle intentée par le conseiller Goëzman : nouvel ajournement du Barbier de Séville. Cependant , l'immense succès des mémoires contre Goëzman ayant rendu le plaideur trèspopulaire, les comédiens français veulent profiler de cette circonstance. Ils sollicitent la permission de jouer le Barbier, ils l'obtiennent; la représentation est annoncée pour le samedi 12 février 1774. «Toutes les loges, dit Grimm, étaient louées jusqu'à la cinquième représentation. » Alors arrive, le jeudi 10 février, un ordre supérieur qui fait cartonner les affiches et défend la représentation cette comédie. Ce jour même, 10 février, Beaumarchais publiait le dernier et le plus brillant de ses factums judiciaires. Comme on avait répandu le bruit que sa pièce était pleine d'allusions à son procès, il ajoute à la suite de son dernier mémoire une note où, après avoir annoncé au public la prohibition du Barbier de Séville, il dément toutes les allusions qu'on lui prête et termine ainsi :
« Je supplie la cour de vouloir bien ordonner'quc le manu-
scrit de ma pièce, telle qu'elle a été consignée au dépôt de la police il y a plus d'un an, et telle qu'on allait la jouer, lui soit représenlé; me soumettant à toute la rigueur des ordonnances, si, dans la contexlure ou dans le style de l'ouvrage, il se trouve rien qui ait le plus léger rapport au malheureux procès que M. Goëzman rn'a suscité, et qui soit contraire au profond respect dont je fais profession pour le parlement. 0 Caron de Beaumarchais. »
Le fait est qu'à cette époque la comédie du Barbier, composée avant le procès Goëzman , était complètement seVrée d'allusions à ce procès. Quoiqu'elle n'eût sous cette première forme qu'un caractère simplement gai et n'offrît aucune généralité satirique , elle porta la peine de la réputation qu'on lui attribuait d'avance, et Beaumarchais ne put obtenir qu'elle fût jouée. Bientôt les différentes missions dont nous avonsparléle conduisirent en Angleterre et en Allemagne, et il dut laisser de côté pour un temps sa comédie. Cependant il ne l'oubliait pas; les obstacles mêmes qu'on lui opposait le rendaient comme toujours plus obstiné à les surmonter. A son retom- de Vienne, en décembre 1 774, à la suite de cette captivité d'un mois qui lui donnait quelque droit à un dédommagement, il insista plus que jamais auprès de l'autorité pour la représentation de sa pièce. Les circonstances étaient favorables : le parlement Maupeou était mort depuis un mois, Louis XV n'existait plus ; le manuscrit que présentait Beaumarchais était fort inoffensif; il obtint enfin la permission de faire jouer le Barbier. Seulement, entre la permission obtenue et la représentation, il se mit à l'aise : on
456 BEAL'MARCHAIS
avait prohibé cette comédie pour cause de prétendues allusions qui n'y étaient pas; il se dédommagea de cette injuste prohibition en y insérant précisément toutes les allusions que lautorité avait craint d'y trouver et qui n'y étaient pas. Il la renforça d'un grand nombre de généralités satiriques, d'une foule de quolibets plus ou moins audacieux. Il y ajouta beaucoup de longueurs, il l'augmenta d'un acte, il la surchargea enfin si complètement, qu'elle tomba à plat le jour de sa première apparition devant le public.
Avant d'avoir pu comparer au manuscrit de la Comédie-Française le manuscrit du Barbier en cinq actes que j'ai entre les mains et qui a servi à la première représentation , je croyais, comme on le croit généralement d'après la préface imprimée du Barbier, que cette pièce avait été d'abord composée en cin'q actes. C'est une erreur; le texte primitif était en quatre actes, comme le texte définitif, dont il diffère d'ailleurs beaucoup à d'autres égards. Le manuscrit du Barbier déposé aux archives de la Comédie-Française est précisément ce texte primitif, non encore modifié par Beaumarchais pour la première représentation ; il n'est conforme ni à la pièce telle qu'elle a été jouée pour la première fois, ni à la pièce telle qu'elle a été imprimée, mais il est en quatre actes comme la pièce imprimée % et lantériorité de ce manuscrit est constatée par la note
ï Je dois la communication du manuscrit du Théâtre-Français, qu'il était important pour moi de pouvoir comparer au mien, à l'obligeance d'un des sociétaires de ce théâtre, M. Régnier, qui n'est pas seulement un artiste d'un talent éminent, mais qui est
suivante, écrite de la main de Beaumarchais sur le derner feuillet :
« Je déclare que le présent manuscript [sic) est parfaitement conforme à celui qui a été censuré de nouveau par M. Artaud, après ravojr été, il y a plus d'un an, par le sieur Marin, et parfaitement conforme à celui qui est entre les mains de M. de Sartines, et sur lequel les comédiens français ont inutilement reçu déjà deux fois la permission de représenter la pièce. Je supplie monseigneur le prince de Conti de vouloir Lien le conserver pour l'opposer h tout autre manuscript ou imprimé de celte pièce que Ton pourrait faire courir, en y ajoutant, pour me nuire, des choses qui n'ont jamais été ni dans ma tête ni dans ma pièce, protestant que je désavoue tout ce qui ne sera pas exactement conforme au présent manuscript. Cauon de Beaumarchais. »
« A Paris, le 10 mars 1774.
Sur la première page du même manuscrit en quatre actes on lit encore ces mots écrits par Beaumarchais:
« Manuscript de l'auteur, sur lequel seul la pièce sera jouée , si elle doit jamais l'être.
« Caron de Beaumarchais. »
Cette déclaration, en mars 177-4, était sincère, mais elle était faite pour le hesoinde la cause; en février 1775, les circonstances n'étant plus les mêmes, Beaumarchais ne tient pas plus de compte de sa déclaration que si elle n'avait jamais existé, et il retouche considérablement sa pièce. Aucune de ces retouches ne se trouve sur le manuscrit contenant les deux notes que nous
de plus un homme de savoir et de goût, très-versé dans l'histoire de la littérature dramatique, et prenant un intérêt aimable et complaisant à tous les travaux consciencieux.
venons de citer. Mais quoique ce manuscrit qui, d'à* près Tune des deux notes devait appartenir au prince de Conti, soit le seul texte du Barbier qui ait été conservé dans les archives du Théâtre-Français ; il est évident que ce n'est pas ce texte qui a servi à la première représentation de la pièce, puisqu'il est en quatre actes, et tout le monde sait que le Barbier a été représenté pour la première fois en cinq actes. Ce manuscrit n'est pas non plus le texte définitif rétabli en quatre actes et tel qu'il a été imprimé, car il diffère considérablement du texte imprimé. Il n'est donc autre chose que le texte de cette comédie conçue d'abord en quatre actes. C'est un second manuscrit retrouvé par moi dans les papiers de Beaumarchais qui nous offre le Barbier de Séville remanié par l'auteur en 1773, divisé en cinq actes et tel qu'il a été joué pour la première fois.
En comparant ces deux textes du Barbier avec le texte imprimé et définitif on peut suivre exactement le travail assez curieux qui s'opère dans l'esprit de Beaumarchais sous l'influence des changements apportés dans sa situation par le procès Goëzman et sous l'influence de la chute de sa pièce à la première représentation. Dans le manuscrit primitif en quatre actes, celui de la Comédie-Française, dont la composition remonte à la fin de 1772 , et qui par conséquent a précédé le procès Goëzman, la pièce est purement et simplement un imbroglio du gemre gai, plus mal intrigué que celle du texte imprimé , offrant beaucoup de longueurs, offrant plus de traces de l'ancien opéra-comi({ue , par
exemple trois chansons de plus, renfermant aussi un assez grand nombre de quolibets de mauvais goût , avec une nuance générale de grosse gaieté qui la rapproche davantage de la farce. D'un autre côté, les allusions et les généralités satiriques y sont beaucoup plus rares que dans le texte publié , et la pièce ne présente pas encore cette physionomie philosophique et frondeuse qui commence déjà à se dessiner dans le Barbier, tel qu'il a été imprimé, et qui se prononcera bien plus encore dans le Mariage de Figaro.
Le manuscrit modifié et augmenté d'un acte pour la première représentation est beaucoup plus chargé dans tous les sens que les deux textes dont je viens de parler; Beaumarchais s'y donne carrière. C'est un homme devenu célèbre par un procès éclatant, qui retouche une pièce composée à une époque où il était encore peu connu, et où il n'avait point eu à se défendre contre des ennemis acharnés. Les récentes agitations de sa vie se reconnaissent dans les modifications qu'il fait subir à sa comédie. C'est ainsi, par exemple, que la fameuse tirade sur lacaJomnie, que Beaumarchais met dans la bouche de^Basile , et qui est un des morceaux les plus brillants et les plus significatifs du Barbier, ne se trouve pas dansle manuscrit primitif, dans celui du Théâtre-Français; elle a été ajoutée après coup, en 1773, sur le manuscrit qui a servi à la première représentation, au moyen d'un -Juillet collé écrit tout entier et d'un seul jet de la main de Beaumarchais. L'auteur comicjne éjirouvait le besoin de venger le plaideur. Dans le manuscrit primitif, Ba-
sile, reprochant à Bartholo de ne pas lui avoir donné assez d'argent^ se contentait de lui dire, en style de musicien : a Vous avez lésiné sur les frais, et dans Tharmonie du bon ordre, un mariage inégal, un passe-droit évident, sont des dissonances qu'on doit toujours préparer et sauver par l'accord parfait de l'or. » Dans le manuscrit retouché pour la première représentation, Beaumarchais, entre ces mots, un mariage inégal, — un passe-droit évident, ajoute de sa main ceux-ci : un jugement inique, qui ont passé dans le texte imprimé. C'est encore le condamné du parlement Maupeou qui proteste et se venge. La phrase d'Almaviva à Figaro : « Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au palais pour maudire ses juges ?ï) et la réponse de Figaro: « On a vingt-quatre ans au théâtre, » ne se trouvent pas non plus dans le manuscrit de la Comédie-Française. La biographie de Figaro, racontée par lui-même au début de la pièce , a également subi des changements de détail , entre autres ceux-ci. Dans le manuscrit du Théâtre-Français, Figaro disait : « Accueilli dans une "ville, emprisonné dans l'autre , et partout supérieur aux événements.... » Dans le manuscrit de 1775, le blâmé du parlement Maupeou ajoute de sa main : « Loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là. » Dans la même tirade, Figaro, énumérant les ennemis des gens de lettres, disait : « Les insectes, les moustiques, les critiques, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres. » Dans le manuscrit retouché en 1775, il ajoute un nouvel insecte : « les marin-
gouins. » Cette dénomination burlesque, conservée aussi dans le texte imprimé, est évidemment un coup de griCfe qu'il veut donner en passant à Marin.
Dans le même manuscrit retouché en 1775, on voit que Beaumarcliais désirerait beaucoup changer le nom de ce type de bassesse, de cupidité et d'astuce qu'avant son procès il a nommé Basile : souvent il rature ce nom et le remplace par le nom de Guzman, allusion à Goëzman; puis enfln, n'osant pas aller jusque-là, il y renonce, rature Guzman et rétablit Basile. 11 reprendra plus tard ce nom de Guzman qui lui plaît, rendra l'allusion plus claire en l'appliquant non pas à un musicien, mais à un juge vil, cupide et sot, qu'il appellera don Guzman Brid'oison.
Quelquefois les modifications en 1775 portent sur le caractère de Figaro, auquel l'auteur ajoute des traits de sa propre physionomie, comme dans ce passage intercalé à la première représentation, supprimé après, et qui ne figure ni dans le manuscrit du Théâtre-Français, ni dans le texte imprimé. Bartholo, dans sa dispute avec Figaro, lui disait : «Vous vous mêlez de trop de choses. Monsieur. » —Figaro répondait : « Que vous en chaut si je m'en démêle, Monsieur? — Et tout ceci pourrait mal finir, Monsieur, reprend Bartholo. — Oui, pourceux (|ui menacent les autres. Monsieur, répond Figaro. » Ce Figaro qui se mêle de trop de choses, mais qui s'en démêle toujours, offrait avec Beaumarchais une {.arenté trop manifeste et c'est probablenient ce qui le détermina à supprimer ce détail.
Dans le manuscrit primitif, celui du Théâtre-Français, Bartholo se querellant avec ses domestiques, l'un deux, La Jeunesse, lui disait : a Eh ! maig , Monsieur, y a-t-il de la raison? y) Bartholo s'écriait : « C'est bon entre vous autres, misérables, de la raison; je suis votre maître pour avoir toujours raison. » Dans le texte retouché, Beaumarchais remplace les deux premiers mots de raison par le mot justice, ce qui fait dire à Bartholo ; « C'est bon entre vous autres , misérables , de la justice, » et il complète sa pensée par ce passage plus audacieux encore, qui est resté dans la pièce imprimée, et qui n'est pas dans le manuscrit du Théâtre-Français. La Jeunesse réplique à Bartholo : « Mais, pardi, quand une chose est vraie ! » — Bartholo répond : « Quand une chose est vraie ! §i.je ne veux pas qu'elle soit vraie , je prétends bipn qu'elle ne soit pas vraie. Il ij'y aurait qu'à permettre à tous ces faquins-là d'avoir raison ; vous verriez bientôt ce que deviendrait l'autorité. » Nous verrons plus loin que Beaumarchais tenait particulièrement à cf! paçsa^e,,
bans le texte primitif du Barbier, à la dernière scène, l'auteur faisait intervenir seulement un notaire; dans le manuscrit retouché en 1775, Beaumarchais ajoute au notaire un juge, et, n'osant pas l'appeler par son nom, il l'appelle d'abord un homme de loi ; puis il rature le mot homme de loi et emploie le mot espagnol alcade, qui rend son idée avec moins d'inconvénients. Enfin il étabht au dénoûment un dialogue entre Figaro et l'alcade , où le premier berne le second avec «ne
ET SON TEMPS. 4ti*
rare effronterie. Cette scène fut jugée trop forte et contribua à la chute du Barbier à la première représentation. Beaumarchais la supprima à la seconde, et elle ne figure, pas dans le texte imprimé du ^«r- 6ier; maià comme Beaumarchais n'aimait pas à perdre ce qu'il jugeait bon, il reproduisit ce passage neuf ans plus tard, en l'adoucissant un peu, dans le Mariage de Figaro. C'est celui où Figaro, reconnu par BridoisoU) lui demande insolemment des nouvelles de sa femme et de son fils : « Le cadet, qui est, dit-il, un bien joli enfant, je m'en vante. » La scène était d'abord dans le Barbier de Séville ; à la vérité elle y était plus forte encore, rendue avec une plus grande crudité d'expressions, mais c'était au fond toujours la même scène. Après avoir été sifflée en 1775, elle passa très-bien CH 17^4.
La même observation s'applique à la tirade si connue du Mariage de Figaro sur goddam, le fond de la langue anglaise. Cette tirade était aussi primitivement dans le Barbier de Sev/Z/e; Beaumarchais l'avait ajoutée, sur son second manuscrit, dans la scène de reconnaissance entre Figaro et Almaviva; elle fi.it également repoussée par le public en i 775, comme trop forcée , trop voisine de la charge. Beaumarchais la retira, mais pour la reporter intré{)idemcnl dans le Mariage, où elle eut beaucoup de succès, et où elle est encore en possession d'amuser le parterre. Sous l'influence du Barbier de Séville même, et par d'autres causes plus générales, le goût public, de 1775 à 1781, s'était modilié; il était devenu de moins en
moins difficile sur la distinction des genresetdes tons*.
Poiu" compléter cette comparaison des trois textes du Barbier de Séville, après avoir parlé des passages que Beaumarchais renforçait sur le manuscrit primitif et de ceux qu'il ajournait, il nous faut dire un mot de ceux qu'il fut obligé de retrancher absolument après la première représentation. L'occasion d'étudier un auteur célèbre dans l'intimité de ses procédés de composition, dans ses ratures, dans ses variantes et dans ses brouillons, se présente rarement, et c'est peut-être le moyen le plus sûr de se faire une idée juste des qualités et des défauts de son esprit.
Avec son parti pris, de restaurer l'ancienne jovialité
1 La tirade sur goddam dans le Barbier de Séville se liait au resta delà scène delà manière suivante : Figaro racontait qu'il avait voyagé en Angleterre, et il débitait ensuite sa tirade. Almaviva lui répondait : « Avec une telle science, tu pouvais courir l'Europe entière. — Figaro. Aussi pour m'en revenir ai-je traversé la France avec beaucoup d'agrément, caT je sais aussi les mots principaux de ce pays-là.» Le terrain ici devenait scabreux. Beaumarchais, après avoir montré la difficulté, l'esquivait par ces mots d'Almaviva : « Fais-moi grâce de l'érudition, achève ton histoire. — Figaro. De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents littéraires; j'ai fait deux drames. — Almaviva. Miséricorde ! — Figaro. Est-ce le genre ou l'auteur que Votre Excellence dédaigne? — Almaviva. J'entends dire trop de mal du genre pour qu'il n'y ait pas quelque bien à en penser.» Cette citation suffit pour que ceux qui ont présent à la mémoire le texte imprimé du Barbier reconnaissent que dans le texte de la première représentation Beaumarchais se mettait lui-même en scène plus directement et bravait de plus près rallusion. Dans un autre passage, le comte rappelant Figaro, Beaumarchais faisait répondre à ce dernier : Quesa-co ? (qu'est-ce que cela?) Ce souvenir de son adversaire Marin fut considéré en 1775 comme une personnalité trop directe. Beaumarchais retira le ques-a-coj mais il le replaça encore dans le Mariage de Figaro,
gauloise, Beaumarchais ne craint pas d'outrer le comique jusqu'à la farce; mais comme il veut plaire également aux esprits raffinés, et comme dailleurs un auteur ne se soustrait jamais complètement aux influences de son époque, il en résulte que cet ennemi déclaré de la recherche et de l'afTectaiion dans les idées et le langage est souvent prétentieux et maniéré. Ces deux défauts en sens contraire^ la i)rétention et la trivialité, dont on trouve encore des traces dans la charmante comédie du Barbier telle que nous la possédons, étaient bien plus saillants dans le texte de la première représentation. Pour n'en citer qu'un exemple, au début de la pièce, Almaviva, en se promenant sous les fenêtres de Rosine, disait d'abord, comme dans le texte imprimé : « Suivre une femme à Séviile, quand Madrid et la cour offrent de toutes parts des plaisirs si faciles ! Eh ! c'est cela même que je fuis!» Puisil ajoutait cette phrase métaphorique, alambiquée et inégale : « Tous nos vallons sont pleins de myrte, chacun peut en cueillir aisément; un seul croît au loin sur le penchant du roc, il me plaît, non qu'il soit plus beau, mais moins de gens l'atteignent. » Ce myrte et ce roc n'ayant sans doute pas eu de succès à la première représentation, Beaumarchais y renonça, et le monoiogue d'Almaviva ^agna à celte suppression de devenir beaucoup plus naturel et plus coulant. A côté de ces passages maniérés, le manuscrit de la première représentation du Barbier en contient beaucoup dautres où Tauteur semblait s'être proposé pour but de pousser la grosse plaisanterie aussi TOii. 1. 30
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loin qu'elle peut aller. Par exemple , dans la scèue dereconnaissance entre Alrnaviva et Figaro, Beaumarchais commençait par enrichir le texte primitif d'un trait nouveau qui a été conservé dans le texte imprimé : -T-.a Je ne te reconnaissais pas, dit Alrnaviva à Figaro , te voilà si gros et si gras ! — Que voulez-vous , monseiT gneur? répond Figaro. C'est la misère. » Jusqu'ici la saillie était bonne, mais l'auteur la gâtait tout de suite en la forçant, car Figaro ajoutait ces mots : « Sans compter que j'ai perdu tous mes pères et mères j de Van passé je suis orpheUn du dernier. » C'est ainsi qu'à ime plaisanterie amusante succédait une charge grossière , qui fut justement supprimée après la première représentation K Plus loin, Figaro disait : « J'ai passé la Huit gaiement avec trois ou quatre buveurs de mes voisines. »
L'intention de raviver, en même temps que l'ancien eomique, l'ancien langage, celui de Rabelais, et aussi un peu celui du théâtre de la foire, est également très- Baarquée dans le manuscrit de la première représenta-
* C'est une chose un peu singulière que Beaumarchais, dont on connaît maintenant les excellentes qualités comme fils , comme frère, et qui se montrera plus tard le meilleur des pères, se soit laissé entraîner, par l'intention systématique de créer un type de gaunseur universel, jusqu'à mettre dans la bouche de Figaro des railleries sur un ordre de sentiments que la comédie elle-même respecte d'ordinaire. Figaro n'est point méchant, mais il entre dans le plan de l'auteur qu'il ne prendra rien au sjérieux, ni la paternité, ni même la maternité. De là ces scènes vraiment choquantes de la Folle Journée entre Figaro, Marceline et Bartholo. Si l'on peut dire que Figaro offre des points de Tjessemblance avec Beaumarchais, ce n'est certainement pas de ce côié-la.
tion. On sait que , dans le texte imprimé du Barbier, Figaro faisant à Almaviva le portrait du vieux tuteur qui veut épouser Rosine, le peint ainsi : « C'est un beau, gros, court, jeune vieillard, gris-pommelé, rusé, rasé, blasé, qui guette, et furète, et gronde, et geinl tout à la fois. » Ce portrait, avec redoublement d'épitbètes, où l'imilation de Rabelais est déjà sensible , n'est qu'un fragment du portrait plus détaillé de Barlbolo que contenait la pièce à la première représentation , et qui était rédigé en ces termes : « C'est un beau, gros, court, jeune vieillard, gris-pommelé, rasé, rusé, blasé, frisqué et gucrdonné comme amoureux en baptême, à la vérité ; mais ridé, cbassieux, jaloux, sottin, goutteux, marmiteux, qui tousse, et cracbe, et gronde, et geint tour à tour. Gravelle aux reins, perclus d'un bras et déferré des jambes; le pauvre écuyer ! S'il verdoie encore par le cbef , vous sentez que c'est comme la mousse ou le gui sur un arbre mort; quel attisement pour un tel feu ! » Le portrait de Rosine était dans ce même ton rabelaisien, qui ne se retrouvait plus guère que sur les tréteaux des boulevards. Il y avait aussi des scènes où la liberté du langage était extrême, notamment une scène où Basile, consulté par Bartbolo sur son mariage avec Rosine, lui récitait avec des variantes efTiontées le fameux quatrain de Pibrac sur les vieillards qiù épousent de jeunes femmes. Toutes ces additions ayant considérablement allongé le manuscrit primitif déjà trop long, Beaumarcbais avait été conduit à y r-joutcr un acte en coupant le troisième en deux; mai:: ia