‹ Beaumarchais et son tempsChapitre 16 sur 23 · GS BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

GS BEAUMARCHAIS

coupure était des plus malheureuses , et l'on s'explique tiès-bien qu'elle ait contribué à faire échouer d'abord cette comédie. Le quatrième acte commençait au milieu du troisième , au moment où Rosine vient de chanter l'ariette que l'on ne chante plus aujourd'hui :

Quand dans la plaine L'amour ramène Le printemps, etc.

Almaviva, déguisé en maître de musique , et qui attend Figaro, après avoir dit à Rosine, comme dans la pièce imprimée : « Filons le temps , » poursuivait le dialogue sous cette forme :

« Et le beau récitatif oblige qui suit le morceau, le ditesvous aussi, Madame ?

« Hosi?\E. — Oui ; mais c'est au clavecin qu'il faut l'accompagner, à cause dos fréquentes ritournelles.

« BARTHOLO. — Ah ! passons au clavecin, car il n'y a rien dans le monde d'aussi important que les ritournelles. »

Or le clavecin , par une invention assez pauvre, au lieu de se trouver dans la pièce où l'on venait de chanter, se trouvait dans un cabinet voisin. Les deux amants, après avoir essayé, mais en vain, d'obtenir de Rariholo qu'il les écoutât du salon, passaient avec lui dans le cabinet; la toile tombait sur ce maigre incident, et c'était la tin du troisième acte. Au quatrième acte, Rartbolo, Rosine et le comte rentraient comme ils étaient sortis. « Je n'en ai pas perdu une syllabe (du récitatif), disait Rartholo : il est bien beau; mais elle a raison, on

étouffe dans ce cabinet. Demain, je fais remettre son clavecin dans le salon. » Et la conversation reprenait en attendant l'arrivée de Figaro. Ce quatrième acte, composé d'une moitié du troisième, se trouvant trop court, Beaumarchais l'avait farci de quolibets débités par Figaro, qui, non content de chanter l'air inédit cité plus haut, faisait chanter a Almaviva d'autres couplets qui ne valent pas la peine d'être signalés, et se livrait à une foule de plaisanteries d'un goût équivoque sur les médecins , sur les femmes, sur la mythologie.

Dans ce malheureux acte supplémentaire, Beaumarchais avait trouvé le secret de gâter la meilleure scène de toute la pièce, celle où Basile voit Bartholo, comîihce involontaire de la supercherie dont il doit être la victime, s'accorder avec Almaviva, Bosine et Figaro pour lui imposer silence, et s'écrie : «Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? tout le monde est dans le secret. » L'effet de cette scène si neuve, si bien amenée, si bien dialoguée, était compromis par un prolongement inutile , où Fauteur continuait et exagérait la situation a[)rès le départ de Basile.

C'est avec cette physionomie, chargée, outrée, embrouillée, que le Barbier de Séville se présenta pour la première fois devant le public le 23 février i'To. Le retentissement des Mémoires contre Goëzman éfait encore dans toute sa force. Les obstacles qui arrêtaient depuis deux ans la mise au jour de sa comédie avaient redoublé la curiosité. Beaumarchais était déji en possessioîi du

privilège d'exercer sur la foule une puissance d'atlracfion T. I. 27

inouïe; il y eut à cette première représentation une affluence de spectateurs qui ne devait être dépassée qu'à celle du Mariage de Figaro. « Jamais, dit Grimm au sujet du Barbier, jamais première représentation n'attira plus de monde. — On ne pouvait, dit de son côté La Harpe dans sa Correspondance , on ne pouvait paraître dans un moment plus marqué de faveur po-^ pulairC; ni attirer un plus grand concours ^ »

L'effet produit sur ce nombreux auditoire fut un effet de déception très-marquée : on s'attendait à un chefd'œuvre. c( Il est toujours difficile, écrit La Harpe à cette époque, de répondre à une grande attente. La pièce a paru un peu farce, les longueurs ont ennuyé, les mau-. vaises plaisanteries ont dégoûté, les mauvaises mœurs ont révolté -. » Cette première impression de La Harpe, quand on la compare à celle que produit la lecture du manuscrit du Barbier tel qu'il fut d'abord représenté, semble assez exacte ^ Beaumarchais avait trop compté sur sa popularité; il avait abusé en tous sens de sa

1 Je vois en effet dans les registres de la Comédie-Française que la recette de la première représentation du Barbier fut de 3,367 livres, chiffre énorme pour le temps, surtout si l'on considère que ce chiffre fourni par la Comédie dans ses comptes avec Beaumarchais ne comprend guère que la recette de la porte. Il est encore bien inférieur aux recettes fabuleuses du 3Ia'iage de Figaro, mais il dépasse déjà la recette de plusieurs des plus célèbres tragédies de Voltaire, notamment de Mérope^ dont la première représentation ne produisit que 3,270 livres.

* La Harpe, Correspondance littéraire^ t. I", p. 99.

3 Grimm, que nous avons vu sévère jusqu'au dédain pour les drames de Beaumarchais, apparemment séduit par le talent et. le succès des Mémoires contre Goëzman, se montre plus indul-

verve, encombré sa pièce de scènes inutiles, de plaisanteries souvent grossières, qui en gâtaient tout l'agrément, et qui lui donnaient pai^fois les allures dune parade. L'cchec fut complet. L'auteur s'est plu à constater lui-même cet échec, dans la préface du Barbier, avec laisance d'un homme qui vient de faire im tour

gent que la Harpe upur le Barbier, non pas tel que nuus l'avons aujourd'hui, mais avant qu'il eût été expurgé et remanié par l'auteur. Au moment où la pièce fut interdite une première fois, en février 1774, Grimm, en regrettant cette interdiction, annonce qu'il a lu le manuscrit. «Cette pièce, dit-il, est non-seulement pleine de gaieté et de verve, mais le rôle de la petite fille est d'une candeur et d'un intérêt charmants.il y a des nuances de délicatesse et d'honnêteté dans le rôle du comte et dans celui de Rosine qui sont vraiment précieuses, et que notre parterre est bien loin de pouvoir sentir et apprécier. » Si ce jugement est de Grimm (car dans la Correspondance publiée sous son nom on n'est pas toujours bien sûr que ce soit lui qui parle), si ce jugement est de lui, il est un peu bizarre, non pas qu'on ne puisse trouver de la candeur dans le rôle de Eosine^ mais il y a certainement d'autres nuances aussi marquées, et ce ne sont pas précisément les nuances de délicatesse et d'honnêteté qui pouvaient empêcher d'apprécier le Barhier de Seville. A la vérité, Grimm parlait ainsi d'après le manuscrit primitif en quatre actes, qui Tant mieux que le texte en cinq actes ; zuais le premier comme le second diffèrent notablement de la pièce imprimée, et lui sont de beaucoup inférieurs. Aprf's l'échec de la première représentation, Grimm, toujours bienveillant pour Beaumarchais, s'en prend d'abord à l'auditoire. « Une assemblée si nombreuse et si pressée, dit-il, risque toujours d'être tumultueuse, et le mérite de lapièce^ consistant surtout dans la fijnesse des ressorts qui lient l'intrigue, avait besoin, pour être senti, d'un auditoire plus tranquille. » Il s'en prend ensuite au jeu des acteurs, « qui n'avait pas, dit-il, l'ensemble et la rapidité qu'exige une comédie de ce genre ; » euGn il fait assez éqsitablement la part de Beaumarmarchais, « qui avait eu, dit-il, la sottise de vouloir faire cinq actes d'un sujet qui n'en pouvait fournir que trois ou quatre. » Et après avoir signalé la suppression d'un acte, le retranchement de scènes inutiles, de mots déplacée et d'un mauvais ton, il constate le succès de la pièce ainsi remaniée.

de force, et qui, du jour au lendemain, a transformé une chute en un triomphe. « Vous eussiez vu , dit-il, les foibles amis du Barbier se disperser, se cacher le visage ou s'enfuir; les femmes, toujours si braves quand elles protègent, enfoncées dans lescoqueluchons jusqu'aux panaches et baissant des yeux confus; les hommes courant se visiter, se faire amende honorable du bien qu'ils avaient dit de ma pièce.... Les uns lorgnaient à gauche en me sentant passer à droite, et ne faisaient plus semblant de me voir. Ah ! Dieu ! D'autres, plus courageux, mais s'assurantbien si personne ne les regardait, m'attiraient dans un coin pour me dire : Et comment avez-vous produit en nous cette illusion ? car il faut en convenir, mon ami, votre pièce est la plus grande platitude du monde. »

En écrivant cette spirituelle préface du Barbier refait pour la troisième fois, qu'il intitule bravement comédie représentée et tombée , Beaumarchais s'amuse aux dépens de la critique et un peu aussi aux dépens du public. Comme beaucoup d'autres enfants gâtés de la renommée , c'est surtout là où il s'est trompé qu'il tient à prouver qu'il a eu raison. Au lieu d'avouer la transformation qui est la véritable cause du succès définitif de sa comédie, il affirme avec un aplomb étourdissant qu'il n'y a presque rien changé , et que « le Barbier enterré , dit-ii, le vendredi, est le même qui s'est relevé triomphalement le dimanche. » C'est tout au plus s'il reconnaît que, « ne pouvant se soutenir en cinq actes, il s'est mis en quatre pour ramener le pu-

blic. » La vérité est que tout ce qui plaît dans le Barbier, tel que nous l'avons, se trouvait bien dans cette pièce à la première représentation , mais s'y trouvait mélangé à une quantité de fautes et de négligences qui expliquent parfaitement la sévérité des spectateurs. Beaumarchais plaçait mal son amour - propre ; il voulait faiie passer pour l'effet d'une cabale ou d'un caprice du parterre ce qui n'avait été qu'un acte de justice, et il ne songeait point à mettre en relief son véritable mérite , mérite rare et dont il y a , je crois , peu d'exemples au théâtre. Il n'est pas commun, en effet, de voir un auteur dramatique ramasser une pièce justement tombée, et en vingt-quatre heures, du jour au lendemain, lui faire subir une véritable métamorphose, refondre deux actes en un. transposer des scènes, faire disparaître tout ce qui est louche ou confus dans les situations et dans l'intrigue, supprimer tout ce qui est inutile , corriger et relever tout ce qui est lourd ou grossier dans le dialogue et transformer ainsi, presque à la minute, un ouvrage médiocre en une production charmante, pleine de mouvement et de verve, où l'intérêt va toujours croissant, et dont La Harpe dit avec raison , dans son Cours de liuéralure, que c'est le mieux conçu et le mieux fait des ouvrages dramatiques de Beaumarchais. Le Barbier est en effet mieux composé que le Mariage de Figaro, dont les deux derniers actes renferment beaucoup de longueurs, et ne se soutiennent que par des jeux de scène et des jeux d'esprit.

Dans cette rapide transformation du Barbier, Beaumarchais apparaît avec tout ce qui caractérise la période la plus brillante de sou talent. Son esprit a toute la force que donne la maturité, et il conserve encore la ^ flexibilité de la jeunesse. Ardent, souple et fécond, les dangers ou les euibarras lui font trouver des ressources inattendues:;, il sait se plier à toutes les circonstances, et il les dompte ea les enlaçant. C'est bien le même homme qui, tout à l'heure faible dramaturge, devenait en quelques jours , sous Tinfluence du péril , un. polémiste redoutable et brillant, c'est le même homme qui,, apafès avoir mis deux, ans à composer tout à son aise une comédie pleine de défauts, en faisait presque un chef-d'œuvre en vingt-quatre heures,, sous la pression d'un public mécontent et déçu.

Le canevas du: Barbier n'est pas neuf : c'est le thème • si connu du vieux tuteur amoureux qui veut épouser sa pupille. Beaumarchais, qui, comme Molière, prenait son bien partout où iL Le trouvait, a ^ut-être emprun-té le fond et une partie des situations de sa pièce à une vieille comédie de Fatouville , jouée aux ItaUens en 4692, qui porte pour titre la Précaution inutile, sous titre du Bavbier, et qui présente quelque analogie avec ce dernier ouvrage. Probablement aussi l'auteur â,\x Barbier a lu avec fruit l'opéra-coraique de Sedaine : Onne s'avise jamais de tout. Le docteur Tue, de Sedaine, médecin, tuteur et amoureux de Lise, est de la même famille que le docteur Bartholo. Lise , avec une ingénuité plus complète que celle de Rosine , n'est pas

ET SON TEMPS. 4Sé

sans rapport avec la pupille de Bartholo. Dorval , l'amant de Lise, pourrait bien avoir contribué à donner ridée d'Almaviva. Tous deux emploient, pour déjouer la jalousie du tuteur, des stratagèmes de même espèce. Si Almaviva se travestit en soldat . puis en musicien, Dorval se déguise en vieux captif venant de Maroc, puis en vieille femme; il chante en s'accompagnant de la guitare, comme Almaviva. Il y a même dans l'opéra de Sedaine une scène où Dorval, parlant à la duègne qui surveille Lise, emploie; pour se faire entendre de celle-ci, des mots habilement détournés qui rappellent la scène entre Almaviva, Rosine et Bartholo, au troisième acte du Barbier. Enfin, si le Barbier se termine par un mariage et l'intervention d'un alcade. On ne s'avise jamais de tout finit également par un mariage et l'intervention d'un commissaire. Mais des tuteurs amoureux et jaloux., des pupilles rebelles, des amants inventifs, des déguisements , des commissaires ou des alcades, cela se trouve partout, est à la portée de tout Le monde, et tout dépend de la manière de s'en servir. Beaumarchais n'avait donc pas tort de répondre à ceux qui lui reprochaient d'avoir copié l'ouvrage de Sedaine par cette saillie spirituelle qui est bien dans son genre d'esprit : « Un amateur, saisissant, dit-il, l'instant qu"il ^ avait beaucoup de monde au foyer, m'a reproché, du ton le plus sérieux, que ma pièce ressemblait h On ne s'avise jamais de tout. — Ressembler, Monsieur? je souliens que ma pièce est On ne s'avise jamais de tuul luimême. — Et comment cela ? — C'est qu'on ne s'était

pas encore avisé de ma pièce. — L'amateur resta court, et Ton en rit d'autant plus, que celui-là qui me reprochait On ne s'avise jamais de tout est un homme qui ne sest jamais avisé de rien. »

S'il y a / en effet , quelque vague similitude entre l'opéra de Sedaine et le Barbier, ce qui n'est pas dans Sedaine, ce qui n'est nulle part avant le Barbier, c'est le personnage capital de la pièce, c'est Figaro, ce valet de comédie qui se détache au miheu de tous les valets de comédie, et qui est bien la propriété exclusive et la création de Beaumarchais. Quoi qu'on puisse dire de ce personnage, il est passé dans l'histoire de l'art à l'état de type, comme Panurge, comme Falstaff, comme don Juan, comme Gil Blas, et il a pris rang parmi les figures impérissables. Quand il aura donné toute sa mesure, après la Folle Journée, nous aurons occasion de l'étudier un peu plus à fond; mais ce n'est pas seulement Figaro qui est original dans le Barbier. Bartholo, comme le remarque très-bien La Harpe, n'est pas un tuteur banal , semblable à tous les tuteurs de comédie. Quoiqu'il soit dupé , il est loin d'être un sot; il est trèsrusé au contraire, et il faut beaucoup d'adresse pour le tromper. De là, entre lui , Bosine , Almaviva et Figaro, une rivalité de précautions et d'inventions qui se croisent, se déjouent, se renouvellent et se poursuivent avec un entrain qui augmente de scène en scène jusqu'au dénoûment.

Quant au dialogue du Barbier, il n'est pas plus animé, mais il nous semble phis tempéré , moins prétentieux

et plus coulant (}ue celui du Mariage de Figaro. Le défaut de Beaumarchais, on le sait, c'est l'abus d'une chose dont tout le monde ne peut pas abuser comme lui, c'est l'abus do l'esprit. Non-seukunent il en donne trop à chacun de ses personnages, mais il leur donne à tous à peu près le même esprit , c'est-à-dire le sien ; tous sont également féconds en saillies imprévues, en mots à double sens , en proverbes plaisamment retournés. L'auteur n'a pas cette suprême puissance de création qui permet à Molière de mettre au jour les êtres les plus différents, non-seulement par le caractère, mais par le genre d'esprit. Il parle trop souvent par la bouche de ses personnages, et telle scène, plus ou moins habilement l\ùf à l'action générale, n'a d'autre but que de lui fournk l'occasion de placer avantageusement une série de bons mots. Ces saillies, amenées parfois de trop loin et un peu tirées par les cheveux, sont plusfréquentes dans le Mariage de Figaro (|ue dans le Barbier, où tout marche et s'enchaîne mieux ; cependant elles s'y rencontrent encore. En faisant remarquer que plusieurs de ces bons mots sont déjà connus et publiés dans d'autres ouvrages . La Harpe dit : « Apparemment Beaumarchais en tenait registre quand il lisait. » La Harpe ici a deviné juste. L'auteur du Barbier de Séville avait Thabitude d'écrire sans ordre sur des feuilles volantes, non-seulement les pensées sérieuses, comiques ou grivoises qui le frappaient dans ses lectures, mais toutes celles qui se présentaient à son esprit, et qu'il mettait en réserve pour s'en servir plus tard.

C'est ainsi que la plupart des traits et des sentences du Barbier ou du Mariage de Figaro, qu'on croirait au premier abord échappés à la verve de l'auteur dans le feu de la composition, se retrouvent çà et là dans cette sorte de répertoire, mêlés à une foule de réflexions historiques, politiques ou {)hilosophiques, qui prouvent que l'intelligence de Beaumarchais se aourrissait de éléments les plus divers.

Quoi qu'il en soit, le Barbier,, iomhé a la première représentation, relevé et rajusté par l'auteur, eut un plein succès à la secoade. On y reconnut une restauration originale de l'ancienne ccanédie d'intrigue, rajeunie, agrandie,, renouvelée, et les sifflets de la veille se changèrent eni applaudissements. « J'étais hier, écrit le 26 février 1775 M"'' du Deffant, j'étais hier à la comédie de Beaumarchais, qu'on représentait pour la seconde fois ; à la première, elle fut sifflée ; pour hier, elle eut un succès extravagant : elle fut portée aux nues, elle fut applaudie à tout rompre. » Nous devons avouer qiœ M""" du Defîant ajoute : « Rien ne peut être plus ridicule ; cette pièce est détestable.... Ce Beaumarchais, dont ks 1/emoîres. sont si jolis, est, déplorable dans sa pièce du Barbier de Séville. » Le jugement de jjme (lu Delîant ne fut pas ratifié par le public. Du reste, le goût dédaigneux et blasé de la. ^Diiàluelle correspondante d'Horace Walpole n'était pas très-apte à apprécier un genre de comique aussi franc, aussi dégourdi que celui du Barbier, et Beaumarchais pouvait secon^ scier de n'être poiat apprécié par elle; car, dans la lettre

qui suit celle que nous venons de citer, elle ajoute encore ceci : « UOrphée de M. Gluck, le Barbier de Séville de M. de Beaumarchais, m'avaient été extrêmement vantés; on m'a forcée à les voir, ils m'ont ennuyée à la mort. » On voit qu'il n'était vraiment pas facile d'intéresser M""' du Deffant', Le parterre, qui n'avait point, comnie elle, la maladie de l'ennui, se montra beaucoup moins rétif, et, à partir de la seconde représentation, le Barbier ne cessa d'attirer la foule jusqu'à la clôture de la saison d'hiver, c'est-à-dire jusqu'au 20 mars 1775.

On sait qu'il était d'usage autrefois de fermer chaque année les théâtres, et spécialement le Théâtre-Français, pendant trois semaines, à partir de la Passion j usqu'après la Quasimodo. Il était d'usage aussi au Théâtre- Français qu'à la dernière représentation qui précédait cette clôture, un des acteurs vînt sur la scène adresser au pubhc un beau discours qu'on appelait le compliment de clôture^. Beaumarchais, amateur de l'innovation en toutes choses^ eut L'idée de remplacer ce discours ordinairement majestueux par une sorte de proverbe en un acte qui fut joué, avec les costumes du

1 II faut rappeler aussi que cette dame était alors aveugle, et que cette infirmité ne permet guère de juger une pièce de théâtre à la représentation.

2 Ces discours adressés chaque année au public étaient quelquefois assez étranges. Grimm en cite un où l'acteur Florence disait au parterre : « Messieurs, le goût se conserve parmi vous comme les prêtresses de Vesta conservaient le feu sacré. » Le parterre, qui n'était pas composé de vestales, rit beaucoup de la comparaison. Après 89, les acteurs profitaient quelquefois de J'occasion pour débiter des tirades politiques et patriotiques.

Barbier, aux représentations de clôture de -4775 et de 1776. Ce compliment dialogué ne se trouve plus dans les archives de la Comédie-Française, mais il a été conservé dans les papiers de Beaumarchais, écrit tout entier de sa main et copié en double avec une feuille contenant la distribution des rôles. Je ne m'explique pas comment Gudin n'a pas fait figurer ce travail dans rédition des œuvres de son ami; il a sans doute échappé à ses recherches, car ce n'est rien moins qu'une petite comédie en un acte, dont la structure est originale et dont le dialogue offre toutes les qualités de style qui distinguent le Barbier de Séville.

Voici d'abord à quelle occasion fut composé ce compliment dialogué. En introduisant au Théâtre-Français une pièce d'un comique aussi haut en couleur que le Barbier , Beaumarchais avait voulu briser les entraves un peu étroites dans lesquelles on enfermait alors ce théâtre, auquel on interdisait, au nom du bon ton et de la bonne compagnie, toute pièce rappelant plus ou moins l'ancienne comédie d'intrigue. On permettait bien aux farces ingénieuses de Molière, comme les Fourberies de Scapin ou Pourceaugnac, de reparaître de temps en temps sur la scène, parce qu'elles étaient de Molière, et parce qu'après tout, ces farces charmantes ayant amusé Louis XIV et sa cour, on n'osait pas se déclarer plus difficile que le grand roi ; mais il n'était pas permis aux auteurs vivants de marcher, même de loin, sur les traces du maître. Et comme le Théâtre- Français avait seul le droit de jouer la comédie propre-

ment dite, il n'y avait presque pas de nuances intermédiaires entre les parades grossières du boulevard elle genre de comédie qui florissait alors; genre un peu froid, guindé et maniéré, sans être plus moral quant au fond des idées et des situations. Ou a vu avec quelle impétuosité déréglée Beaumarchais avait d'abord tenté d'abolir cette scrupuleuse limitation des genres par une comédie beaucoup trop chargée , dont les défauts avaient justement choqué le public, et comment, après l'avoir considérablement retouchée , il l'avait fait accepter et triompher, bien qu'elle offrît encore des nuances très-fortes. Cependant cela ne suffisait pas à l'auteur du Barbier; il ne lui suffisait pas de restaurer au Théâtre-Français un peu de la vive gaieté d'autrefois et de faire applaudir à outrance par le parterre les éternuements de Dugazon dans le rôle du vieux valet la Jeunesse. Il voulait plus encore : il voulait non-seulement qu'on rît à gorge déployée, mais qu'on chantât sur le théâtre de MM. les comédiens ordinaires du roi. Ceci était énorme et essentiellement contraire, disait-on, à la dignité de la Comédie-Française. Néanmoins, comme Beaumarchais avait une volontée très-obstinée , on avait essayé, pour lui plaire, de chanter à la première représentation les airs introduits par lui dans le Barbier; mais, soit que les acteurs s'acquittassent mal de ce labeur inaccoutumé, toit que le public ne goûtât pas cette innovation, tous ces airs avaient été impitoyablement siffles S et il avait

' Excepté le couplet grotesque chanté par Bartholo au troisième acte, qui fut conservé.

fallu les supprimer à la reprise de la pièce. Il en était un cependant auquel l'auteur tenait beaucoup, c'était l'ariette de Rosine au troisième acte : Quand dans la plaine, etc. L'aimable actrice qui avait créé le rôle de Rosine, M"'= Doligny, peu habituée à chanter en public et encore moins habituée à être sifflée, refusait absolument de recommencer l'expérience, et Beaumarchais avait dû se résigner au sacrifice de ce morceau; mais en toutes x^hoses il ne se résignait jamais que provisoirement. Aux approches de la représentation de clôture, il proposa aux comédiens de rédiger pour eux le comphment dont il s'agit, mais à une condition, c'est qu'on chanterait son fameux air intercalé dans ce comphment qui devait être joué par tous les acteurs du Barbier. Gomme M"' Dohgny se refusait toujours à chanter le morceau en question , et comme Beaumarchais aurait craint de l'offenser en mettant en scène dans sa petite pièce une autre Rosine, il y supprima le rôle de Rosine et le remplaça par lintervention en personne d'une autre actrice plus hardie et qui chantait très-agréablement , M"' Luzzi K

Pour comprendre ce petit proverbe inédit qui fait suite au Barbier, il faut donc se figurer que nous sommes arrivés à la représentation de clôture du

1 M"* Luzzi était en 1775 une fort jolie soubrette, douée de talents très-variéa, car en même temps qu'elle jouait la comédie avec distinction , elle chantait et dansait au besoin. Un jour même qu'on manquait de tragédiennes, elle joua avec Lekain dans Taiicrèie le rôle d'Aménaïde, s'en tira très-bien et eut beaucoup de succès.

^9 mars 1775. On vient de jouer le Barbier pour la treizième fois. Au moment où le public s'attend à voir, suivant l'usage ordinaire, arriver sur la scène, eu habit de ville, un des acteurs chargés de lui dire adieu en termes solennels au nom de la Comédie-Française, la toile se lève, et le gros Dcsessarls, avec le costume de Bartholo, apparaît dans l'attitude du désespoir.

Page 1