SCÈNE PREMIÈRE
BARTHOLO [Detessarts), seul, se promecant un papier à la main. La toile se lève.— Il parle à la coulisse.
Rougcau ! Renard ^ ! ne levez pas la toile encore, mes amis, je ne suis pas prêt... Diable d^homme aussi, qui nous promet un compliment pour la clôture, qui nous lient le bec à l'eau jusqu'au dernier jour, et, quand on doit le prononcer, il faut que je le fasse, moi... « Messieurs, si votre indulgence ne rassurait pas un peu mon génie alarmé... » Je ne ferai jamais ce compliment-là... « Messieurs, votre critique et vos applaudissements nous sont également utiles, en
ce que... » La peste soit de l'homme ! « Messieurs pour
bien rendre ce que je sens, il faudrait... il faudrait... » Ail ! pour bien faire, il faudrait que ce compliment eût quelque rapport à l'habit dans lequel je dois le débiter; voyons: « Messieurs, de même que les médecins entreprennent tous les malades, mais ne guérissent pas toutes le? maladies... » Qu'une bonne fièvre putride eût pu fe saisir au collet, auteur de chien, perfide auteur !... « entreprennent tous les malades, mais ne guérissent pas toutes les maladies... de même les comédiens hasardent toutes les pièces nouvelles^ sans être sûrs que la réussite... » Ah ! je sue à grosses gouttes, et je ne fais rien qui vaille... « Messieurs... Messieurs... »
> Ce sont sans Joute les deui machinistes du théâtre.
SCÈNl^ DEUXIÈME.
BARTHOLO {Desessariê), FIGARO [Préville), LE COMTE ALMAVIVA
[Bellecour).
FIGARO, riant. — Ah! ah! ah! Messieurs... Eh bien ! Messieurs ?
BARTHOLO. — Ah çà ! vencz-vous encore m'impalienter, vous autres ?
LE COMTE. — Nous venous vous offrir nos conseils, bon docteur.
BARTHOLO. — Je n'ai pas besoin de précepteurs aussi goguenards. Je vous connais à présent.
LE COMTE. — ^ Nous ne plaisantons point, je vous jure, et nous sommes aussi intéressés que vous à ce que votre compUment soit agréable au pubhc.
FIGARO. — Ou qu'il rie du complimenteur. En vérité, nous ne venons ici qu'à bonne intention.
BARTHOLO. — Oui ! à la bonne heure C'est que j'ai
une singularité fort singulière, moi! Quand je n'ai rien à faire, mon esprit va, va comme le diable, et dès que je veux me mettre à composer...
FIGARO. — Il prend ce temps-là pour se reposer. Je sais ce que c'est, docteur. Il ne faut pas que cela vous étonne; cet accident arrive à beaucoup d'honnêtes gens comme vous qui se mettent à l'œuvre sans idées. Mais savez-vous ce qu'il faut faire? Au lieu de rester en place en composant, ce qui engourdit la conception et rend l'accouchement pénible à une jeune personne de votre corpulence, il faut vous remuer, docteur, aller et venir, vous donner de grands mouvements.
BARTHOLO. — C'cstceque je fais aussi depuis une heure.
FIGARO. — Et prendre la plume dès que vous sentez que les esprits animaux vous montent à la tête.
BARTHOLO. — Comment! les esprits animaux...
LE COMTE. — Finis donc, Figaro, il est bien temps de plaisanter !
BARTHOLO. — Ingrat barbier, pour qui j'eus mille bonte's, tu ris de mon embarras, au lieu de m'en tirer.
LE COMTE. — Où en ètes-vous, docteur?
BARTHOLO. — J'en suis à imaginer pour la clôture quelque chose qui me fasse au moins déployer un beau talent devant le public. '
FIGARO. — Déployer un beau talent ! Eh mais! ne cherchez pas, docteur; rappelez-vous seulement le plaisir extrême que- vous lui avez fait quand vous avez déployé à ses yeux le très-beau talent de chanter en dansant comme un ours et claquant vos deux pouces :
Veux-tu, ma Rosinelte, Faire einplelle Du roi des maris?
BARTHOLO. — Cc drôle se pendrait plutôt que de manquer de désobliger ceux à qui il peut faire plaisir.
LE COMTE. — Piéeliement, Figaro, tu le désoles, et le temps se passe. Ahçà! dites- moi, docteur, connaissez-vous les choses dont un compliment de clôture doit être composé?
BARTHOLO. — Ah! si je savais aussi bien le faire comme je sais le définir.
FIGARO. — Ah ! si je savais courir comme je sais boire, je ferais soixante lieues par heure.
BARTHOLO. — Je sais qu'il faut invoquer l'indulgence du public, parler modestement de nous, et dire un mot obligeant de tous les ouvrages nouveaux représentés dans l'année.
FIGARO. — Voilà le plus difficile. Au gré des auteurs, on n'en dit jamais assez ; au gré du public, on en dit souvent trop.
BARTHOLO. — 11 faudrait trouver le juste milieu.
FIGARO. — Ou n'en point parler du tout. Ma foi, c'est le plus sûr.
LE C0.MTE. — N'en point parler serait dur; mais il suffit de rappeler les ouvrages sansles juger de nouveau. Ce n'est plus
à nous à prononcer sur leur mérite. L'adoption que nous en avions faite est la preuve du bien que nous en pensions, et l'œil perçant du public nous dispense ici d'en scruter les défauts. Mais^ sur les succès même les plus coniliattus, les plus douteux, nous devons aux auteurs le juste éloge d'un désir ardent de plaire au public que nous partageons avec eux.
BARTHOLO. — Eh. morblcu ! bachelier, que ne me disiezvous que vous alliez dire cela 1 J'aurais pris la plume, et mon ouvrage serait bien avancé... Vous dites donc?
LE COMTE. — Ma foi, je ne m'en souviens plus.
BARTHOLO. — Qucl dommage! Et toi, Figaro ?
FIGARO. — Moi, cela m'a paru fort plat.
BARTHOLO. — Je le crois, dès qu'il n'y a pas de calembours.
FIGARO. — Il est vrai, je ne fais pas autre chose.
BARTHOLO. — Tâche au moins de te rendre utile une fois en nous rappelant quelles pièces on a données cette année.
FIGARO. — Oh a donné, on a donné...
Ici Figaro, Bartholo et le comte font à eux trois la revue des pièces données en 1775, avec des appréciations de Figaro d'une réserve dipLomatique assez bouffonne.
BARTHOLO. — Cela fait pourtant sept .nouveautés en dix mois ! Et l'on prétend que nous sommes des paresseux.
FIGARO. — Nous en abattrions bien d'autres, si l'on pouvait allier des intérêts inconciliables: mais pendant que l'homme de lettres qui attend son tour dit sans cesse : Eh ! va donc, la Comédie ; finis-en une bonne fois ; c'est à moi d'engrener, — l'auteur qui est sur le chantier nous crie de son côté : Piano! la Comédie, piano! fais-moi durer encore. Tout cela est assez difficile.