LES ACTEURS PRÉCÉDENTS , IMADEMOISELLE LUZZI
iiiie LUZZI. — Eh bien ! Messieurs, est-ce que le compliment n'est pas dit ?
FIGARO. — C'est bien pis, il n'est pas fait.
M^e Luzzi. — Ce compliment ?
BARTHOLO. — Un maudit auteur m'en avait promis un ; à l'instant de le prononcer, il nous fait dire de nous pourvoir ailleurs.
M^ie LUZZI. — Je suis dans le secret : il est piqué de ce qu'on a retranché de sa pièce l'air du Printem'ps.
BARTHOLO. — Qucl air du Printemps ? quelle pièce? Vous croyez tout deviner, tout savoir.
M'ie LUZZI. — L'ariette de Rosine dans le Barbier de Si' ville-
BARTHOLO. — On a bien fait, Mademoiselle; le public n'aime pas qu'on chante à la Comédie-Française.
ji'i^ LUZZI. — Oui, docteur, dans les ti-agédies; mais depuis quand ferait-il ùlerd'un sujet gai ce qui peut en augmenter l'agrément ? Allez, Messieurs, monsieur le public aime tout ce qui l'amuse.
BARTHOLO. — D'ailleurs, est-ce notre faute à nous si Kosine a. manque de courage ?
m'^^ LUZZI, minaudant. — Est-il joli, le morccau?
LE COMTE. — Voulez-vous l'cssaycr ?
BARTHOLO. — IN'alIez-vous pas la faire chanter ? Comment veut-on que j'achève mon compliment?
LE COMTE. — Allez toujours, docteur.
FIGARO, à Mlle Luzzi. — Dans un petit coîn, à demi-voix.
M^ie LUZZI. — Mais je suis comme Rosine, moi , je vais trembler.
FIGARO. — Fi donc! trembler! Mauvais calcul, Mademoiselle...
M^e LUZZI. — Eh bien! vous n'achevez pas votre petit calembour : la peur du mal et le mal de la peur' ?
FIGARO. — Ah! vous appelez cela un calembour?
M^e LUZZI. — Il est vrai que moi qui ai peur de mal
> Allusion à un jeu de mots du Barbier de Séville . « Quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. »
chanter, je ressens déjà beaucoup le mal que me fait cette frayeur-là.
FIGARO, riant. — Oui, je le crois; mais vous ne chanterez pas moins pour cela. Vous êtes si bonne, Luzzi, qu'en toute aifaire vous n'opposez jamais que des difficultés engageantes.
mI'*^ luzzi. — 11 ne tiendrait qu'à moi de prendre cela pour une épigramme.
LE COMTE. — Sur un talent qui lui est peu familier, Rosine est vraiment timide, elle; mais vous qui chantez souvent, avouez, friponne, que vous n'avez ici que l'hypocrisie de la
timidité. (MUe Luzzi prélude gaiement.)
FIGARO. — Elle ne changerajamais, cette Luzzi; chantant, jouant la comédie, toujours gaie, toujours belle : d'honneur, c'est un diamant dans la société.
BARTHOLO . — Maudit bavard !
M^Je LLzzi, riant. — Ah ! ah ! ah ! laissez-le donc se tirer de là, docteur, et nous expliquer comment je suis un diamant.
FIGARO, gaiement. -- Ainsi que toutes les jolies femmes. La nature, en se jouant, féconde la mine abondante où nous puisons ces diamants-là. La jeunesse est le lapidaire qui les développe et les taille ; la parure élégante est l'alvéole qui les enchâsse ; notre imagination, la feuille qui les brillante ; enfin l'amour, belle Luzzi, n'est-il pas... le joaillier qui les met en œuvre?
m'^-« LUZZI. — Hum! mauvais plaisant! Et l'hymen que vous oubliez ?
FIGARO. — C'est, si vous voulez, le marchand qui les met dans le commerce.
BARTHOLO. — Quc le diable emporte le metteur en œuvre, le marchand et le diamant; j'ai perdu la plus sublime idée!
LE COMTE, à Mlle Luzzi. — J'espèrc quc SOU couiToux ne uous privera pas du plaisir de vous entendre.
Mlle LUZZI. — Au moins. Messieurs, c'est vous qui voulez que je chante ?
BARTHOLO. — Ah ! point du tout.
FIGARO. — Certainement.
ET SON TEMPS, LE COMTE. — Nous jugeions si l'air eût fait plaisir.
rlle
LIZZI chante.
Quand dans la plaine Ramène, etc. i
LE COMTE. — Fort joli, d'iionneur !
FiGAUo. — C'est un morceau charmant.
BARTHOLO. — Eh ! allez au diable avec voire morceau charmant. Je ne sais ce que je fais, moi; voilà que j'ai lardé mon compliment d'agneaux, de chiens et de chalumeaux... Don Basile, à cette heure...
La scène avec Brsik; n'est qu'uiio variante de la scène de mystification du Barbier. Basile est censé ignorer que c'est le jour de la clôture, et il veut annoncer au public la jjièce qu'on jouera demain. Figaro le mystifie de son mieux, et chacun lui répète le fameux moi: Allez vous coucher^. Après que Basile s'est retiré, Bartholo continu.e à se démener, mais son
1 On doit supposer naturellement que M"<î Luzzi fut très-applaudie parle public.
* Cet allez vous coucher de la scène de mystification du Barbier avait eu un tel succès, que le bruit en était parvenu jusqu'à Voltaire et l'inquiétait. Voici pourquoi : le père d'Irène, dans la tragédie de ce nom, qu'il compo.sait alors, se nommait d'abord Basile. Voltaire écrit à ce sujet à M. d'Argental : «M. de Villetfe prétend que le nom de Basile est très-dangereux depuis qu'il y a un Basile dans le Barhier dé Sévilli. Il dit que le parterre crie quelquefois : BasilCj ailes vous coucher, et qu'il ne faut avec les wclches qu'une pareille plaisanterie pour faire tomber la meilleure pièce du monde. Je crois que M. de Villette a raison; il n'y aura qu'à faire mettre Léonce au lieu de Basile par le copiste de la Comédie. Heureusement le nom de Basile ne se trouve jamais à la fin d'un vers, et Léonce peut suppléer partout. Voilà, je crois, le seul embarras que celte pièce pourrait donner. »
compliment n'avance guère. Il s'adresse enfin à Figaroet au comte :
BARTHOLO. — Enfin, puisque vous voilà, si vous étiez que de moi tous les deux, qu'est-ce que vous diriez ?
FIGARO. — Si nous étions que de vous, docteur, il est clair que nous ne saurions que dire.
BARTHOLO. — Eh ! nou, non, si vous étiez moi, c'est-àdire chargés du compliment.
LE COMTE. — Je me recueillerais un moment, et il me semble que je dirais à peu près : — Est-il besoin. Messieurs, que je fasse ici l'apologie de notre empressement, quand je parle au nom de toute la Comédie ? et notre existence théâtrale n'appartient-clle pas à chacun de vous, quoique chacun de vous ne se prive, pour en joui)-, que de la moindre partie d'un superflu qu'il destine à ses amusements ? Pour être convaincus donc. Messieurs, qu'un motif plus noble que l'intérêt nous fait souhaiter constamment de vous plaire, considérez qu'il n'y a pour nous aucun rapport entre la faible utilité du produit de chaque place et l'extrême plaisir que nous cause le plus léger applaudissement de celui qui la remplit. A ce prix, qui nous est si cher, nous supportons les dégoûts de l'étude, la surcliarge de la mémoire, l'incertitude du succès, les ennuis de la redite et toutes les fatigues du plus pénible état. Notre seule affaire est de vous donner du plaisir; toujours transportés quand nous y réussissons, nous ne changeons jamais à votre égard, quoique vous changiez quelquefois au nôtre. Et quand, malgré ses soins, quelqu'un de nous a le malheur de vous déplaire, voyez avec quel modeste silence il dévore le chagrin de vos reproches, et vous ne l'attribuerez pas à un défaut de sensibilité chez nous, dont l'unique étude est d'exercer la vôtre. En toute autre querelle, l'agresseur inquiet doit s'attendre au ressentiment qu'il provoque; ici, l'oîfensé baisse les yeux avec une timidité respectueuse, et la seule arme qu'il oppose au plus dur traitement est un nouvel effort pour vous plaire et reconquérir vos suffrages. Ah ! Mes-
sieurs, pour notre gloire et pour vos plaisirs, croyez que nous désirons tous être des acteurs parfaits; mais, nous sommes forcés de Tavouor, la seule chose que nous voudrions ne jamais invoquer est malheureusement celle dont nous avons le plus souvent besoin, votre indulgence, (ii salue.) BARTHOLo. — Boo, bou, bon, excellent.
FIGARO. — Fi donc! Gardez-vous bien, docteur, d'écrire tout ce qu'il vient de débiter.
BARTHOLO: — Et pouTquoi ?
FIGARO. — Cela ne vaut pas le diable.
MUeLUzzi. — Quoi! SOU discours? II m'a paru si bien. BARTHOLO. —Je parie, moi, qu'il serait fort applaudi. ^ FIGARO. — Oui, parce que cela claque à l'oreille, et a l'air d'être un compliment... Pas une pensée qui ne soit fausse. BARTHOLO. — Jalousie d'auteur.
LE COMTE. — Ah ! voyons.
FfGARo.— Vous préférez les applaudissements du public au profit des places qu'il occupe au spectacle ? LE cojriE. — Certainement.
FIGARO. — Fort bien; mais si chacun s'abstenait de vous apporter ici le profit de sa place, où iriez-vous chercher le plaisir de ses applaudissements? Passe encore de déraisonner; mais ravaler à nos yeux la douce, l'utile recette, et faire ainsi le dédaigneux d'une chose aussi loyalement pjofitable ! Examinez tous les états, depuis le grave ambassadeur qui chiffre le papier jusqu'à l'auteur badin qui le barbouille, depuis le ministre ingénieux qui invente im nouvel impùt jusqu'à l'obscur filou qui fouille aussi dans les poches, où se fait-il rien qui ne soit au profit de la tant bien-aimée recette? Et le général couvert de gloire qui demande un gouvernement, et l'héritier d'un nom illustre qui recherche une financière, et le pieux abbé qui court un bénéfice, ef le grave magistrat qui pâlit sur les affaires, et le légataire assidu qui intrigue autour de son grand-oncle, et la mère honnête qui livre sa fille à l'inutilité nuptiale d'un vieillard amoureux, et celui qui navigue, et celui qui prêche, et celui qui danse^
enfin tous jusqu'à moi dont je ne parle point, mais qui ne m'oublie pas plus qu'un autre, y a-t-il un seul homme au monde qui n'agisse pour augmenter la bonne, la douce, la trois, quatre, six, dix fois agréable recelte ? Avec vos fades compliments, vous sollicitez le public comme un juge austère } moi je l'aime comme" ma bonne mère nourrice. Elle me donnait quelquefois sur l'oreille, mais ses caresses étaient douces, et son lait inépuisable. Logomachie, battologie, cliquetis de paroles que tous ces beaux discours! Et puis, qu'estce que l'offeusé qui baisse les yeux timidement quand le public a de l'humeur ? Quand le public s'élève contre un comédien, n'est-ce pas celui-ci qui est l'agresseur? C'est du plaisir que le public vient chercher, et il mérite bien d'en prendre : il l'a payé d'avance. Est-ce sa faute si on ne lui en donne pas? Galimatias que tout votre compliment! Que de sottises on fait passer dans le monde avec des tournures! Enfin vous le ferez comme vous voudrez ; mais, pour moi, je n'emploierais pas toutes ces grandes phrases de respect et de dévouement dont on abuse à la journée et qui ne séduisent personne ', je dirais uniment : Messieurs, vous venez tous ici payer le plaisir d'entendre un bon ouvrage, et c'est, ma foi, bien fait à vous. Quand l'auteur tient parole et que l'acteur s'évertue, vous applaudissez par dessus le marché : bien généreux de votre part, assurément. La toile tombée, vous emportez le plaisir, nous l'éloge et l'argent; chacun s'en va souper gaiement, et tout le monde est satisfait. Charmant commerce, en vérité ! Aussi je n'ai qu'un mot, notre intérêt vous répond de notre zèle ; pesez-le à cette balance. Messieurs , et vous verrez s'il peut jamais être équivoque. Hein, docteur, comment trouvez-vous mon petit calembour?
BARTHOLO. — Ce maraud«Jà fait si bien, qu'il a toujours raison.
UN ACTEUR DE LA PETITE PIECE*. — AvCZ-VOUS donC juié de
nous faire coucher ici avec votre compliment, que vous ne * C'est la pièce qu'on devait jouer pour terminer le spectacle.
ferez point, à force de le faire? Le public s'impatiente.
BARTHOLO. — Damc ! un moment, c'est pour lui que nous travaillons.
l'acteur. — Eh mais ! allez travailler dans une loge, au foyer, où vous voudrez ; pendant ce temps, nous commencerons la petite pièce.
' BARTHOLO. — Qucl liommc ! Laissez-nous donc tranquilles.
l'acteur. — Vous ne voulez pas sortir? Jouez, jouez bien fort, Messieurs de l'orchestre ; quand ils verront qu'on ne les ccoule pas, je vous jure qu'il n'y en aura pas un qui soit tenté de rester à bavarder sur le théâtre .
FIGARO. — Il a, ma foi, dévoilé dans un seul mot tout le secret de la comédie.
(L'orchestre joue; ils sortent tous, et Ton baisse la toile.)
Cette bliiette se rattachant an Barbier de Séville et étant restée jusqu'ici inconnue, nous a paru digne d'être publiée au moins en grande partie *. Le plan en est ingénieu.\., et il fallait de l'adresse pour conserver ainsi à chacun des personnages du Barbier le caractère qu'il a dans la pièce, tout en le faisant parler comme acteur. On vient de voir comment Beaumarchais a résolu cette difficulté. Il allait bientôt se trouver aux prises avec une difficulté plus grande, celle de mettre à la raison ces mêmes acteurs [lour lesquels il écrivait des compliments de clôture. Sa destinée voulait qu'il ne sortit d'un procès que pour tomber dans un autre, et que tout, dans sa vie, jusqu'au Barbier de Séville, le plus gai des imbroglios, devî^it matiti^'e à procè.''.
* Nou'o aurions pu la reproduire tout entière et la placer aux pièces justificatives, mais beaucoup de lecteurs n'auraient pei^tétre pas pris la peine de l'y chercLer; nous -avons préféré l'abréger un peu et l'intercaler dans notre travail.
FIN DU TOME TREnlER.
PIÈGES JUSTIFICATIYES
Nû 1 (page 109).