‹ Beaumarchais et son tempsChapitre 19 sur 23 · L^OPTIMISME · texte numérisé non relu

L^OPTIMISME

Poème inédit de Beaumarchais, con^posé dans sa jeunesse, sxir deux rimes l'edoublées.

Partout on cherche, on étudie La cause des malheurs divers Qui désolent cet univers, Des humains la triste patrie.

Nul n'est d'accord, chacun varie :

J'entends les partisans diserts Du système de bonhomie Vanter l'immuable harmonie Qu'ils remarquent dans l'univers.

D'après les calculs de génie Et des Leibnitz et des Réplers, Que tous ces fous, dans leur manie, Ont nommés célestes concerts ; Moi, je n'oppose à leur folie Qu'une foule d'arguments clairs.

Et je dis : Sagesse infinie 1 L'axe qui sous la terre plie Semble exprès posé de travers Par une puissance ennemie ; De là naît l'horreur des hivers,

Où toule la terre engourdie,

Sans tleurs, sans fruits, sans arbres verts,

N'olTre, lu moitié de la vie.

Que des champs de frimas couverts.

Sur ce seul exposé, je nie

Que tout soit bien dans Tunivers.

D'un point de ma sphère aplatie Si je m'élance au haut des airs, Je vois, dans sa marche étourdie, Ce dieu qui fil pleurer Clytie, Brûlant l' A frique et ses déserts, Et laissant glacer la Scylhie.

Lorsque, dans la nue épaissie, La foudre formée, endurcie, S'alldmant au feu des éclairs, Tombe, éclate, écrase, incendie; Lorsque la bienfaisante pluie, Par son passage dans deux airs, En grêle affreuse convertie, Ravage les champs découverts, Moissonne la plaine enrichie, Et les change en tristes déserts.

Dites-moi, Sagesse infinie, Tout est-il bien dans l'univers?

Lorsqu'Éole brise les fers Du terrible amant d'Orithie, Des cavernes de Livonie, Des États glacés de Péters, Il parcourt l'Europe et l'Asie, Soulève, tourmente, charrie L'Océan, l'Euxin, la Caspie ; Brise, au pays des calenders.

Les croissants de Sainte-Sophie; Couche les pins, les chênes verts De l'Espajjne, de l'Arabie ; Fait mille tourbillons divers Des sables brûlants de Lybie, Les disperse, obscurcit les airs

De la Norwôge en Nigritie.

Des hommes blancs, noirs, jaunes, verts.

De sa fougue ont l'âme transie;

Mais son triomplie est sur les mers :

Là, ballottant avec furie

De frêles vaisseaux entr'ouverls,

Le pâle nautonier qui prie.

Après mille tourments soufferts.

Voit souvent sa nef engloutie,

El dans le sein des flots amers

Finit sa déplorable vie.

Fauteurs d'une secte abrutie !

Si celte peinture est sentie,

Tout est-il bien ? Suivez ces vers.

L'homme, en entrant dans l'univers.

Reçoit la mort avec la vie ; Enfant mutin, débile, iners, - Tout le blesse, le contrarie.

Il croît; ses organes ouverts A peine acquièrent l'énergie, Que sa conduite calomnie Les préceptes sacrés ei chers Dont sa jeunesse fut munie.

L'erreur, le vice, les travers L'enchaînent sous leur tyrannie; Chaque âge il change de manie :

Je vois des casques, des hauberts ; C'est à la mort qu'il sacrifie, 11 combat, il est dans les fers.

Ailleurs, il plaide, il négocie ; Envieux, en butte à l'envie, Il souH're, il vieillit, il s'ennuie.

La goutte, l'asthme, les cancers, Les rliuuialismes, l'ophlbalmie.

L'humeur froide aux globules verts, Les scrofules, la stranguiie:

Voilà les dignes prix olferts Aux vertus de toute sa vie.

Après une foule infinie

De maux mérités et soufferts,

Il meurt ; son âme évanouie

N'a rien laissé qu'une momie,

L'hcarlble pâture des vers;

Il meurt ; sa carrière accomplie

N'offre qu'un tissu de revers

Parsemé de gri.iis de folie.

Quels sont donc ces biens qu'on envie?

Des bords du néant aux enfers

La pente rapide établie,

Serrant la chaîne qui les lie,

Entraîne tout, maîtres et serfs.

La race présente, assoupie.

Par la prochaine est engloutie ;

Une autre naît, passe, est suivie

D'une qui vient, fuit et s'oublie.

Je les aperçois, je les perds.

Ainsi qu'une goutte de pluie,

Au vaste Océan réunie,

Ou comme des coureurs altiers,

Dans leur marche trop tôt finie,

Transmettant à d'autres, plus flers,

Le triste flambeau de la vie :

Et tout est bien dans l'univers !

Si tout est bien, que signifie Que, par un despote asservie.

Ma liberté me soit ravie?

Mille vœux au ciel sont offeris.

En tous lieux l'humanité crie ; Un homme est esclave en Syrie, On le mutile en Italie ; Son sort est digne des enfers Aux Antilles, en Barbarie.

Si votre âme en est attendrie, Montrez-moi, raisonneurs Irès-chers, Sur quelle loi préétablie Mon existence est avilie.

Lorsque, par les documents clairs D'ime saine philosophie lou. I. 32

Que le sentiment fortifie,

Je sais que l'auteur de ma vie

M'a créé libre, et que je sers.

Suis-je un méchant, suis-je un impie,

Lorsqu'avec douleur je m'écrie :

Tout est fort mal dans l'univers?

Lorsque je vois rKypocrisie,

En robe noire ou cramoisie,

Ou sous l'humble froc d'un convers,

La face austère et repentie.

Montrer à l'un les cieux ouverts,

Menacer l'autre des enfers,

Et, sous le masque d'Uranie,

Que de la terre elle a bannici

Abuser des secrets divers

Que la sottise Ilii confié ;

Quand je vois qu'avec tyrannie'

Elle absout, elle excommunie,

Et que sa fière hiérarchie

Obtient toujours pour juge un tiers.

Et tient, dans une monarchie,

En vertu d'une liturgie.

Sur ses intérêts les plus chers,

Le vrai pouvoir en léthargie :

Tout est-il bien dans l'univers?

Quand j'aperçois-la jalousie,.

A l'accueil sombre, aux yeux ocuverts,

Dont Tàrae ne se rassasie:

Que de pertes et de revers^

Traînant à sa suite l'envie,

La noirceur et la perfidie ;

Des gens d'opprobre tout couverts^

Des sots, des tètes à l'envers

Être la bonne compagnie ;

De petits grands seigneurs tout fiers

D'un nom qu'ils notent d'infamie.

Des femmes dont l'ignominie.

Perçant à travers leurs grands aiis,.

Par des fripons est applaudie :

Tout est donc bien dans runivers!

Quand je vois rEncycIopédie,

Cette œuvre immortelle, hardie,

Des Diderot, des d'Alembert

El d'autres hommes de génie,

Livrée à la misanthropie,

A Tesprit louche et de travers

D'un convulsionnaire impie,

Puis dénoncée à l'ineptie

De ces juges, conseillers, clercs.

Qui font à la théologie

Décider si ia maladie

Qui bouillonne au-dessus des chairs

Peut être insérée et guérie :

Tout est-il bien dans l'univers?

Rameau, père de l'harmonie, Quand j'entends traiter tes beaux ain De raboteuse mélodie Par des histrions d'Italie Dignes de nos derniers concerts ; Et toi, l'honneur de ma patrie, Auteur à'Alzirc et >YOhjmpie, Et de mille ouvrages divers.

Charmants, pleins de philosophie'; Quand je vois les sublimes vers En bulle a» jugement pervers D'un hebdomadaire en furie.

Faut-il qu'insensé je m'écrie :

Tout est au mieux dans l'univers?'

Si je regarde sur les mers.

Je vois un amiral Saunders Dont raadace trop impunie.

Avant la canfipagne finie, Va mettre TAmérique aux fers.

Si je m'arrête en Germanie,

Je vois un roi de Silésie

Qui, pour passer sa fantaisie

D'être premier eulre ses pairs,

Ravage la Saxe asservie.

Étonne, arrête la Russie ;

San» commerce, sans ports ouverts.

Par la force de son génie

Fixe la fortune ennemie.

Pendant le cours de sept hivers, «

Brave la valeur réunie

Des généraux les plus experts,

Reprend Scliwednitz, le lortitie,

Cueille des lauriers toujours verts.

Et comme l'Immaine folie

Avec l'horreur se concilie

Dans la tête d'un roi pervers,

Écrit sur la philosophie.

Fait de la musique el des vers.

Cependant qu'on lui sacrifie,

Aux fossés, aux chemins couverts.

Les nourriciers de la patrie *;

La source de leur sang tarie

Va fumant jusqu'aux boulleverts

Qui renferment celle furie,

Parfums bien dignes d'être offerts

Au Salomon de Bulgarie :

Et tout est bien dans l'univers?

Plus près, j'admire en Franconie Des généraux l'impéritie.

Des projets remplis d'ineptie, Mal conçus, toujours découverts, L'ignorance et la barbarie Conduisant à la boucherie Nos bataillons percés, ouverts Par le feu de l'artillerie,

i Ce passage et le siûTaut s'appliquent au grand Frédéric ev a la guerre de sept ans.

Et notre milice aflaiblie,

Fuyant conrmie un troupeau de cerfs

Devant une meule aguerrie ;

Ce spectacle imligne liumilie.

Ainsi, quand tout va de travers,

Aurai-je roptimomanie

De ce docteur de Westpbalie

Qui, malgré les plus grands revers,

Prétend, en sa rare folie,

Que tout est hien dans l'univers?

Au rebours il me prend envie

D'aller loin des bommes pervers

Passer le reste de ma vie.

On se souvient que ces trois derniers vers sont déjà dans une autre composition rédigée par Beaumarcbais à 1 3 ans; il paraît qu'il les trouvait assez bons pour les utiliser deux fois. L'esprit général de cette satire contre l'optimisme pourrait donner quelque apparence de fondement à l'opinion suivant nous très-mal fondée qui attribue à l'auteur du Mariage de Figaro un caractère morose ; mais pour montrer que cette boutade pessimiste n'est qu'un caprice d'imagination, il nous suffira de ciier encore quelques vers qui lui servent de conclusion et qui prouvent combien le pessimisme du jeune Beaumarchais est peu enraciné. Voici cette conclusion :

Ami, si je revois Sophie , Si ses beaux bras me sont ouverts, Sans perdre ma philosophie, Permets qu'un instant je m'écrie :

Ail ! tout est bien dans l'univers !

N» 2 (page 150).

Lettre de lord Rochford, ambassadevr d'Angleterre en Espagne, écrite en français à Beaumarchais, à Madrid, en 1764.

Monsieur , J'ai mille remei ciments à vous faire pour vos charmantes séguedilles ; mais qu'en ferai-je sans la musique ? Voudriez-vous me

'■d^ PIECES JUSTIFICATIVES.

faire le plaisir de me la procurer ? Si vous voulez aussi me faire le plaisir de venir dîa*r avec moi vendredi, nous essayerons le canon à trois voix ; nous serons seuls, et nous lâcherons de nous amuser le mieux qu'il nous sera possible. Si j'avais un peu de crédit avech belle qui chante si bien, je la prierais de se trouver ici; mais je ne veux pas m'exposer à un refus, quoiqu'elle se repentira de ne pas s'être trouvée où vous êtes ^ Faites-moi savoir si je puis compter sur vous, et rendea-moL la justice de me croire très-sincèrement à

vous, ROCHFORD.

N» 3 (page 154).

Lettre inédite écrite au duc de La VaUière, par Beaumarchais, à Madi-id, le 24 décembre 1764.

MOSSIETR LE Dec ,

Je m'étais flatté vainement de l'espoLr de vous présenter de vive voix mon très-humble respect au commencement de cette année; mais je suis dans un p;iys où l'adage favori est poco a poco. Notre vivacité, qui dégénère fréquemment en impatience, est appelée la furia franc€se;o\i n'en tient compte, et rien ne va que le train ordinaire. J'emploie le loisir involontaire que cette lenteur me procure à étudier de mon mieux le pays où je vis et les hommes qui ThabiteiU. dont l'iusouciance fait le fond du caractère ; mais on peut dire, à leur louange, qu'ils sont généralement bons, sobres et surtout très-patients. Dans le haut état, il n'y a d'autre considération que la personnelle ; je ne m'aperçois pas que le rang en donne à ceux qui n'ont ni crédit dans les affaires,, ni ce qu'on appelle qualités transcendantes. Comme chacun vit chez soi, à l'exception des asseinblées appelée^' f<'riH(ttis, qui sont plutôt cohues que sociétés, où tout ce qui est coanu entre et sm'l comme dans l'église , et comme Ton ne mange jamais chez autrui, les plus grands seigneurs

* C'était probablement cette même marquise de la G... dont il est sourent ' question dans la correspondance de Beaumarchais, à Madrid*

PIÈCES JUSTIFICAirrES. 505^

ne sont presqae ocmnus qne de leurs familles ; le faste des valets est poussé ici à un excès dont le seul Lucullus fournit un exemple. Le duc d'Arecs , capitaine des .ci;ardes , paye au moins pour 100,000 écus de gages par an.

Le duc de Medina-Celi porte cela encore plus loin , et tout le reste va plus en raison de son rang que de ses moyens ; cette manie rend ces gens-ci fort pauvres au milieu d'assez grandes richesses. Un bomme de votre raBg, monsieur le Duc, qui est garçon , et n'a que 80,000 ducats de revenus, est toujours mal aisé.

Il n'y a pas de pays au monde où k gouvernement soit aussi puissant. Comme il n'y a nul ordre intermédiaire entre le ministèreet le peuple qui tempère l'acliviié du pouvoir législatif et exécutif, il semble que l'abus doit être souvent à côté de la puissance. Cependant il n'y a pas de prince qui use plus sobrement d'un pouvoir sans bornes que le roi d'Espagne ; pouvant tout décider d'un seul mot , la crainte de commettre une injustice l'assujettit volontairement à des formes qui font rentrer les affaires dans le tiain ordinaire des affaires des autres pays, dont celui-ci même se distingue par la grave lenteur.

Le ciel est ici d'une pureté admirable, et c'est un iivantage que je sens beaucoup plus que les gens du pays qui n'ont jamais vu les hivers gris et mouillés de chez nous- Depuis que l'obstination du prince régnant à nettoyer la ville de Madrid a vaincu l'obstination des Espagnols à rester dans l'ordure . cette ville est une des plus propres que j'aie vue , bien percée , parée de nombreuses places et de fontaines publiques, à la vérité plus utiles au peuple qu'agréables à l'homme de goût ; un air vif et appétissant circule partout avec fac.lilé , il est même quelquefois d'une vivacité qui va jusqu'à tuer sur place tm bomme à l'entrée d'un carrefour; mais cela n'arrive jamais qu'à quelque Espagnol épuisé de débauche et biùlé de vanille- Ce peuple allie une dévotion superstitieuse à une assez grande corruption de mœurs ; et l'on a chez nous une très-fausse opinion des Espagnols quand on les croit jaloui : celte frénésie est peut-être reléguée dans quelques villes de province ; mais aucunesfemmes au monde ne jouissent d'une aussi grande liberté que cellesde cette capitale, et l'on n'entend pas dire quelles négligent ordinairement les avantages de cette douce lilierté.

J'ai visité avec beaucoup de soin la biblioilihèque fameuse du palais de San Lorenzo, appelé par corruption VEscurial. Je crois, monsieur le Duc,avoir entendu dire à M. de'Grimaldi qu'il vous avair

envoyé le catalogue des livres et manuscrits qui la composent. Comme il y a ici beaucoup plus d'esprit que d'acquit, ces beautés si précieuses pour nos savants ne sont eu ce pays que l'objet d'une stérile curiosité. Le cellier des moines qui gardent ces livres m'a paru mieux tenu, plus visité et plus exactement étiqueté>Unde ces religieux fort honnête m'a fait présent d'ua gros Pétrarque trèsancien, mais cela n'a pas assez de barbe pour mtrller une place au château de Moulrouge i. Une des choses qui m'a le plus frappé dans ce très-magnitique couvent, c'est la condamnation des livres de presque tous nos philosophes modernes qui est affichée publiquement auprès du chœur des moines. Les ouvrages proscrits y sont nommés ainsi que leurs auteurs , et par prédilection votre ami Voltaire, dont on condamne non-seulement tous les ouvrages qu'il a faits, mais encore tous ceux qu'il fera par la suite, ne pouvant sortir que du mal d'une plume aussi abominable. Je lui avais écrit de Bayonne pour lui envoyer la commission de M. le duc de Laval et la vôtre, monsieur le Duc. Il est resté trois mois sans me répondre, et m'a enfin écrit à mon adresse de Versailles, me comptant bien de retour, dit-il, et ne voulant pas me brouiller avec le saint Office en m'envoyant ici une lettre de lui; mais elle m'y est parvenue sans accident.

Cette terrible inquisition, sur laquelle on jette feu et flamme, loin d'être un tribunal despotique et injuste, est, au contraire, le plus modéré des tribunaux par les sages précautions que Charles III, à présent régnant, a prises contre les abus dont on pouvait avoir à se plaindre ; il est composé non-seulement de juges ecclésiastiques, mais aussi d'un conseil de séculiers dont le roi est le premier des ofliciers ; la plupart des grands de la première classe remplissent les autres places,, et la plus grande modération résulte du combat perpétuel des opinions de tous ces juges, dont les intérêts sont diamétralement opposés. Cet arrangement fait un honneur infini ;i la fermeté et à la sagesse du roi, qui a eu besoin dans le temps (comme toute l'Europe l'a su) d'exiler le grand inquisiteur, chose inouïe jusqu'à lui. Les Espagnols nous reprochent avec raison nos lettres de cachet, dont l'abus leur paraît être la plus violente des inquisitions. Quand nous nous plaignons du délabrement de leurs grands chemins, ils nous reprochent nos corvées, Iléau, oisent-ils, bien plus terrible aux malheureux habitants de la campagne, que le mauvais

Le duc de La Vallière était un grand bibliophile.

élal des routes n'est incommode aux voyageurs. Tout se fait eu Espagne aux dépens du roi, ce qui véritablement empêche que les choses n'aillent fort vite et les fait ahandoiiner aussitôt qu'on est occupé de soins plus importants; mais la bonté du roi est si grande qu'il a soutenu, depuis plus d'un an, le pain dans sa capitale à un prix très-modéré, quoique le froment lût hors de prix et qu'il lui en ait coûté de sa poche plus de 100,000 écus par jour. En cet article, j'admire plus la charité du roi que la prévoyance du gouvernement ; mais on s'occupe sérieusement des moyens de prévenir ces sortes d'accidents par la suite.

La justice civile de ce pays est chargée Je formes beaucoup plus embrouillées encore que les nôtres, ce qui la rend si difficile à obtenir, que ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'on y a recours. La manière dont les affaires s'y traitent est proprement l'abomination de la désolulion prédite par Daniel. En affaires civiles, les témoins sont emprisonnés pour être entendus, et tel honnête homme qui saura par hasard que monsieur un tel est débiteur réellement, ou légataire, ou fondé de procuration, etc., est arrêté et mis en prison dès le commencement de l'instance seulement, pour déclai'er ce q^u'il sait pu a entendu dire. J'ai vu dans un arrêté de comptes, où il s'agissait de savoir si tous les articles étalent en règle, tenir au cachot trois malheureux qui s'4v*:ent, par hasard, trouvés chez Ihomme qui arrêtait le compte, lorsque son créancier y vint. Le reste est en proportion. Cette partie sera encore longtemps mal administrée, trop de gens vivent de ce désordre ; et il est trop loin des yeux du roi.

La nuit prochaine, à Madrid, est l'image la plus vraie des saturnales romaines ; ce qui se consomme en aliments, la licence effrénée qui règne dans les églises sous le nom de joie est incroyable : il y a telle église de moines où ils dansent tous dans le chœur avec des castagnettes ; le peuple fait paroli, armé de chaudrons, de sifflets, de vessies, de claquettes, de tambours; les cris, les injures, les chants, les sauts périlleux, tout est du ressort de la fête ; la bacchanale court les rues pour aller d'église en église toute la nuit, et de là va se livrer à tous les excès qu'on peut attendre d'une telle orgie. Depuis huit jours, il se célèbre une messe chantée et accom- [tagiiée par ce diaboruiue faux-bourdun dans une église tout à côlé de chez moi, et le tout en l'honneur de la naissance de Notre-Sauvcur, le plus sage et le plus tranquille des hommes. En général ici, toutes les coutumes populaires, dérivant en droite ligne des usages T. I. 2'J

ii06 PIECES JUSTIFICATIVES.

maures, ont une saillie de déraison et de cynisme qu'on ne rencontre point ailleurs ; il n'est pas rare de rencontrer tous les soirs des hommes et des femmes qui, plus occupés de leurs affaires que

des regards des passants, , sur les

escaliers des églises, sur ceux de l'intérieur des maisons, avec une sécurité digne du philosophe grec.

La prévention contre les usages des étrangers est poussée à l'excès dans ce pays par le peuple , et beaucoup de gens distingués sont encore très-peuple à cet égard, nous sommes même les moins épargnés ; mais je ne puis disconvenir que le ton moqueur et tranchant de la plupart des Français qui viennent ici contribue beaucoup à entretenir celte espèce de haine : c'est l'aigreur qui paye la moquerie.

Les spectacles espagnols sont de deux siècles , au moins , plus jeunes que les nôtres, et pour la décence et pour le jeu ; ils peuvent très-bien figurer avec ceux de Hardy et de ses contemporains. La musique, en revanche, peut marcher immédiatement après la belle italienne et avant la nôtre ; la chaleur, la gaieté des intermèdes tout en musique, dont ils cou])ent les actes ennuyeux de leurs drames insipides, dédommagent très-souvent de l'ennui qu'on a essuyé en les entendant ; ils les pppellenl tonadillas ou saïnètcs. La danse est absolument inconnut ici, je parle de la figurée, car je ne puis honorer de ce nom les mouvements grotesques et souvent indécents des danses grenadines et mauresques qui font les délices du peuple ; la plus estimée ici est celle qu'on appelle fandango, dont la musique est d'une vivacité extrême , et dont tout l'agrément consiste en quelques pas ou figures lascives, . , .

représentant assez bien

, . . . pour que moi, qui ne suis pas le plus pudique des hommes, j'en aie rougi jusqu'aux yeux. Une jeune Espagnole, sans lever les yeux et avec la physionomie la plus modeste, se lève pour aller figurer devant un hardi sauteur; elle débute par étendre les bras, faire claquer ses doigts; ce qu'elle continue pendant tout le /a/idango pour en marquer la mesure; l'homme la tourne, il va, revient avec des mouvements violents auxquels elle répond par des gestes pareils, mais un peu plus doux, et toujours ce claquement de doigts qui semble dire : Je m'en moque, vas tant que lu pourras, je ne serai pas lasse la première. Lorsque l'homme est excédé, un autre arrive devant la femme qui, lorsqu'elle est souple danseuse, vous en met ainsi sur le grabat sept ou huit l'un après l'autre. Il y a

aussi des duchesses et autres danseuses très-distinguées, dont la réputation est sans bornes sur le fandango.

Le goût de cette danse obscène, qu'on peut comparer au calenda de nos nègres en Amérique, est si bien enraciné chez ce peuple, que, pour lui plaire, un homme a composé une pièce de théâtre assez comique, où des religieux étrangers ayant voulu s'opposer au goût général et en faire un crime , l'affyire bien débattue est renvoyée au pape, auquel des députés de la nation vont porter les plaintes et les vœux des Espagnols. Le pape assemble le conclave, il lit le factum des religieux, et toui prêt à condamner l'usage du fandango, il s'avise de. demander aux Espagnols ce qu'ils opposent à ce mémoire; à quoi les députés ne manquent pas de solliciter la permission de faire voir à Sa Sainteté la noirceur de leurs adversaires, en dansant le fandango devant la célèbre assemblée. Le pape ne l'a pas plus tôt permis, que l'orchestre commence le fandango et que les députés se mettent en train, ce qui ébranle bientôt la gravité du pape et des cardinaux ; dans un moment ils ne tiendront plus sur leurs sièges, ils n'\ tiennent plus, le pied leur glisse, la fureur du fandango les saisit , les mouvements vont leur train, ils se mettent tous hors d'haleine ; le pape tombe, on le relève, et Sa Sainteté est forcée de convenir que celle danse est une des meilleures choses qu'elle connaisse ; les députés s'en reviennent aux acclamations du peuple qui les couronne avec des cris de joie, des sifflements qui, dans ce pays, n'ont pas la même acception que chez nous, et un tapage horrible termine le spectacle.

Je terminerai ici cette trop longue lettre, dont vous pourrez vous faire rendre un comple très-succinct par l'aimable Privé i, car elle ne manquera pas de vous effrayer par son étendue volumineuse ; je prie seulement M. Privé , dans les retranchements qu'il y fera , de ne pas passer sous silence les assurances du profond respect avec lequel je suis, monsieur le Duc, votre, etc.

Signé : de Beaciarchais.

P. S. Depuis trois mois j'ai un pied dans la botte ; je comple pourtant prendre ma route par Valence et Barcelonne la semaine prochaine, pour me rendre au plus tôt à Paris.

* Le secrétaire du duc.

No A (page 225).

A MM. les comédiens français à leur assemblée *.

Ce 22 novembre 1779.

Messieurs ,

De Irois essais que la Comédie a bien voulu adopter, le plus fortenienl composé (celui des Deux Amis) est resté depuis Imil ans accroché sans jeu ni reprise. On croira bientôt que vous voulez punir ce drame de ses succès sur tous les théâtres français de l'Europe en ne le représentant jamais sur le vôtre, La reine, qui se plaît quelquefois à le voir, n'a pu l'obtenir encore que des comédiens de la ville. On me demande pourquoi vous ne le jouez pas, et moi, qui n'en sais rien, je suis obligé de vous passer la parole.

Au resie, il n'y a pas d'instant plus favorable que celui-ci. Messieurs, pour lâter le goût de la capitale sur cet ouvrage, la tragédie étant un peu en désordre, attendu ce que vous savez*. En attendant que le ciel y mette la main, ne pourrait-on pas essayer ce que Paris pensera de la vertu dure et franche du bon Aurelly, de la noble et vive sensibilité du philosophe Mélac?

11 est bien vrai que cette pièce est du genre bâtard et misérable qu'on cherche à proscrire aujourd'hui sous le nom de drame ; mais le vrai public, qui ne proscrit que ce qui l'ennuie, n'a pas encore prononcé l'anathème sur ce genre intéressant. Si l'état alIVeux des finances du royaume sous feu l'abbé Terray, d'écrasante mémoire, et surtout si l'époque de la banqueroute frauduleuse du janséniste Billard, empêchèrent alors les jansénistes du parterre, les mécontents de la Bourse et les perdants de la banqueroute de goiiter, autant qu'on le devait, un intérêt dramatique fondé sur la faillite inopinée d'un honnête homme, c'est qu'on s'imagina que je tradui-

1 Quoique cette lettre ait déjà été publiée dans un des volumes de la Revue rélrospective, nous avons cru devoir la reproduire, d'abord parce qu'elle est très peu connue et ensuite parce qu'elle motive les deux lettres inédites de Monvel et de M'ie Doligny que nous publions en même temps.

2 L'éditeur de la Revue rétrospective s'est trompé complètement en expliquant ces mots de Beaumarchais attendu ce que vous saves par la mort de LeUain. Ce n'est pas cet événement arrivé le 8 février 1778 qui mettait la tragédie en désordre en novembre 1779, c'est-à-dire deux ans après, mais bien la fameuse querelle de deux tragédiennes, M'Ie Sainval tt Mme Vestris , qui divisait les aoteurs et le public précisément à l'époque où Beaumarchais écri vait sa lettre.

sais le malheur public au lliéâlre el que j'y jouais T honnête pénilenldeM. Grizel '.

Mais une siiuation opposée ayant amené des sentiments contraires, et le parterrej aujouii'liui, paraissant moins porté vers le rigorisme de Jansénius, depuis qu'il est régenté par des molinistes ensoulanelle bleue galonnée d'argent, je crois qu'on peut essayer de remettre celte pièce à l'étude et de lui faire gagner à son tour les honneurs du répertoire.

M. Préville, pour qui le rôle d'Aurelly fut fait, voudra bien sans doute V déployer de nouveau le [)lus superbe talent.

On dit que M. Brizard a quitté les rôles nobles des pièces du siècle pour se resserrer absolument dans le haut tragique ; si cela est, il faut gémir de la paralysie qui attaque un grand acteur dans la plus belle moitié de ses succès, et plaindre le public et les auteurs de ce qu'une telle infirmité leur enlève un bon comédien pièce par pièce, et vient ainsi couper en deux la brillante carrière de M. Brizard. Dans ce cas malheureux, il faudrait prier M. Vanhove de remplacer la moitié de M. Brizard, qui ne vit plus, dans le rôle de Mélac père.

11 est possible aussi que le rôle de Mélac fils semble un peu jeunet à M. Mole, devenu premier tragique; alors j'engagerais M. Monvel, qui n'a pas dédaigne le plus grand succès dans ce rôle en |)rovince, à sa dernière tournée, de vouloir bien s'en promettre un sendjlable à Paris dans cette reprise.

J ignore aussi. Messieurs, à qui appartient le rôle de Saini- Alban que jouait M Bellecour ; s'il n'obtenait pas non plus l'adoption de M. Mole, son successeur naturel, M. Fleury, qui joue trèsnoblement tout ce qu'il joue, serait prié de vouloir bien l'étudier.

Pour ma petite Doligny, c'est toujours ma Pauline, ma Rosine, mon Eugénie, et quoique je sois, dit-elle, un viljin monsiie qui n'aime point la Comédie-Française, et mille autres lamentables faussetés du même genre :

Entre elle et moi, Messieurs, c'est dit ;

Nous ne formons qu'une famille :

Je suis son père, elle est ma fille,

Et cela va jusqu'au dédit.

1 Beaumarchais se fait illusion ici 3ur les causes de l'insuccès assez naturel d'un drame très-faible, attribuaat Cc-i insuccès au scandale produit par la banqueroute frauduleuse d'i.u certain Billard, raissier-general de la poste, qui eut lieu à peu près à la même époque qu3 la 1>>: représentation de son drame des Veux Amit.

Quant à mon pauvre imbécile d'André, son souvenir me rappelle bien irislemenl celui du charmant comédien, de la douce créature, de Taimable et honnête garçon de Feuilly, que j'aimais de cœur et d'esprit au théâtre et dans la société. Comme il y a peu d'apparence que M. Bouretle, à qui Feuilly avait plaisamment dérobé ce petit rôle, qu'il aimait, disait-il, parce- qu'il était rondement bête; comme il n'y a pas d'apparence, dis-je, que M. Bouretle consente à rentrer dans une possession aussi mesquine que tardive, dans le cas de son refus, je suis bien certain que mon ami Dazincourt ne me refuserait pas ce petit remplissage.

Voilà tout, je crois. Hé.' bon Dieu ! j'oubliais le rôle de Dabins, qui fut joué, si vous vous le rappelez, Messieurs, par M. Pin avec une perruque si intolérablement ridicule que le public aheurté crut ne voir qu'un commis d'usurier dans le rôle sensible d'un trèshonnête homme. Je voudrais bien l'oirrir à un monsieur dont le nom ne m'est pas connu, mais que j'ai vu jouer dans le tragique avec autant de sens que de sensibilité; pourvu^, toutefois, que l'offre d'un rôle en prose ne soit pas regardée à la Comédie Comme une insulte faite à un acteur en vers, car je ne veux blesser personne. J'ai vu ce monsieur jouer Théramène avec grand plaisir, et je ne sais s'il ne se nomme pas Dorval ou Dorival.

Maintenant, Messieurs, que vous avez entendu ma requête, vous m'obligerez infiniment si vous daignez l'accueillir et me faire la grâce de me croire, avec toute la considération possible. Messieurs, votre, etc. Beaumarchais.

Réponse de Monvel à Beaumarchais au nom de la Comédie.

Monsieur ,

Nous avons reçu votre charmante lettre, et l'on" me chai'ge de vous répondre que l'on n'épargnera rien pour remplir vos vues ; c'est une commission que J'accepte avec autant d'empressement que de joie. La Comédie va remettre à l'étude votre pièce des Deux Amis. Elle désirerait avec ardeur que vous fussiez le sien, et fera tout pour mettre le tort de votre côté, si ses efforts sont infructueux.

L'espèce d'oubli (oubli local .outefois) où votre ouvrage est resté peut-être est moins sa faute que celle des circonstances. Vousmême (à ce qu'on dit) avez négligé de l'en tirer; on dit que vous

n'avez jamais parlé de la reprise de ce drame attendrissant, joué partout avec un succès qui reproche à la capitale et ses jugements précipités, et cet esprit de parti armé souvent contre les productions les plus estimables.

S'il se trouve parmi nous, parmi les amateurs du bon genre quelques détracteurs de ce genre intéressant que l'on condamne en pleurant, quelques ennemis de ces pièces si fort dans la nature, si morales, si touchantes, aux représentations desquelles le public maladroit se porte ordinairement en foule, j'espère que la recelte apaisera leur bile, désarmera leur colère, et qu'ils pardonneront î; l'auteur du Barbier de Séville et à'Eugt'-nie d'avoir le double talent, ce talent si rare, de faire rire et d'arracher des larmes.

Tous mes camarades souscrivent de grand cœur à la distribution que vous faites de tos rôles. Moié n'a point encore prononcé sur Mi'Iac fils et surSumK4/6a/i. Quoique je sache le premier, quoiqu'il m'ait fait quelque honneur, s'il en conserve la possession, l'honnête fermier général satisfera mon ambition ; je m'efforcerai de n'être point au-dessous de la noblesse de son âme. Puissé-je vous convaincre, Monsieur, par mon zèle et mon activité, que personne plus que moi ne rend justice aux talents variés et charmants dont vous avez donné tant de preuves, à celte touche originale et piquante qui vous caractérise, et au mérite réel des ouvrages divers dont vous avez enrichi notre littérature.

J'ai l'honneur d'être, avec toute la considération possible. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Signé : Boctet de Monvel,

Ce 24 novembre 1779.

Mademoiselle Doîigny à Beaumarchais.

MONSIECB ,

Je ne saurais trop vous remercier de tout ce que vous avez dit de moi dans la lettre que vous avez écrite à la Comédie au sujet des Deux Amis. Tous, mes camarades ont été enchantés de la gaieté et de l'esprit qui brillent dans votre lettre. J'ai été plus enchantée qu'eux tous, mais c'est de \otre amitié et de vos boutés pour moi.

M. de Gramnionl *, doiU vous connaissez les qualités el les talents, m'engage à vous demander une giâee, c'est de faire donner un ordre de début ou un engagement- par les actionnaires de Bordeaux, à Mme Linguet, qui se trouve i. présent à Bordeaux ; elle a été deux ans k la Comédie- Italienne, el n'en est sortie que par rapport à son mari. M. de Giammont, qui vous donnera ma lettre, vous expliquera l'aflaire plus en détail. Faites placer, je vous prie, M"^'' Linguet : c'est voire Eugénie, votre Rosine^ votre Pauline, c'est la comtesse Almaviva 2 qui vous sollicitent : j'ose espérer que vous aurez quelque égard à leur recommandation.

Recevez les témoignages de l'estime, de l'attachement et de la reconnaissance avec lesquels je suis pour la vie, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante.

Signé : Dolignt.

N°5 (page 277).

Cherbourg, le 12 septembre 178t.

Il \ a longtemps, mon cher Beaumarchais, que je me propose la démarche que je n'accomplis qu'aujourd'hui : c'est de réparer l'indiscrétion des propos que j'ai tenus il y a huit ans sur vo'tre affaire avec le duc de Chaulnes. Mon cœur me le reproche d'autant plus qu'outre que mon jugement était précipité, et par conséquent injuste sur votre conduite dans celte aflaire bizarre, vous aviez été jusqu'alors mon ami, et vous étiez dans ce moment privé de votre liberté el attaqué dans vos biens et dans voire honneur. C'est pendant mon séjour à la Bastille, qui a suivi de quelques mois l'époque des jugements inconsidérés que j'ai prononcés contre vous, que j'ai lu les mémoires excellents que vous avez faits dans votre affaire Goëzman ; ils enflammaient mon cœur, ils amusaient mon esprit ;

1 Ce M. de Grammont n'a rien de commun avec l'illustre famille de ce nom; c'était un acteur de la Comédie-Française, qui , après avoir montré quelque talent dans les rôles tragiques, se mit à pratiquer la tragédie sous la Terreur,, devint un Jacobin farouche, et finit sur l'échafaud-

* Ce nom que prend ici MHe Doligny en 1779 prouve que déjà à cette époque Beaumarchais avait écrit au moins le plan du Mariage de Figaro, qui ne fut joué qii'en 1784. et qu'il réservait à MUf Doligny le rôle de la comtesse Almaviva.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. bi3

votre gaieté, votre sensibilité, toutes vos affections s'emparaient de moi tour à tour ; dès lors, je me reprochai d'avoir flétri vulie âme en vous jugeant mal. Ne cherchez, mon cherBeaumarcliais, ni dans la politique, ni dans aucun intérêt personnel, les causes de ma démarche. Éloigné de vous et de Paris pour longtemps, rien ne me rapproche assez pour m'y engager, si mon cœur ne me le disait. Comme, cependant, il me fallait un prétexte pour vous écrire, je vous prie de me mander quanl eloù il faudrait souscrire pourl'édition des œuvres de Voltaire dont vous êtes l'éditeur. Cet ouvrage sera précieux, sortant de vos mains. Mandez-le moi, oubliez le passé, et comptez sur l'estime et l'amitié de votre serviteur

DlMOURlEZ ,

Colonel de dragons, commandant de Cherbourg.

N» 6 (page 289).

Le duc de la Vrillière à M. de Sarlines.

A Versailles, le 22 mars 1773.

Le sieur de Beaumarchais, Monsieur, m'ayant fait représenter que son procès était sur le point d'être jugé, et qu'il était pour lui de la plus grande importance de pouvoir instruire ses juges, vous pouvez lui donner la permission de sortir du For-l'Évêque, uniquement pour cet objet, et à condition qu'il y rentrera exactement pour y prendre ses repas et y coucher ; et, pour s'assurer qu'il se conforme à cet arrangement,, vous voudrez bien lui donner quel- <iu'un de confiance pour l'accompagner dans les courses qu'il sera uhligé de faire.

On ne peut être plus parfaitement que je le suis. Muiisiour, votre trè.s- humble et très-obéissant serviteur.

Le duc DE La VriiLi.iK!!F..

514 PIECES JUSTIFICATIYES.

No 7 (page 371).

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