BEAU.MARCHAIS
en général plus remarquables par la gaieté qui \^ anime que par leur valeur poétique. Cependant il est quelques pièces d'elle dans le genre sérieux qui ne sont pas dénuées de mérite; mais c'est surtout dans ses lettres familières que l'esprit de Julie se déploie avec toute sa grâce et toute sa vivacité. Non» choisirons parmi ces lettres divers fragments qui nous montreront la sœur de Beaumarchais à différents âges. Voici d'abord son style de très-jeune file :
« Il faut que tu saches, écrit-elle à une amie nommée Hélène, il faut que tu saches sur quel ton de folie j'en suis avec ton frère. Son air d'intérêt pour moi; dont je t'ai parlé il y a un mois, n'a fait que croître et embellir singulièrement depuis le départ de nos amies pour la campagne. Il venait pre.-que tous les soirs souper avec nous, et de là promener jusju'à minuit ou une heure; là, ma chère Lhénon', il m'en contait d'une façon assez gothique à la vérité, mais qui n'était pas mal plaiante, et moi de riposter sur le même ton, avec lair de folie que tu m'as toujours connu; mais, au milieu de toutes ces plaisanteries, j'ai trouvé quelquefois des tournures a??ez heureuses pour le persuader sérieusement que je ne l'aimais pas, et je l'en crois convaincu, quoique je ne lui aie jamais dit tant de douceurs que je le fais à présent, au moyen d'une convention que nou^ avons faite de nous aimer denxjou;s delà semaine; il a choisi le 'undi et le samedi, moi j'ai pris le jeudi et le dimanche. Dame ! ces jours-là, nous nous disons des choses bien tendres, quoique nous soyons convenus qu'il y en aurait toujours un de farouche quand l'autre l'aimerait. »
A propos de ce mène fière, Juhe écrit encore à son amie :
« ^'a dernière t'a rendu ton frère dans le meilleur état.
1 Lliénon, diminutif d'IIélcne.
Que vcux-tu que je le donne encore ? puis-je te faire un présent plus honnête? H est dans un embonpoint qui \e lerail désirer de le manger à la croque au sel, si tu ne savais comme moi qu'un avocat est peut-être de tous les mets le plus coriace et le plus indigeste. »
A mesure que Julie Beaumarchais s'éloigne de la première jeunesse, son style prend une allure i»liis dégagée et plus originale. Citons une lettre d'elle ^ écrite au courant de la plume , adressée à une amie plus jeune, qui feignait une exaltation de sensibilité mélancolique à laquelle Julie ne croyait pas, et dont elle se raille avec des tournures de phrase très-animées, souvent très-fines et très-élégantes.
« 0 mon amie ! quels sentiments vous me faites entrevoir! quelle fantaisie lugubre ! quels accents ! quelle âme sublime que la vôtre ! quel mépris de la vie ! quel fune!>te abandon de toutes vos facultés! Vous voulez tout fuir, tout quitter! Non, non, jamais ! mon àme s'y refuse ! Puissances du ciel, secourez-la , ôlez-lui ce'te idée , la plus funeste des idées j qu'elle vive encore pour j'amilié, pour la tendresse, pour l'amour, pour tout ce qu'elle inspire et pntage si bien ; (jue son àme déià plongée dans le néant se relève et s'anime : que lom pour eue dans la nature se parc , se dégè'e et se rep»'"'liiise ; que sa beanlé , ses grâces . ses atli ait-» no diminuent jamiis pui'^qu'il.s ne Dcuvent augmenter; aue ses amants lui s tient fidèles, que ses amis lui soient constants et qu'elle n'aille point au monument, et cœtera, ponctum cunvirgnla. Ta vois, ma chère amie, mon profond sentiment^ l'énergie de mon àme : eh bien 1 j'en cache la miiiié ! Toutes mes idées sont puce en ce moment ; mais je ne veux pas te rembrunir. Voilà ma ; nfession de foi : je crois à ta beauté, à ton esprit, à tous tes agréments, mais nullement à les beaux seniimen'.s. Tu aimes comme j'aime quand oa s'est peu
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connu. Nous n'avons \u de nous que l'écorce de l'aibre; la tienne est fraîche et bien unie, la mienne est sèche et raboteuse, ce n'est pas un grand mal ; mais lu me fais pouffer de rire par tes élégiacjucs pensées : moi qui suis dans le secret de ta gaieié , de ton insouciance morale, tu veux me faire pleurer? Étourdie que tu es ! tu ne te souviens donc plus que tu m'as tout confié? Tu m'as dit que les larmes nuisaient à la beauté, qu'elles la flétrissaient, la perdaient : voilà pourquoi je ne pleure plus; ainsi, toi, ne pleure pas davantage. Te voilà dans le monde ; écris-moi des nouvelles , théâtre, anecdotes, bons mots. J'ai besoin de me rajeunir; mon tempérament est un sot, et mon imagination une folle ; dégourdir l'un et fixer l'autre est l'ouvrage de ton esprit; va toujours comme tu fais, et laisse ta mort de cùté. Quelle diable d'idée de te présenter décharnée quand je te veux couleur de rose !
« Je ne crois pas un mot du triste état de ton amie. C'est un rhume, une misère, que tu as voulu me peindre en beau ; mais si par malheur c'était vrai, j'y prends une paît très-sensible, et je te plains d'avoir à t'affliger pour l'intérêt de ta beauté ! Dieu te garde de maléfice et de tous les ingrédients qui déparent une belle ! J'arrive du sermon, et, pour me dégeler, pour me réchauffer, je te cadence cette lettre; elle est fort mal écrite, peut-être sotte, mais je m'en moque ; j'ai voulu m'amuser ; te plaire est la dernière affaire et celle qui m'importe le moins. Si j'ai réussi pour nous deux, c'est bénéfice pour toi seule, et je t'en fais mon compliment. »
D'autres lettres nous apprennent que Julie aimait à jouer la comédie et qu'elle y réussissait très-bien.
«De quel droit, écrit-elle à une autre amie, ^eux-tu donc que je travaille pour ta fêle, quand lu as négligé de me souhaiter la mienne? Ma patronne n'csl-clle pas la reine des patronnes, et moi ne valais-je pas bien plus qu'une Sophie? J'admire que lu menaces. Au reste, je n'ai pas le temps d'écouter tes propos, j'ai bien d'autres affaires.
« INous jouons la comédie et nous faisons l'amour; vois si Ton peut dormir avec toutes ces idées! Nous avons joué mardi Nanine avc(; les Folies amoureuses. J'avais une assemblée de quarante-cinq personnes, et ta Julie a plu généralement dans tous ses rôles ; chacun l'a déclarée une des meilleures actrices. Ce que je dis ici n'est pas pour la vanter, car on sait comme elle est modeste ; mais c'est uniquement pour caresser ton faible et justifier ton choix que j'en parle si haut.
G Le lendemain de la Quasimodo, nous donnons le Tartufe et la Servante maîtresse. Le chevalier fera le rôle de Tartufe, et moi Dorine, la suivante. Nous préparons d'ailleurs une autre fête plus agréable, pour le retour de Beaumarchais. Je te dirai toutes ces choses. »
En fait de belles manières, Julie est exigeante. Elle écrit d'un château de la Touraine à sa sœur : «En général, le ton de cette maison n'est pas mauvais, mais ce n'est pas le vrai; il y a quelque chose à reprendre. » L'esprit de Julie a cependant sa part des défauts de celui de son frère. Il n'est pas étranger à une certaine afiectation, à une certaine subtihté un peu entortillée, de même qu'il pèche de temps en temps par une jovialité un peu crue. Chez elle, comme chez Beaumarchais, le côté faible, c'est le goût. Tantol, pour reprocher à sa plus jeune sœur sa paresse à écrire, Julie s'exprime ainsi :
« Quel mauvais riche je te vois ! avec tant d'cs^irit pour donner, un si beau sentiment pour exprimer, une fécondilé si heureuse et si noble, tu me fais demander à moi, pauvre Lazare ! Il faut que je gratte à la porte de ton cœur, que je m'empresse autour de ton esprit, que je réveille tous tes valets les bons propos , que je paie ta femme de chambre la mémoire^ pour mettre sur pied ton suisse le bon rapport, et tes gens-
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sucie les bonnes ides ; \à, je crois bien que tu seras damnée pour avoir tant d'esprit el si peu de bonté ' . »
Tantôt^ à côté d'une lettre pleine d'excellents i;t sévères cons?"s à cette même sœur plus jeune qui venait de se marier^ j'en trouve une autre où Jalie^ se plaignant d'être éloignée de la nouvelle mariée par un voyage, apcstioplic directement son beau-frère et le plaisante avec ce ton leste et un peu déluré qui rappelle Beaumarchais.
« Une pi'tite fichue madame de deux jours revient sans cesse à ma pensée, m'émoUïtiUe le cœur, me barcèle Ja tète. « Eh ! pourquoi ce tourment ? me dira son mari. Pour être agréablement chez les autres, les amuser, s'y plaire, il faut se dégager des siens, faire un contrat de société nouvelle, abandonner le reste, envoyer tout au diable. » C'est vrai, Miron, tu parles d'or, lu m'as toujours paru de bon conseil, je ne saurais le désavouer; mais tu en parles à ton aise, vieux coq en pUe, car je te vois d'ici choyé, baisé, battu, content; que te manque-l-il, à toi, pour être heureui? que désires-tu ? Le mot que j'ai laissé dans le tuyau de ma plume ne résonne point encore à ton oreille ! et quoiqu'il soit partout, des faubourgs aux palais, chez les petits comme chez les plus grands, il est toujours p>ur toi dans le vague de l'air. Puisse la colonne au reste, se dissiper partout ailleurs et ne jamais cou-
1 Ailleurs Julie écrit: «J'aime toujours ma Lhénon par A, parce qu'elle est affable; je la désire par B, parce qu'elle est bonne ; je l'envoie promenerpar C, parce qu'elle e;.t capricieuse; je la reprends par D, parce qu'elle est douce ; je la randi par F, parce qu'elle est folle, et ainsi du reste. » Elle aime aussi les arlequinades : «Pour finir comme Arlequin, écrit-elle à sa sœur, et dans ton genre, je te salue, belle fleur de pécher, cher antimoine de mes inquiétudes, doux lénitif de mes pensées; je vais faire infuser dans la terrine de mon souvenir tous les gracieux taleniÈ dont la nature t'a richement pourvue. »
vrirlon noble chef, car, quoique tu sois appelé, celte aigrette superbe ne te siéra pas bien. Voilà ce que je pense. »
Cette gaillardise n'empêche pas Julie de se livrer parfois à des cffusious de tendresse sentimentale et romanesque ; elle a des moments d'entlioasiusme à la Diderot, oii elle adore Ricliardson. On se souvient du père Caron comparant Bea imarcliais à Graadisson; Toici la même idée exprimée par Julie, sur un petit cahier oi^i elle écrivait ses pensées :
« Ricliardson, homme divin, comme je te lis avec amjur ! Mon âme s'élève à tes pensées, et la morale s'imprimj jusqu'au fond de mon cœur. Je suis moilloure de moitié depuis que je c 'nnais Clarisse; je suis plus noble aussi depuis que j'ai lu Grandisson,
« Grandisson, quel modèle ! Comme ce livre me plaît, comme il m'intéresse ! Est-ce par les rapports que j'y vois, les circonstances qui s'y trouvent et qui reviennent à ce fière que j'aime? Je ne sais; mais si les choses ont droit de nous toucher en proportion des convenances, quel livre peut faire plus d'impression sur moi ?
c< En combinant la chaîne des événements et rapprochant chaque chose à son vrai point, tous mes esprits s'échaulfent. Je vois dans Beaumarchais un autre Grandisson : c'est son génie, c'est sa bonté, c'est une âme noble et supJricui'e, également douce et honnête. Jamais un sentiment amer pour des ennemis sans nombre n'appiocha de son f^œur. 1! est l'ami de? hommes; Grandisson est la gloire de tout ce qui l'entoure, et Beaumarchais en est le bonheur.
« Vertueux Grandisson, modèle de ton sexe, cher, cher, aimable frère, amour de tous les deux, tu ne verias ja nais ces expressions secrètes d'une sensibilité qui fait le chai me de ma vie. Je l'entretiens ici pour moi, pour mon p'aisir, pour soulager mon cœur d'une profusion de sentiments que je veux
pénétrer. C'est le journal de mes pensées que je veux faire^ et d'aujourd'hui je le commence. »
Les opinions de Julie en littérature indiquent cependant avant tout un esprit judicieux et droit. C'est ainsi qu'après avoir lu, en d775, un assez mauvais roman qui fut un instant à la mode, le Paysan perverti, de Rétif de la Bretonne, elle écrit :
« Je te renvoie, ma jolie petite causeuse, ce paysan si tant vanté, si recherché, si dégradé, si mutilé, qu'il fait pitié. Il y a sans doute d'excellentes choses dans cet ouvrage, mais^ le liut moral paraissant être absolument manqué par l'invraisemblance des événements, le gigantesque des personnages et la boursouflure du style, je ne vois pas d'autre moralité à en tirer pour nous, qui l'avons déjà lu, que de ne pas l'acheter. Jeté fais mes remerciments pourtant de me l'avoir prêté; il m'a nourri tous ces jours gras; je l'ai mangé ou plutôt dévoré, et je n'en suis pas moins étique. Voilà le propre des aliments sans consistance : ils ne portent avec eux ni suc ni vigueur ; mais ta bonne amitié, je crois^ est bien d'une autre sorte. »
La sœur de Beaumarchais semble douée également d'une assez grande puissance d'analyse psychologique et physiologique, si j'en juge par cette esquisse d'un portrait de femme tracée par elle et que je trouve dans ses papiers :
« Un esprit fort au-dessus du commun, exercé par une imagination très-vive; — une prodigieuse délicatesse d'organes qui cause des secousses involontaires au caractère et le raidit quelquefois; — une mélancolie vague (le soleil dans les nuages); une âme battue par le doute; le pour et le contre occupant le fond d'un tableau immobile aux yeux ; — de beaux sentiments sans objet qui les fixe ; — une ex-
trême bonté, un cœur perdant de son énergie pour enfermer trop d'objets rangés tous sur le même plan ; — une rare beauté tant soit peu gâtée par des manières qui font rivaliser la coquetterie avec la nature 5 — une fierté voilée, puisée dans la dignité de l'âme ; — une grande variété et une succession rapide dans les goûts; — plus d'imagination que de sensibilité, moins occupée de. captiver que d'intéresser par le premier mouvement ; — très-difficile à décidera l'état de fille ou au mariage, à cause de la liberté dans le preniier état et de la contrainte des liens dans le second ; —gaie pour se distraire de soi-même, portée au sérieux par l'élévationuaturelle de l'âme; — née pour les grands objets, les idées fortes, indifférente pour ses avantages, élevant quelquefois son âme de femme sur le modèle d'une âme romaine, la légèreté française sur le piédestal de la dignité suisse*. Par une rencontre malheureuse, ayant aperçu pour la première fois le monde du mauvais côté, et l'orgueil de l'âme empêchant de revenir du jugement prononcé, incapable peut-être d'en revenir, le fer s'étant rompu dans la plaie; — ne voulant pas donner son cœur à l'amitié de crainte d'être forcée de le rappeler 3 — un vague dans la beauté de l'âme comme dans celle du vi;a2;e; une telle finesse dans les traits que les lignes de séparation échappent au pinceau, les couleurs fondant sur la palette ; — plus née pour procurer le bonheur que pour le sentir ; craignant de respirer la rose de peur d'y rencontrer l'épine; — ne voulant tenir ses vertus que d'elle-même, frappant sur la main qui les donne ; — observant tout sous l'air de la distraction et de l'indifférence; — montrant quelquefois tant soit peu d'humeur contre les principes consacrés; l'esprit se heurtant conire les points de ralliement de la croyance, mais ramenée aussitôt par le sentiment de l'honnêteté. »
1 Ce dernier passage me ferait penser que cette esquisse de Julie s'applique peut-îitre à la troisième femme de Beaumarchais, dont la famille était d'origine suisse, et dont la physionomie révélée par ses lettres, ressemble assez à certaines parties de ce portrait.
Enfin, après avoir éprouvé quelque déceplion de cœur, quoique en général ses lettres annoncent plutôt une grande vivaci!é d'imagination qu'un besoin d'amour bien impérieux, Julie se tourna de plus en plus vers les idées religieuses. L'année même où parut k Mariage de Figaro, en 1784, par un contraste assez piquant, la "a?ur de Beaumarchais publia, sous l'anonyme, à un petit nombre d'exemplaires, un volume pelit in-12 intitulé l'Existence réfléchie, ou Coup d'œil moral sur le prix de la vie. C'était un extrait de pensées empruntées à Young, à plusieurs autres auteurs, et entremêlées de pensées venant de Julie elle-même. A la suite du manuscrit on trouve un recueil de prières et une paraphrase du Miserere composées.également par la sœur de Beaumarchais, mais qui, je crois, ne figurent point dans le volume imprimé '.
Un extrait de l'avertissement placé en tête de ce livre par Julie suffira pour donner une idée du ton et du but de l'ouvrage :
c( J'aimais à lire, dil-elle, la belle poésie d'Young, j'admirais sou sublime ouvrage; mais il fatiguait mon esprit par trop d'exaltation et d'enthousiasme. Je le voulais plus simple et plus à ma poi'.ëej j'en ai fait cet extrait, que j'ai mêlé de réflexions prises d'au 1res auteurs.
' La Biographie Z^niverseUe de Michaud (nouvelle édition), à l'arlicle Caron (Julie), en consacrant quelques lignes à la sœur de Beaumarcbais, met en doute si l'ouvrage en question est d'elle ou d'un (-crivain nommé Demandre. — Ce volume est bien réellement de Julie; j'en ai le manuscrit tout entier écrit de sa main, avec le visa du censeur, et une lettre deLetnurneur destinée à Julie ; celle-ci parle souvent de son livre dans sa corresnondanccA'lle en parle jusque dans son testament.
« Comme ce travail devait rester en manusciil, je ne me suis pomt prescrit de règles en le faisant; partjut où j'ai trouvé dans mes lectures une idée sage, élevâe, une pensée noble et touchante, même un point de morale bien traité, je l'ai encadré dans cet ouvrage uniquement fait pjur moi, pour consoler mon âme et fortifier mes principes par des méditations profondes.
« Cependant une amie connue par son esprit, sa vertu, ses lumières, et qui peut beaucoup sur mon cœur, a désiré le répandre et voudrait qu'il fût imprimé. Puis?e-t-il faire à ceux qui le liront le bien qu'il m'a fait à moi-même !
« Si cet extrait produit un peu de bien, s'il peut éveiller dans les âmes sensibles, mais quelquefois trop dissipées, le sentiment intime et consolant d'un Dieu qui préside à tout et qui nous aime, je n'aui ai point à regretter d'avoir fait ui! travail ingrat, sans ressource p lur l'amour-propre, et où je n'ai d'autre mérite que d'avoir réduit en un très-petit volume toute la moralité qu'on peut tiier des situations de la vie et présenté la seule manière noble et touchante d'en bien user pour le bonheur. A présent je peux dire comme Young : « Lassée des longues erreurs du monde et de ses bruyantes « folios, détrompée de mes vaines espérances, au bout de ma « cariière, je me suis enfin retirée dans la solitude, J"ai banni « de mon âme les vains désirs qui l'ont tourmentée, j>' me « suis promis de ne p'us quitter ma retraite, et attendant en « paix l'heure de mon jepos, je charme le soir de ma vie par « des ouvrages utiles et sérieux. »
Singulier pendant au Mariage de Figaro! En devenant [)lus pieuse , Julie ne perdit peint toutefois sa gaieté native. Sous la terreur, tandis que Beaumarchais, proscrit, se réfugiait à Hambourg, tandis que sa femme et sa fille, après avoir cubi la prison , quittaient la magiiifi(iuc maison du boulevard qui les désignait aux colères de la popnlace, Julie, qui avait
également fait trois mois de prison, restait seule, absolument seule dans cette vaste et somptueuse demeure^, mise sous le séquestre et chaque jour \isitée par des magistrats en carmagnole et en bonnet rouge. Elle supportait tous ces dangerS;, tous ces ennuis, sans porter de privations pénibles pour sa vieillesse, avec une grande force d'àme et une rare sérénité.
« .... Mon isolation est extrême, écrit-elle à son frère à Hambourg, en 1795, dans cette grande maison où je suis seule absolument depuis im an, après trois mois et demi de prison. Ma solitude est telle que j'ai voulu vingt fois envoyer au café Gibet ' chercher un honnête homme pour causer avec moi, car les pensées, dit Young, renfermées trop longtemps dans 1 ame, s'altèrent et se corrompent ; c'est en se communiquant qu'elles se fécondent et se 'prêtent mutuellement le mouvement et la vie.... J'admire, ajoute-t-elle en parlant de Beaumarchais, combien tu es encore fort de choses, quand toutes les idées baissent ou se détruisent chez les autres. Homme étonnant ! je me prosterne et te salue ; conserve bien longtemps ce précieux avantage, sois sobre en tes plaisirs, en tes repas ; ne donne jamais trop de temps au sommeil, car tout cela émousse et engourdit, et ton génie bien ménagé doit briller encore quelques lustres. »
Plus loin Julie Beaumarchais nous montre en quelques mots que son moral à elle est aussi bien conservé que celui de son frère :
a Soixante ans sur tète, écrit-elle, six années de révolution el deux d'étranges peines ont bien houspillé ma beauté et mes forces physiques. A côté de ce délabrement, je n'ai jamais senti mon jugement plus sain, ma raison si concise et si pleine ; tout ce qui s'est passé et qui se passe encore donne
1 C'était un café situé sur la place de la Bastille,
à ma réflexion un aliment habituel et profond qui m'exerce beaucoup. »
C'est en effet dans les lettres de sa vieillesse que le style de Julie acquiert souvent sa plus grande énergie, sa plus grande vivacité d'expression. Ainsi, parlant dun bomme qu'on a trouvé mort dans sa maison, elle s'écrie : « Ah! pauvre humanité! que vous êtes laide en ce moment ! ce langage sourd et terrible de la poussière morte à la poussière vivante, personne de nous ne le comprend. » Ailleurs, pour exprimer ladmiratjon que lui inspire la force morale de sa belle sœur, M"* de Beaumarchais, supérieure encore à la sienne, elle dira: « On n'en fait plus de ton espèce , ma fille; conserve-loi , garde ton beau courage pour supporter les misères d'un temps qui passera fort bien, je t'en assure, et puisque moi, frêle arbrisseau, j'ai pu le vaincre, que sera-ce de toi , orgueilleux cèdre , ou plutôt bonne souche à trente mille racines! » — Une autre lettre adressée à la môme , nous offre ce passage qui me semble plein d'une élégante facilité de coloris. « Je ne puis arrêter sur ma reconnaissance, puisque tu n'arrêtes point sur les procédés ; nous sommes comme les paons de Junon faisant la roue l'une devant l'autre, pour nous civiliser à qui mieux mieux. » Quelques hgncs de Julie à sa jeune nièce, la fille de Beaumarchais, qui était sur le point de se marier, mais qui hésitait encore, résument très-bien les qualités de cet aimable caractère,
«Tu vas donc dans deux jours, représenter une demoi-
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selle qui décide son sort cl choisit son époux. Que Dieu melte en ton cœur son esprit et sa sagesse. Tu me parais superbe d'avoir à prononcer sur la destinée d'un mortel. Il esta crapaud, mademoiselle, il attend en tremblant son arrêt de vie ou de mort. Tu tiens le lil, sandis ! Voudras-tu le cordonner ou le ca^^ser ? Réfléchis bien ; moi je l'ai dit vingt fois tout ce que j'en pensais. Je te répète qu'en fait d'hymen il vaut mieux estimer qu'aimer, quoique le dernier ne gâte pas Taulie j mais on sait qu'il arrive à petits pas tout exprès pour récumpeneer une jeui;e Rosine qui ne sait qu'estimer. »
Sé[!arée pendant quatre ans de son frère proscrit , Julie put enfin le revoir en 1796 : « Ta vieilles:e et la mienne , lui écrit-elle , vont donc enfin se réunir, mon pauvre ami, pour jouir de la jeunesse, du bonlieur et de rétablissement de notre chère fille. » Elle ne jouit pas longtemps de ce bonheur. A^"ès quarante jours de souffrance, elle mourut en mai 1798, à soixante-deux ans, toujours semblable à elle-même, car voici le document un peu étrange que je trouve dans les papiers de Beaumarchais, écrit tout entier de la main de ce dernier.
« Couplet fait et chanté par ma pauvre soeur Julie très-peu d'heures avant sa mort, sur l'air,... (suit la notation d'un air de contredanse) :
Je me donnerais p'.ur deux sous Sans marchander ma personne ; Je me donnerais pour deux sous, Me céderais même au dessous.
Si l'on m'en donn.iil six blancs.
J'en ferais mes rem» rciements, Car je me donne pour deux sous Sans marcLander, elc, etc..
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Et le vieux Beaumarchais ajouîe, socs fo me de réflexion, avec une ingénuité assez amusante, ceci :
« C'est bien le chant du cygne et la mcilleare preuve d'une grande force et d'une belle tranquillité d'ànie. — Ce 9 mai ■1708. »
Ce qui n'est pas moins curieux, c'est qu'au moment où Julie mourante cliante ainsi son chanl da cygne, cliacun des assistants, Beaumarchais en tôle, se croit tenu de lui répondre par un impromptu sur la même idée et sur le même air.
Réponse à Julie, par son frère, sur le mcme air.
Tu le mets à trop bas prix, Nous l' estimons davantage, Tu le meti à trop bas prix, Nous en sommes ions surpris.
Dûl-on en être fâché, RopoussaiU le marciiaudagp,
Dùl-on en êlre fàclié, Nous couvrirons le marché.
Vois, ma chère, Noire enchère :
Nous roflfions dix niil'.e écus, Colle offre es^l encor légère, Nous l'oflVons dix mille ccus Et ;enl uiille par dessus.
Un ami de la famille, nommé Daudet, dont il sera question au procès Kornmann, et qui n'est autre que le petit-fils de M"*Lccoavrejr, intervient à son tour dans celte enchère en couplets. Le sien es' le plus spirilael. 11 propose une tonne de ducats et de diamants et il fonde sa mise à prix sur la rareté d'une vertu aussi bien et aussi longtemps conservée que la vertu de Jiùie, mais
cette idée est rendue en termes un peu trop effrontés pour permettre une reproduction textuelle.
La sœur de Beaumarcliais mourut donc presque littéralement en chantant; nous devons ajouter pour ceux qui seraient choqués de cette sorte de jovialité douce et résignée en présence de la mort, que Julie était alors bien réellement chrétienne, qu'elle remplissait tous ses devoirs religieux, que son testament, écrit à la même époque , annonce une piété grave et sincère \ Après avoir distribué à tous ses amis le peu qu'elle possédait, en se recommandant à leurs prières, Julie termine par ce passage touchant adressé à Beaumarchais : a Quant à toi, mon excellent frère, toi de qui je tiens tout et à qui je ne puis rien rendre que des grâces immortelles pour tout le bien que tu m'as fait, s'il est vrai, comme je n'en doute pas, qu'on survive au tombeau par la plus noble partie de son être, mon âme reconnaissante et attachée ne cessera de t'aimer dans l'infinie durée des siècles. »
Quelques détails sur la cinquième fille de l'horloger Caron achèveront le tableau de ce groupe de figures animées et rieuses qui entourèrent l'enfance et la jeunesse de Beaumarchais. Jeanne-Marguerite Caron paraît avoir reçu une éducation assez brillante. Elle était très-
1 Léguant à sa nièce son propre ouvrage et un autre intitulé l'Ame élevée à Dieu, Julie écrit : « Je la prie de les conserver pour de sérieux n.«imenis, si la miséricorde de Dieu et mes ardentes prières les lui donnent, y Plus loin, elle dit d'une de ses amies à qui elle laisse un souvenir : « C'est mon ange tutélaire qui m'obtiendra miséricorde par ses prières et sa haute vertu. >^ Julie n'est donc pas responsable de l'impromptu impertinent de Daudet; son couplet, à elle, est simplement et honnêtement jai.
bonne musicienne, elle jouait très-bien de la harpe, avait une voix charmante, et de plus elle était johe. Elle aimait à composer des vers, comme sa sœur Julie, et, sans être aussi remarquable qu'elle par l'intelligence, elle avait l'esprit vif et gai qui distingue toute cette famille. Dans son enfance et son adolescence , on la nommait Tonton , diminutif de Jeanne et Jeannette. Quand son frère, devenu homme de cour , eut partagé avec Julie le nom gracieux de Beaumarchais , il trouva pour elle un nom encore plus aristocratique : il l'appela M"^ de Boisgarnier \ et c'est sous ce nom que M"* Tonton se produisit avec succès dans quelques salons. « Rien de plus beau, écrit le père Caron à son fils à la date du 22 janvier 1765, rien de plus beau que la fête de Beaufort, un concert d'instruments admirable. Boisgarnier et Pauline^ y ont brillé à l'ordinaire. On y a dansé, après le concert et le souper, jusqu'à deux heures; il n'y manquait que mon ami Beaumarchais. »
Dans sa correspondance de jeune fille, M"« de Boisgarnier nous apparaît sous la forme d'une petite personne très-élégante, un peu coquette, un peu indolente, passablement moqueuse et néanmoins fort attrayante. Citons seulement un échantillon de son genre d'esprit. A dix-huit ou dix-neuf ans elle a accompagné son père
' Ce nom n'est pas de l'invention de Beaumarchais : je vois dans ses papiers de famille qu'il était porté par un frère du père Caron, qualifié Caron de Boisgarnier, lieutenant au ré{riment de Blaisois.
* Pauline est une jeune et belle créole que nous retrouverons dans la vie de Beaumarchais.
aux eaux de Pougnes. En traversant la ville de Never?, elle a été au sj ectacle, et elle raconte ainsi ses impressions de "voyage à sa sœur Julie :
« Bonjour, petite sœur; je suis, ma foi, las-e comme un chien : nous sommes restés trois jours à Nevers, et nous arrivons mouillés, crottés, éreintés, essoufflés, que c'est une \raie pitié.... Encore si j'avais vu de belles choses! mais je n'ai aperçu, dans l'examen qne j'ai fait de Xevers, qu'une vilaine ■ville très-mal bâtie, indignement pavée, une mauvaise comédie, et la stupidité personnifiée '. Une bagatelle met en rumeur les habitants. Figurez-vous que mon petit chapeau a fixé l'attention générale ^. Sans doute ils n'en ont jamais vu de pareil : en vérité, j'en suis bien en colère ; j'ai été remarquée et suivie comme une bêle rare, sans pouvoir définir la sensation que je produisais; moi qui rougis d'un rien, je n'ai pas trouvé plaisant d'être assaillie de mille regards curieux. Au spectacle, j'ai occupé toute la salle jusqu'à l'instant de «^orlir ; lasse enfin de cela, j'ai tout d'un coup pris mon parti, et, comme cette cciflure me sitd bien, j'ai joui de l'avantage qu'elle me donnait sur madame la Baillive, madame l'Élue et autres, qui honoraient de leur présence le pitoyable spectacle qu'elles sont, par parenthèse, trop heureuses d'avoir. J'avoue que les tréteaux de nos boulevards n'ont jamais rien produit d'aussi mauvais. Le pauvje Monsigny serait m.oit sur la place si, comme moi hiei-, il avait entendu déchirer, écorcher sa musique. »
Suit la description du spectacle : « Une comédie jouée « à faire horreur par des demoiselles à voix enrouée, (( long bras, gros corsages , et des messieurs faits tout a d'une pièce, en habits teirtls et retournés. » Un opéracomique dont l'exécution est analysée par M"' de Bois-
' Toutcela a dû changer un peu, à Xovers, depuis un siècle. i C'était probablemcut u& chapeau à la Paméla.
garnier^ avec la même indulgence;, — et enfin in Lalict.
« Âli ! quel ballet ! s'écrie la pHite Parisienne. Les pas des danseurs eussent étouffé le bruit du sabbut ; la dem.jiselle danseuse, avec un pied d'une aune, allait se donnant des airs pencbés et vous arrondissait deux bras que la nature, chez elle ingrate, n'a jamais faits pour cela. Son corps, mode'c pour p'ifler des fardeaux, ri'a\ail pas le temps de s'ennuyer en l'air : rien ne secondait en elle l'extrême désir qu'elle avait de briller. Son cher danseur, à courte taille et grosses jambes, n'était pas plus engageant. Tout cela, d'honneur! m'a fort déplu, et je promets bien de n'y pas retourner. »
D'honneur ! Il nous semble que tout ce récit de JI''<^ Tonton res[)ire la petite bourgeoise de qualité, trcsfière d'avoir pour frère un secrétaire du roi, lieutenantgénéral des chasses, au sujet duquel elle dit un peu plus loin : « Comment se gouverne la petite société? Le frère 0 charmant en fait-il toujours les délices? »
M"* Tonton tient sous ses lois un martyr, un souffredouleur, un amoureux longtemps malheureux, mais qui, après plusieurs années de tourments, finit cependant par toucher ce petit cœur un peu dédaigneux; — c'était le fils d'un secrétaire du roi, nommé Denis Janot, qui, en achetant une de ces charges qui conféraient la noblesse, avait transformé son nom un peu roturier en celui de Janot de Miron, puis de Miron tout cour t. Beaumarchais, qui avait, à son tour, acheté la charge du père, était Irès-lié avec le fils. Ce dernier, quahfié avocat en parlement, fut ensuite nommé intendant des Dames de Saint- Cyr. Il >ivait dans l'intimité de la famille Caron et était fort épris de -M"' de Boisgarnier, qui, sans
le repousser absolument, le trouvant, à ce qu'il paraît, un peu dépourvu d'élégance, ne témoignait pas beaucoup dempressement à l'accepter pour époux. Beaumarchais, tout en respectant les hésitations de sa sœur, se montrait assez bien disposé pour Miron.
Cependant, un jour qu'il avait paru songer pour M"^ de Boisgarnier à un autre mariage, Miron se fâche, et lui écrit à Madrid, où il était alors, une lettre des plus blessantes. Beaumarchais, irrité, riposte sur le même ton. M"" de Boisgarnier prend parti pour son frère contre son adorateur. Le pauvre Miron se voit sur le point d'être évincé, lorsque Beaumarchais, chez qui la colère n'avait jamais que la durée d'un moment, réfléchissant aux bonnes qualités de son ami, se charge de plaider sa cause auprès de sa sœur dans la lettre suivante adressée à son père ; lettre qui le peint au mieux lui-même avec son bon sens, sa bonhomie, sa gaieté malicieuse et un peu crue, en même temps qu'elle nous aide à faire plus ample connaissance avec sa sœur Boisgarnier et son ami Miron :
«Madrid, ce 14 janvier 1765.
« IMonsieur et très-cher père,
« J'ai reçu votre dernière, en date du 31 décembre, et celle de Boisgarnier, ou plutôt celle de Boisgarnier est du courrier précédent ; sa réponse m'a fait beaucoup de plaisir. Je vois qu'elle est drôle de corps avec beaucoup d'esprit et une âme droite; mais si j'étais pour la moindre chose dans le froid qui règne entre son protégé et elle, et si ce qui s'est passé entre le docteur et moi l'ait le motif des points oîi ils ne sont pas d'accord, je dis d'avance que je fais remise entière de mon res^
sentiment, et qu'elle fera très-bien de ne le tenir, quant à elle, que pour son jjropre compte ; car, quelque opinion que cet ami ait de moi, quelque comparaison qu"il en fasse avec ses propres qualités, je n'aurai pas de bruit avec fui. La seule chose capable de m'émouvoir est qu'il dise du mal de mon cœur, je lui passe de penser peu de bien de mou esprit ; le premier sera toujours à son service, et le second prêt à l'étriller, quand il le méritera. Lorsque je lui dis son fait, c'est toujours sans amertume, je ne veux point l'ofienser. Chacun n'a-t-il pas sa bosse ?
Loin, loin, Menus ! La mordante satire N'entre jamais dans les plans que je fais. Quand la gaieté vient m'inspirer d'écrire Ou d'ébuucher en trois coups des portraits.
« Ainsi, loin que j'apprenne avec plaisir que nos amis se conviennent peu, j'en ressens une espèce de chagrin, car le Miron ne manque d'aucune des qualités solides qui doi\ent faire le bonheur d'une honnête femme ; et si ma Boisgarnier était moins touchée de cela que rebutée par le défaut de quelques fiivoles agréments, qui même ne lui manquent pas, à tout considérer, je dirais que Boisgarnier est une enfant qui n'a pas encore acquis l'expérience qui fait préférer le bonheur au plaisir ; et, pour dire au vrai ce que je pense, je crois qu'il a raison de se préférer ù moi en bien des choses sur lesquelles je ne me sens ni sa vertu ni sa constance, et ces choses-là sont d'un grand prix quand il s'agit d'une union pour la vie. Ainsi j'invile ma Boisgarnier à n'envisager notre ami que sur ce qu'il a d'infiniment estimable, et bientôt l'affaire se civilisera. J'ai été fuiieux contre lui pendant vingt-quatre heures ; cependant, état h part, il n'y a pas un homme que je lui préférasse pour être aîon associé ou mon beau-frère. J'entends bien ce que Boisgarnier peut dire. Oui, il joue de la vielle, c'est vrai ; ses talons sont trop bauts d'un demi-pouce, il frise le ton quand il chante, il mange des pommes crues le soir, il prend des lavements aussi crus le matin, il est froid etdidac-
tique quand il jase, il a une certaine gauche de me'thode à tout, qui, à la vérité^ peut faire donner du pied au c. à un ara.mt par nne coquette du Palais Royal- mais les bonnes gens de la rue de Condé .-e gouvernent par d'autres principes : une perruque, un gilet, de? galoches ne doivent faire chasser personne, quand le cœur est "excellent et l'espi it de mise. Adieu, Boisgarnicr, voilà un long article pour toi. »
Eu lisant cet éloge un peu meurtrier des qualités morales du pauvre Miron au détriment de ses qualités brillantes, on a besoin de se souvenir que Beaumarchais déclare plus haut que les frivoles agréments ne lui manquent même pas, et en effet ils ne lui manquent pas. Le Miron, à en juger par ses lettres, sMl est un peu pédant, n'est nullement sot. Le goût de la poésie et des beaux-arts qui règne dans la famille Carcn ne lui est point étranger. Yoici une épître de lui assez bien tournée poiîr un a\ocat en parlement, et qui contient un assez Joli portrait de M"^ de Boisgarnier. Expliquons d'abord les motifs de l'"épître. Ou se rappelle que M. de Miron a reçu de ses pères le nom de Janot, et que?.!"" de Boisgarnier sappclle Janette ou Tonton. Elle a pris en haine ce nom vulgaire et ne veut plus être fêtée le jour de la Saint-Jean. C'est dans cette circonstance qi;e l'amoureux avocat Janot de Miron plaide pour son saint et parle en ces termes :
EOIQVET A JAXETTE.
Eb quoi ! tu veux, chère Tonton, Faire une injure à ion patron !
.StTail ce cnprite, inconslanc, Ou ne crois-tu p avoir avec dt'-cence
Porter enccr ce joli j^eiii nom Qu'on te donna dans ton cnf;icce?
Quand tu dis oui, je ne dis jamais non
Cherchons donc...
Et après avoir passé en revue Hoiis les noms poétiques, l'avocat Miion conclut ainsi :
Je sais que tu tiendrais pour le nom de Corinne, Et j'adopterais bien ton choix, Pour célébrer celte grâce enfantine, Ces charmes ingénus de la gonlille mine. Spirituelle autant que fine, Ces traits saillants cl naïfs à la fois De ton humeur vive et badine, Ces sons harmonieux d'une harpe divine, ' Qui semble être sensible aux accents de la voix, El tour à tour sous les doigts,
Nous ravit et nous lutine
Mais pourquoi te débaptiser ?
C'est un peu tard s'en aviser ; Et puis, au bon 'ainl Jtan faire quitter la place, Ce serait, surtout en ce jour.
Lui jouer un fort vilain tfiur
J'ai quelques droits pour te demander giâce: Mes pères m'ont transmis h- nom d'un farîadet,
Une espèce de sobriquet Sorti de l'aniii hambre ou plutôt du village ; Enfin, pour tout dire en un mot.
Le vrai nom d'un petit marmot.
Eli bien! je crois, en homme sage.
Devoir biaver !e p<'rMlb ge Et me contenter de mon lot.
Je sortis volontiers Piefoi Si lu voulais être Pierrette, Et toujours je serai Junot Si tu veux été ma Janolle.
La constance do Janot f;il enfin récompensée par Ja-
nette. M"* de Boisgarnier, convenablement dotée par son frère, épousa, eu 1767, M. deMiron, que Tinfluencede Beaumarchais fit plus tard nommer secrétaire des commandements du prince de Conti.
M"' de âliron était le centre d'une société agréable, elle recevait des artistes et des littérateurs. Le manuscrit de Gudin nous apprend que l'abbé Delille notamment lisait chez elle ses vers inédits. Elle remplissait son rôle avec esprit dans des parades composées par Beaumarchais, dont il nous reste un spécimen assez plaisant , sous le titre de Jean-Bête à la Foire '. Ces parades se jouaient au château d'Étiolés , chez 31. Lenormant d'Étiolés, le mari de M"* de Pompadour. On y voyait figurer, avec la sœur de Beaumarchais , la comtesse de Turpin, Préville , Dugazon et Feuilly de la Comédie-Française. M'"^ de Miron fut enlevée jeune encore à sa famille et à ses amis; elle mourut en 1773 -.
' Cette parade inédite de Beaumarcliais peut rivaliser avec les meilleures de Collé ; elle a toute la verve grotesque du genre, toute la spirituelle effronterie d'équivoques et de quolibets qui le caractérise. Le goût général au xviii* siècle pour cotte sorte d'ouvrages est un signe du temps. On a de la peine aujourd'hui à se représenter des femmes du monde, et souvent du très-grand monde, aimant à débiter sur des théâtres de société des gaudrioles en langage poissard. — Peut-être aussi sommes-nous devenus plus réservés.... en paroles seulement.
* De son mariage M"'^ de Miron ne laissa qu'une fille, personne distinguée, qui tenait de sa mère un goût passionné pour les arts, les vers, et surtout les chansons. On la nommait dans la famille la Mnse d'OrJéans, parce qu'elle était établie à Orléans, •où ello fut mariée et dotée par son oncle Beaumarchais.
ENFANCE DE BEArMARCHAIS. — SON EDUCATION. — BEAUMARCHAIS CHÉRUBIN. — BEAU-MARCHAIS HORLOGER. — PREMIER PROCÈS,
On connaît maintenant la famille, obscure mais intéressante, d'oii sortit l'anteur du Mariage de Figaro. On a pu apprécier les traits saillants de cette race de petite bourgeoisie, cultivée, raffinée, aimant les arts, la littérature, les belles manières, le bel esprit, recherchant le contact de laristocralie , tendant à s'élever de plus en plus, et déjà toute préparée au régime de Tégahté. Ce régime, il faut bien l'avouer, malgré les avantages qu'il offre, quand on le considère à d'autres points de vue, semble avoir eu jusqu'ici pour résultat d'abaisser les classes supérieures de la société sans grandir dans la même proportion, sous le rapport des ïcntimcnls et de rinlelligcnce , la classe à laquelle appartenait l'horloger Caron. Aussi je crois ne m eh-c
pas trompé en disant qu'on retrouverait difficilement aujoard'liiii quelque chose d'analogue dans une sphère sociale aussi modeste.
Seul garçon dans une famille qui comptait cinq filles, le jeune Caron fut naturellement l'enfant gâté de la mai^o^; ?on enfance n'eut rien de cette tristesse rêveuse que présente quelquefois le caracïère des hommes doués du génie comique; elle fut gaie, folâtre, espiègle, elle fut la parfaite image de son talent et de son esprit. Dans la préface du drame de CroimceU, pour prouver la nécessité d'allier le comique au tragique, M. Victor Hugo insiste sur ce fait, que ce contraste se rencontre chez les auteurs eux-mêmes. « Ces Démocrites, dit-il, c< sont aussi des Hérachtes : Beaumarchais était morose, « Molière était sombre, Shakspeare mélancolique. «J'en suis fâché pour l'axiome de l'illustre poêle : s"ii est applicable à Molière et peut-être à Shakspeare, il ne saurait en aucune façon s'appliquer à Beaumarcîiais. Que dans le cours de l'existence la plus orageuse l'auteur d u Mariage de Figaro, surtout à l'époque de sa vieillesse, ait eu des moments de mélancohe, cela est incontesîable; mais il est encore plus certain que de tous les hommes qui ont tenu une i)lume, celui-ci est en quelque sorte le dernier au;|uel puisse s'adapter répithèîe de morose iqq qui le dislingue au contraire essenliellemcnf, c'est la faculté, qu'il possédait à un degré prodigieux, de conseï ver. au milieu des circonstances les plus décourageantes, les plus douloureuses, une sérénité extraordinaire, un fonds de gaieté intarissable et Impertur-
table. On sait le mot de Voltaire sur Beaumarchais, obligé de se défendre d'avoir empoisonné ses t^ois femmes, bien qu'il n'eût été encore marié que deux fois : « Ce Beaumarchais n'est point un empoisonneur, il est « trop drôle. » Le mot eût été plus rigoureusementjusle si Voltaire eût dit : il est trop gai, et il parle pli'.G exactement ailleurs quand il ajoute : « Je persiste à croire a qu'un homme si gai ne peut être de la famille de Lo- « custe. » Ce qui caractérise en effet laiitcur du Mariage du Figaro, ce qui empèciie de le ranger soit dans la famille de Locuste, soit dans la catégorie des comiques moroses, ce n'est pas [uni la drôlerie , qui peut être artificielle et plus ou moins forcée, que la gaieté, la gaieté franche et vive , pas toujours irréprochable sous le rapport du goût, mais toujours empreinte de cette verve sincère qui tient au naturel plus encore qu'à l'esprit, Beaumarchais donc, n'en déplaise à M. Aictor Hugo, naquit et vécut foncièrement gai.
C'est ainsi qu'il se montre à nous dans une correspondance intime qui embrasse plus de cinquante ans ; il va cependant nous apprendre tout à Iheure qu'à treize ans il a eu l'intention de se tuer par chagrin d'amour; mais on reconnaîtra facilement au ton même de son chagrin, que son projet de suicide à treize ans n'est pas plus sérieux que ce prétendu suicide par lequel on a dit (piclquefois qu'il avait terminé ses jours. Le caïa.îère joyeux et espiègle de Beaumarchais enfant es! surtout constaté dans les papiers de sa sœur Julie, qui c nsacre plus d'une page en prose et en vers à raconter ks
fredaines de son jeune frère. Je ne m'arrêterai qu'à un seul de ces souvenirs de Julie^, rédigé en très-mauvais vers, mais qui paraît le plus ancien, le plus rapproché du temps que l'auteur veut décrire et par conséquent le plus fidèle. La composition de cette petite pièce remonte à uue époque où Beaumarchais n'était encore quiui jeune apprenti horloger, puisqu'il y est appelé Caron. Julie débute ainsi, à l'instar de ÏÉnéide ou de la Nenriade :
Je chanîe ces temps d'innocence Et ces plaisirs de notre enfance Si vifs et toujours partagés Avec nos amis Bellaugé.
il est évident que la rime n'est pas riche, et que le talent poétique de JuUe laisse encore beaucoup à désirer; suit une peinttire des escapades du jeune Caron, que sa sœur nous montre fait comme un diable , dirigeant une bande de petits vauriens des deux sexes, toujours prêts soit à dévaliser l'office, malgré la résistance de Margot la cuisinière, soit à troubler, le soir, au retour de la promenade, le sommeil des pacifiques habitants de la rue Saint-Deuis. Ce poëme puéril contient un détail qui vaut peut-être la peine d'être reproduit , car ce détail nous prouve que, prédestiné aux procès, appelé à faire sortir d'une série de procès sa fortune et sa célébrité, Beaiunarchais, comme s'il pressentait l'avenir, alîectionnait parlicuhèrement dans ses jeux d'enfant le genre d'occupation qui devait remplir sa vie. Ce n'est pas, toutefois, en qualité de plaideur que le futur
adversaire de Goëzman figure dans le tableau de so sœur Julie, c'est en qualité déjuge :
Là, dans un fauteuil peu commode, Caron, en forme de pagode, « lieprésentail un niagislrat
Par la perruque el le rabat.
Chacun plaidait à perdre tête Devant ce juge nislhonnête Que rien ne pouvait émouvoir.
Que le plaisir de faire pleuvoir Sur tous ses clients une grêle De coups de poing, de coups de pelle, Et l'audience ne finissait Qu'après s'être arraché perruques et bonnet.
On le voit, d'après ces mauvais vers, Beaumarchais enfant aimait à faire le Bridoison; seulement c'est un Bridoison un peu plus vif que celui du Mariage de Figaro ; sa fa-açon de penser est beaucoup plus accentuée. Il ne faudrait pas croire pourtant que son enfance se passât tout entière en folles équipées. Le père Caron, dont nous avons déji signalé les sentiments religieux, dirigeait sa famille très-chrétiennement , et travaillait de son mieux, mais en vain, à tourner de ce côté l'esprit de son fils. «Mon père, écrit Beaumarchais dans une note inédile, nous menait tous impitoyablement à la grand'messe, et, quand j'y arrivais après l'épître, douze sous m'étaient retranchés sur mes quatre livres de menus plaisirs par mois , après l'évangile vingtquatre sous, après l'élévation les quatre livres : de sorte que j'avais fort souvent un déficit de six ou huit livres dans mes finances. »
TOM. t. 5
C'iiel genre d'instruction reçut le jeune Caron ? où fut-il élevé? quelle fut sa vie décoller? Le manuscrit de Giidin, dont j'ai parlé, fournit à ce sujet le renseignement suivant : v Je ne sais, dit Gudin, par quelle circonstance le père de Beaumarchais ne le fit étudier ni à l'Université ni chez les jésuites; ces demi-moines, excellents instituteurs, auraient deviné son génie et lui auraient donné sa véritable direction. Il fut envoyé à lÉcole d'Alfort : il y acquit [)lus de connaissances qu'on ne c'.icrchait à lui en inculquer; mais ses instituteurs ne soupçonnèrent pas son talent : il l'ignora longtemps lui-même, cl se crut destiné à n'être qu'un homme épris de tout ce qui est beau, soit dans la nature, soit dans les aris. Son père le rappela bientôt, résolu de l'élever dans sa profession et de lui laisser un établissement tout formé. » Cette mention par Gudin de YEcok cVAlfort, sans autre désignation, m'avait d'abord remis en mémoire divers passages du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, où le héros est représenté comme un ancien artiste vétérinaire, et je me demandais si par hasard le jeune Caron aurait d'abord été destiné par son père « à attrister, comme dit Figaro, des bêtes malades avant de faire un métier contraire;» mais, l'école vétérinaire d'Alfort n'ayant été fondée qu'en 1707, c'est-à-dire à une époque où Beauniarchais avait trente-cinq ans, celte supposition tombe d'ellemême. 11 faut donc conclure du rcnscii:ncment donné par Gudin qu'il existait, vers 1742, à Alfort, quelque établissement d'éducation étranger à la fois à l'Univer-
site et à la compagnie de Jésus, où le pcrc de Dcaumarchais aurait placé son fils. Cependant plusieurs lethcs de ce dernier laissent quelques doutes sur ce point ; dans l'une, il parle de ses promenades à travers Pans les jours de sortie, ce qui semblerait indiquer qu'il était pensionnaire dans un collège de Paris, à moins qu'on ne le lit venir d'Alfort; dans une autre lettre adressée à Mirabeau en 1790, et que nous citerons en son lieu, Beaumarchais raconte qu'à l'âge de douze ans, prêt à faire sa pi emière communion, on le conduisait au couvent des Minimes qui existait alore au bois de Vincennes, et qu'il s'y était pris d'une belle passion pour un vieux moine qui le sermonait en assaisonnant ses sermons d'un excellent goûter. «Jy courais, ajoute-t-il, tous les jours de congé.» Ceci n'est peut-être pas bien en rapport avec lasserlion de Giîdin, Néanmoins on peut encore admettre que l'écolier venait d'Alfort les jours de congé et passait par Vincennes en se rendant rue Saint-Denis. Ce qui est positif, c'est que Beaumarchais resta peu de temps au caîlége ; il en soi*tit à treize ans. Je trouve dans ses papiers une pièce curieuse qui sert à constater ce fait, et qui, de plus, nous permet de juger en connaissance de cause de l'état intellectuel et moral du jorne Caron à lâge de treize ans, précisément à l'âge de Chérubin.
Un piiilologue ingénieux , mais parfois un peu a^cntureux, M. Génin, affirme que cette création de Chérubin a été empruntée par Beaumarchais à l'un des ph.s jolis romans de la fin du moyen âge, le petit Jelian de
Saintré \ Il va jusqu'à dire que le page du comte Almaviva n'est qu'une copie du petit Jehan. Je ne pense pas que Beaumarchais ail jamais lu le petit Jehan de Saintré dans le vieux texte d'Antoine de la Sale, qui se lisait fort peu au xviii* siècle ; s'il a connu ce roman, il ne l'a connu que par l'extrait arrangé qu'en a fait Tressan et qui a été publié pour la première fois en 1780 dans la Bibliothèque des romans. Il est possible, en effet, que la lecture du résumé de Tressan ait donné à l'auteur du Mariage de Figaro l'idée de mettre en scène un page amoureux d'une grande dame; mais sauf cette analogie très-générale, je ne vois guère de rapports entre le timide damoisel du xv* siècle, à qui la Dame des belles cousines a tant de peine à arracher son secret, qui a tant besoin d'être encouragé, bien qu'il ait déjà ti'ois mois plus que seize ans, et le pétulant vaurien du xvHF siècle qui, avec ses treize ans, en conte à Suzanne, àFanchette, même à la vieille Marceline, parce (jue, dit-il, elle est femme, et qui en conterait très-aisément à sa marraine pour peu qu'elle cessât d'èlre imposante*. La physionomie de Chérubin sous un costume moyen âge est tout à fait moderne; elle porte au plus haut degré l'empreinte de l'époque où elle a paru. Pour créer ce personnage d'adolescent précoce, spirituel et
* Des variations du langage français depuis le XIP siècle , par F. Génin, p. 369.
2 Quoique, par suite de Vextréme complaisance d-; la Dame des belles cousines, le petit Jehan devienne plus coupable que Chérubin , il commence par être beaucoup plus innocent. Je cherche aussi en vain cette similitude de scènes que M. Génin dit exister entre le roman de la Sale et le Mariage de Figaro ; les scènes ne se ressemblent pas plus que les caractères.
passablement effronté, Beaumarchais n'a pas eu besoin de remonter jusqu'au xv^ siècle : il lui a suffi de consulter ses propres souvenirs et de se peindre lui-même à treize ans, car il a été au complet Foriginal du page de la FoUc Journée, au moins sous le rapport moral.
La première production sortie de la plume du vrai Chérubin est une lettre mélangée de prose et de vers écrite par Beaumarchais, à treize ans, à ses deux sœurs en Espagne. Cette pièce inédile est doublement intéressante en ce qu'elle est commentée par l'auteur à soixantesix ans. Une note générale de Beaumarchais-Géronte explique d'abord la lettre de Beaumarchais-Chérubin.
« Premier, mauvais et littéraire écrit, par im polisson de treize ans sortant du collège, à ses deux sœurs qui venaient de passer en Espagne. Suivant l'usage des collèges, on m'avait plus occupé de vers latins que des règles de la versification française. 11 a toujours fallu refaire son éducation en sortant des mains des pédants. Ceci fut copié par ma pauvre sœur Julie, qui avait entre onze et douze ans, et dans les papiers de laquelle je le retrouve après plus de cinquante ans.
« Prairial an vi (mai 1798}.»
Cette note de Beaumarchais a pour but de faire excuser ce qu'il y a d'incorrect dans les vers français qu'on va lire. Je doute que l'écolier ait jamais été beaucoup plus fort en vers latins, bien que plus tara , dans ses ouvrages, il se montre parfois assez prodigue de citations latines. Toujours est-il (jiie, pour apprécier l'étonnante précocité d'esprit, d'instincts et de sentiments qui perce dans cette lettre, le lecteur ne doit pas oublier que c'est un enfant de treize ans qui parle, et un enfant
dont rinstrudion classique a été un peu brusquée :
Dame Guilbert ' et compagnie,
J'ai reçu la leUre polie
Qui par vous me fut adressée,
Et je nie sens l'àme pressée
D'une telle reconuaissanee,
Qu'en Espagne tout comme en France
Je vous aime de tout mon cœur
Et tiens à un très-grand honaeur
D'être votre ami, votre frère;
Songez à moi, à la prière,
« Votre lettre m'a fait un plaisir infmi et m'a tiré d'une mélancolie sombre qui m'obsédait depuis quelque temps, me rendait la vie à charge, et me fait vous dire avec vérité
Que souvent il me prend envie D'aller au bout de l'univers, Eloigné des hommes pervers, Passer le reste de ma vie !
« Mais les nouvelles que j'ai reçues de vous commencent à jeter un peu de clair dans ma misanthropie ; en m'égayant l'esprit, le style aisé et amusant de Lisette* change mon humeur noire insensiblement en douce langueur; de sorte que^ sans pcidre l'idée de ma retraite, il me semble qu'un compagnon de sexe différent ne laisserait pas de répandre des charmes dans ma vie privée.
A ce projet l'esprit se monte, Le cœur y trouve aussi son compte, Et, duns ses cliâteaux en Espagne, Voudrait avoir gente compagne Qui joignit à mille agréments De l'esprit et des traits charmants; Beau corsage à couleur d'ivoire, De ces yeux sûrs de leur victoire,
' On se souvient que la sa sœur aînée de Beaumarrhais s'appelait M™' Guilbert.
* La seconde sœur de Beaumarchais, la fiancée de Clavijo.
Tels qu'on en volt en loi, Guilbert.
Je lui vouilrais cet air ouvert,
Cetle taille fine et bien fa'te
Qu'on remarque dans la I/iselle; Je lui voudrais de plus la fraiclieur de Fanchon *, Cai-, comme bien savez, quand on prend du galon....
«Cependant, do crainte que vous ne w.o reprocliicz d'avoir le goût trop cliainel et de négliger pour des beautés passagères les agrcmcnls solides, j'ajouterai que
Je voudrais qu'avec tant de giàco Elle eût l'espril de la Bécasse *.
Un certain goût pour la paresse Qii'on reprcche à Tonton ' sans cesse A mon Iris siérait assez.
Dans mon réduit où, jania's occupés, Nous passerions le jour à ne rien faire, La nuit à nous aimer, voilà notre oïd naire.
« Mais quelle folie à moi de vous entretenir de mes rêveries! Je ne sais si c'est à cau.~e qu'elles font fortune chez vous que l'idée m'en est venue, et encore de rêveries qui regardent le sexe ! moi qui devrais détester tout ce qui porte colilion oii cornette, pour tous les maux que l'espèce m'a faits" ! Mais patience, me voici hors de leurs pattes" le meilleur est de n'y jamais rentrer. »
Le reste de l'épitre n'ee^t pas d'un got"it tiès-délicat, il y a même des passages qu'il serait difficile de citer et qui j;:?lifient a?srz bien la qualification de poUs-
' C'est la Iroisième sœur de Beaumarchais.
* C'est Julie, la quatrième sœur et la plus spirituelle, nommée la Décasae par antiphrase.
s La cinquième sœur de Beaumarchais, depuis Mme Je lliron.
* Au sujet de ce passage, écrit à treize ans, le vieux Beaumarchais ajoute en note : -< J'avais eu une folle amie, qui se moquant do ma vive jeunesse, venait de se marier. J'avais voulu me iuer.» I.e ton de sa lettre nous rassure beaucoup sur cet accès de désesj oir amoureux.
son que Beaumarchais se donne ici à lui-même, comme il la donne à Cliérubin dans la préface du Mariage de Figaro. Ce qu'on vient de lire suffira, je pense, pour établir la parenté entre le page du comte Almaviva et le fils de l'horloger Caron. L'enfant en était là à treize ans, lorsque son père interrompit ses éludes pour le consacrer tout entier à l'horlogerie. Sous sa direction, il apprit à faire des montres, à mesurer le temps, comme il disait plus tard. Nous verrons en effet que cette mesure exacte du temps et des circonstances fat toujours son principal élément de force et de succès.
En attendant, on se doute bien que le Chérubin de la rue St-Denis dut avoir une adolescence un peu fougueuse, et que l'apprenti horloger ne fut pas constamment le modèle des apprentis. A un penchant effréné pour la musique, qui lui faisait négliger sa profession, il joignait d'autres goûts moins innocents, et le père Caron eut quelque peine à mater ce caractère impétueux et dissipé. Dans un des nombreux pamphlets qui, à l'époque de son opulence et de sa célébrité, bourdonnaient sans cesse autour de Beaumarchais , on le peint , à dix-huit ans, chassé de la maison [(aternelle, se livrant au métier d'escamoteur, de joueur de gobelets. C'est là une mahce inventée après coup. Il n'y a de vrai dans cette histoire que le fait du bannissement; mais c'était un bannissement simulé. Le père Caron, ne pouvant venir à bout de son fils, se décida un jour à user des grands moyens : il feignit de le chasser du logis, sans cependant l'abandonner à lui-même, car le jeune Caron fut
recueilli par des parents et des amis qui entraient dans les vues du père. Il écrivit alors les lettres les plus suppliantes. Le père tint bon pendant quelque temps. Enfin, quand il jugea la leçon suffisante, il se laissa vaincre par les prières de la mère, des sœurs, des cousins, des amis de l'exilé, et le traité de paix entre lui et son jeune fils se conclut aux conditions suivantes, qui donneront une idée de la force que conservaient encore au xviu' siècle l'autorité paternelle et la dignité professionnelle dans les classes les plus humbles, en même temps qu'elles permettront d'apprécier au juste et sans exagération les méfaits du jeune apprenti. Voici la lettre par laquelle le père annonce à son fils qu'il lui permet de revenir au logis :
(( J'ai lu et relu votre dernière lettre. M. Cottin * m'a aussi fait voir celle que vous lui avez écrite. Je les ai trouvées sages et raisonnables; les sentiments que vous y peignez seraient infiniment de mon goût, s'il était à mon pouvoir de les croire durables ; parce que je leur suppose un degré de sincérité actuelle dont je me contenterais. Mais votre grand malbeur consiste à avoir perdu entièrement ma confiance : cependant l'amitié, l'estime que j'ai pour les trois respectables amis que vous avez employés, la reconnaissance que je leur dois de tant de bontés pour vous, arracbent mon consentement malgré moi, et malgré que je sois persuadé qu'il y a quatre contre un a parier que vous ne remplirez pas vos promesse;.. I']t de là, vous le sentez, quel tort irrémédiable pour Yotie réputation si vous me forcez encore à vous cbasscr!
« Comprenez donc bien les conditions que je mets à votre rentrée : je veux une soumission pleine et entière à mes
' C'était un banquier, ami et parent de la famille Caron. T. I. 5
volontés, je veux de votre part un respect marqué, de paroles, d'actions et de contenance ; souvenez-vous bien que, si vous n'employez pas autant d'art à me plaire que vous en avez mis à gagner mes amis, vous ne tenez rien, absolument rien; vous avez seulement travaillé contre vous. Non-seulement je veux être obéi, respecté, mais je veux encore être prévenu en tout ce que vous imaginerez pouvoir me plaire.
« A l'égard de votre mère, qui s'est vingt fois mise à la brèche depuis quinze jours pour me forcer à vous reprendre, je remets à une conversation particulière à vous faire bien comprendre tout ce que vous lui devez d'amour et de prévenance. Voici maintenant les conditions de votre rentrée :
« 1° Vous ne ferez, ne vendrez, ne ferez rien faire ni vendre, directement ou indirectement, qui ne soit pour mon compte, et vous ne succomberez plus à la tentation de vous approprier chez moi rien, absolument rien au delà de ce que je vous donne ', vous ne recevrez aucune montre de rhabillage ou autres ouvrages, sous quelque prétexte et pour quelque <imi que ce soit, sans m'en avertir; vous n'y toucherez jamais •sans ma permission expresse, vous ne vendrez pas même une 'vieille clef de montre sans m'en rendre compte.
« 2° Vous vous lèverez dans l'été à six heures, et dans l'hiver à sept; vous travaillerez jusqu'au souper sans répu- .gnance à tout ce que je vous donnerai à faire; j'entends cpie vous n'employiez les talents que Dieu vous a donnés qu'à devenir célèbre dans votre profession. Souvenez-vous qu'il est honteux et déshonorant pour vous d'y ramper, et que, si vous ne devenez pas le premier, vous ne méritez aucune considération ; l'amour dune si belle profession doit vous pénétrer le •cœur et occuper uniquement votre esprit.
« 3" Vous ne souperez plus en ville, ni ne sortirez plus 'les soirs : les soupers et les sorties vous sont trop dangereux; mais je consens que vous alliez diner chez vos amis les dimanches et festes, à condition que je saurai toujours chez «<iui \ous irez, et que vous serez toujours rentré absolument ^vanl neuf heures. Dès à présent, je vous exhorte même à no
ET SON TEJÎPS. 75
me jamais demander de permission contraire à cet article, et je ne vous conseillerais pas de la prendre de vous-même.
« 4° Vous abandonnerez totalement votre malheureuse musique, et surtout la fréquentation des jeunes gens, je n'en souffrirai aucun. L'un et l'autre vous ont perdu. Cependant, par égard à votre faiblesse, je vous permets la viole et la flûte, mais à la condition expresse que vous n'en userez jamais que les après-soupers des jours ouvrables, et nullement dans la journée, et que ce sera sans interrompre le repos des voisins ni le mien'.
« 5° Je vous éviterai le plus qu'il me sera possible les sorties, mais, le cas arrivant oii j'y serais obligé pour mes affaires, souvenez-vous bien surtout que je ne recevrai plus de mauvaises excuses sur les retards : vous savez d'avance combien cet article me résolte.
« 6° Je vous donnerai ma table et 18 livres par mois qui serviront h votre entretien et pour acquitter petit à petit vos dettes. Il serait trop dangereux à votre caractère et très-indécent à moi que je vous fisse payer pension, et que je comptasse avec vous des prix d'ouvrages. Si vous vous livrez, comme vous le devez, au plus grand bien de mes affaires, et que, par vos talents, vous en procuriez quelques-unes, je vous donnerai le quart du bénéfice de tout ce qui viendra par votre canal; vous connaissez ma façon de penser, vous avez l'expérience que je ne me laisse pas vaincre en générosité'; méritez donc que "je vous fasse plus de bien que je ne vous en promets; mais souA'enez-vous que je ne donnerai rien aux paroles, je ne connais plus que les actions.
« Si mes conditions vous conviennent, si vous vous sentez
' Quel excellent homme que le père Caron! Est-il un habitant de Paris, assez malheureux pour loger sous le même toit que plusieurs pianos, qui ait jamais rencontré uu père de famille mettant en première ligne, dans ses sollicitudes, le repos des voisins ! Le père Caron, du reste, ne se doutait pas que cette mélomanie de son fils, qui lui semblait si fatale, devait être plus profitable à ce dernier que l'horlogerie.
76 BEAl'.MARCHAIS
assez fort pour les exécuter de bonne foi, acceptez-les, et signez-cn votre acceptation au bas de cette lettre que vous me renverrez^ et, dans ce cas, assurez M. Paignon de toute mon estime et ma reconnaissance : dites-lui que j'aurai l'honneur de lui aller demander demain à diner, et disposez-vous à revenir avec moi reprendi'e une place que j'étais bien éloigné de croire que vous occuperiez si tôt et peut-être jamais. »
Conformément aux ordres paternels, le jeune Caron écrit sur le même papier la déclaration suivante :
« Monsieur très-honoré cher père,
« Je signe toutes vos conditions dans la ferme volonté de les exécuter avec le secours du Seigneur; mais que tout cela me rappelle douloureusement un temps où toutes ces cérémonies et ces lois étaient nécessaires pour m'engager à faire mon devoir* ! Il est juste que je souffre l'humiliation que j'ai vraiment méritée, et si tout cela, joint à ma bonne conduite d'ailleurs, me peut procurer et mériter entièrement le retour de vos bonnes grâces et de votre amitié, je serai trop heureux. En foy de quoi je signe tout ce qui est contenu dans cette lettre.
« À. Caron fils. »
Ce coup d'autorité produisit son effet : le fils Caron se piqua d'honneur, se livra sans réserve à l'étude de l'horlogerie, et pour prouver à son père qu'il était capable de devenir le premier dans son art , à vingt ans il avait déjà découvert le secret d'un noiwcl échaj)p€ment
' Chérubin^ à dix-huit ans, implorant le scco^irs du Seignevr pour amadouer l'austérité paternelle, est une assez bonne scène de comédie, d'autant que le jeune drôle laisse percer, dans la phrase qui suit, son dépit d'être traité, selon lui, en enfant; mais, à tout prendre, il y a, ce me semble, dans cette lettre, un ton de respect sincère qui n'est pas trop commun aujourd'hui.
pour les montres '. Un horloger alors célèbre, nommé Lepaute, à qui il avait confié son invention, entreprit de se l'approprier et la fit annoncer comme sienne dans un numéro du Mercure de septembre 1733. Il se tlattait d'avoir bon marché d'un jeune homme obscur; mais ce jeune homme était un de ces caractères vigoureux et tenaces qui se résignent difficilement à làcher prise. Nous avons sous les yeux les principales pièces de ce procès peu connu par lequel Beaumarchais débuta dans la vie, et qui fut Torigine de sa fortime et de sa célébrité. Aussitôt que l'annonce de Lepaute eut paru, le jeune Caron adressa au Mercure la lettre suivante, qui fut insérée dans le numéro de décembre 1753, auquel je l'emprunte. C'est la première communication de Beaumarchais avec le pubhc, et elle n'a jamais été reproduite.
(i J'ai lu , Monsieur, avec le dernier étonnement , dans votre numéro de septembre 1753, que le sieur Lepaute, liorloger au Luxembourg, y annonce comme de son invention un nouvel échappement de montres et de pendules qu'il dit avoir eu l'honneur de préàenter au Roi et à l'Académie.
« Il m'importe trop, pour l'intérêt de la vérité et celui de ma réputation, de revendiquer l'invention de cette mécani(iue, pour garder le silence sur une telle infidélité.
« Il est vrai que, le 23 juillet dernier, dans la joie de ma découverte, j'eus la faiblesse de confier cet échappement au sieur Lepaute, pour en faire usage dans une pendule que
1 Peut-être n'est-il pas inutile de dire ici qu'on nomme échappement, en termes d'horlogerie, le mécanisme qui sert à régulariser le mouvement d'une montre ; ce mécanisme en estla pièce la plus délicate et la plus importante.
M de Julienne lui avait comraande'e et dont il m'assura que rintérieur ne pourrait être examiné de personne, parce qu'il y adaptait le remontoir à vent qu'il avait imaginé, et que lui seul aurait la clef de cette pendule.
« Mais pouvais-je me persuader que le sieur Lepaute se mît jamais en devoir de s'approprier cet échappement, qu'on voit que je lui confiais sous le sceau du secret?
« Je ne veux point surprendre le public, et mon intention n'est pas de le ranger de mon parti sur mon simple exposé; mais je le supplie instamment de ne pas accorder plus de créance au sieur Lepaute, jusqu'à ce que l'Académie ait prononcé entre nous deux, en décidant lequel est l'auteur du nouvel échappement. Le sieur Lepaute semble vouloir éluder tout éclaircissement en déclarant que son échappement , que je n'ai pas vu, ne ressemble en rien au mien; mais, sur l'annonce qu'il en fait, je juge qu'il y est en tout conforme pour le principe, et si les commissaires que l'Académie nommera pour nous entendre contradictoirement y trouvent des différences, elles ne viendront que de quelques vices de construction qui aideront à déceler le plagiaire.
(( Je ne mets au jour aucune de mes preuves; il faut que nos commissaires les reçoivent dans leur première force ; ainsi, quoi que dise ou écrive contre moi le sieur Lepaute, je garderai un profond silence jusqu'à ce que l'Académie soit éclaircie et qu'elle ait prononcé.
« Le public judicieux voudra bien attendre ce moment; j'espère celte grâce de son équité et de la protection qu'il donne aux arts. J'ose me flatter, Monsieur, que vous voudrez bien insérer cette lettre dans votre prochain journal.
« Cauon fils, horloger, rue Saint-Denis, près Sainte-Catherine.
< A Paris, le 15 noTembre 17o3. »
Lepaute riposta par une lettre dans laquelle, après avoir étalé avec complaisance le tableau de ses talents, de ses hautes relations, de ses nombreuses comman-
ET SON TEMPS. 7gp
des, il cherchait à écraser l'obscurité du jeune Caronsous le poids dun certificat de trois jésuites et du chevalier de la Morlière, Nouvelle lettre de Beaumarchais en janvier 1754 , pour en appeler derechef à des juges plus compétents, à l'Académie des Sciences. Le débat ayant fait du bruit, le comte de Saint- Florentin, ministre de la maison du roi, avait en effet chargé l'Académie des Sciences de décider entre cesdeux horlogers. La requête de Beaumarchais à l'Académie, dont j'ai la minute, contient ce fragment assez curieux par le ton solennel et respectueux avec lequel lejeune horloger, en digne élève de son père, parle de sa. profession ;
« Instruit, dit-il, dès l'âge de treize ans, par mon père^. dans l'art de l'horlogerie, et animé, par son exemple et ses conseils, à m'occuper sérieusement de la perfection de cet art, on ne sera point surpris que, dès l'âge de dix-neuf ans seulement, je me sois occupé à m'y distinguer et à tâcher de mériter l'estime publique. Les échappements furent les premiers objets de mes réflexions. Retrancher tous leurs défauts^ les siraphlier et les perfectionner, fut l'aiguillon qui excita mon émulation. Mon entreprise était sans doute téméraire; tant de grands hommes, que l'application de toute ma vie ne me rendra peut-être jamais capable d'égaler, y ont travaillé sans être parvenus au point de perfection tant désiré, que je ne devais point me flatter d'y réussir; mais la jeunesse est présomptueuse, et ne serai-je pas excusable , Messieuis, si votre jugement couronne mon ouvrage ? Mais quelle douleur si le sieur Lepaute réussissait à m'enlever la gloire d'une découverte que vous auriez couronnée!.... Je ne parle pas des injures que le sieur Lepaute écrit et répand contre mon père et moi, elles annoncent ordinairement ime cause déses-
péi'ée, et je sais qu'elles couvrent toujours de confusion leur auteur. Il me suffira pour le présent que votre jugement, Sîessieurs, m'assure la gloire que mon adversaire veut me ravir, et que j'espère de votre équité et de vos lumières.
« Caron fils.
« A Paris, le 13 novembre 1753. »
L'Académie des Sciences nomma deux commissaires pour instruire ce procès, et, à la suite de leur rapport, qui est fort long et dont je fais grâce au lecteur, elle donna complètement gain de cause au jeune Caron par le jugement qui suit :
Exlrait des registres de l'Académie Royale des Sciences, du 23 février 1754.
« MM. Camus et de Montigny, qui avaient été nommés commissaires dans la contestation mue entre les sieurs Caron et Lepaute au sujet d'un échappement dont ils se prétendaient tous deux inventeurs, et dont la décision a été renvoyée à l'Académie par M. le comte de Saint-Florentin, en ayant fait leur rapport, l'Académie a jugé, le 16 février, que le sieur Caron doit être regardé comme le véritable auteur du nouvel échappement de montres, et que le sieur Lepaute n'a fait qu'imiter cette invention ; que l'échappement de pendule présenté à l'Académie le A août par le sieur Lepaute est une suite naturelle de l'échappement de montres du sieur Caron ; que, dans l'application aux pendules, cet échappement est inférieur à celui de Graham, mais qu'il est, dans les montres, le plus parfait qu'on y ait encore adapté, quoiqu'il soit en même temps le plus difficile à exécuter.
« L'Académie a confirmé ce jugement dans ses assemblées des 20 et 23 février ; en foi de quoi j'ai délivré au sieur Caron le présent certificat, avec la copie du rapport, conformément ù la délibération du 2 mars.
« A Paris, ce 4 mars 1754.
« Signé : Grand-Jean de Fouchy, t Secrétaire perpétuel de rAcadémie royale des Sciencei.»
Tel fut le premier procès que Beaumarchais gagna, comme il devait, plus tard, gagner presque tous les autres. Celui-ci, ayant [)rocuré tout d'abord au jeune artiste une certaine notoriété, il a soin de la cultiver, et, un an après, dans le but apparent de rendre justice à un autre horloger nommé Romilly, il adresse au Mercwre une sorte de réclame ingénieuse, à son profit.
* Paris, le 16juin 1755. >
« Monsieur, je suis un jeune artiste qui n'ai S'Iionneur d'être connu du public que pat l'invention d'un nouvel écbappement à repos pour les montres, que l'Académie a honoré de son approbation, et dont les journaux ont fait mention l'année passée. Ce succès me fixe à fétat d'borloger, et je borne toute mon ambition à acquérir la science de mon ait. Je n'ai jamais porté un oeil d'envie sur les productions de mes confrères : cette lettre le prouve; mais j'ai le malbeur de souffrir fort impatiemment qu'on veuille m'enlever le peu de terrain que l'étude et le travail m'ont fait défricber. C'est cette cbaleurde sang, dont je crains bien que l'âge ne me corrige pas, qui m'a fait défendre avec tant d'ardeur les justes prétentions que j'avais sur l'invention de mon échappement, lorsqu'elle me fut contestée il y a environ dix-huit mois
« Je profite de cette occasion pour répondre à quelques objections qu'on m'a faites sur mon échappement dans divers écrits rendus publics. En se servant de cet échappement, a-t-on dit, on ne peut pas faire de montres plates ni même de petites montres, ce qui, supposé vrai, rendrait le meilleur échappement connu très-incommode. »
Suivent quelques détails techniques après lesquels Beaumarchais termine ainsi :
« Par ce moyen, je fais des montres aussi plates qu'on lo juge à propos, plus plates qu'on en ait encore fait, sans que
cette commodité diminue en rien leur bonté. La première de ces montres simplifiées est entre les mains du roi ; Sa Majesté la porte depuis un an et en est très-contente. Si des faits répondent à la première objection, des faits répondent également à la seconde. J'ai eu l'bonncur de présenter à M"^ de Pompadour, ces jours passés, une montre dans une bague, de cette nouvelle construction simplifiée, la plus pietite qui ait encore été faite : elle n'a que quatre lignes et demie de diamètre et une ligne moins un tiers de hauteur entre les platines. Pour rendre cette bague plus commode, j'ai imaginé en place de clef un cercle autour du cadran, portant un petit crochet saillant; en tirant ce crochet avec l'ongle environ les deux tiers du tour du cadran, la bague est remontée, et elle va trente heures. Avant que de la porter à M"- de Pompadour, j'ai vu cette bague sui\re exactement, pendant cinq jours, ma pendule à secondes : ainsi, en se servant de mon échappement et de ma construction^ on peut faire d'excellentes montres, aussi plates et aussi petites qu'on le jugera à propos,
« J'ai l'honneur, etc.
« Caron fils, horloger du roi. »
Cette lettre et la signature prouTcnt que le Jeune Caron a déjà fait un petit bout de chemin ; au lieu de signer liorloger tout court, il signe maintenant horloger du roi. 11 a ses entrées au château de Versailles, non pas comme musicien, ainsi qu'on l'a écrit souvent, mais d'abord comme horloger, comme fournisseur du roi, des princes et des princesses. Pour compléter l'exposé de sa situation à cette époque, citons encore un passage d'une lettre écrite par lui à un de ses cousins, horloger à Londres, en date du 31 juillet 1754.
« J'ai enfin 11 s ré la montre au roi, de qui j'ai eu le bonheur
ET SON TEMPS. Si
d'être reconnu d^ abord ', et qui s'est souvenu de mon nom. Sa Majesté m'a ordonné de la monter el de l'expliquer à tous les seigneurs qui étaient au lever, et jamais Sa Majesté n'a reçu aucun artiste avec tant de bonté ; elle a voulu entrer dans le plus grand détail de ma machine. C'est là que j'ai eu lieu de vous rendre beaucoup d'actions de grâces du présent de votre loupe, que tout le monde a trouvée admirable. Le roi s'en est servi surtout pour examiner la montre de bague de M"" de Pompadour, qui n'a que quatre lignes de diamètre, et qu'on a fort admirée, quoiqu'elle ne fût pas encore achevée. jLe roi ma demandé une répétition dans le même genre, que je lui fais actuellement. Tous les seigneurs suivent l'exemple du roi, et chacun voudrait être servi le premier. J'ai fait aussi pour M"" Victoire une petite pendule curieuse dans le goût de mes montres, dont le roi a voulu lui faire présent : elle a deux cadrans, et, de quelque côté qu'on se tourne, on voit l'heure qu'il est.... Souvenez-vous, mon cher cousin, que c'est un jeune homme que vous avez pris sous votre protection, et c'est par vos bontés qu'il ose espérer l'honneur d'être agrégé à la Société de Londres. Quelles obligations ne vous aurai-je pas de vouloir bien vous y employer avec vos amis ! »
Ici finit la première période de la \'ie de Beaumarchais : ce n'est encore qu'un jeune horloger; mais ce jeune horloger sait à la fois se distinguer dans son art, se faire valoir et se défendre. Son coup d'essai est une découverte, et son début dans la polémique un triomphe sur un adversaire en apparence beaucoup plus redoutable que lui. La destinée de Beaumarchais va changer, mais ses qualités ne changeront pas. L'amour
' Ce passage indique que Beaumarchais avait déjà vu le rOi Louis XV, je ne sais à quelle occasion, sans doute en qualité d'horloger, et peut-être à la suite de sa victoire sur Lepaute devant l'Académie des Sciences.
d'une femme va lui ouvrir tout à coup une carrière nouvelle, pour laquelle il ne semblait point fait; il y portera ce mélange de perspicacité, d'énergie, de souplesse et d'opiniâtreté qui le caractérise, et dans une sphère plus vaste, plus élevée, nous retrouverons le lutteur habile dont nous venons de raconter les premiers travaux et le premier combat.
BNTRBE DE BEAUMARCHAIS A LA COLR. — 30X PREMIER MARIAGE. SA SITUATION" AUPRES DE MESDAMES DE FRANCE.
Jusqu'à vingt-quatre ans, le jeune Caron bornait donc toute son ambition à vendre beaucoui) de montres au roi, aux princes et aux seigneurs de la cour. Comment naquit en lui l'espoir de franchir la distance qui le séparait de l'aristocratie et de devenir à son tour noble de race, ou mieux de souche, comme il disait plus tard? C'est ici qu'il convient de placer un petit portrait inédit qui me semble tracé d'après nature par i'ami Gudin. « Dès que Beaumarchais parut à Versailles, les femmes furent frappées de sa haute stature, de sa taille svelte et bien prise, de la régularité de ses traits, de son teint vif et animé, de son regard assuré, de cet air dominant <iui semblait l'élever au-dessus de tout ce qui l'environnait, et enfin de cette ardeur involontaire qui s'allumait en lui à leur aspect. »
Il est facile de juger;, d'après ce portrait, que la modestie ne fut jamais le caractère principal de la physionomie de Beaumarchais, et que, s'il dut plaire aux dan:%3s de ce temps-là surtout, qui aimaient assez le genre del)eauté que nous dépeint Gudin, en revanche il dut avoir moins de succès auprès des hommes et conquérir de bonne heure cette renommée de fatuité qui fut, on peut le dire, la source de toutes les haines amassées contre lui; haines féroces, dont son repos et sa réputation eurent tant à souffrir et qui le faisaient s'écrier, dans ses mémoires contre Goëzman : « Mais si j'étais un fat, s'ensuit-il que j'étais un ogre?»
Toutefois, en 1755, le jeune Caron, simple horloger, n'était pas dans une situation à pouvoir faire ombrage aux courtisans qui lui commandaient des montres. Il commença donc par avoir les profits de sa bonne mine sans en éprouver d'abord les inconvénients. Une femme qui l'avait remarqué à Versailles vint le voir à Paris dans sa boutique rue Saint-Denis, sous prétexte de lui apporter une montre à réparer. Ce n'était pas précisément une grande dame, c'était la femme d'un contrôleur de la bouche, ou pour parler plus noblement et plus exactement, d'un contrôleur clerc d'office de la maison du roi, qui, par parenllièse, portait les mêmes prénoms que Beaumarchais, car il s'appelait Pierre-Augustin Francquet. Cette charge de contrôleur clerc d'office était une de ces mille fonctions de cour que nos rois créaient jadis quand ils avaient besoin d'argent, et qui, une fois ■vendues au premier titulaire, se transmettaient ensuite
par lui à ses héritiers ou à d'autres acheteurs avec Tagrément du prince, comme aujourd'hui les charges d'avoué ou de notaire. C'est au sujet de ce trafic que Montesquieu dit dans ses Lettres persanes : a Le roi de France n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne, son \oisin; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre, et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouva-ient payées, ses places nîunies , ses flottes équipées. » Ceux qui voudraient se faire une idée de l'innombrable variété de ces charges de cour n'ont qu'à consulter un des almanaclis qui se publiaient avant la révolution sous le titre à'Almanach de Versailles : ils y trouveront des fonctions burlesques comme celles de cravatier ordinaire du roi ou de capitaine des levrettes de la chambre, qui probablement avaient coûté beaucoup plus d'argent qu'elles ne donnaient de travail aux titulaires*.
Le contrôleur clerc d'office dont la femme avait remarqué le je .ine Caron était très-vieux et infirme. Sa
' Il y a dans l'État de la France, pour 1749 (t. 1, p. 273), un chapitre entier intitulé levrettes et lévriers de la chambre. Le capitaine de cet équipage est M. Zacharie de Yassan, et Michel de Vassan, son fils, en survivance; il a -2,406 livres de gages. On compte trois valets et gardes des levrettes de la chambre. Il y a de plus les petits cliiens de la chambre du roi , qui sont à la charge du sieur Antoine, qui a pour nourriture, sur les menus-plaisirs du roi, 1,446 livres de gages et 200 livres pour un justaucorps de livrée. Le pâtissier du roi délivre, par jour, sept biscuits pour les petits chiens de Sa Majesté.
femme n'était plus de la première jeunesse. 11 résulte d'une note de Beaumarchais qu'elle avait six ans de plus que lui^ par conséquent trente ans en 1755; mais «lie était encore fort belle, et lorsqu'elle vint en rougissant présenter sa montre à l'aimable horloger, celui-ci n'eut pas besoin qu'on l'invitât à la reporter lui-même. « Le jeune artiste, dit galamment Gudin, brigua l'honneur de reporter la montre aussitôt qu'il en aurait réparé le désordre. Cet événement, qui semblait commun, disposa de sa vie et lui donna un nouvel être. » Au bout de quelques mois, M. Francquet reconnut que sa vieillesse et ses infirmiîés l'empêchaient de remplir convenablement sa charge de contrôleur, et qu'il ne pouvait mieux faire que de la céder au jeune Caron, moyennant une i-ente viagère garantie par le père de ce dernier.
En présence de la carrière nouvelle qui s'ouvrait devant lui, le jeune horloger renonça à sa profession et fut investi de la charge de contrôleur clerc d'office par brevet du roi, en date du 9 novembre 1755'. Cette première fonclion de cour remplie par Beaumarchais différait de plusieurs autres en ce qu'elle n'était pas abso-
' Voici un extrait de ce brevet dans lequel Beaumarchais porte encore le nom de Caron tout court : «De par le roy. — Orand-maître de France, premier maître et maîtres ordinaires de notre hôtei, maîtres et contrôleurs bouchaux de notre maison et chambre aux deniers, salut. Sur le bon et louable i*apport qui nous a été fait de la personne du sieur Pierre-Augustin Caron et de son zèle et affection à notre service, à ces causes, nous l'avons cejourd'hui retenu et par ces présentes signées de notre main retenons en la charge de l'un des contrôleurs clercs d'office de notre maison, vacante par la démission de Pierre- Augustin Francquet, dernier possesseur d icelle, pour par lui
lument une sinécure. Sous la direction du contrôleur ordinaire de la bouche se trouvaient seize contrôleurs clercs d'olfice qui servaient par quartier, quatre par trimestre. Leurs attributions sont ainsi défîmes dans VÈtat de la France pour 1749 : «Les contrôleurs clercs d'office font les écrous ordinaires et cahiers extraordinaires de la dépense de la maison du roi, et ont voix et séance au bureau. Ils ont 600 livres de gages, dont ils ne touchent que -450, et des livrées en nature, environ 1,500 livres.... Les contrôleurs sont du corps du bureau dans les repas et festins extraordinaires où le bâton n'est pas porté; ils servent la table du roi l'épée au côté, et mettent euxmêmes les plats sur la table. Par subordination aux maîtres d'hôtel et aux autres officiers supérieurs, ils ont commandement sur les sept offices de la maison, dont les officiers doivent leur obéir pour ce qui regarde leur charge. Ils ont leur bouche à cour à la table des maîtres d'hôtel ou à celle de l'ancien grand-maître. Un de ceux qui servent chez le roi peut aussi venir manger à la table des aumôniers.» Enfin, dans le règlement de 1681, fait par Louis XIV pour sa maison, et maintenu par ses successeurs, article 21, il est dit : « La viande de Sa Majesté sera portée en cet ordre : deux des gardes marcheront les premiers, ensuite l'huissier de salle, le
l'avoir et exercer, en jouir et user aux honneurs, autoriti'-s, prérogatives, privilèges, franchises, libertés, gages, droits, etc.
« Donpé à Versailles, sous le scel de notre secret, le 9 novembre 1755. Louis.
^ « Etplus bas, par le Roi,
« Signé, PHÉLIPPKATJX, >
maître d'hôtel avec son bâton, le gentilhomme servant pannetier, le contrôleur général, le contrôleur clerc d'office, et ceux qui porteront la viande, récuyer de cuisine, le garde-vaisselle, etc. » On voit d'ici le futur auteur du Mariage de Figaro à son poste de bataille et dans l'exercice de ses fonctions, précédant, l'épée au côté, la viande de Sa Majesté, avant de la poser luimême sur la table.
Deux mois après son entrée à la cour , le 3 janvier 17o6, le vieillard qui lui avait vendu sa charge mourut d'une attaque d'apoplexie, et, onze mois plus tard, le 22 novembre 1756, le jeune Caron épousa la veuve Francquet, née Marie-Madeleine Aubertin. Alors seulement, au commencement de 1757, il ajouta pour la première fois à son nom ce nom de Beaumarchais qu'il devait rendre si fameux. Le manuscrit de Gudin nous apprend que ce joli nom fut emprunté à un trèspetit fief appartenant à la femme du jeune Caron. Je ne sais pas au juste où était situé ce petit fief, j'ignore si c'était un fief servant ou un fief de haubert, ou simplement un fief de fantaisie; toujours est-il que celte circonstance fournit plus tard au juge Goëzman la seule plaisanterie un peu agréable que contiennent ses mémoires contre Beaumarchais, quand il dit : « Le sieur Caron emprunta d"une de ses femmes le nom de Beaumarchais, qu'il a prêté à une de ses sœurs. »
Quoique devenu sieur de Beaumîirchais , le jeune contrôleur de la maison du roi n'était point encore passé gentilhomme; sa petite charge ne coûtait pas
assez cher pour conférer la noblesse. Ce n'est que cinq ans après, eu 1761, quand il eut acheté, moyennant 85,000 francs, la charge très-noble et très-inutile de secrétaire du roi, qu'il acquit le droit de porter légalement le nom de son fief et de faire, en 1773, au conseiller Goëzman, gentilhomme de la veille, qui lui reprochait sa roture , cette mémorable réponse : « Je me réserve de consulter pour savoir si je ne dois pas m'offenser de vous voir ainsi fouiller dans les archives de ma famille et me rappeler à mon antique origine, qu'on avait presque oubliée. Savez-vous bien que je prouve déjà près de vingt ans de noblesse % que cette noblesse est bien à moi, en bon parchemin scellé du grand sceau de cire jaune; qu'elle n'est pas, comme celle de beaucoup de gens, incertaine et sur parole, et que personne n'oserait me la disputer, car j'en ai la quittance f » Ce j'en ai la quittance, qui peint parfaitement Beaumarchais, nous en dit plus dans sa comique insolence que bien des livres sur l'avilissement du principe aristocratique en France aux approches de la révolution.
L'état d'aisance que Beaumarchais devait à son premier mariage dura peu; moins d'un an après ce mariage , il perdit sa femme , qui mourut le 29 septembre 1737, rapidement enlevée par une fièvre typhoïde. Cette coïncidence de la mort d'un vieillard infirme, bientôt suivie de la mort d'une femme de trente et un ans, atteinte d'une affection de poitrine
t Beaumarchais surfait ici l'antiquité de sa noblesse} en 1773 elle ne datait en réalité que de douze ans.
déjà ancienne et mariée à un jeune homme de vingtcinq ans dont elle était fort éprise ; cette coïncidence n'avait en elle-même, pliysiologiquement parlant, rien d'extraordinaire : aussi ne fut-elle d'abord remarquée de personne. Ce ne fut que plus tard , quand la destinée de Beaumarchais devint assez brillante pour exciter l'envie, que l'on fit circuler contre lui ces atroces rumeurs d'empoisonnement si communes au xvnie siècle ' ; et lorsque, par une fatalité déplorable, âpres avoir perdu encore sa seconde femme, il se trouva engagé dans une lutte contre des adversaires qui ne respectaient rien, ces calomnies abominables prirent une telle consistance, qu'il eut la douleur d'être obligé de s'en défendre publiquement, d'en appeler au témoignage des quatre médecins qui avaient soigné la première de ses femmes, des cinq médecins qui avaient soigné la seconde, et d'établir que la mort de l'une et de l'autre, loin de l'enrichir, Tavait ruiné. Les documents inédits que j'ai sous les yeux confirment pleinement cette assertion. Ainsi, pour ne parler ici que de son premier mariage, l'auteur des mémoires contre Gcëzman , s'exprime en ces termes : « Faute d'avoir fait insinuer mon contrat de mariage, la mort de ma première femme me laissa nu dans la rigueur du terme, accablé de dettes, avec des prétentions dont je n'ai voulu suivre aucune, pour éviter de plaider contre ses parents,
1 De trcs-grands personnages du temps, entr'autres le duc de Chbiseul, après la mort du dauphin, tils de Louis XV, entêté l'objet d'imputations aussi noires et aussi injustes.
de qui jusqu'alors je n'avais eu qu'à me louer. » Le fait de l'insinuation tardive du contrat de mariage est constaté à la suite de ce contrat. Ce fait prouve que le jeune Beaumarchais se préparait si peu à la mort de sa femme ^ qu'il n'avait pas même pris la peine de sauvegarder ses intérêts. D'autres pièces constatent également la remise par lui des biens de sa femme en partie aux parents de son premier mari, en partie à ses parents a elle, lesquels, pendant les seize ans qui suivent sa mort, vivent en très-bons termes avec l'époux de leur sœur. Cet accord ne fut rompu qu'en 1773, à une époque où Beaumarchais, accablé d'ennemis et engagé dans d'autres procès ruineux, semblait inviter tous les malveillants à la curée de sa fortune : c'est alors que l'un des parents de sa première femme poussa les autres à se réunir contre lui et à se dire ses créanciers tandis qu'ils étaient au contraire ses débiteurs dans la liquidation du passif et de l'actif de sa communauté avec la veuve Francquet, dont ils avaient touché la succession. Après une suite de procès qui dura plusieurs années, un jugement d'jfinitif les coudanma comme débiteurs; ils écrivirent alors à Beaumarchais des lettres suppliantes, et, bien qu'ils eussent contribué peutêtre à noircir sa réputation , ce dernier, fidèle à son caractère oubheux et facile, leur fil remise de sa créance. Voilà l'exacte vérité sur ce point. Du reste, il suffira, \>our défendre l'auteur du Mariage de Figaro des calomnies intàmes que nous retrouverons dans le cours do ce récit, de le montrer dans lintimilé de sa vie privée;
on reconnaîtra sans peine qu'un tel homme ne peut pas être, comme dit Voltaire, un empoisonneur, et il ne restera plus qu'à s'étonner que des attaques aussi perfides et aussi cruelles n'aient pas même eu pour résultat d'altérer la bonté et la gaieté de son naturel.
Ainsi, en entrant dans le monde, Beaumarchais recevait de la destinée ce mélange de faveurs et de disgrâces qui devait remplir toute sa carrière et tenir constamment en éveil son caractère et son esprit. La mort de sa première femme le rejetait dans la pauvreté ; mais il avait un pied à la cour par sa petite charge, qu'il avait conservée, et bientôt se présenta pour lui l'occasion de regagner au delà de ce qu'il avait perdu.
On n'a pas oublié que, dès sa jeunesse, il aimait la musique de passion ; il chantait avec goût et jouait avec talent de la flûte et de la harpe. Ce dernier instrument, alors peu connu en France S commençait à obtenir une grande vogue. Beaumarchais s'attacha à l'étude de la harpe ; il introduisit même un perfectionnement dans les pédales de cet instrument, comme il avait perfectionné le mécanisme des montres. Sa réputation de harpiste, conquise dans quelques salons de la ville et de la cour, parvint bientôt aux oreilles de Mesdames de France, filles de Louis XV. Ces quatre sœurs, dont la vie
' Dans les lettres de Diderot à M"° Voland, à la date de 1760, on lit: «J'avais été invité la semaine passée par le comte Oginski à l'entendre jouer de la harpe.... Je ne connaissais point cet inslrument ; c'est un des premiers que les hommes ont dû inventer... La harpe me plaît.... cependant elle est moins pathétique que la mandore. »
retirée, les habitudes pieuses, formaient un contraste heureux avec le ton de la cour dans les dernières années du règne de leur père ', cherchaient à se distraire de la monotonie de leur existence en se livrant aux études les plus vaiiées. Nous lisons dans les Mémoires de M™<^ Campa n que l'étude des langues, les mathématiques, et même le tour et l'horlogerie, occupaient successivement leurs loisirs ; elles aimaient surtout la musique : M^oe Adélaïde , par exemple, jouait de tous les instruments, depuis le cor jusqu'à la guimbarde. On se rappelle que Beaumarchais avait déjà eu occasion, en sa qualité dhorloger, de faire pour M™e Victoire une pendule d'un genre nouveau. En apprenant que ce jeune horloger, devenu contrôleur de la maison du roi, se faisait remarquer par son talent sur la harpe , Mesdames désirèrent l'entendre. 11 sut se rendre agréable et utile; elles déclarèrent qu'elles voulaient prendre des leçons de lui, et bientôt il devint l'organisateur et le principal virtuose d'un concert de famille que les princesses donnaient chaque semaine , auquel assistaient d'ordinaire le roi, le dauphin, la reine Marie Leczinska, qui vivait encore à celte époque , et où n'était admis qu'un très-petit nombre de personnes.
Il va sans dire que, dans ce cercle auguste, où nonseulement la dignité du rang suprême, mais encore la vertu la plus pure , étaient représentées par la reine
' On connaît les sobriquets de mauvais goût dont Louis XV s'amusait à décorer ses filles dans l'intimité: il appelait M"' Victoire Coc/jeiM"»» Adélaïde Loque, M°" Sophie Graille, et M"'^ Louise Chilfe.
et Mesdames^ le jeune artiste laissait de côté ces airs évaporés et avantageux dont le portrait de Gudinnous le montre suffisamment pourvu. S'il était un peu fat, il était encore plus spirituel : se plier aux circonstances, s'adapter au caractère de ceux à qui il voulait plaire, fut toujours un de ses talents. Sorti de sa boutique pour entrer tout à coup dans une sphère aussi élevée, il avait besoin de veiller sur lui-même ; car sa position était difficile, étrange, et assez enviable pour faire naître ces jalousies sauvages qui ne se rencontrent guère que dans les cours ou dans les coulisses, deux sortes de théâtres qui ont le privilège d'exciter au plus haut degré les mauvaises passions du cœur humain. Il n'était ni maître de musique, ni domestique, ni grand seigneur, et il donnait sans appointements des leçons à des princesses; il composait ou achetait pour elles la musique qu'elles jouaient; il était admis à faire preuve non-seulement de talent , mais d'esprit , dans des réunions intimes de la famille royale, où l'on ne cherchait qu'à se distraire des ennuis de l'étiquette, et où un jeune roturier aimable pouvait échpser l'homme le plus qualifié. Un jour, Louis XV, pressé de l'entendre jouer de la harpe et ne voulant déranger personne, lui avait passé son propre fauteuil et l'avait forcé de s'y asseoir malgré ses relus. Un autre jour, le dauphin, dont Beaumarchais connaissait l'austérité' et auquel il savait
1 II s'agit ici du fils de Louis XV, prince pieux, lionnête homme, grave, studieux, qui ne ressemblait en rien à son père, et qui mourut à trente six ans, en 1765.
très-habilcment tenir un langage que les princes d'alors entendaient peu, avait dit de lui : « C'est le seul homme qui me parle avec vérité. » Il n'en fallait pas davantage pour soulever toutes les vanités en souffrance contre un musicien ainsi posé, qu'on avait vu peu d'années auparavant venir à la cour vendre des montres. Ajoutons que le jeune Beaumarchais, respectueux, souple , insinuant envers ceux de qui il pouvait attendre quelque bienveillance, n'était jamais en reste avec ses ennemis déclarés; qu'il savait répondre par une fine moquerie à des dédains qui n'étaient pas toujours accompagnés de finesse; qu'orné de toutes les séductions de la jeunesse, de la figure, de l'intelligence et des talents, il rencontrait à Versailles même des dames que le préjugé aristocratique n'aveuglait point ; qu'on se souvienne enfin que la modestie n'était pas son fort, et Ton comprendra comment se forma de bonne heure contre lui ce que La Harpe appelle très-bien un foyer de haines secrètes et furieuses qui ne visaient à rien moins qu'à le perdre entièrement. Ce furent d'abord des tracasseries , des embûches, des impertinences, qui mettaient à répreuve sa présence d'esprit et son énergie. On connaît l'histoire de la montre. Un courtisan qui s'était vanté de déconcerter le protégé de Mesdames de France Taliordc au milieu d'un gro;ipL; nombreux, au moment oîi il sortait en habit de gala de l'appartement des princesses et lui dit en lui présentant une fort belle montre : « Monsieur, vous qui vous connaissez en horlogerie,
veuillez, je vous prie, examiner ma montre, qui est dc- T.i. . a
rangée. — Monsieur, répond tranquillement Beaumarchais, depuis que j'ai cessé de m'occuper de cet art, je suis devenu très-maladroit. — Ah ! Monsieur, ne me refusez pas cette faveur. — Soit ; mais je vous avertis que je suis maladroit. » Alors, prenant la montre, il l'ouvre, l'élève en l'air, et, feignant de l'examiner, il la jette par terre ; puis, faisant à son interlocuteur une profonde révérence, il lui dit : « Je vous avais prévenu , Monsieur, de mon extrême maladresse. » — Et il le quitte en le laissant ramasser les débris de sa montre.
Un autre jour, Beaumarchais apprend que l'on a dit aux princesses qu'il vivait au plus mal avec son père, et qu'elles sont fort indisposées contre lui. Au lieu de réfuter directement cette calomnie, il court à Paris, et, sous prétexte de montrer à son père le château de Versailles, il l'emmène avec lui, le conduit partout, et a soin de le faire trouver plusieurs fois sur le passage de Mesdames ; le soir, il se présente chez elles, laissant son compagnon dans l'antichambre. Il est reçu trèsfroidement; cependant une des princesses lui demande par curiosité avec qui il s'est promené toute la journée. « Avec mon père, » répond le jeune homme. Étonnement des princesses. L'explication se produit naturellement. Beaumarchais soUicite pour son père l'honneur d'être admis devant Mesdames, etc'estle vieux horloger qui se charge lui-même de faire l'éloge de son fils. On sait qu'il était capable de s'en acquitter parfaitement.
On a raconté (|ue Beaumarchais aurait encouru la disgrâce de Mesdames par un propos qui serait non pas
d'un fat, mais d'un sot. Ayant vu un portrait en pied de Madame Adélaïde jouant de la harpe , il aurait dit de\aut la princesse : « Il ne manque à ce tableau qu'une chose essentielle, le portrait du maître. » Ce conte absurde a précisément pour origine un de ces mauvais procédés auxquels le jeune artiste était chaque jour exposé. On avait envoyé à Mesdames un éventail sur lequel elles étaient représentées donnant leur petit concert de chaque semaine, avec toutes les personnes qui y prenaient part; seulement on a\ait oublié avec intention l'homme qui, sous le rapport musical, y tenait la première place, c'est-à-dire Beaumarchais. Les princesses, en lui montrant l'éventail qu'il regardait en souriant, signalèrent elles-mêmes cette omission malveillante, en déclarant qu'elles ne voulaient pas d'une peinture où l'on avait dédaigné de faire figurer leur maître.
La jalousie qu'excitait le protégé de Mesdames ne s'en tint pas aux petites noirceurs, elle alla bientôt jusqu'à l'outrage. Gravement insulté et provoqué par un homme de cour que le manuscrit de Gudin et la correspondance inédite désignent seulement sous le nom de chevalier des G , Beaumarchais dut accepter la provocation.
« Ils montèrent à cheval, dit Gudin, se rendirent sous les niui's du parc de Meudon et se battirent. Beaumarchais eut le triste avantage de plonger son épée dans le sein de son adversaire; mais, lorsqu'en la retirant, il vit le sang sorliràgros bouillons et son ennemi tomber sur la terre, il fui saisi de douleur et ne songea qu'àjj^ iagouriu-