‹ Beaumarchais et son tempsChapitre 4 sur 23 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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a II prit son propre mouchoir et l'attacha comme il put sur la plaie pour arrêter le sang et prévenir révanouissement. Sauvez-vous, lui disait celui qu'il cherchait à rappeler à la vie; sauvez-vous, monsieur de Beaumarchais. Vous êtes perdu si l'on vous voit, si l'on apprend que vous m'avez ôté la vie. — Il vous faut du secours, et je vais vous en chercher. Il remonte à cheval, court au village de Meudon, demande un chilurgien, lui indique le lieu où est le blessé, le conduit vers le chemin, s'éloigne au grand galop et revient à Paris examiner ce qu'il doit faire ^.

« Son premier soin fut de s'informer si le chevalier des C

vivait encore. On l'avait transporté à Paris, mais on désespérait de sa vie. Il sut que le malade refusait de nommer celui qui l'avait blessé si grièvement. « J'ai ce que je mérite, disait- « il ; j'ai provoqué, pour complaire à des gens que je n'es- « time point, un honnête homme qui ne m'avait fait aucune « offense. »

« Ses parents et ses amis n'en purent tirer aucune autie réponse pendant huit jours qu'il vécut encore. Il emporta au tombeau le secret de celui qui le privait du jour et lui laissa le regret éternel d'avoir ôté la vie à un homme digne d'estime, à un homme assez généreux pour avoir crainl de le compromettre par le plus léger indice.

« — Âh ! jeune homme, me dit-il un jour que je plaisantais devant lui de je ne sais quel duel dont on parlait alors, vous ignorez quel désespoir on éprouve quand on voit la garde de son épée sur le sein de son ennemi ! Et il me conta cette aventure qui l'affligeait encore, quoiqu'elle se fût passée depuis plusieurs années. 11 n'en parlait qu'avec chagrin, et je ne l'aurais vraisemblablement jamais apprise, s'il n'eut pas cru nécessaire de me faire sentir combien il peut être dangereux de plaisanter sur des événements aussi funestes, et que la légèreté multiplie beaucoup plus que la bravoure.

' Cette relation de Gudin semble indiquer que les deux adversaires se seraient battus sans témoins. Je la reproduis telle qu'il l'a écrite.

« Avant que le chevalier fût mort, lorsqu'il était encore incertain s'il ne laisserait pas échapper le secret qu'il voulait garder et si sa famille n'en demanderait pas vengeance, Beaumarchais réclama la protection de Mesdames, qu'il instruisit de toutes les circonstances de ce malheureux événement. Elles en prévinrent le roij sa bonté paternelle lui fit répondre : Faites en sorte, mes enfants, qu'on ne m'en parle pas. Ces augustes princesses prirent toutes les précautions que la générosité du mort rendit inutiles. »

Le récit un peu orné de Gudin m'a fait éprouver le besoin d'une vériflcation, et j'ai trouvé le fait et la date de ce duel indiqués de la main de Beaumarchais dans sa correspondance de celte époque, à propos d'un autre incident qui le suivit de près, et qui donnera mieux que je ne pourrais le faire une idée de l'arrogance de certains gentilshommes à l'égard de ce roturier considéré comme un intrus. Beaumarchais se trouvait, en 1763, à un bal à Versailles, où l'on jouait ; un homme de qualité, nommé M. de Sabhères, lui emprunta, sans le connaître, trente-cinq louis. Au bout de trois semaines, iîoaumarchais, n'entendant plus parler de ces trenteciiKj louis, écrit au gentilhomme en question, lequel répond ([u'il enverra les trente-cinq louis le lendemain «u le surlendemain. Trois autres semaines se passent; Beaumarchais écrit une seconde fois : pas de réponse. Il .«impatiente et adresse à iM. de Sablières la troisième lettre, qui suit :

« Après que vous avez manqué à la parole écrite que j'ai reçue de vous. Monsieur, j'auiais tort de m'étonner de ce (pie vous vous dispensez de répondre à ma dernière; lotirc : l'un

est une suite naturelle de l'autre. Cet oubli de vous-même ne m'autorise pas sans doute à vous faire des reproches. Vousj ne me devez aucune politesse ni aucun égard. N'ayant pas l'honneur d'être de vos amis, quel droit aurais-je d'en attendre de celui qui manque à des devoirs plus essentiels? Cette lettre n'est donc faite que pour vous rappeler encore une fois une dette de trente-cinq louis que vous avez contractée envers moi chez un ami commun, sans autre titre exigé que l'honneur du débiteur, et ce qui était dû de part et d'autre à la maison qui nous rassemblait. Une autre considération qui n'est pas de moindre poids, c'est que l'argent que vous me devez ne vous a pas été enlevé par moi sur la chance d'une carte ; mais je vous l'ai prêté de ma poche, et me suis peutêtre privé par là d'un avantage qu'il m'était permis d'espérer, si j'eusse voulu jouer au lieu de vous obliger.

a Si je ne suis pas assez heureux pour que cette lettre fasse sur vous l'effet qu'elle produirait sur moi à votre place, ne trouvez pas mauvais que je mette entre nous deux un tiers respectable, qui est le juge naturel de ces sortes de cas.

« J'attendrai votre réponse jusqu'après-demain. Je suis bien aise que vous jugiez, par la modération de ma conduite, de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être^

« Monsieur, votre, etc.

« De Beaumarchais. »

€ 29 mars 1763. »

Voici maintenant la réponse de M. de Sablières, l'homme de qualité écrivant au fils de l'horloger Caron. Je reproduis sa lettre textuellement, avec les fautes d'orthographe et de grammaire qui la décorent :

« Je scois que je suis assés malheureux que de vous devoirs trente-cinq louis, j'ignore que cela puisse me desunorés quand on a la bonne volontés de les rendre, ma fasson de penssés, Monsieur, est connu, et lorsque je ne scrés plus votre débiteur je me faircs connoilre à vous par des terme qui seront

difércnt dos votre. Samedy malin, je vous demcnderés un rendevous pour m'acquiter des trente-cinq louis et vous remercier des choses bonnettes que vous avés la bontés de vous servir dans votre Ictre ; je fairés en sorte dy rep ndre le mieux qu'il me sera possible, et je me flatte que dicy à ce tems vous voudrés bien avoir une idée moins desavantageuse. Soyés convincu que cest deux fois vints quatre heure vont me paroitre bien longue j quand au respectable tiers que vous me menasses, je le respecte^ mais je fais on ne peut pas moins de cas des menasse, et je scois encore moins de gré de la modération. Samedy vous aurés vos trente-cinq louis je vous en donne ma parolle, j'ignore si à mon tours je serés assez heureux pour repondre de ma modération. En attendans de mètre aquittes de tout ce que je vous dois, je suis. Monsieur, comme vous le désireres, votre très humble et, etc.

a Sablières. »

Cette missive annonçant des intentions peu pacifiques, Beaumarchais, qui venait de tuer un homme en duel à une époque oi^i les lois contre le duel étaient encore très-rigoureuses, répond par une nouvelle lettre, dans laquelle il commence par se défendre de toute pensée blessante en ce qui touche l'honneur de ce pétulant M. de Sabhères, et qu'il termine ainsi :

« Ma lettre une fois expliquée, j'ai l'honneur de vous prévenir que j'attendrai chez moi, samedi toute la matinée, l'elfet de votre troisième promesse. Vous ignorez, dites-vous, si vous serez assez heureux pour répondre de votre modération. Sur l'emportement de votre style, on peut déjà juger que vous n'en êtes pas trop le maître par écrit; mais je vous réponds que je n'aggraverai pas un mal dont je ne suis pas l'auteur, eu sortant de la mienne, si je puis l'évilei'. D'après ces assurances, si votre projet est de passer en présence les bornes d'une explication honnête et de pousser Icschoscs à outrance.

ce que je ne \enx pourtant pas présumer de votre première chaleur, vous me trouverez, ^lonsieur, aussi ferme à repousser rinsulle que je tâche d'être en garde contre les mouvements qui la font naître. Je ne crains donc pas de vous assurer de nouveau que j'ai l'honneur d'être, avec toute la considération possible. Monsieur, « Votre très-lmmble, etc.

« De Beaumarchais. »

P. S. Je garde une copie de cette lettre, ainsi que de la première, afin que la pureté de mes intentions serve à me justifier en cas de malheur ; mais j'espère vous convaincre samedi que, loin de chercher des affaires, personne ne doit faire aujourd'hui d'aussi grands eflorts que moi pour les éviter.

« Je ne puis m'expliquer par écrit. »

31 mars 17G3,

Sur la copie de cette même lettre se trouvent écrites, de la main de Beaumarchais, les lignes suivantes, qui expliquent le post-scriplum, et qui ont trait au duel avec le chevalier des C , dont nous venons de parler.

« Ceci m'arriva huit ou dix jours après ma malheureuse affaire avec le chevalier des C***, qui paya son imprudence de sa vie, laquelle affaire m'aurait perdu sans la bonté de Mesdames, qui parlèrent au roi. M. de Sablières se lit expliquer l'apostille de ma lettre par Laumur, chez qui je lui avais prêté ces trente-cinq louis, et ce qu'il y a de plaisant, c'est que cela le dégoûta de m'apporter lui-même mon argent. »

Ces détails suffiront pour faire comprendre combien était difficile à cette époque la situation d'un jeune parvenu , assez bien favorisé par la nature et la destinée pour inspirer beaucoup de jalousie et trop récemment sorti de sa boutique pour se faire accepter

sur un pied d'égalité. On ne sétonnera pas que le caracicre de Beaumarchais se soit formé et trempe de bonne heure au milieu de tant d'obstacles.

Cependant la faveur dont il jouissait auprès de Mesdames, et qui avait commencé en ïloS), avait été longtemps plus enviable en apparence (ju'utile pour lui en réalité. N'ayant d'autres ressources que les minces émoluments de sa petite charge de contrôleur, non-seulement il était obligé de mettre gratuitement son temps à la disposition des princesses, sans parler de frais de représentation assez onéreux pour lui, mais parfois même il se trouvait dans la nécessité de procéder en grand seigneur, et de faire, pour des achats d'instruments coûteux, des avances qu'on ne se pressait guère de lui rendre. Très-désireux de s'enrichir, il était trop habile pour compromettre son crédit en recevant des récompenses pécuniaires qui l'auraient mis au rang d'un mercenaire : il voulait, en attendant une occasion favorable de tirer parti de sa i)Osilion, se réserver le droit d'écrire ce qu'il écrivait plus tard : « J'ai passé quatre ans à mériter la bienveillance de Mesdames par les soms les plus assidus et les plus désinléressés sur divers objets de leur amusement. »

Or, Mesdames, comme toutes les femmes et surtout les princesses, avaient des fantaisies assez variées qu'il fallait satisfaire immédiatement. On peut lire dans la correspondance de M""= Du Déliant la très-amusante histoire d'une boîte de confitures de coings d'Orléans si impatiemment exigée par M"" Victoire, que le roi, son

lOG BEAUMARCHAIS

père, fait courir après le premier ministre M. de Choiseul, lequel fait courir après 1 evêque d'Orléans, qu'on éveille à trois heures du matin pour lui remettre, à son grand effroi, une missive de Louis XV ainsi conçue :

« Monsieur l'évêque d'Orléans, mes.filles ont envie d'avoir

du cotignac; elles veulent de très-petites boîtes : envoyez -en. Si vous n'en avez pas, je vous prie...

Dans cet endroit de la lettre il y avait une chaise à porteur dessinée, et au-dessous de la chaise :

d'envoyer sur-le-champ. dans votre ville épiscopale en chercher, et que ce soit de très-petites boîtes j sur ce, monsieur l'évêque d'Orléans, Dieu vous ait en sa sainte garde.

« Louis. »

Plus bas, on lisait en post-scriptum :

« La chaise à porteur ne signifie rien; elle était dessinée par mes fdles sur cette feuille que j'ai trouvée sous mamuin.»

On fait partir sur-le-champ un courrier pour Orléans. Le cotignac , dit M'"^ Du Deffant , arrive le lendemain ; on ne s'en souciait plus.

Il advenait souvent à Beaumarchais de recevoir des missives qui rappellent un peu l'histoire du cotignac, avec cette différence que le jeune et pauvre maître de musique n'avait pas, comme l'évêque d'Orléans, de courrier à sa disposition. Voici , par exemple , une lettre que lui adresse la première femme de chambre de M"'' Victoire :

« jM"^ Victoire a pris goût, Monsieur, de jouer aujourd'hui du tambourin, et mechargede vous écrire dans Tinstant de lui eu faire avoir un le plus tôt qu'il vous sera possible. Je

souhaite, Monsieur, que votre rhume soit dissipé et que vous puissiez promptemcnt faire la commission de Madame. J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, Monsieur, votre trèshumble servante.

« De Boucheman Coistillier. »

Il fallait acheter siir-le-champ un tambourin digne d'être offert à une princesse; le lendemain, c'était une harpe ; le surlendemain, une tlûte,— et ainsi de suite. Quand le jeune Beaumarchais avait épuisé sa bourse , très-maigre alors, en payant les fournisseurs, et qu'il était un peu fatigué d'attendre, il envoyait humblement son mémoire à Mme d'Hoppen , l'intendante de Mesdames, en l'accompagnant des réflexions suivantes :

« Je vous prie. Madame, de vouloir bien faire attention que je suis engagé pour le paiement des 84 i livres reslantes, n'ayant pu les avancer, parce que j'ai donne tout l'argent que j'avais, et je vous prie de ne pas oublier que je suis, en conséquence, absolument sans lesol. — Outre les 1,852 livres M"* Victoire me redoit, d'un reste. . . 13

plus, d'un livre de maroquin à ses armes

•et doré 36

et pour le copiste de musique dudit livre. 36

« Total général. . . 1,939 liv. 10 s. « Ce qui fait en somme 80 louis et 19 liv. 10 s.

« Je ne compte point toutes les voitures qu'il m'en a coûté pour courir chez les différents ouvriers, qui demeurent presque tous dans les faubourgs, non plus que les messages que cela a occasionnés, parce que je ne l'ai point écrit et (pie je ne suis point dans l'usage de le compter à Mesdames. N'oubliez pas aussi, je vous prie, que M""^ Sophie ' me deitcinq

1 La troisième des filles de Louis XV.

louis : dans un tGm])3 de misère, on ramasse les plus petites parties. Vous connaissez mon respect et mon attachement pour VLius, je n'en dirai pas un mot de plus. »

C'est donc avec une impatience très-explicable que Beaumarchais attendait l'occasion d'utiliser son crédit auprès de Mesdames au profit de sa fortune. La littérature étant, à ses yeux, un métier ingrat, il ne voulait s'y adonner qu'autant qu'elle pourrait devenir pour lui un pur délassement. Cependant il écrivait déjà beaucoup. Du jour où il entre à la cour, on voit qu'il éprouve le besoin de compléter une instruction insuffisante. Il y a dans ses papiers de cette époque une masse de brouillons rédigés de sa main, sur lesquels iljetle sans ordre ses propres idées, mêlées à des citations empruntées à une foule d'auteurs sur toutes sortes de sujets; je remarque dans ces citations une certaine prédilection pour les écrivains du XVI'' siècle, pour Montaigne, et surtout pour Rabelais, dont le style indiscipliné, abondant, hardi, fécond en épiUièles, déteint parfois en eflét sur la prose du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, et s'y combine de tem{>s en temps avec des formes un \)eu maniérées qui rappellent Marivaux. Bien qu'il n'ait jamais eu un talent poétique très- saillant et qu'il ait souvent mêlé à des vers heureux des vers assez plats, Beaumarchais se livrait dès lors à sa passion pour les couplets et s'essayait même dans des poésies de plus longue baleine; il a écrit, à cette époque de sa jeunesse, une pièce inédite d'environ trois cents vers sur deux rimes redoublées ^ui, sans s'élever au-dessus du médiocre, semble com-

posée avec assez de facilité ; c'est une satire contre 1 optimisme. Voici le début :

Partout on cliorolie, on étudie.

La cause des malheurs divers

Qui désolent cet univers,

Des humains la trisie patrie.

Nul n'est d'accord, chacun varie.

J'entends les partisans diserts

Du système de bonhomie

Vanter l'immuable harmonie

Qu'ils remarquent dans l'univers,

D'après les calculs de génie

Et des Leibnitz et des Keppler,

Que tous ces fous dans leur manie

Ont nommés célestes concerts :

Moi, je n'oppose à leur folie

Qu'une foule d'arguments clairo,

Et je dis : Sagesse infinie,

L'axe qui sous la terre plie

Semble exprès posé de travers

Par une puissance ennemie.

De \h naît l'horreur des hivers,

Où toute la terre engourdie.

Sans fleurs, sans fruits, sans arbres verts.

N'offre la moitié de la vie

Que des champs de frimas couverts.

•Sur ce seul exposé, je nie

Que tout soit bien dans l'univers.... i

Ces premiers essais de Beaumarchais naiinonceiit pas un talent bien original. Sa vocation pottr la poésie et les lettres ne paraît pas encore très- prononcée. La nécessité de se pousser, de faire son clicnnn, d'avoir

I Cette pièce inédite étant lepremicr travail littéraire de Beaumarchais et pouvant, à ce titre, offrir un certain intérêt, on la trouvera presque tout entière aux pièces justificatives, n» 1. T. I. 7

des reyenus , et un carrosse , lui semble plus urgente que celle de cultiver les muses. Sous ce rapport, il pense • comme sou patron Voltaire, qui dit quelque part : « J'avais vu tant de gens de lettres pauvres et méprises, que j'en avais conclu dès longtemps que je ne devais pas en augmenter le nombre; il faut être en France enclume ou marteau. J'étais né enclume.... » On sait comment Voltaire devint marteau : un riche fournisseur, Paris Du Verney, lui procura un intérêt considérable dans les vivres de l'armée pendant la guerre de 1741. Les produits de cette première opération , placés dans le commerce et bien dirigés , finirent par donner au patriarche de Ferney 130,000 livres de rente. Il était écrit que le même homme qui avait enrichi Voltaire commencerait la fortune de Beaumarchais,

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