‹ BeaumignonChapitre 2 sur 8 · ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

ALPHONSE DAUDET

A Gustave Toudou\e.

Il se nommait Beaumignon.

-Tout d'abord nous avions cru à une charge ; Beaumignon ! on ne s'appelle pas Beaumignon, si ce n'est dans Paul de Kock ou dans le vieux répertoire du Palais-Royal. Mais pas du tout, c'était son vrai nom, inscrit en belle ronde sur les registres du IP arrondissement; Ulysse Beaumignon, qui plus est, né de Philippe-Anatole Beaumignon et de Marianne-Gélestine-Louise Rudeaux, son épouse.

Je me rappelle encore le succès de son entrée à l'atelier ; ce fut de l'enthousiasme, du délire, de la folie. Pareil nouveau ne nous était jamais tombé sous la main et, de mémoire de peintre, on n'avait eu semblable aubaine.

Petit, déjà bedonnant, malgré ses vingt-deux ans, avec des pieds envahissants, des mains en racine de

buis, de gros yeux bleus à fleur de tête, une face constellée de boutons, une barbe rare et mal plan-

l.AJ-\

tée, Beaumignon avait été gratifié par la Nature d'une de ces laideurs bêtes qui font retourner les passants. Chose bizarre, le]malheureux la soulignait

encore, cette laideur, par une mise extravagante : un pantalon à carreaux rentré dans des bottes à l'écuyère, un gilet de soie grenat à boutons de cristal, un veston de velours noir, un foulard blanc au cou et un énorme feutre mou sur la tête. A peu près réussi comme résurrection archéologique du rapin de Gavarni, mais totalement ridicule, cet extérieur tapageur donnait à l'arrivant l'aspect d'un photographe de banlieue.

Très correct dans sa redingote à la mode, le patron lui-même n'avait pu retenir un léger sourire en nous présentant; « Monsieur Beaumignon, un nouveau camarade ». Dès qu'il fut parti, on se rua sur le néophyte qui s'était assis dans un coin, un peu interloqué par la \ue du modèle de femme sur la table, mais pas trop intimidé, avec un sourire aux lèvres et l'attitude engageante de quelqu'un qui n'a pas l'intention de faire des façons pour rompre la glace.

Elle ne fut pas rompue, la glace, elle fut pulvérisée.

Comme à l'Académie en signe de deuil, la séance fut levée, et les scies les plus abracadabrantes plurent drues comme grêle sur Beaumignon qui, impassible sous l'orage, se prêta avec une inaltérable bonne humeur à toutes nos charges et prit le parti de rire encore plus fort que nous des énormités qu'on lui faisait dire et faire.

Sans hésiter, dès qu'il en reçut l'ordre, il se déshabilla, monta sur la ta])le à modèle et entonna, d'une voix aigrelette, la chanson imposée aux nouveaux. Il ne put achever le premier couplet. La vue de ce torse, moitié silène, moitié atzèque, déchaîna une telle tempête d'hilarité que nous fûmes désarmés et que la torture se changea brusquement en apothéose.

Beaumignon eut à peine le temps de remettre ses vêtements ; hissé sur deux chevalets, il fut porté en triomphe jusqu'au café Laffite où il pénétra en tenant à la main ses diablesses de bottes dans lesquelles il n'avait jamais pu rentrer. On dut toaster pas mal, car ce n'est qu'à dix heures que nous nous formâmes en monôme pour gagner Bullier. A minuit, lorsque je quittai notre nouveau — chaussé d'espadrilles données par un garçon, — il était gris comme un escadron de lanciers polonais et il voulait absolument demander à la statue du maréchal Ney son opinion sur Raphaël.

Si la première impression avait été inattendue, les relations qui s'établirent entre Beaumignon et nous furent la cause d'étonnements énormes.

Et d'abord pourquoi, grand Dieu! faisait-il de

l'Art? Oïl avait beau le tourner et le retourner, on ne trouvait pas le mot de cette énigme. Rien dans ses goûts, sa nature, son éducation, son origine, sa vie qu'il racontait avec un laisser-aller naïf, rien n'expliquait, même indirectement, le choix de sa carrière.

Beaumignon avait perdu sa mère' encore enfant. Son père, petit comptable chez un droguiste de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, l'avait entouré de toutes les tendresses d'une femme, mais il n'avait pu, à son grand chagrin, lui donner que l'instruction de l'école communale. Avec quinze cents francs par an, on ne va pas loin, à Paris, et il ne fallait pas songer au collège.

Du reste le petit Ulysse, ainsi qu'il l'avouait luimême en riant, ne mordait pas facilement à « l'Arbre de la Science. » Aussi ne savait-il pas grand'cliose, quand, la première communion faite, il fallut quitter l'école et entrer chez un épicier en gros.

Il y resta six ans, ficelant des paquets, roulant des ballots, pesant de la gomme et de la canelle, faisant, en un mot, ce qu'on appelle — je ne sais pourquoi — l'apprentissage du commerce.

Souffrit-il de cette dure et plate existence? Nous ne le sûmes jamais, car il parlait de ces années-là sans amertume et sans tristesse.

A dix-huit ans, un coup de théâtre changea brusquement sa position.

Le frère de sa mère, assez mauvais drôle dont on n'avait aucunesnouvelles depuis longtemps, mourut en Afrique en laissant à son neveu 400,000 francs, gagnés dans des opérations plus ou moins véreuses. La mélasse fut aussitôt abandonnée par notre futur peintre qui arracha son père à ses additions, enchanté de pouvoir procurer au brave homme le bien-être qu'il désirait ardemment lui donner depuis longtemps.

Une fois habitué à l'idée d'être riche, Beaumignon se demanda ce qu'il allait faire. Vivre en flâneur, en mondain? La pensée ne lui en vint même pas. — Embrasser une carrière libérale? Il comprit qu'il n'était plus en âge de commencer les études indispensables pour devenir médecin, avocat ou ingénieur. — Le commerce? Les débuts dans l'épicerie où il n'avait guère appris qu'à traîner une charrette à bras et à attraper des engelures, avaient tué en lui l'enthousiasme et lui ôtaient la tentation de recommencer. — La Bourse, les affaires? Ces deux mots, il ne les comprenait que vaguement, mais ses instincts d'économie, de méfiance, de probité lui inspiraient de l'éloignement, presque de la terreur pour un métier qu'il ne pouvait nettement expliquer.

Plusieurs mois s'écoulèrent dans ces hésitations. Un matin, en lisant dans un journal le récit d'une vente de tableaux qui avaient atteint des prix fabuleux, le désir lui vint de se faire peintre. Et alors

sans élan, sans passion, tranquillement, comme on achèterait un parapluie ou une paire de gants, il alla prendre des leçons de dessin chez un professeur au rabais dont il avait lu le nom et l'adresse à la vitrine d'un encadreur.

Beaumignon s'était dit que, pour mettre de la couleur sur une toile, le latin ni le grec n'étaient nécessaires; que le métier ne devait pas être difficile puisqu'il y avait chaque année tant de tableaux au Palais de l'Industrie; que les artistes, fêtés, choyés, adulés, riches, décorés, aimés de toutes les femmes à la fois, menaient une existence de coq-en pâte, et qu'enfin il ne risquait pas grand'chose.

Sa patience, sa ténacité, sa régularité d'employé produisirent d'abord quelques progrès. Il parvint à camper, tant bien que mal, un antique sur ses jambes, et à modeler un morceau ; mais le sentiment brilla par son absence. L'impression des dessins qu'il nous montra était d'un comique irrésistible ; sous son crayon, la Diane de Gabies prenait l'aspect de madame Thierret et le Discobole ressemblait à M. Thiers au bain. Les études qu'il fit au Louvre lui apprirent les classifications d'Écoles, rien de plus. Il admirait, mais de confiance et de chic, un nom, plutôt qu'une œuvre ; au fond, c'était uniquement le sujet qui l'empoignait dans un tableau, « l'idée » comme il disait.

Aussitôt qu'il sut tailler un bout de fusain, il

s'affubla de l'étrange accoutrement qui avait causé notre stupéfaction, lors de son entrée à l'atelier, et il commanda des cartes de visite ainsi libellées :

ULYSSE BEAUMIGNON Artiste-peintre.

Ce type curieux — aussi rare dans notre milieu qu'une dent de mammouth dans la mâchoire d'un lapin — devint le point de mire de l'atelier entier. Les expressions, les aperçus, les histoires du nouveau, sa personne, ses manières, sa peinture furent le thème de lazzis et de quolibets incessants. A tout instant, on consignait en grosses lettres sur les murs — entre deux adresses de modèles — les bêtises, les naïvetés et aussi les fautes de français qui échappaient au pauvre Ulysse, et chaque citation se terminait par le sacrementel Beaumignon dixit, le

A la fin pourtant les charges s'émoussèrent et ce fut une véritable sympathie que nous ressentîmes pour cet oxcellont être qui, gardant son attitude du premier jour, n'avait jamais laissé échapper

un mouvement de colère ni de mauvaise humeur contre ses persécuteurs. Eli ! oui, il était bête, ridicule, mal doué, pas artiste pour deux sous, mais quel brave garçon ! Toujours gai, vraiment heureux du succès des camarades, constamment prêt à rendre service, la bourse ouverte, la main tendue, Beaumignon nous était, peu à peu, devenu aussi indispensable que la terrine au savon noir ; il faisait partie du mobilier de l'atelier.

On le blaguait encore de temps en temps, par habitude, mais il ne comptait pas un ennemi parmi nous.

Pendant quatre ans, l'ancien garçon épicier travailla sans relâche, avec la régularité d'une boîte à musique, mais les progrès traînaient la jambe et le talent ne venait pas. Chaque fois que Beaumignon se présentait aux Beaux-Arts — où il était devenu légendaire — il était invariablement refusé ; c'était chronométrique et le patron avait fini par ne plus lui demander des nouvelles de ses concours. Il subissait d'ailleurs ses échecs avec son immuable égalité d'humeur ordinaire et il semblait réfractaire au découragement et à la mélancolie.

Un jour pourtant, je le vis triste. Depuis quelques temps, il ne riait plus de nos scies, il ne nous accompagnait plus au café, il peignait safigure en silence, lui qui chantonnait toujours et invariablement Haydée ou la Fille du Régiment.

■ Il devait y avoir un gros chagrin là-dessous.

La séance terminée, nous trouvant seuls à Tate-

lier, je lui frappai sur l'épaule pendant qu'il nettoyait ses pinceaux.

— EIi ! bien, mon vieux, ça ne va donc pas? Tu es sombre comme une bouteille d'encre ; on dirait que tu viens d'enterrer Michel-Ange.

Beaumignon continua à frotter ses brosses dans le creux de sa main.

— Dame, tu sais, me répondit-il sans lever la tête, il y a des jours où l'on n'est pas en train.

— Parce que tu as été retoqué à la figure?

— Ma foi, non. La peinture ce n'est pas cela qui m'inquiète ; je sens au contraire que j'y suis, car maintenant je connais ma palette. Ce qui m'embête

c'est que c'est que je veux me marier et que

mon père refuse son consentement. Oh ! je sais bien, tu vas me blaguer, mais si tu étais à ma place, je t'assure que tu n'aurais pas envie de rire.

En entendant mon camarade m'affirmer qu'il « connaissait sa palette », mon premier mouvement avait été d'illustrer immédiatement les murs de cette nouvelle insanité ; mais la voix du pauvre être était si angoissée, l'impression de sa figure était si sincèrement douloureuse, que j'abandonnai toute idée de charge et que je me sentis pris de pitié.

— Mon cher, répondis-je, la preuve que je ne veux pas te blaguer, c'est que je te conseille de garder tes petites affaires pour toi et de n'en pas parler à l'atelier.

Beaumignon leva sur moi ses yeux de chien battu. Indécis, inquiet, il cliercha à deviner si je parlais sérieusement et si je ne lui tendais pas un piège pour l'entraîner à quelque bêtise comme nous faisions souvent. Puis, brusquement, dans un mouvement d'enfant, il me sauta au cou.

— Tant pis, toi du moins, fit-il, tu connaîtras mes ennuis ; je n'ai pas un ami à qui je puisse les confier et j'ai le cœur qui me crève.

Nous nous assîmes sur la table à modèle et, d'un trait, sans s'arrêter, comme quelqu'un qui a liàte d'en finir, il me raconta « ses embêtements ».

Une cousine de son père était revenue de Pologne où elle faisait une éducation particulière. Elle avait épousé un prince de pacotille ruiné qui se grisait, la battait, dépensait avec les filles ce qu'elle gagnait. Restée veuve avec une enfant et sans un sou, elle repartit pour la France. Touché de sa situation précaire, Beaumignon lui était venu en aide ; puis trouvant que sa maison manquait de femme, il avait installé chez lui sa parente en la priant de s'occuper du ménage. Peu de temps après cette prise de possession, la fille de madame Pérouska fut renvoyée de la pension où l'on devait trois trimestres et Ulysse trouva naturel que la mère lui offrît l'hospitalité — chez lui.

Malheureusement ou heureusement — cela dépend — elle avait dix-sept ans la petite cousine, elle

était jolie, très tendre et elle s'éprit follement de son cousin, du moins à ce que m'affirma Beaumignon. Peu habitué à jouer les Don Juan, celui-ci ne résista pas et sa passion atteignit bientôt le même degré de température que celle de la jeune fille.

En brave garçon qu'il était — ou en nigaud, cela dépend encore — il laissa son appartement à « ces dames » pour couper court aux cancans qui allaient bon train ; il se logea dans les environs et sollicita officiellement lamain de Caroline. Sa demande, bien entendu, fut accueillie d'emblée et l'on prît jour pour publier les bans.

Restait à obtenir le consentement du père de Beaumignon. Rien de plus simple, une pure formalité, n'est-ce-pas ? Eh ! bien, pas du tout. Impossible de le djécrocher, ce malheureux consentement ; prières, emportements, larmes même, tout fut inutile. Le bonhomme avait pris en grippe les Pérouska qu'il traitait d'aventurières, et qui, prétendait-il, avaient empaumé son bênet d'Ulysse uniquement à cause de sa fortune. Or, Beaumignon professait un véritable culte pour celui qui avait remplacé la mère absente par mille câlineries, mille soins, mille tendresses dont le souvenir l'emplissait tout entier, et il se désespérait à la pensée de braver l'être qu'il aimait tant. Son père l'avait prévenu que, si ce mariage s'accomplissait, il retournerait à son ancien emploi, ne voulant plus vivre de la pension que son

fils lui servait. Et cette menace bouleversait le brave garçon, le rendait lâche et hésitant. Épouvanté de la vision de son « papa travaillant pendant que lui, se gobergerait », il se mita pleurer enétoulîant de gros sanglots.

J'essayais de remonter mon interlocuteur, mais je compris que les phrases courantes, débitées cependant de bonne foi par moi, ne pouvaient rompre le dilemme qui l'enserrait. Au fond, je ne prenais d'ailleurs pas au sérieux cette amourette. La fatalité qui s'acharne après certains êtres est telle que, même dans le malheur, le ridicule les poursuit et que rien ne peut les en délivrer. Malgré ses yeux glontlés de larmes, malgré sa réelle douleur, je ne voyais pas Beaumignon en Roméo ou en Werther.

Sur l'assurance bête que je lui donnai, d'un air convaincu, qu'en ce monde tout s'arrangeait tôt ou tard, il me remercia chaudement de mon intérêt et partit un peu consolé.

Le lendemain ni les jours suivants, mon amoureux ne parut à l'atelier. Je passai souvent chez lui pour savoir ce qu'il devenait et, invariablement, sa domestique me faisait la même réponse : « Monsieur est en voyage, il reviendra sous peu. »

Un soir, je reçus enfin de Beaumignon une lettre datée d'Anvers dans laquelle il m'annonçait emphatiquement qu'il avait été étudier « les Maîtres » en Belgique d'où il rai)portait des montagnes d'études.

En terminant, il m'apprenait qu'il épousait mademoiselle Pérouska et, en souvenir de ma « bonne sympathie » pour lui, il me priait de vouloir bien être son témoin.

Le père avait-il cédé? — Pas un mot à ce sujet.

Le mariage eut lieu au Vésinet où Beaumignon possédait une maison de campagne.

La noce ne fut pas gaie, car, malgré ses efforts, je vis que le marié ne parvenait pas à se débarrasser du nuage de tristesse que l'absence de son père, dans un jour pareil, lui avait jeté sur le cœur. Je le sus depuis, le vieux comptable avait tenu ferme: il avait exigé les sommations respectueuses, et, fidèle à sa parole, il avait repris une place de teneur de livres dans son ancien quartier.

« Ces dames » ne me plurent guère.

Avec ses petits cris, ses étonnements constants, ses naïvetésde cabotine, la mariée me parut plus ingénue que nature; fort appétissante d'ailleurs sous le voile blanc qui adoucissait l'exubérance de sa beauté l)londe et donnait un joli flou à l'éclat de son teint et de ses yeux.

La maman Pérouska, elle, me crispa tout à fait.

Son obséquiosité, ses prétentions, ses grandes manières en toc, sa loquacité, son accent panaché, sa toilette extravagante, ses placards de poudre de riz lui plâtrant inégalement le visage, la faisaient ressembler à une madame Cardinal exotique.

Et puis il y avait vraiment trop de Polonais à la fête. A l'exception du patron et du massier de l'atelier, tous les invités étaient Polonais. On se serait cru enrôlé dans le régiment de Poniatowski et, machinalement, on se tâtait pour sentir s'il ne vous poussait pas des brandebourgs et de l'astrakan.

Le lunch terminé, je préparais une modeste sortie à l'anglaise, lorsque, près de la porte. Beaumignon m'arrêta par le bras.

— Attends-donc, lâcheur, rien ne te presse. Avant de t'en aller, il faut que je te présente notre compagnon de voyage. Eh ! Stanislas, amenez-vous donc par ici.

Un grand jeune homme mince, joli garçon, un peu fade, mais très élégant, sous son habit à la dernière mode, s'approcha de nous et me salua en se fourrant, d'un geste automatique, le menton dans la poitrine, sans bouger le torse.

— M. Ogolowski, lecomteOgolowski, je veux dire, mon garçon d'honneur, qui nous accompagne en Italie.

L'idée d'un voyage de noce à trois était tellement saugrenue que je crus avoir mal compris.

— Comment, monsieur part avec vous ?fis-je ahuri.

— Certainement. C'est moi qui ai eu cette idée-là. M. Ogolowski, un ancien ami de la famille de ma femme, est attaché au Ministère des Affaires Etrangères; il a mis ses relations ànotredispositionet, ma foi, j'ai trouvé que le plus simple était de l'emmener avec nous. Il nous pilotera là-bas, dans toutes ces villes que je ne connais pas, ça ira comme sur des roulettes; d'autant plus qu'il parle italien comme feu Macaroni, ajouta-t-il avec un gros rire. Fameux hein?

— Parfait, mon cher, parfait. Monsieur, enchanté de...

M. Ogolowski et moi nous échangeâmes un regard qui n'était pas précisément chargé de bienveillance, et nous nous tournâmes le dos en oubliant de nous serrer la main.

Aussitôt de retour à Paris, mon ancien camarade me pria devenir dîner chez lui.

En me voyant entrer dans son atelier. Beau mignon poussa des hourras joyeux et m'embrassa sur les deux joues.

J'ai rarement rencontré un homme aussi heureux.

Son voyage en Italie, le sacrait définitivement artiste à ses propres yeux, il exultait : Rome, Florence, Venise, Naples, qui revenaient constamment dans la conversation, prenaient, dans sa bouche, des sonorités de fanfare. Il admirait tout pêle-mêle, sans nuances et, naïvement, il s'emballait autant pour les platitudes boursouflées que pour les véritables chefs-d'œuvre. Intimement mêlé à son enthousiasme artistique, le nom de sa femme se trouvait constamment accolé à celui de Michel-Ange, de Lucca délia Robia et de Yéronèse.

— Le palais Pitti, hein Caroline ? — Quel peintre que Titien, n'est-ce pas Caroline? — Te rappellestu, Caroline, les fresques d'Orcagna? — Et Ogolowski, dis-donc Caroline en voilà un ami !

Je l'avais oublié celui-là.

— Ah ! oui, au fait, qu'est-ce qu'il est devenu ton compagnon de voyage?

— Tu vas le voir, il dîne avec nous. Il a été d'une complaisance dont tu n'as pas d'idée! Ses amis des Consulats sur lesquels nous comptions étaient absents, par exemple — une vrai déveine — tous en congé ou malades, mais il les a remplacés par son obligeance, son amabilité, son dévouement. Et puis, quel chic ! Nous autres artistes, il faut le reconnaître, c'est plus ça; non, tu sais, il y a autre chose, mais ce n'est pas ça, nous n'avons pas ce je ne sais quoi qui distingue d'emblée un homme

destiné à la diplomatie. Et dire qu'un garçon pareil est obligé de vivre avec ses dix-huit cents francs d'appointements ! C'est dégoûtant.

— Comment dix-luiit-cents francs ? Mais il est mis comme Morny !

L'entrée d'Ogolowski — plus irréprochable que jamais — empêcha mon camarade de me répondre et l'on se mita table.

Ma première impression sur l'attaché avait manqué d'enthousiasmé, la seconde fut carrément mauvaise. Ce bellâtre, doublé d'un imbécile, cach une nullité prétentieuse, sous un vernis mondain, capable seulement d'éblouir un ancien commis épicier.

Son attitude vis-à-vis de Beaumignon me choquait. Il avait une façon de le plaisanter, en jetant à la jeune femme un regard en coulisse qui m'agaçait. Celle-ci, je dois le dire, n'encourageait nullement ces œillades et conservait une attitude aisée sans familiarité qui réduisait à néant les calculs de probabilité dont ma cervelle était bourrée depuis le potage.

Gomme à l'atelier, Beaumignon acceptait en riant les plaisanteries de son convive. N'ayant aucun esprit, il était sans défense contre cette blague ramassée sur les tables de café, dans les refrains des petits théâtres, dans les journaux boulevardiers, sur l'asphalte, un peu partout, qui l'aveuglait sans

le blesser, comme des fusées de feu d'artifice. Une seule chose le préoccupait sérieusement d'ailleurs, c'était de voir qu'Ogolowski ne s'occupait pas assez de sa femme.

— Des amis d'enfance, sacristi ! ça devrait pourtant être plus familiers que vous ne l'êtes, répétaitil constamment. Vous savez, Stanislas, moi je n'aime pas la pose et je veux que vous soyez ici comme chez vous.

Le Polonais ricanait et ne répondait rien.

Quand il me vit prendre mon chapeau pour partir, il dressa lui-même la table de jeu et prépara P. les cartes pour un whist.

Il suivait l'avis de Beaumignon, il était comme ^ chez lui.

Une commande importante qui absorba tout moi temps, m'obligea à espacer les visites assez fré^^ quentes que je faisais au jeune ménage. J'avais crul remarquer d'ailleurs que ma présence n'était pas) autrement agréable à la femme de mon ami etj j'étais bien aise d'avoir un prétexte plausible poupj devenir plus rare.

Ma toile terminée, je filai en Espagne, etVelasquez me fit oublier le couple Beaumignon.

Un dimanche d'été, quelques jours après être revenu en France, j'allai déjeuner chez un ami au Vésinet. Pendant le trajet, la noce saupoudrée de Polonais me revint à l'esprit ; bourrelé de remords d'avoir lâché mon camarade pendant plus d'un an, je résolus de faire un crochet jusqu'à la maison de Beaumignon.

Bien de changé extérieurement dans cette petite boîte bourgeoise. Les volets étaient toujours verts, les murs continuaient à être jaune serin et la Vénus de Milo en béton aggloméré qu'on avait installée au milieu d'un massif, regardait, du même air sévère, la bergère en zinc qui faisait des grâces près de la boule argentée.

Intérieurement rien de changé non plus, car, du vestibule, j'entendis de grands éclats de rire partir du salon. Je poussai la porte, mais je rengainai aussitôt mon sourire des cours, en constatant l'effet réfrigérant de mon entrée. Cela manquait d'élan.

Sept ou huit personnes jouaient aux jeux innocents et madame Beaumignon embrassait à la religieuse un monsieur brun, au moment oîi j'entrais.

— Ah! si l'on s'embrasse, j'en suis, m'écriai-je, dans l'espoir que cette grosse platitude m'attirerait les suffrages de l'assistance.

Mais ma plaisanterie bête fit long feu. La mai-

tresse de la maison me salua cérémonieusement et nous nous regardâmes tous d'une façon idiote.

— Et Ulysse ? demandai-je pour dire quelque chose. Est-ce qu'il est à son atelier? Toujours au travail donc!

— Non, mon mari est souffrant; il garde le lit depuis quelques jours. Voulez-vous le voir?

~ Je crois bien et tout de suite.

Je grimpai à la chambre de mon ami. Je le trouvai seul, sommeillant à demi, dans une pièce aussi mal tenue que le salon était soigné et coquet.

Là, une atmosphère que les volets clos entretenaient fraîclio, des fleurs partout, de jolies toilettes claires, des éclats de rire, des visages joyeux, la vie heureuse; et, ici, une étuve surchauffée par les rayons torrides du soleil que les rideaux relevés laissaient librement passer, un désordre indifférent et sale, des bouteilles étiquetées vides et moitié pleines, des restes de potions en fermentation, des tasses poisseuses s'entassant sur une cheminée poussiéreuse, un cataplasme froid jeté dans un coin, un grand silence interrompu par le bourdonnement d'une grosse mouche et la respiration haletante d'un malade.

Le bruit de la serrure qui grinçait fit ouvrir les yeux à Beaumignon. Il me tendit la main d'un mouvement brusque et presque joyeux, La face était

rouge, les yeux brillants, la peau sèche; évidemment le pauvre être n'allait pas bien du tout. '

Nous causâmes cependant longtemps et gaîment et il parut s'intéresser vivement à mes impressions sur l'Espagne. S'animant, il me reprocha de ne pas l'avoir averti de mon voyage, parce qu'il serait parti avec moi pour « piger le secret de ses glacis à cet animal de Murillo. «

— Tu sais, me dit-il, au moment où je me disposais à le quitter, je suis très bien soigné. Elle est si bonne Caroline et elle m'aime tant !

Il s'interrompit, attendant un mot de moi, je restai muet comme l'obélisque.

— C'est moi qui ne veux pas qu'elle reste toujours là, reprit-il ; cela m'ennuierait et je préfère être seul. D'ailleurs, aujourd'hui, il faut bien qu'elle s'occupe de ses invités. On ne fait pas ce qu'on veut quand on a du monde, n'est-ce pas? Dès que j'ai besoin de quelque chose, je sonne.

Il me fixa inquiet, mendiant un assentiment.

— Au revoir et porte-toi mieux, mon vieux, fis-je en me détournant pour qu'il ne lût pas ma réponse sur ma figure.

Prenant congé de la maîtresse de la maison, je lui demandai ce que pensait le médecin.

— Il croit à une fièvre typhoïde, mais sans symptômes graves.

En regagnant la gare, j'échangeai un coup de cha-

peau machinal avec un monsieur agrémenté d'un œillet rouge à la boutonnière, c'était Ogolowski qui rejoignait la bande joyeuse.

Les nouvelles fréquentes que je faisais prendre au Vésinet me rassurèrent. La maladie suivait son cours normal et je voyais déjà mon ancien camarade debout lorsque j'appris que la fièvre typhoïde avait pris brusquement une mauvaise tournure et qu'à la suite d'une consultation réunie la veille, le malade était considéré comme à peu près perdu.

Je courus à la gare, je sautai dans le premier train et j'arrivai au Vésinet avant huit heures du matin.

Je sonnai inutilement, on ne vint pas m'ouvrir ; j poussai la grille et j'entrai. Personne dans le vesti bule, personne dans le salon. En deux secondes, je fus à la chambre de mon ami.

Livide, les yeux vitreux, la bouche crispée, Beaumignon renversé sur ses oreillers, était méconnaissable. Il ne respirait plus, il râlait. Je cherchai sa femme, une garde, une domestique, quelqu'un enfin ; la chambre était vide, le moribond était seul. ^'approchant du lit, je parlai doucement à mon malheureux camarade, avec toute l'affection, toute la pitié que je ressentis alors pour ce déshérité qui n'avait reçu de la vie que du fiel et de la boue, en échange de l'or dont son cœur avait été si follement prodigue.

Sortant de la torpeur dans laquelle il était plongé, le malade finit par tourner lentement la tête vers moi. Il me regarda longtemps, immobile et silencieux, faisant visiblement effort pour fixer une idée dans ce cerveau qui s'emplissait d'ombre. Puis, brusquement, une lueur d'hallucination éclaira son regard atone ; il se dressa sur son séant et, s'accrocliant à moi, il s'abattit sur ma poitrine.

— Emmène-moi, emmène-moi d'ici, murmura-til d'une voix saccadée et presque inintelligible; je ne veux plus rester près d'elle. — J'ai soif, mon Dieu, que j'ai soif! — Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir; moi, je ne me doutais de rien, eh ! bien, elle me trompait, ma femme, Caroline, elleque j'aimais tant! — Tiens moi comme ça — C'est hier, hier seulement que j'ai tout appris. Figure-toi Donne-moi,

à boire, la tasse bleue, là. Merci. — Figure-toi que cette nuit ou hier soir, je ne sais plus, j'avais soif, comme maintenant, et pas de tisane près de moi, rien. Alors j'ai sonné, j'ai appelé et comme on ne venait pas, je me suis levé, je suis tombée mais je me suis relevé et j'ai pu arriver jusqu'à la porte que j'ai ouverte — Ah ! que je me sens malade ! —Écoute. J'ai entendu rire dans la chambre de ma femme et j'ai vu filtrer de la lumière. Je me suis traîné jusque-là — A boire. Merci. —Je suis entré et je les ai vus tous deux. Caroline en chemise sur les genoux d'Ogolowski qui l'embrassait à pleine bou-

che. C'était pour ça qu'on ne m'entendait pas. — Je

ne veux pas rester ici.

làclies, les infâmes!

Oli ! les misérables, les

Et'

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Je voulus le calmer, l'interrompre, mais la fièvre, l'exaltation du délire lui donnaient une énergie incroyable.

— Je t'en prie, continua-t-il, laisse-moi achever. Tu n'aurais pas cru cela, n'est-ce pas? et encore tu ignores que, pour elle, cette catin, j'ai renié mon père, mon père que j'adorais. Oui, en me maria nt, je lui ai reconnu toute ma fortune à cette fille perdue, de sorte que si je meurs — et je suis bien malade — mon père n'aura rien de ce que je possède. — Ah! Dieu que je soufi're ! — Mais il est encore temps de revenir là-dessus; toi qui as fait des études, tu dois savoir comment on s'y prend pour modifier un contrat? Avant tout, je veux voir mon père ; va le chercher, ramène-le moi, qu'il me pardonne, qu'il m'em brasse comme lorsque j'étais petit. Ya, et tous deux vous me ferez ensuite sortir d'ici, vousme soignerez, vous me guérirez, car je ne vais pas mourir, n'est-ce pas? Pars vite. De t'avoir tout raconté, il me semble que je suis soulagé et que je vais mieux — A boire encore. C'est bien. Et reviens vite.

Cette longue confession avait épuisé Beaumignon. Dès que je le remis surson oreiller, il retomba dans l'état comateux qui m'avait douloureusement frappé en entrant. Je partis en courant, après avoir donné l'ordre à la domestique que je trouvai enfin dans la cuisine, de ne pas quitter son maître.

Quatre heures plus tard, j'étais de retour au Vé-

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sinet avec le père de mon ami qui sanglotait sans parler. Mais, quelle qu'ait été ma promptitude, la mort, plus rapide que moi, nous avait précédés à la petite maison aux volets verts.

Quand je rentrai dans la chambre, mon pauvre Beaumignon ne souffrait plus ; il dormait du grand sommeil, très calme, très doux, très reposé, et, n'était la trace d'une larme séchée que je crus voir, au coin de l'œil clos, on eût dit qu'il avait quitté ce monde en ignorant les bassesses et les turpitudes humaines. Sa femme, enveloppée dans un coquet peignoir de cachemire bleu garni de guipures, pleurait au pied du lit, le visage caché dans un mouchoir de batiste dont le parfum à la verveine emplissait la pièce d'une senteur molle. On ne voyait d'elle, sous les cheveux dorés qui estompaient à la nuque, que la ligne jeune et pure de son cou d'enfant.

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