‹ BeaumignonChapitre 4 sur 8 · V -JU^^ f-:^ n · texte numérisé non relu

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de ne pas être en arrière, est encore d'aller en avant. Je pris donc le taureau par les cornes, et comme on avale une médecine amère d'un seul trait, je me di-

rigeai vers la partie la plus sombre de la forêt, la baïonnette en avant et le doigt sur la détente.

Au bout d'une demi-heure de recherches inutiles, je ramenai — le képi sur l'oreille et avec la placidité d'un héros — mes six hommes au point de raliement. Nous reprîmes notre route vers Ville-d'Avray et, deux heures plus tard, je dormais sur mon lit de camp, comme un bon bourgeois fatigué d'une promenade dans la campagne.

Le capitaine Eloy est mort, à Champigny, d'un éclat d'obus dans la poitrine, en ralliant sa compagnie sous le feu d'une batterie prussienne. C'est le cœur encore serré que je pense à ce brave si calme, si simple, si impassible devant le danger. Son souvenir ne se présente jamais à mon esprit, sans que je ne me rappelle le battement de cœur que me causa le premier coup de fusil résonnant à mon oreille.

A Emile Zola.

Pour la plupart des étrangers et des provinciaux qui viennent \ à Paris, la grande ville se compose d'une dou-

zaine de rues, de quelques boulevards, de trois ou quatre places, des Champs-Elysées et du bois de Boulogne. Cela est d'autant moins étonnant qu'un bon tiers des Parisiens ne connaît que lesquartiers luxueux, gais, joyeux, superbes, qui montrent aux passants, comme de belles filles, dans un perpétuel éclat de rire, l'émail éclatant de leurs trente-deux dents.

Or, si nous possédons le boulevard des Italiens, nous avons aussi le boulevard de Ménilmontant ; si l'avenue de l'Opéra flamboie, le soir, à la lueur de ses mille becs de gaz et aux reflets des diamants entassés dans les vitrines des bijoutiers, la rue des Anglais dort, la nuit, dans la boue puante oîi grouillent, sordides et louches, le vice et le crime; si le Parc Monceaux semble un nid coquet où le rire de l'enfant heureux se mêle au gazouillement de l'oiseau, la cité Dore où croupit la plus effroyable des misères, ressemble à un des coins de l'enfer rêvé par Dante et humanisé par Poe.

En somme, que les délicats et les petits maîtres ne relèvent pas trop haut la jupe garnie de dentelles, aux froufrous élégants, de notre chère capitale, ils trouveraient du linge sale, des loques et des ulcères purulents.

Il y a quatre ans, le jour où la neige contraria si comiquement la sortie du bal de l'Elysée, mes occupations m'appelèrent près de la rue Rebeval, dans

une ruelle de ce Paris vénéneux d'autant plus inconnu que les habitants, avec la sauvagerie farouche des animaux malades qui se cachent pour crever, ne quittent pas leurs bouges et ne franchissent jamais les limites de leur quartier.

La maison oi^i j'entrai, haute de sept étages, large au plus comme le guichet du Louvre, avait peut-être quarante ou quarante-cinq mètres de profondeur.

Avez-vous remarqué que les choses, comme les hommes, ont des maladies, des souffrances, des joies, des destinées? Dans sa jeunesse, la baraque que j'avais devant moi, devait avoir eu la petite vérole. La façade éventrée, boursouflée, verdâtre, déshonorée par les déjections tombées des fenêtres, fatiguée, vieillie, souffreteuse et vaincue, semblait lasse de vivre et appeler la pioche du démolisseur Un tuyau d'eaux ménagères crevé laissait suinter un liquide saumâtre et épais se figeant en stalactites le long d'une crevasse que les tubercules du salpêtre avaient ouvertes dans l'enduit. Le rez-de-chaussée était occupé par une boutique — si toutefois on peut appeler boutique cet antre de sorcière — dont le patron vendait du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, des pommes de terre frites, du gras double et du charbon, tout en raccommodant les bottes et en faisant l'office de concierge.

Pour pénétrer dans la maison, il fallait passer par une longue allée, sombre comme un tunnel. A cer-

tains endroits, les murs affaissés et cagneux se rapprocliaient tellement qu'on était o])ligé de se mettre de profil pour éviter le contact visqueux des parois; on marchait dans une fange molle dont l'odeur nauséabonde piquait les yeux et la gorge. J'allongeai le pas et j'arrivai dans la cour, sorte de puits gluant et infect, où avait eu lieu, le matin même, le commencement d'incendie dont on m'avait parlé.

Toujours la même histoire : une enfant de quatre ans, restée seule, avait joué avec des allumettes et avait mis le feu à la pièce dans laquelle elle se trouvait. Quelques seaux d'eau avaient eu raison de la llamme, mais la pauvre petite était morte asphyxiée.

Dans la cour — dans cette bouche d'égout devraisje dire — était un hangar sur lequel, après coup, on avait construit une chambre.

J'emploie les mots construit et chambre, faute d'autres qui rendent exactement ma pensée. Représentez-vous une immense caisse d'emballage, de deux mètres carrés environ, sur deux mètres de haut; cette caisse, en planches de sapin mal jointes, est recouverte de papier bitumé posé sur de la volige; un carreau fixe, sans châssis, éclaire cette niche dont on ne voudrait pas pour des chiens. Comme parquet; le zinc de la couverture du hangar. Pour escalier, une échelle dont deux échelons manquent. Ni cheminée, ni poêle, ni fourneau. C'est le Sahara l'été,

c'est la Sibérie l'hiver, c'est l'air vicié, l'emprisonnement, le martyre toute l'année.

Deux créatures vivaient là : la mère et la fille !

La mère abandonnée classiquement par le drôlf qui — non moins classiquement — lui avait promis le mariage, s'était mis dans la tête d'élever son enfant et de ne pas rouler au ruisseau ou au landau capitonné — cela dépend des chances.

En sortant de la Maternité, le nouveau-né dans les bras et cent sous dans la poche, elle avait essayé de tout. La maladie, le chômage, la malechance s'en étaient mêlés; la misère la tirant de plus en plus violemment par sa jupe en guenilles, elle avait fini par se mettre à ramasser des chiffons. Avec les trentecinq sous qu'elle gagnait par jour, elle vivait. Elle avait loué Vappartement de l'impasse Pauly six francs par mois, payés d'avance.

Le matin, à quatre heures, avant le retour de la chiffonnière, la gamine s'était réveillée.

Peut-être, affolée par les ténèbres qui terrorisent ces cerveaux d'enfants assoiffés de lumière, avait-elle pleuré, appelé, crié. Puis, grelottant dans cette boîte que faisait craquer la rafale de neige, les yeux écarquillés pour crever la nuit, elle s'était levée, avait cherché à tâtons les allumettes, les avait frottées contre le bois; l'une d'elles, en tombant sur la paillasse, avait mis le feu au grabat. La paille, à moitié pourrie, avait fait des façons pour brûler, mais la

fumée acre, épaisse et lourde, dans ce trou sans air, en un clin d'œil, avait étouffé la petite. Quand un voisin, d'un coup d'épaule, avait enfoncé la porte, la mort avait terminé sa besogne ; on n'eut plus qu'à préserver VimmeiiUe.

Tant bien que mal, je grimpai à l'échelle et, par la porte éventrée, je jetai un coup d'œil dans la pièce.

Le petit cadavre était couché sur le lit, gardant la posture qu'il avait lorsque l'asphyxie était venue. Le corps disparaissait, pelotonné dans une de ces couvertures vertes que l'on avait distribuées aux gardes nationaux, pendant le siège, couverture limée, jaunie et rapiécée avec des morceaux d'indienne ; seul un bras, tendu en avant dans un geste de terreur, de défense et de prière, un bras maigre et chétif, rigide et droit, sortait de la couverture.

Par l'ouverture que la flamme avait faite à la toiture, la neige était tombée sur le pied du lit et couvrait d'une ouate blanche la paillasse carbonisée. Pas de draps, pas d'oreiller, pas de matelas. Sous une table de bois blanc dont un pied manquait, se trouvait une casserole enfumée, à côté d'un fourneau de terre et, dans un coin, un « bonheur du jour » Louis XV étalait sa grâce mièvre, étrange épave d'une élégance raffinée venant échouer dans ce bouge, mais après quelle déchéance! Plus de tiroirs, plus de cuivres ciselés, plus de marbre rose

et un (les pieds de biche remplacé par un morceau de tôle.

J'avais beau chercher, l'inventaire de la chiffonnière était terminé. Par terre, près du lit, un fichu tricoté en laine ])lanche, une petite robe grise avec une manche rajustée en drap bleu, une paire de galoches éculées ; c'était la garde-robe de "la morte, garde-robe tombée, au hasard, sur des épluchures de pommes de terre et de carottes, à côté d'un pot à l'eau égueulé et d'une assiette qui contenait encore un peu de soupe de la veille.

Lorsque la mère rentra, une heure plus tard, trempée jusqu'aux os, bleue de froid, cassée sous la hotte pleine de chiffons boueux, on ne prit pas de mitaines pour lui apprendre « l'accident ». La malheureuse se hissa jusqu'à la chambre où était couché le cadavre de son enfant; elle le regarda longuement sans pleurer, muette, immobile sous la neige qui tombait à gros flocons sur ses épaules. Puis, d'un geste machinal, elle rajusta le cachemire (rosier sur ses épaules, enfila l'allée sombre sans se retourner, gagna la rue et alla se jeter dans le canal.

Elle coula au fond comme un pavé, entraînée par sa hotte qu'elle n'avait pas quittée.

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