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UNE

A Paul Eiidel

Le boulevard Montmorency, à Auteuil, longe le €liemin de fer de ceinture qui est boWé, d'un autre

côté, par le Ranelagh et les derniers massifs du bois de Boulogne.

C'est un des coins les plus charmants de Paris, un bout de campagne enciélée à vingt minutes du boulevard et à cent lieues du brouhaha de la capitale, une oasis mondaine où les coquettes villas qui y sont construites ont le tact de ne pas s'élever de plus de deux étages, afin de ne cacher à personne l'admirable panorama qui borne l'horizon, avec le Mont Yalérien, les coteaux de la Seine et la forêt de Meudon pour toile de fond. Pas d'usines, pas de boutiques, pas de commerce, pas de chariots, peu de passants, presque pas de vie. Avec sa tenue correcte, son luxe de bon ton, son aspect heureux, sa tranquillité distinguée, son atmosphère saturée de l'acre senteur des bois voisins, Auteuil me fait l'effet de ces jardins d'hiver, placés loin des salons de réception, où l'on vient se reposer et respirer à l'aise les nuits de bal, et où le bruit de la fête et le son de l'orchestre n'arrivent que comme un écho indéfinissable et confus. On sent que Paris est là, qu'on n'a qu'à se retourner pour avoir l'impression de son haleine brûlante, mais on ne le voit pas et on l'entend à peine.

C'est sur le boulevard Montmorency que se trouve l'hôtel de M. de Concourt. Il me semble qu'il devait logiquement, presque fatalement, habiter cet aristocratique quartier, l'historien qui a le mieux

compris et dépeint l'élégance suprême du dixhuitième siècle ; de même, pouvait-il beaucoup s'éloigner du cœur de la grande ville, l'artiste qui s'appelle lui-même un vieux civilisé"? lui qui, dans ses romans, n'a presque exclusivement peint que des paysages parisiens avec la sûreté que donne la connaissance approfondie d'un être ou d'une chose et la puissance qu'apporte, encore [plus que le talent, l'amour pour le modèle qu'on copie.

Ravalé en plâtre, agrémenté de rares sculptures, modeste, simple, d'un Louis XVI assez indécis, l'extérieur de l'hôtel ne laisse guère deviner les merveilles, peut-être uniques au monde, que renferme l'intérieur.

A une époque où les gens bien pensant en Art ne pouvaient retenir un sourire de mépris lorsqu'il était question devant eux des productions artistiques de l'extrême Orient, — qu'ils ne connaissaient d'ailleurs que par les magots en carton installés dans la boutique du marchand de thé de la place Vendôme — Jules et Edmond de Concourt se formaient, relativement à peu de frais, une admirable collection d'ivoires, de laques, de bronzes, de faïences, de porcelaines, d'étofïes, de broderies, d'armes, de meubles, de gouaches et d'aquarelles provenant de la Chine et du Japon. En même temps, ils entassaient à côté de meubles, de bronzes et de tapisseries incomparables du dix-huitième siècle, des pastels.

des dessins, des estampes signés Bouclier, Watteau, Fragonard, Latour, Gravelot, Saint- Aubin, Cochin, Moreau, etc.. qu'ils achetaient, la plupart du temps, pour un morceau de pain, les gens bien pensant déjà nommés — et chargés, comme les Vestales, de conserver le feu sacré du grand Art — n'ayant pas assez de dédain pour ces admirables maîtres français auxquels ils préféraient les pitoyables barbouilleurs, liquidateurs boursouflés et essoufflés de la Renaissance italienne, dont les œuvres encombrent le musée du Louvre. On sait le joli chemin qu'ont fait, depuis, et le Japonisme et le dix-huitième siècle; ce ne sont pas précisément les eunuques de l'Institut qui ont gagné la partie.

Je ne me risquerai pas dans une description détaillée de l'hôtel de M. de Concourt; elle a été faite, et trop bien faite (1), pour oser la recommencer. Le maître de la maison est, d'ailleurs, encore plus intéressant que ce féerique intérieur, et j'ai hâte de parler de lui.

Elle est peu connue du public, la figure de l'auteur de Chérie, car on ne voit sa photographie aux vitrines des marchands que depuis la reprise d'Henriette Maréchal, à l'Odéon.

M. Edmond de Concourt porte très crânement ses cinquante années sonnées; l'antithèse de ses

(1) La Maison d'un artiste, par Edmond de Goncourt.

cheveux blancs, forts et touffus, et de ses yeux noirs qui ont une jeunesse et un éclat extraordinaires, accentue encore l'embarras où l'on se trouve de mettre un âge exact sur ses traits qui ont conservé autant de finesse que de fermeté. Par-dessus tout — avec sa moustache retroussée, ses mains d'abbé de cour, sa tenue correcte et un peu froide, ses gestes sobres, son élégance de race — M. de Goncourt possède ce que les peintres appellent de « l'allure » Il n'y aurait pas besoin de beaucoup d'imagination pour se Je représenter en perruque poudrée, en habit brodé, en gilet de soie à fleurs, le menton caressé par une cravate de dentelle, l'épée en verrou, le cordon de Saint-Louis sur la poitrine.

J'ai nettement présent à l'esprit le souvenir de la première visite — une date dans ma vie — que je fis à l'hôtel du boulevard Montmorency.

Pour le moment, le marquisXouis XV que je viens d'évoquer, est vêtu d'une vareuse de drap sombre, et les malines sont remplacées par un foulard noué sans prétention autour du cou. Assis à sa table de travail — une grande planche posée sur des tréteaux — il lit à des amis quelques lettres de son frère, lettres prises au hasard parmi la correspondance dont il termine la réunion, et qui a paru l'année dernière, en volume, chez Charpentier. En écoutant ces phrases brillantes, ces aphorismes nerveux, ces aperçus originaux, ces jugements si

siirs SOUS la blague verveuse, ces merveilles d'esprit, de finesse et de goût, je regarde attentivement le lecteur, dont la main frappe inconsciemment la table par petits coups saccadés, et dont la voix est coupée, de temps en temps, de suiïocations nerveuses à peine perceptibles. Cette émotion, si bien dissimulée qu'elle soit, me prouve, hélas ! que l'effroyable blessure faite, par la mort, au cœur de ce délicat et de ce tendre, n'est pas encore cicatrisée et ne le sera probablement jamais.

Il faut connaître l'existence menée par les deux frères de Concourt pour comprendre que le départ éternel de l'un a brisé la vie de l'autre. Etre lié par le sang avec un homme qui partage vos goûts, vos haines, vos adorations; vivre avec lui sous le même toit, côte à côte, longtemps, toujours; s'identifier si étroitement qu'une même pensée est transcrite dans des termes identiques par l'un et par l'autre renoncer aux joies intimes du foyer, afin qu'un tiers n'accapare pas une part de l'affection commune ; lutter de longues années ensemble, en enchevêtrant assez solidement ces deux tendresses pour ne pas tomber en route d'épuisement et de découragement; arriver enfin au but, et, au moment de l'atteindre, sentir la main qu'on pressait depuis le berceau se dégager de votre étreinte, voir disparaître le compagnon de toute la vie, l'ami de tous les instants, le collaborateur de tous les la-

beurs, qui vous laisse suJjitement seul, abasourdi, brisé, anéanti, perdu dans ce monde qui est vide, puisqu'il n'est plus là, l'autre, le frère qui l'emplissait à lui seul! Oh! le douloureux drame et comme l'on se sent pris de sympathique respect pour l'auréole de tristesse qui entoure la tête du dernier des Concourt !

Le souvenir de l'absent est toujours vivace dans la maison qui avait été si amoureusement aménagée par les deux artistes. Le visiteur sait que le goût de ce raffiné exquis a aidé Edmond à chercher et à grouper les merveilles qui remplissent l'hôtel d'Auteuil. La collaboration a été si fortement soudée qu'il est impossible de discerner la part du vivant d'avec celle du mort, de sorte que l'union de ces deux cœurs et de ces deux intelligences continue même au delà de la tombe.

Mais le jour baisse, et l'ombre gagne lentement le cabinet, malgré la trouée crue que fait la haute fenêtre sans rideaux ouvrant sur le jardin. Les dernières lueurs du jour sont venues s'accrocher aux figurines de Saxe placées sur la cheminée, puis elles ont été caresser un pastel représentant le maître de la maison, une des meilleures œuvres de ce pauvre de Nittis, et maintenant elles sont arrêtées sur un livre, à reliure noire, placé sur la table. Ce livre, sur la couverture duquel se trouve un beau portrait émaillé de Jules de Concourt, parPopelin, renferme

les lettres de condoléance que l'auteur de la Fille Elisa a reçues à la mort de son frère, et les articles qui ont parlé, à cette époque, de l'homme qui a eu une influence prépondérante sur l'art contemporain. Là sont réunies, comme dans un sachet par-

fumé, toutes les fleurs impérissables jetées sur un cercueil chéri. Celui-là, c'est le souvenir glorieux et

réconfortant. Mais, dans une des chambres de riiôtel, j'ai aperçu tout à l'heure, le souvenir intime et déchirant : un fauteuil double, inutile aujourd'hui, puisqu'une des deux places doit rester éternellement vide.

La pièce est maintenant presque complètement sombre. M. de Concourt a arrêté sa lecture.

Le rêve est fini, il faut rentrer à Paris, recommencer la vie bête de chaque jour.

En me retrouvant sur le boulevard Montmorency, sous l'impression très vive de ce que je viens de voir et d'entendre, l'esprit de la maison du grand artiste semble s'incarner dans le tableau qui s'offre à mes yeux : avec son œil rouge de cyclope au front, le train de ceinture passe, en faisant trembler le sol et en entraînant, dans sa course folle, un tourbillon de feuilles mortes; il file sur le rail, symbole de notre existence active, fiévreuse, dévorante, dont l'àpre poésie a été si magistralement comprise et exprimée par les frères de Concourt. Se détachant durement sur un ciel d'automne — empourpré à l'horizon par le coucher du soleil et lavé au zénith dans une teinte bleutée dégradée insensiblement jusqu'au vert pâle — les arbres du bois de Boulogne estompent leurs masses noires. Traité à grands coups de pinceau, sans modelé, ni demi-teintes, par larges teintes plates dont la justesse de la valeur et la précision de la silhouette donnent seules la vie

aux objets, ce paysage parisien, légèrement adouci par nos brumes de Novembre, ressemble à une aquarelle japonaise sur laquelle un peintre impressionniste aurait jeté l'ambiance et la fluidité moite de notre atmosphère.

La fenêtre du cabinet de travail de M. de Concourt s'est éclairée; penché sous sa lampe, seul avec ses souvenirs, le frère a dû reprendre la lecture interrompue des lettres de l'éternel absent. Tourné vers le passé, peut-être trouve-t-il encore que la gloire est « une tête de mort couronnée de lauriers », car si l'un est entré vivant dans la postérité, l'autre est tombé sur la route, blessé par la vie, assassiné par la bêtise humaine, et c'est sur une tombe que s'amoncèlent les fleurs triomphantes de l'apothéose d'aujourd'hui.

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