SUR UN PLAFOND EXÉCUTÉ PAR M'^'^^ LOUISE ABBÉMA
A Maurice Rollinat.
Perchés sur leurs longues et minces pattes, deux flamants, au casque noir, aux plumes roses, se tiennent près d'une vasque japonaise.
Sous un ciel pâle, glissent, argentés et légers, des nuages aux silhouettes molles.
Des plantes luxuriantes étalent, avec orgueil, leur exubérante vitalité que semble exacerber la sève bouillonnante du printemps. Sur la verdeur crue des feuilles, saignent les roses pourprées, et dévale l'avalanche odorée des fleurs multicolores.
Fraîche, limpide, gazouillante, l'eau s'échappe dans le bassin aux originales sculptures; elle tombe, découlant du rictus mauvais d'un monstre de faïence — balafré de couleurs heurtées et dures — à qui la buée met des larmes dans l'œil sans regard.
Des lanternes de Yeddo qui sommeillent — dans
des ondulations coquettes — au souffle d'une brise très douce, laissent iradier au soleil leurs tons violents, mais savamment rythmés.
Et les flamants au casque noir, aux plumes roses, écoutent gravement l'eau qui chante. Hiératiques, hautains, mystiques, rêveurs, ils restent indifférents aux joliesses mièvres, aux mondanités névrosées qui les entourent.
Avec leurs yeux ronds d'une fixité de cadavre, ils trouent l'espace, les oiseaux exilés, et cherchent la patrie perdue.
Ils songent à un ciel embrasé, à un atmosphère de feu, à un sol sans verdure, à des arbres poudreux, à une flore étrange, à des sphinx accroupis dont la tête — monstrueuse et amie — leur servait de perchoir, aux momies sacrées — déchiquetées par les siècles — qui, les nuits d'orage, leur offraient l'hospitalité dans les hypogées peintes, aux ruines qui se mirent, vénérables, dans le miroir plombé du Nil. Ils pensent à l'effondrement des races, à l'écroulement des siècles, au sommeil éternel des civilisations géantes qui dorment, inconnues, sous le sable égyptien.
D'un battement d'ailes silencieux et languide, les flamants au casque noir, aux plumes roses, appellent l'infini, l'immensité, le vol fou dans l'air libre, avec la griserie superbe donnée par l'horizon qui fuit, qui fuit sans cesse, qui fuit toujours dans un pou-
droiement radieux, dans un éparpillement d'air azuré.
Percliés sur leurs longues et minces pattes, deux flamants, au casque noir, aux plumes roses, se tiennent près d'une vasque japonaise.
A Paul Gallimard.
Les jambes allongées sous la table, le dos renversé sur la banquette, je regardais, en pensant à
autre chose, la salle du restaurant, très animée à cette heure de la journée. Le brouillard gris de la
rue semblait avoir traversé les murs; mêlé à la fumée d'un cigare qui zébrait le plafond de spirales bleuâtres, il donnait à la pièce d'une joyeuseté voulue, avec ses ors et ses peintures endimanchés, la mélancolie plate des destinées ratées. La vue d'un tambour de basque crevé ou l'audition d'un vaudeville sans gaîté procure une impression semblable. Très affairés, les garçons allaient et venaient d'une table à l'autre, silencieux, glissant sur leurs souliers sans talons. Les consommateurs n'avaient rien de particulier, corrects sous la banalité courante — car aujourd'hui on ne sait même plus être ridicule. — Les uns, seuls à table, un journal près de l'assiette, lisaient en découpant, ou mangeaient en regardant les femmes, du coin de l'œil; les autres, entre amis, causaient à demi-voix, en gens bien élevés, sans s'occuper des voisins. Et les lambeaux de phrases qui m'arri valent aux oreilles, coupés par le bruit sec d'une fourchette frappant une assiette et le glou-glou chromatique d'une bouteille, apportaient à ma rêvasserie quelque chose comme l'accompagnement à la tierce d'une mélodie italienne, ronronnante et berçante dans sa monotonie soporifique.
A côté de ma table, se trouvaient un petit collégien et son père, tous deux en grand deuil.
L'homme, sanglé dans un veston à la dernière mode qui lui donnait l'aspect d'un garçon d'écurie
en cérémonie, ne devait guère avoir plus de quarante ans, quoique son crâne dénudé, ses joues flasques, son regard de poisson mort le fissent paraître plus âgé.
Fluet et perdu dans sa tunique, l'enfant formait un contraste saisissant avec son père. La peau, d'une finesse et d'une blancheur de fille, laissait voir, aux tempes et au cou, des veines bleues ; de longs cils pâles encadraient des yeux humides et transparents d'une douceur extrême ; un nez droit, une petite bouche charnue dont les lèvres rouges restaient entr'ouvertes, un menton rond et bien dessiné complétaient un ensemble adorablement pur, naïf, doux et bon, auquel des cheveux d'un blond roux et chaud comme de l'or en fusion, ajoutaient un éclat incomparable.
Aucun lien, aucune intimité apparente entre ces deux êtres. Avachi sur sa banquette de velours, le père ne semblait s'intéresser qu'à une assez jolie fille qui déjeunait seule, dans le coin opposé de la salle. Il n'avait pas adressé une seule fois la parole au petit garçon qui, gauchement assis sur le bord de sa chaise, paraissait fort intimidé; d'un air étonné, il contemplait ce qui l'entourait et rougissait jusqu'aux oreilles chaque fois que je le regardais attentivement.
Pris d'un intérêt sympathique pour cette délicate plante de serre chaude, je me mis à reconstituer
l'histoire — probablement fantaisiste — de mes deux voisins, en achevant à petits coups, un verre de Kummel.
Le père égoïste, grossier, viveur était veuf. De là le grand deuil.
La mère, à qui le mariage avait apporté amertumes et douleurs, avait consacré sa vie à ce fils qu'elle avait choyé et adoré, voyant en lui l'unique lien qui la rattachait à ce monde. Mais chétif et malingre était le rejeton de l'homme qui avait usé sa jeunesse dans les boudoirs louches, les cabinets particuliers, les noces crapuleuses. Il avait donc fallu lutter pied à pied pour arracher à la mort ce petit être, presque condamné avant de naître.
Je voyais la chambre aux tapis moelleux, aux tentures de soie, aux meubles luxueux, aux parfums discrets qui avait servi de nid à l'enfant dont le berceau s'abritait sous les rideaux ombreux du lit maternel. Pas de nourrice, pas de gouvernante, pas d'institutrice. La mère avait été tout cela, car elle mettait un orgueil jaloux à éloigner de son idole ceux qui auraient pu enlever ou même détourner une parcelle de l'affection qu'elle gardait pour elle, bien entière. Donnant tout, elle voulait tout avoir.
L'enfant avait grandi dans cet intérieur, capitonné pour lui de tendresse et de bonheur. Sa nature nerveuse s'était affinée au contact de délicatesses exclusivement féminines, tandis que son cœur s'était attendri et mélancolisé sous l'impression de la tristesse latente qui l'entourait.
Quant à son père, il le connaissait à peine. C'était un monsieur quelconque qui efileurait quelquefois sa joue d'un baiser distrait, qui lui apportait des joujoux seulement au jour de l'an et qui lui inspirait une terreur instinctive parce qu'il criait, s'emportait constamment et faisait pleurer sa mère. Dans ce personnage aux fortes mains velues et à la voix rude qui puait le tabac, le petit être ne retrouvait rien de ce qu'il aimait. Aussi sa bouche seule disait-elle : papa; ce mot si tendre dans sa vulgarité ne trouvait pas d'écho dans son âme.
A neuf ans, les joies intimes et un peu graves de cette enfance étaient brusquement brisées : après une maladie de quelques semaines, la mère mourait.
L'enfant n'eut pas la perception bien nette de son malheur. Il sentit seulement en lui un déchirement indéfinissable, l'angoisse d'un inconnu terrible, le vertige que donne le vide, et ses yeux pâles se levèrent — étonnés et effrayés — vers le cielquile frappait si impitoyablement, afin de connaître la faute qu'il avait pu conmietlre pour mériter un si dur chàti-
Ur.ivors/";
ment. Longuement il regarda la silhouette de l'être tant aimé qui dormait du vrai sommeil, immobile sous le drap blanc; à genoux près des cierges, il sanglota si désespérément en appelant : maman,
qu'il crut que son cœur allait crever. Enfin la nuit venue, une domestique l'arracha de la chambre mortuaire et il s'endormit en étouffant ses larmes dans l'oreiller, sans que personne vint le consoler, ni l'embrasseï', comme autrefois.
Le lendemain, vêtu de noir, il suivit le corbillard dont les franges d'argent brillaient au gai soleil. A l'église, de la musique, de l'encens, une foule pressée de gens qu'il ne connaissaient pas et qui l'appelaient « pauvre petit ». Ensuite, voilà la marche vers le cimetière, avec le parfum persistant des fleurs qui recouvraient le char, parfum remplacé bientôt par l'odeur de la terre humide. La bière gémit, des cordes craquent, un choc, le bruit sourd des pierres tombant sur une boîte; encore des chants; puis plus rien. Blotti dans une voiture noire dont il a bien difficilement atteint le haut marche-pied, il rentre dans la maison vide et, seul dans sa chambrette, le mot d'orphelin lui traverse l'esprit, bourdonnant dans sa tête lourde et brûlante: orphelin, c'est fini, il est orphelin.
Un mois plus tard, en octobre, on lui fait quitter son grand col, sa veste, sa culotte courte; on lui met un pantalon d'homme qui tombe jusque sur ses souliers dont le cuir blesse ses pieds, et une tunique dont le drap lui écorche le cou ; on lui coupe ses longues boucles soyeuses, ses boucles dont sa mère était si orgueilleuse et qu'elle peignait elle-même doucement, bien doucement pour ne pas lui faire de mal.
Sur les épaules et le col de la tunique neuve, je voyais des cheveux fraîchement coupés et oubliés parla brosse.
Le premier lundi d'octobre est arrivé, il faut entrer au collège. Mais, avant l'incarcération au lycée Louis-le-Grand, le père, qui comprend ses devoirs, emmène son fils déjeuner chez Foyot. Il a bien fait les choses d'ailleurs, et ce n'est pas de sa faute si le gamin n'aime pas les plats épicés qu'il a commandés. Quelle corvée ! Elle ne se renouvellera pas de sitôt heureusement.
— Pauvre petit potache, rappelle-toi le bien ce déjeuner, car il est le dernier acte de ton enfance heureuse, pure, honnête et bonne. Du lycée où tu entres fleur, tu sortiras fumier; ta candeur sera tournée en moquerie, tes instincts généreux seront martyrisés, ta bonté sera traitée de bêtise, et tu deviendras lâche et hypocrite afin de capter la bienveillance d'un pion ou d'un professeur qui, le premier à ricaner de tes airs de fille, encouragera contre toi les lazzis de tes camarades, encore plus vicieux que méchants. Tu es faible? tu seras roué de coups. Tu es triste? tu seras blagué. Tu es timide? tu seras écrasé par les impudents et les drôles. Tu vas voir sous un jour cyniquement et cruellement vrai l'humanité à ses débuts, toi dont les larmes sont les seules armes que tu possèdes contre la vie. Oh ! ces larmes dévore-les, renfonce-les dans ta gorge, ne les montre pas surtout, car au lycée, vois-
tu, on ne doit jamais pleurer — même à huit ans — sous peine de devenir ridicule et de ne pas être un homme. Tu apprendras cela et l'histoire et la philosophie, et le latin et le grec, et même le français ~ par-dessus le marché — oui, tu apprendras bien d'autres choses encore, mais cette science-là te coûtera cher, car tu la paieras de ce que tu as de grand, d'élevé et de meilleur en toi, et ce n'est pas seulement le rose de tes joues que tu perdras dans cette bâtisse crasseuse et sombre, dans ce lazaret du vice, dans cette cage sans soleil et sans fraîcheur où s'ossifie le cœur et où s'atrophie le corps. .
Le déjeuner de mes voisins était fini.
La face congestionnée par un succulent repas arrosé de Pomard 66, mon homme avait allumé un iondrès et, d'un air ennuyé, faisait signe à son fils de se lever. En traversant la salle, il jeta un dernier regard de regret et de convoitise à la femme qu'il dévisageait impudemment depuis une heure, ouvrit la porte et sortit.
Le brouillard s'était changé en pluie qui tombait fine et froide. A travers les glaces du restaurant, je vis le père relever le col de son pardessus et ouvrir son parapluie. L'enfant tendit une main qu'on ne prit pas, regarda d'un air étonné et triste son compagnon, puis, courbant la tête, il se mit à marcher
à découvert dans cette poussière humide et pénétrante, en cherchant à régler son pas menu sur les grandes enjambées de son père.
Pauvre petit potaclie !
A Edmond de Goncourt.
Par désœuvrement, j'étais entré, l'été dernier, au Cirque des Champs-Elysées. La représentation se traînait péniblement, comme noyée dans la buée lourde et chaude au milieu de laquelle acteurs et spectateurs, également ruisselants de sueur et également ennuyés, semblaient sommeiller. Au bout d'une demi-heure de haute école, de cerceaux de papier crevés, de banderolles franchies, je m.e trouvais suffisamment hébété comme cela et j'allais me lever pour partir, lorsque les Humpeckett sautèrent dans la piste.
Qui a vu les Hanlon-Lee, les maîtres du genre, connaît à peu près toutes les autres troupes de clowns qui exécutent des pantomimes dont le fond, si ce n'est la forme, est toujours le même. Les Martinetti, les Boisset et les Lauris n'ont guère varié la
formule, pas plus que leurs nombreux imitateurs,
venus d'Angleterre, d'Italie, d'Amérique ou des
Batignolles, dont les noms n'ont pas laissé de trace d'un hiver à l'autre.
Comme leurs devanciers, les Humpeckett étaient vêtus du costume traditionnel : habits aux couleurs voyantes avec basques pendantes jusqu'aux talons, gilets aux revers énormes, pantalons collants se terminant par des pieds pointus et longs de quarante centimètres, larges cravates de dentelle, perruques bleues, blanches ou noires et, sur le visage, le lourd maquillage anglais aux tons heurtés, violents et crus qui dissimule aussi complètement la personnalité de quelqu'un que le masque le plus épais.
La pantomime commença et je restai dans ma stale, empoigné par un spectacle qui m'a toujours, je ne dirai pas amusé, ni intéressé, mais étrangement émotionné. Oui, émotionné et émotionné, avec une pointe de ces terreurs enfantines qui vous glacent le cœur et vous font courir un frisson sur la nuque.
C'est qu'ils ont quelque chose d'étrange et de fantastique, ces clowns dont les vêtements rappellent les nôtres, mais les nôtres vus dans le cauchemar ou la fièvre, dont le mutisme semble mystérieux avec le mouvement épileptique qu'ils se donnent, dont la physionomie paraît d'autant plus macabre et affolante qu'elle reste impassible, tandis que le
corps exécute des sauts prodigieux, des contorsions inimaginables, des pauses inattendues. Ces
tètes glabn^s et mornes, fichées sur ces membres de possédés, atteignent l'idéal du fantastique.
Cependant, les quatre Humpeckett emplissaient la piste de leur tourbillon.
Ils s'étaient réciproquement cassé sur la tête les instruments qu'ils tenaient en^entrant, ils avaien
fait le saut périlleux à travers une grosse caisse, ils avaient exécuté le grand écart par dessus une contrebasse, ils avaient joué du tambour avec leurs pieds; ils s'étaient battus, souffletés, tiraillés, piles, déchiquetés, mis en loques, lorsque l'un d'eux, sautant sur une bouteille placée sur la table, commença gravement à jouer du violon. Ses camarades formèrent aussitôt le cercle avec des gestes d'admiration grotesques et dans des attitudes inouïes qui firent pâmer de rire la salle entière.
C'était la Rêverie de Schumann que jouait le clown, et cette admirable page était exécutée avec un tel sentiment des nuances, une telle intelligence musicale, que je ne pus retenir un mouvement d'ébahissement. Je regardai attentivement le pitre : les pieds crispés sur la bouteille, afin de garder l'équilibre, les jambes nerveuses — que la couleur noire du maillot faisait encore plus maigres — tendues à se briser, le corps grêle perdu dans le frac sombre et trop large, le blanc du maquillage rendu luisant par la sueur qui perlait sous la perruque rouge, le pauvre diable me fit l'effet d'un personnage d'Hoiïmann caricaturé par Daumier. Le regard, par exemple, n'était ni gai ni comif[ue. Enfoncé sous l'orbite, hagard, sombre, illuminé, l'œil qui regardait avec une fixité de fou, sans rien voir, était presque efi'rayant. Il me donna un coup au cœur, cet œil, car il me sembla le reconnaître
ot en avoir déjà subi la poignante impression.
Mais où et quand?
Je chercliais à retrouver des traits sous le masque pâteux du clown, à déchiffrer rénigme de ce sphinx dont le regard seul vivait — impossible. La perruque, les faux favoris, les tons crus du vermillon 'me déroutaient, et cependant, j'en étais maintenant bien certain, j'avais vu ces yeux-là quelque part. Une lueur me traversa enfin la mémoire : le clown perché sur la bouteille, c'était bien lui, Pierre Moreau, l'ami dont je n'avais pas entendu parler depuis cinq ans!
Je l'avais rencontré dans un déjeuner d'artistes où un sculpteur l'avait amené pour nous faire voir un « bon type. » Le brave garçon qui ne se doutait de rien, me fit pitié, avec son air naïf, timide et farouche de bête mise en cage.
Quoique à peine âgé de vingt-cinq ans, il avait le crâne dénudé et poh comme celui d'un vieux moine, et les quelques cheveux qui lui restaient étaient gris. Sous ses manières gauches, sous son visage fatigué et souffrant, je devinai un blessé de la vie et toute ma sympathie alla à lui. Au dessert, nous étions amis et, le lendemain, dans sa petite chambre, où il m'avait prié de venir le voir, Pierre me conta son histoire.
Il était le fils d'un marchand de ferrailles venu d'Auvergne à Paris en sabots, pour chercher for-
tune. Les affaires avaient d'abord mal marché. Sans instruction, sans relations, sans appui, le père Moreau avait deux fois tout perdu au moment où il croyait toucher au port. La troisième fois, il avait enfin acquis, si ce n'est l'aisance, du moins un certain bien-être, et il était venu s'établir rue Sainte- Marguerite, dans cette ruelle puante, sombre et humide qui avoisine le faubourg Saint-Antoine. Pierre était né là; il y habitait encore.
Son frère — plus âgé que lui de quatre ans — au torse puissant, aux bras d'athlète, s'était mis de bonne heure à l'enclume, naturellement, comme les canards vont à l'eau. Pierre, chétif et malingre, ne quittait pas les jupons de sa mère qui avait un faible pour lui, et il ne se sentait nullement tenté par le métier du père. Par quel prodige inexplicable, par quelle mystérieuse intuition, ce petit être, poussé dans la limaille de fer, né de parents qui ne savaient même pas lire, entouré de brutes aux mains et aux cerveaux tannés, se prit-il de passion pour la musique? Mystère. Toujours est-il qu'à sept ans il déchilTrait les partitions les plus difficiles, qu'à neuf ans il com])Osait un morceau pour la fête de sa mère, et qu'il le lui jouait sur un vieux clavecin cassé qu'il avait déniché chez le marchand de bricà-brac son voisin.
Le cœur de la bonne femme se fondit en entendant pianoter le petit, mais le père Moreau fut moins sen-
sible au concert, et la lutte commença, terrible, tenace, journalière entre le musicien et le marchand de ferraille. La victoire resta pourtant à la mère qui
n'y comprenait rien, mais qui pleurait en entendan son Jieu jouer du violon; car Pierre avait appris un autre instrument, toujours seul bien entendu.
Bon gré, mal gré, le vieil Auvergnat dut céder et faire donner à son fils, dont les douze ans approchaient, des leçons par un râcleur du quartier qui jouait dans les bals Musette.
L'année suivante, l'enfant fut reçu au Conservatoire où il ol)tint le second prix ; il allait rentrer dans sa classe, lorsque sa mère mourut. Le coup fut si rude pour cet affectueux et ce sensitif qu'il eut une fièvre cérébrale.
Aussit(3t Pierre guéri, son père lui annonça que le temps de la paresse était fini et qu'il fallait se mettre à travailler à côté de son frère. Lui, sans rien répondre, s'attaqua bravement à la besogne ; mais il fit un si déplorable marchand, il commit tant de maladresses que Moreau, brave homme en somme et aimant son fils au fond, le laissa reprendre petit à petit sa musique, en ayant l'air de croire qu'il s'occupait toujours exclusivement de la fonte, du cuivre et de l'acier.
L'artiste vivait enfin, mais l'homme allait cruellement souffrir.
Le frère qui trimait tout le jour, brûlé à la forge ou glacé par l'air humide du chantier, reprocha brutalement à ce petit-maître aux mains blanches la nourriture que lui et son père gagnaient seuls. Pierre se levait souvent de table, rouge d'humiliation, et allait demander à son cher violon la consolation de toutes ses peines; mais, alors, le bruit de
l'enclume, clair, sonore, implacable, trouant les murs, crevant les portes, l'empêchait d'entendre ce qu'il jouait. S'il attendait le soir ou la nuit pour
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composer, son frère furieux qui se couchait de bonne heure, lui criait de se taire et de laisser au moins dormir « les imbéciles qui lui donnaient à mani;er. »
Lorsque le jeune homme me raconta sa vie, il v
avait quatre ans que ce martyre durait. Le mallieureux avait cherché à s'en délivrer; il avait essayé de trouver des leçons, d'entrer dans un orchestre, de copier de la musique, mais toutes les portes étaient restées closes. Et c'était cependant une belle et grande nature d'artiste que ce nerveux mystique qui envoyait des baisers au buste de Beethoven, qui pleurait en lisant Baudelaire, et dont le cœur vibrait comme une harpe éolienne à la moindre manifestation artistique.
Je me mis on quatre pour lui être utile et j'étais parvenu à lui procurer une modeste place de répétiteur dans une pension, lorsque tout-à-coup il était parti sans qu'on sût où, et sans me dire un mot.
A certaines phrases qui lui étaient échappées quehiues temps auparavant, j'avais cru comprendre qu'une femme avait pris une place énorme dans sa vie, (ju'une passion terril:)le s'était abattue sur ce pauvre cœur déjà si meurtri, passion sans joie, sans issue, sans espoir. Et il s'était enfui, ivre de déceptions, d'amertumes, d'humiliations, de douleurs, enfui sans laisser de traces, afin d'être oublié même de ceux qui l'aimaient.
Debout sur la bouteille, grotesque et lamentable sous sa souquenille, Pierre Moreau jouait toujours, les yeux en extase et perdus dans le vague.