LE GRAND
Uhb partie des usages et des coutumes que nous venons de rapporter; était Touyrage de la barbarie et de la superstition , et disparut par les soins de Pierre premier , qui mit sa gloire à en être le réformateur 9 et qui parvint aussi 9 non sans peine , à changer et à polir les mœurs de sa nation. €*est de ce règne mémorable que nous allons mainte-nant nous entretenir.
DUcipUne miiitaire étaHie pat Pierre I.*, et
création (fune marine.
Ce fut presque en sortant de Tenfance que Pierre premier fit entrevoir qu'il serait un grand homme 9 un illustre guerrier, un sage législateur» et qu^en donnant plus d'énergie aux forces de terre de son vaste empire , il lui donnerait en même temps une marine respectable. Les jeux dé sa tendre jeunesse furent des instructions utiles à son pays^ tant ft est vrai que nos talens et nos vertus
fie développent de bonne heure, quand nous savons seconder leurinfluence. La plupart desgrands homo^es se sont formés d'eux-mêmes. A l'âge de dix ans , et tant que Pierre était encore sous la tutelle de la princesse Sophie , il s'amusait dans un bourg voisin de Moscou à faire faire l'exercice à de jeun^ boïards attachés à sa cour ; il se mêlait parmi eux , et pratiquait toutes les évolutions militaires. Un étranger, venu à Moscou du temps d'Alexis , sut lui rendre ce plaisir plus instructif et plus piquant: c'est le célèbre Le Fort, né à Genève , et que diverses aventures avaient conduit en Russie. Le Fort , ne sachant trop que devenir , se présenta à Moscou, au résident de Danemarck, qui le fit son secrétaire ; et , en remplissant cette place, il apprit la langue russe. D'heureuses circonstances l'approchèrent de la personne du tzàr , qui le goûta , et lui. donna d'abord une compagnie d'infanterie. Excité par les conseils du nouveau capitaine, le tzar voulut apprendre aux jeunes boïards qu'il exerçait , et dont il avait formé une Gompaignie, une subordination qui leur était inconnue ; il les fit passerpar tous les grades, et luijqpiéme en donna l'exetnple , en serv^mt d'abord comme tambour , ens.uite comme soldat, sergent , lieutenant. Cette conduite extraordinaire enipôehait les jeunes boïards de murmurer, et leiv ap* prenait à con^mander, en leur apprenant à obéir. La compagnie naissante fut bienjtôt nombreuse ;| çt
( aa? ) deviût un desrégimens des Gardes 9 en 1690 ; ilfut appelé Préobrcbgenskji , nom du bourg oùT il avait été i:^réé« Ge régiment , composé de plusieurs bataillons, en produisit un autre, que Pierre nomma SémenofsM* Telle fut la première école de la discipline militaire "des Russes.
L^espoir de faire fortune attira à Moscou un grand Hombve d'étrangers dans le régiment que jconunandait Le Fort , et dont le tzar était simple soldat. Oii leva plusieurs compagnies de troupes russes, quîiurent halrillées et exercées comme les troupes allemandes. Le régiment de Le Fort devînt une armée de douze mille hommes : cinq colonels furent établis sous lui , et il fut élevé au grade de général* Un Ecossais^ nommé Gordon , formait en même temps un régiment de cinq miUe Itommes , et composé , presque tout entier , d'étrangers. Dans cet état des choses , Pierre voulut voir une image de laguerre, un de ces camps , dont l'usage ccmmençatt à s'introduire en Europe en temps de paix. Oh construisit un fort qu'une partie de, ses nouvelles troupes devait défendre, et qu l'autre devait attaquer; mais au lieu de l'image d'un combat, on donna un combat réel, dans lequel il y eut des soldats de tués et beaucoup de blessés Lé Fort, qui commandait l'attaque, reçu une blessure considérable : la place fut prise d'assaut, f ;
Le tzar logea son ami et son^ général plus ma
gnifiquement qu'il ne Tétait lui-même^ II loi et construire un palais dans un goût moderne ^ se' proposant de lui témoigner , par cette distiiictîoiiy son estime et sa reconnaissance 9 et voulant en même temps donner aux seigneurs russes le modèle d*une bonne architecture , et leur inspirer du goût pour les 2U*ts étrangers.
Le hasard procura au jeune ^rineé unt éouvel amusement , et la satisfaction d'être utile à ses sujets y en leur inspirant le désir de se livrer à Té*-' tude de la marine. Il aperçut un jour une vieille chaloupe abandonnée: Timerman, son maître dé fortification » était avec lui. Pierre lui demande pour^quoi ce bâtiment est construit d'une manière différente de tous ceux qu'il a vus- Timerman lut apprend que c'est une chaloupe anglaise , destinée à voguer à voile , même par un vent contraire. La curiosité du tzar est excitée; il voudrait voir une manœuvre dont il ne saurait se former une idée juste. On se ressouvient qu'un nommé Brandt a été appelé de Hollande par Alexis^ pour construire des vaisseaux sur la mer Caspienne ; on le cherche^ on le découvre dans Moscou. Oublié depuis longtemps, il avait été obligé de changer de métier , pour yj yre , et de se faire menuisier. Brandt retourne mb^ *^^^ ^ ^* Pi-emîère profession ; U r^oube la P^aioupe, y remet an mât, y ajuste des voiles, et
avigue sur une rivière, en présence du tzar étonné, *"« prince veut «r. -
y^%At naoxàter lui-même ^et manœuvrer
4e bàtînHent. Bientôt il toi faut un navire pluft coa^ Mdérabie et des eaux plus étendues qu'une petite rivière étroite ou un lac ; ii fait construire deux petites frégates 9 les fait lancer sur un vaste lac 9 ^^ 8*y exerce* £nfîn, devenu plus libre 9 en i6g5^» par la mort de Tex-tzarine, qui tremblait de lui voir braver des dan^i^rs qu'exagérait la tendresse maternelle /il fit le voyage d'Arkangel, et navigua sur la mer Blanche > avec des convois de bàtimens anglais et hollandais* A peine eut-il un petit nombre de vaisseaux d'une grandeur médiocre^ de galères 9 de chaloupes ^ qu'il nomma Le Fort son amiral.
Le goût du tzar pour la navigation 9 est d^au* tant plus extraordinaire 9 que , fusqu'à sa quator^ xième année ^ il ne voyait l'eau qu'avec effroi. Il ne pouvait côtoyer une rivière ^ ni traverser un ponty que dans une voiture bien fermée. Sensible à fa peine que cette crainte pusillanime causait à jia mère et à son frère , il parvint à s'en guérir, en se jetant souvent à l'eau ; et bientôt il effraya, par •on audace , ceux qu'avait aâligés son excessive timidité.
La confiance du tsar dans Le Fort n'était point l'effet de la faveur ou dm caprice; elle était justifiée par la sagesse des conseils et parla pureté des fentimens dufavofii;, il nesesecvait jamais de l'as^ cendant absolu qu'il avait sur Tesprit du souverain, que pour l'avantage de Id nation dont la gloire da
( »5o ) tsar était inséparable. Mentor éclairé, mais sévère^ il lui résistait avec fermeté dans les accès de co^ 1ère auxquels ce prince était sujet , et qui Tauraient rendu féroce , s^il n'eût été retenu. Un trait qui suffit seul pour donner la plus haute iàép de Le Fort , parvenu au comble de la faveur et de la grandeur, c*est quHl vécut désintéressé, sans ambition , sans intrigue. Il mourut pauvre, laissant une veuve, un fils et un neveu qui furent coutraints de chercher des secours dans la générosité du tzar» Ce fut le la mars 1699 que <>et homme ^vraiment e/stimable temiîna sa carrière à Tâge de quarante-six ans. Pierre Thonora d'une pompîe funèbre telle qu'on en fait aux souverains. Il assista lui-même au convoi ,. une pique à la main , marchant après les capitaines au rang de lieutenant, qu'il avait pris dans le grand réghneat de ce général.
Ce monarque , lorsqu'il eut perdu son mentor, son sage conseiller, n^en suivit pas moins avec ardeur les réformes qu'il avait entreprises. H établit des régîmens réguliers sur le modèle allemand , el leur fit donner des habits courts et uniformes ; tl voulut que les fils des botards commençassent par être soldats avant d'être oilciers , et que d'autres fissent apprentissage de matelot suir la flotte qtre des ouvriers anglais et hollandais travaillaient à lui. construire en divers ports de ses états.
Pierre donna aux militaires une grande émula-
tnail de la
( aSi ) ^ tion 9 en accordant aux siaiples officiers les privilèges de la noblesse perpétuelle 5 6t en ennoblissant jusqu'à la dernière postérité , ceux qui parviendraient à l'état- major. On peut acquérir aussi la noblesse dans le service des bureaux 5 des chancel-. leries, des collèges , parce que les emplois y Vé-fv pondent tous à quelques grades militaires. Le simple soldat y tiré de la classe des serfs ( esclaves ) , adroit d*espérer que lui-même ou ses enfans monteront un jour par leurs services à Tétat - major ^ et même an généralat. C'est ainsi qu'un sage gou^ l^ernement fait nattre l'émulation dans toutes les «lasses de la société.
Fortune extraordinaire de Mentzicof.
Un jeune homme de la lie du peuple fut porté aux premiers grades de l'armée et aux premières charges de la cour et de l'état, par un de ces caprices de la fortune qu'on aurait de la peine à croire s'ils n'étaient attestés par des historiens dignes de foi. tJn paysan des environs de Moscou , sans doute après être devenu libre, vint s'établir dans la capijtale de la Russie; il s'adonna à faire des pirogui ou petits^pàtés , et trouva dans cette industrie le moyen de fournir à sa subsistance et à celle de sa famille. Il avait un fils nomm^ Alexandre , qu'il destina à sa profession. Dès que. cet enfcnt fut parvenu à sa neuvième ou dixième annéç^
tl renvoya vendre des pâtés sur un clayon dans le9 rues de Moscou : l'humeur enyouée de Tenfant, le ton plaisant avec lequel il annonçait sa marchan-' dise 9 la vivacité et le sel de ses réponses, lui procuraient un débit considérable, ta cour du palais ott Krendin était le lieu où il avait le plus de débit de sa marchandise , ce qui l'engageait à y venir souvent. Les soldats de la Garde s'amusaient de ses gentillesses, et 11 employait tous ses talens à les divertir : des fenêtres de son appartement f le tzar voyait tous les jours le petit pâtissier dont la galté et les plaisanteries Tamusaient. Un jour les cris du jeune Alexandre percèrent jusqu'à lui : un soldat de la Garde , trop grossier pour savoir comme on doit badiner , lui tirait rudement les oreilles^; le tzar, touché des cris de Penfant ^ ordonna à Tun de ses officiers d'aller promptement le tirer des mains du soldat, et de l'amener en sa présence ; le jeune garçon parut devant son souverain sans se déconcerter. Le monarque lui fit des questions , iljr répondit avec assurance ; il avait commencé "^r intéresser le tzar, il sut lui plaire par la franchise de ses réponses et ses plaisanteries ingénieuses. Dès ce moment « Pierre résolut de le prendre à son service en qualité de page, et voulut qu'on lui en donnât au plutôt yhabit. Peu-à-peu le jeune Alexandre s'insinua entièrement dans les bonnes grâces de ce prince, et eut l'honneur d'être son favori; il k suivait
( a55 ) partout, inéme danft le conseil d'état, et lorsqu^on y agitait les affaires les plus importantes, il lui ar« rtyait souvent de dire son avis d'une manière si naïve et si plaisante , qu'il ne manquait jamais d'être agréable à son maître , tfans porter même ombrage aux ministres^
Il n'est pas possible de dire en quelle année était né cet enfant protégé de la fortune ^ puisqu'il ne l'a jamats su lui-iàéme : tout le peuple de Russie vivait alors dans une semblable ignorance* Les boîards seuls avaient chacun dans leur maison un registre jparticulier où ils avaient soin d'inscrire les naissances, les décès et lés autres événemens qui intéressaient leur famille. Le tzar Pierre I.*' sentit Fimportance de remédier à cet oubli des lois de son pays , et de constater authentiquement l'âge et l'état civil de tous ses sujets. Il fit un règlement par lequel il enjoignit à tous les curés des, villes et de la campagne de tenir des registres publics des baptêmes , mariages et enterremens de leurs pa« roissiensy de quelque qualité qu'ils fussent^ et il ordonna qu'à l'avenir ces seuls registres feraient foi dans son empire.
Par une suite de L'ignorance où était plongé le peuple 9 Mentzicof, ce puissant favori, ne savait ni lire ni écrire ; il avait seulement appris è signer son nom ^ encore d'une manière fort inlisible ; mais quand il fut parvenu aux honneurs , il eut grand soin de cacher son défaut total d'instruction , qui
aurait décèle la bassesse de sa naissance. Sa vacuité lui suggéra d'affecter de lire des papiers quand il était en public ^ et surtout en présence de ceux dont il pouvait soupçonner de n^étre pas connu.
Il eut le bon esprit de profiter des circonstances où il se trouva ; obligé de suivre toujours son maître , l'habitude d'entendre sans cesse traiter différentes affaires 5 lui donna le goût de s'y appliquer et la facilité d'y faire de grands et rapides progrès ; il pressentit qu'il viendrait un temps où cette étude le soutiendrait dans la faveur qu'il avait acquise. Il ne se trompa point : ces connaissances et celle qu'il avait de l'esprit et du caractère de Sou souverain, le portèrent aux plus grands honneurs où un sujet puisse aspirer. Il fut créé knèez ou prince' de Russie , premier sénateur , M^eld - maréchal et chevalier des ordres de sa majesté tzarine. (Le ptemier ordre de Russie est celui de Saint-André , le cordon en est bleu et se porte de droite à gauche ; le deuxième est appelé de Sainte-Catherjine , le cordon en est rouge et se porte de gauche à droite ; le troisième ordre de chevalerie, est celui de Saint- Alexandre de Neuski , que la tzarine Catherine I institua en 1725.)
Les rois de Danemarck , de Prusse et de Pologne lurent chevalier de leurs ordres , et attachèrent à cette distinction des pensions considérables. L'empereur d'Allemagne ne fut pas le dernier & le mettre dans ses intérêts j et le créa prince
( a35 ) de TEmpire, et lui donoa le daché de Gossel en Siiésie. Ce ci -^devant marchand de petits pâtés accumula des richesses immenses ; il possédait tant de terres et de châteaux en Moscovie^ qu'on y disait 9 comme une vérité reconnue , qu'il pouvait aller depuis Riga en Livonie jusqu'à Derbent en Perse , en couchant toujours sur ses terres. Pour achevé]/ de donner une idée de ses prodigieuses richesses , disons que l'on comptait dans le recensement de ses domaines jusqu'à cent cinquante mille familles qui lui appartenaient.
Quand le désir de s'instruire engagea Pierre L*^ à faire dififé^ens voyages en Europe , ce prince nomma son favori Mentzicof régent de Russie.
Son extrême bonheur l'accompagna jusque soufl }e règne de Pierre II. Ce prince iiança publiquement la fiUe atnée de Mentzicof, et le mariage ne fut différé que parce que Pierre II était encore trop jeune. Le sénat et les grands-offîciers assistèrent à la cérémonie; mais c'était à ce comble d'éléva*tion que l'attendait la fortune inconstante 9 pour le précipiter dans un abtme de malheurs aussi affreux que sa prospérité avait été surprenante : c'est ce que nous verrons par la suite 5 lorsque l'ordre des temps nous conduira à cette terrible catastrophe. '
Voyage du tzar Pierre premier en différentes
contrées de V Europe.
t>lX-nUITI£ME SIÈ€LE.
Après quelques événemens militaires dont noUd parleroils ailleurs , Pierre I forma le généreux dessein de voyager en Europe, afin d'apprendre à gouverner ses vastes états ^ et il résolut en même temps de s'instruire dans les arts et dans les sciences dont la Russie n'avait encore qu'une idée confuse. Il pourvut à la sûreté de son empire , et ne s'occupa plus que de son départ. Afin de mieux garder Vincognito, il se mît à la suite de trois de ses ambassadeurs; l'un était le général Le Fort; l'autre , le boïard Alexis Golovin , commisaire-général des guerres et gouverneur de Sibérie^ le même qui avait signé le traité d'une paix j^erpétuelle avec les plénipotentiaires de la Chine sur les frontières de cet empire ; et le troisième , Toznitzin , secrétaire d'état , long-temps employé dans les cours étrangères : quatre prenoders secrétaires , douze gentilshommes, deux pages pour chaque ambassadeur, une compagnie de cinquante gardes avec leurs officiers , composaient la suite principale de cette ambassade. Il y avait en tout deux cent^ personnes ;^ et le tzar se réservant .pour tous domestiques un valet-de-chambre , SaLU' homme de livrée et un naini se confondait dseis I4 foule.
Pierre et les ambassadeurs prirent leur route 5 au mois d'avril 1697 , par la province de Novogorod. De là on voyagea par TËstonie et par la Livonie , provinces autrefois contestées par les Russes 9 les Suédois et les Polonais 9 et acquises enfin à la Suède par la force des armes.
L'ambassade passe par la Poméranie 9 par Berlin ^ une partie prend sa route par Magdebourg, l'autre par Hamboidrg 9 ville que son grand commerce rendait déjà puissante : on tourne vers Minden , on passe la Westphalie , et enfin on arrive par Glèves dans Amsterdam. Le tzai^ se rendit dans cette ville quinze jours avant l'ambassade; il logea d'abord dans la maison de la Compagnie des Indes t mais bientôt il choisit un petit logement dans les chantiers de TAmirauté. Il prit un habit de pilote et alla dans cet équipage au village de Sardan , où Ton construisait un grand nombre de vaisseaux; Le tzar admira cette multitude d'hommes toujours occupés^ Tordre) l'exactitude des travaux, la célérité prodigieuse à construire un vaisseau , à le munir de tous ses agrès > et cette quantité in« croyable de magasins » de machines qui rendent le travail plus facile et plus sûr. Le monarque commença par acheter une barque à laquelle il fit de ses mains un mât brisé ; ensuite il travailla k toutes les parties d'un vaisseau ^ menant la même vie que- lef î^bitans de Sardan , s^habillaot et so Qjoarrissaot cqpi||ie eux* Qn le vo^aîï iravaillef d^os
(a58) les forges 9 dans les corderies, dans ces mouHn^ dont la quantité prodigieuse borde le village, et dans lesquels on scie le sapin et le chêne, on tireThuile^ on fabrique le papier, on file les métaux ductiles. Il se fit inscrire au nombre des charpentiers, sous le nom roturier de Pierre Mikaïlof. On Taffielait communément Maître Pierre (Péter-Boi) , et les ouvriers, d'abord embarrassés d'avoir un souverain pour compagnon , se familiarisèrent avec un tel honneur. Le prince, quoique très -exact à se livrer à ces différens travaux manuels , trouvait encore le temps d'aller de Sardan à Amsterdam travailler chez le célèbre anatomiste Raisch ; il faisait des opérations de chirurgie , qui, en «m be-^ soin, pouvaient le rendre utile à seso£Eiciers ou à lui-même. Il s'instruisait de la physique naturelle dans le cabinet du bourguemestre Vitsûn, citoyen recommandable à jamais par son patriotisme et par l'emploi de ses richesses immenses qu'il prodiguait en citoyen du monde, envoyant à grands frais des hommes instruits chercher ce qu'il y avait de pKis rare dans toutes les parties de l'univers, et frétant des vaisseaux à ses dépens pour découvrir de nouvelles terres.
Pierre continua dans Sardan et Amsterdam ses occupations ordinaires de constructeur de vaisseaux, d'ingénieur, de géographe, de physicien, jusqu'au milieu de janvier kôgS , et alors il partit pour l'Angleterre, toujours à la suite de sa propre
ambassade. Le rbi Guillaume lui envoya son yacht et deux vaisseaux de guerre , .commandés par l'amiral Michel. Un vent favorable porta rapidement Tambassade à l'embouchure deia Tamise. On avait préparé un hôtel magnifique où les ambassadeurs logèrent ; mais le tzar choisit un petit logement. Sa manière de vivre près du grand chantier à Dept* fo^t, fut la même que celle qu'il s'était pre^rite en Hollande. Les constructeurs hollandais ne luiavaient enseigné que Içur méthode etleur routine ^ il connut mieux l'art eq Angleterre : les vaisseaux s'y bâtissaient suivc^nt les proportions mathématiques. Il fit des progrès rapides dana cette science ^ et bientôt il fut en état d'en donner dos leçons. Il travailla» selon la méthode anglaise 9 à la cons» truction d'un vaisseau > qui se trouva uu des meilleurs voiliers de la mer.
Il n'était pas moins curieux de connaître les mœurs et la croyance des peuples » que leurs arts et leur gouvernement. On le voyait successivement cpnverser avec les honuues de tous les états. Jamais il n'y eut un spectateur plus universel y ni. un voyageur plus curieux.
L'art de l'horlogerie , déjà perfectionné à Lon« dres p attira son attention ; il en connut parfaite^ ment toute la théorie. Le capitaine et ingénieur Perri, qui le suivitde Londres en Russie^ dit que » depuis la fonderie des canons jusque'à la filerie des cordes, il n'y eut aucun métier qu'il n'observ4t
( a4o ) et auquel il ne mtt la main , toutes les fois qu'il était dans les ateliers.
Il apprit aussi un peu d^anglais dans son voyage à Londres, mais il ne sut jamais le français, qui est devenu depuis la langue de Pétersboui^^ à mesure que ce pays s^est dyilisé. La première langue qu^ll apprit, fut le hollandais; il s^adonna depuis à l'allemand , qui lui parut une langue douce ^ et qu'il voulut qu'on parlât à la cour.
Quand il avait travaillé dans son atelier à la construction des vaisseaux, il étudiait la géométriCf la géographie et l'histoire.'
Avant qu'il quittât l'Angleterre , le roi Guillaume lui fit donner le spectacle le plus digne d'un tel hôte, celui d'une bataille navale > et lui fit présent du magnifique vaisseau stur lequel il avait coutume de passer en Hollande , nommé le Royale Tran^/ior^ Pierre retournasur ce vaisseau en Hol-> lande,amenan t avec lui un grand nombrede marinSf d^artisans, etc. , qui se rendirent bientôt en Russie.
Après les ateliers de la Hollande^ et l^s flottes anglaises , t^iene avait à voir la discipline guerrière des Allemands. La politique avait encore au* tant de part >au voyage que l'instruction. L'empereur était rallié nécessaire du tzar contre les Turcs. Les deux monarques se virent incognitq , ejt ft'eptreti^rent debout , pour .éviter les embamras du cérémonial,» mais en se soumettantnéaàmoins à june gène 4'étM}uette^
il n^y eut de remarquable dans le séjour du tzar à Vienne , que l'ancienne fête de Thôte et de rhôtesse, que.Léopoldrenouvela pour ce prince et qui n'avait point été en usage depuis plusieurs années. L'empereur est l'hôtelier, l'impératrice l'hôtêliëre; les' princes et princesses de leur famille sont d'ordinaire les aides, et reçoivent dans l'hôtellerie toutes les nations vêtues à la plus ancienne mode de leur pays. Ceux qui sont appelés à la fête tirent au sort des billets: sur chacun est écrit le nom de la nation et de la condition qu'on doit réprésenter. L'un a un billet de mandarin chinois, l'autre de mirza tatare, de satrape persan ou de sénateur romain : une princesse tire un billet de > Jardinière ou de laitière , un prinee est paysan ou soldat. On forme des danses convenables à tous ces caractères : l'hôte , l'hôtesse et sa famille servent à table. Dans cette occasion , Pierre s*habilla en paysan de Frise , et on ne lui adressa la parole qu'en cette qualité , en lui parlant toujours du grand tzar de Russie.
£nse rendant en France, l'an 1717, Pierre fit encore quelque séjour en Hollande, et comme il était alors mécontent lié George I*', à cause que le monarque anglais avait arrêté la construction de plusieurs canaux que le tzar avait fait ouvrir pour faire fleurir le commerce dans ses états, et qui auraient traversé une partie de l'Hanovre , son ressentiment le porta à faire, à Amsterdam, ce
qu'on pourrait appeler une espièglerie. L ambasîrdeur du roi Britannique lui envoya demander une audience. Le tzar , qui sortait alors pour aller à bord d'un vaisseau qu'U voulait examiner, Im fit dire de venir l'y trouver. L'ambassadeur s y étant rendu, Pierre, déjà monté sur la hùne, Im crL de venir recevoir son audience. L'amba^adeur, peu ingambe, aurait bien voulu s en dispense, rmais il n'osa témoigner sa cramte. Le tear L donna audience au haut du tûat ou d ^a^t grimpé , et ne le congédia qu'après avoir ,om a^z Lg tempsde la peur du ministre sur ce plancher
mobile. „ t« «„«
De Hollande, Pierre passa en F'-«^- ^-"V réchal de Tessé vint à sa rencontre juaqu a Elbeuf, avecu»escadro»desGardesducorpsetle8ca«os«e»
daroi.IlamvaàPàrislea6iuiUet.7.7. entre neu^
rrheure. du soir, le roi étant déjà couché. Il
tarait pas voulu s'arrêter à Beauvais , où révéque
de cette ville avait ordonné «n repas somptueux ;
't comme on lui représentait que , .d pa-.t «u-
tre , a feraH mauvaise chère , '1/^^* •; ?«
suis un soldat , il ne me faut que de a b.è.. ^t d^
pain. . Ce prince fut étonné de voir a Parn^
rues Saint-Denis et Saint- Honoré t»»»- j»^^'
uées , avec un peuple infini qui occupait les fenê-
très et les passages. H descendit au vieux We ,
et il fut con4«it dans l'appartement de la feue
reine-mère, ^i hii était prépaxii. B le parcourut
•( ^43 ) pendant une demi-heure , en admirant la magni*> ficence des meuUes de la couronne, et le nombre prodigieux de bougres , tant des, lustres que des girandoles , qui , réfléchissant dans les glaces y lui causèrent une espèce d'éblouissemept. Etant entré dans la salle , où il trouva deux tables de soixante couverts chacune , en gras et en maigre , il les con« sidéra et demaâda un morceau de pain et des raves 9 goûta de cinq ou six sortes devins, but deux verres de bière , qu'il aimait beaucoup , et , jetant les yeux sur la foule des seigneurs et autres personnes dont tous les appartemens étaient rem* plis , il pria le maréchal de Tessé de le faire conduira à rhôtel de Lesdiguières , proche TArsenal , qui avait aussi été meuli^é pour lui , où il fut traité et défrayé comme il Teût été au Louvre.
Le lendemain matin, M. le duc d'Orléans , régent , alla , avec un nombreux cortège y k l'hôtel Lesdiguières , où quatre seigneurs russes vinrent à sa portière le recevoir de la part du tzar. Son altesse royale trouva le monarque du Nord sur la porte de son antichambre , qui le conduisit âans son appartement , où iLy avait deux fauteuils préparés. Le tzar ne savait pas le français , c'était le prince KouraLln , son ambassadeur, qui portait pour lui la parole. Le surlendemain , on lui amena le roi , encore enfant, conduit par le maréchal de Yiileroi, son gouverneur. On épargna adroitement au tzar la gène de rendre la visite immédiatement
après ravoir reçue; il y eut deux jours dUntervalle. L*heure de l*entrevue ayant été fixée à cinq heures du soir , le tzar partît de «on h^tel dans un carrosse à deux chevaux y en ayant fait dételer quatre , en disant quV ne voulait pas marcher en pompe.
Arrivé au Louvre 9 il y. trouva la Maison du roi sous les armes : on mena le jeune prince jusqu^au carrosse du tzar. Pierre , étonné et inquiet de la foule qui se pressait autour de ce monarque enfant , le prit et le porta quelque temps dans ses bras. Ces deux princes passèrent dans le grand cabinet ; il y avait deux fauteuils. Le tzar s'étant placé à la droite y adressa ce petit discours au roi : t Tzar , mon frère, il y a long-temps que je souhaitais voir un roi de France dans la gloire de sa majesté ; j^ai aujourd'hui la satisfaction de voir un jeune roi qui promet tout ce que ses ancêtres ont fait de gr2Uid, Je sais plusieurs langues t je voudrais les avoir toutes oubliées, et ne savoir que la française , pour entretenir votre majesté, »
Pierre reprit bientôt sa vie active. Il parcourait la ville dès le graûd matin , s'arrêtant dans tous les endroits où il y avait quelque chose de remar^ quable. Il visita l'Arsenal , le Jardin des Apothicaires , les cabinets d*anatomie , les ateliers des plus célèbres artistes, l'Observatoire , la manufacture des Gobelins , la galerie dés plans. S'il allait voir une manufacture , et qu'un ouvrage attirât plus ses regards qu'un autre , .on lui en faisait présent
( .245 ) le lendemain. Quand il alla voir la Monnaie royale
des médailles , on en frappa devant lui de toute espèce, et on les lui présentait; enfin , on en frappa>une qu'on laissa exprès tomber à ses pieds , et qu'on lui laissa ramasser. Il s'y vit gravé d'une manière parfaite , avec ces mots : Pierre -i^ Graixd. Le revers était une renommée , et la légende : Vires acquirit eundo. Allégorie aussi juste que flatteuse pour un prince qui augmentait en effet son mérite' par ses voyages.
En voyant dans l'église de la Sorbonne le tombeau du cardinal de Richelieu, et la statue de ce ministre , il ne put s'empêcher d'embrasser cette représentation , chef-d'œuvre de sculpture , et de s'écrier : « Grand ministre! que n'es-tu* né de mon temps! je t'aurais donné la moitié de mon empire pour m'apprendre à gouverner l'autre ! »
Il alla à rAcad(mie des Sciences, il ne dédaigna pas d'être admis au nombre de ses membres , et , pour mériter cet avantage , il corrigea dans l'assemblée les cartes de Russie , et surtout celle de la mer Caspienne.
Le maréchal de Yillars le conduisit aux Invalides , dont il admira et loua le magnifique établissement. Il entra dans le réfectoire, au moment que les soldats étaient à table. Il goûta de* la soupe, et se fit verser du vin. Il but à la santé des officiers qu'il nonuua ses camarades.
De retour dans ses états , le tzar ne cessa de
(246) prouver que la marine était l'objet de sa prédilection. Lorsqu'il avait monté pour la preaiière fois un navire du second ordre» construit en Russie , fidèle à l'esprit de subordination dont il avait donné l'exemple dans les troupes de terre , il voulut passer par tous les grades de la marine; il se mit d'abord mousse dans le vaisseau qu^il venait de bâtir 9 et remplit avec une exactitude scrupuleuse les fonctions de ce pénible emploi 9 ainsi que celles de tous les autres , auxquels il parvint successivement et par degrés. Il avait coutume de dire qu'un prince quia des hoftimes, peut en faire bientôt des soldats. « Un laboureur » continuaitil , un paysan , s'accoutume facilement aux marches y au chaud , au froid , aux fatigues et aux exercices militaires. On ne crée pas ainsi des matelots; il faut qu'ils aient sété 9 dès l'enfance , ba* bitués à l'air de la mer, à un autre élément, à une Jiouvelle espèce de yie. Une marine est donc la seule chose qu'un grand prince ne puisse pas faire aisément. »
Pierre avait placé le lieu de la construction des vaisseaux dans sa capitale ( Saint-Pétersbourg ) , auprès de son palais ; et après qu'ils étaient lancés à l'eau , il aurait voulu les voir passer au milieu des terrasses et des bosquets de sa maison de plaisance. Tous les matins il sortait de très -bonne heure, pour visiter les chantiers, et s'y arrêtait une ou deux heures non pas seulement à donner
lU.».
( a47 ) des ordres^ et à examiner les travaux, mais à
scier et à calfater lui-même : c'était pour servir d'exemple à ses sujets qu'il voulait absolument rendre marins. Dans le même esprit , il ordonna qu'aucun seigneur ne pût venir a la cour, ni à cheval ni en carosse « mais seulement en canot. Il leur enjoi^ait aussi de ne plus passer sur les ponts, et de ne traverser les rivières qu'en bateau , et , qui plus est , à la voile , sans se servir de ranies. Le tzar se donnait, en quelque sorte, le plaisir de naviguer jusque sur la terre. Pendant cinq mois de l'année , on voyage en traîneau sur la Neva. Pierre s'en était fait faire un en forme d'esquif , avec lequel il allait et venait sur la glace à la voile , portant ainsi ses ordres de Pétersbourg A Cronstad, et de Cronstad à Pétersbourg. Enfin, le tzar avait pris une telle affection pour la mer , qu'il disait souvent que ce n'était pas de nouvelles terres qu'il ambitionnait; que peut-être il n'en possédait dé>à que trop, et qu'il ne cherchait que de l'eau.
Tandis qu'il voyageait lui-même, pour faire une ample moisson de connaissances, Pierre avait envoyé en Italie quelques jeunes seigneurs chargés de s'instruire dans la pratique des beaux -arts. L'un d'eux, fixé à Venise, aveuglé par les préjugés de ses pères, y séjourna quatre ans sans voir personne, et se fit gloire à son retour de n'avoir ri£n vu ni rien appris pendant son absence. Un
prince russe , envoyé à Paris pour s'instruire , se logea près des Quhize-yingU , ne \it d'autres personnes dans l'espace de deux ans que Sii blanchisseuse , avec laquelle il passait le temps à jouer aux cartes, à ce jeu qu'on appelle le mami^o * après quoi il retourna à Moscou comme il était venu. C'est ainsi que la grossière ignorance repousse les lumières qu'elle pourrait acquérir , et rougirait même de paraître s'instruire.
Triomphes miiitairea , et pompe tfue fait éiater te tzar.
Pierre !■"> avant de commencer ses voyages , avait «n 1695 pris la vîUe d'Azof , à l'embouchure du Don , et remporté des victoires sur les Turcs et sur les Tatars. Il voulut accoutumer son peuple à la gloire comme aux travaux en tous genres, eo excitant l'émulation par l'image des fêtes guer- . rières. En conséquence , il crut devoir donner à SCS sujets le spectacle pompeux d'un triomphe dans le goût de celui des anciens Romains. Il fit entrer son armée dans Moscou sou» des arcs de triomphes , et avec tout l'éclat propre à embellir cette fête. Les soldats qui avaient combattu sur des saïques vénitiennes contre les Turcs, formaient une troupe séparée , et marchaient les premiers. Les ofQciers généraux et tous ceux qui s'étaient diijtihgués au siège d'Azof, avaient la léte,omâe
d^une couronne de laurier^ et précédaient le sou-* %'erain, qui se trouvait, sans distinction, à son rang de colonel. On célébrait au bruit des instru* mens y le nom et les exploits des principaux officiers. Quelques-uns d'entre eux 9 tels que le grand amiral , etc. 9 étaient élevés sur des chars magnifia* ques. Le héros profita de là circonstance pour accoutumer ses sujets à porte;* des habits faits sur le modèle des nations de l'Europe. Le général en chef de son armée était à cheval 9 Tépée à la main, vêtu d'un habit de velours noir fait à l'allemande, et la tèt6 couverte d'un chapeau décoré d'un plumet blanc. £n même temps qu'il cherchait à élever l'ame et le courage des Russes par le spectacle des honneurs rendus aux braves , il leur fit en même temps connaître ce que les lâches et les traîtres av^ent à redouter de sa justice. Un nommé Jacob, oùicier aux Gardes, qui l'avait trahi en passant dans la ville assiégée , terminait la marche du triomphe : il était dans un chariot, entre deux bourreaux qui le frappaient de verges ; une potence était devai\t lui , à laquelle 11 fut attaché. S^ur sa tête pendait le croissant turc , et sur sa poitrine était un écriteau , où on lisait en gros caractère : c Ce scélérat a changé quatre fois de c religion , et a trahi Dieu et tout le peuple. » Cet homme était un Allemand qui , étant venu prendre du service en Russie , avait été élevé au grade de capitaine des Gardes. Né dans la religion i-omaine,
( 25o ) il 8*était fait depuis protestant : il embrasita en Eui»ie la religion grecque , et Pierre lui servit de parrain ; au siège d'Azof il dirigeait l'artillerie : il se fit musulaian après sa désertion • .
Cuertù contre 4es Suédois. Stratagème. Prise de Nerva, et huinanité du tzar en cettm occokioru
Ce fut en Tannée 1700 que commencèrent les longues guerres de Pîerre-le-Grand avec le roi de Suède Charles XII , dont Textréme jeunesse faisait espérer à plusieurs monarques des succès faciles, et de pouvoir rentrer dans des provinces qui 1 leur avaient été enlevées sous les règnes précédons. Lejzar, en 1704 9 alla en personne assiéger ! liarva ou Nerva, ville de la Livonie. On commence d*abord par en former le Hocus. On apprend de quel({ue8 prisonniers que cette ville at- tend un secours conduit par Schilpenbach. Pierre fait prendre l'iiniforme suédois à quelques régi- ' mens d'infanterie , donne aux cavaliers des manteaux bleus, les conduit lui-même secrètement sur le cliemin de Rével , leur fait déployer des ensei- I gnes suédoises, et marche à Içur tête du côté de Nerva. L'armée russe se met en ordre de bataille , ' les Suédois supposés feignent de se préparer à la défense ; des partis se détachent , on se harcèle , Taclion devient générale ^ rartillerie tonne départ
«t d'autre 9 la confusion paraît se mettre parmi les Russes 9 ils ne combattent plus qu'en désordre , et sont repoussés. Le faux Sçhlipenbach ^ qui était le tzar lui même, conduit ses troupes en bon ordre du côté de la ville. Horn , qui y commandait , croit voir la victoire de ses compatriotes 9 et s'applaudit de recevoir leur secours. Il fait sortir audevant d'eux quelques compagnies de cavalerie et d'infanterie ; elles accourent en poussant des cris de joie et de victoire* Alors \e^ faux Suédois et les Russes se réunissent 5 leurs dragons sortent d'une embuscade; ils enveloppent 5 tuent, font prisonniers les Suédois véritables 9 dont les derniers sortis de la ville purent seuls échapper. Le succès de ce stratagème remplit de trouble les assiégés. On fut instruit par les prisonniers de l'état de la place 9 et elle fut prise d'assaut. Il y avait aux fortifications de cette ville trois bastions fameux • on les appelait ia Victoire , i' Honneur et ia Gioire, Le tzar les emporta tous trois. Les Russes mirent tout à feu et à sang , malgré la défense du monarque. Ce prince , Tépée à la main 9 courut dans les rues de cette malheureuse cité 9 pour ar. rêter le pillage et le massacre ; il arrache des femmes des mains de ses soldats 9 et tue deux des plus furieux qui refusent d'obéir à ses ordres. Il entre à l'H6tel-de-Tille, où les citoyens se réfugient en foule. Là 9 posant son épée sanglante sur la table : « Ce n'est point 9 leur dit-il 9 du sang des habitans
( ^52 ) qite celle épée est feinte , mais de celui de mM soldats , que i'aî versé pour vous sauver la vie. -
En 1^08 ( le général-major prince Galitzin , atteint Roseo', général Suédois, près d'un lien noouné Dobro ; il a tout l'avantage de cette actioa qui dura près de deux heures, tue deus mille ennemis, ne perdque sept cents hommes, et se retire en boD ordre h la vue de toute l'arroée suédoise y qui s'avançait avec assurance. La générorilé ds Galitïîn fut encore plus admirable que sa bonne conduite et son courage. Pierre lui demanda ce qu'il désirait pour sa récompense, a Le pardon da prince Repnin , qui a eu le malheur de tomber dans votre disgrâce , » répondit le général. — Gomment , r^iqua te (zar , ne saves - vous pas que Repnlu est votre mortel ennemi ? — Je le sais , dit Galilzin , et c'est pour cela même que ('implore son pardon. * Pierre , charmé de tant de grandeur d'ame , envoya dire au prince Repnin qu'il lui rendait ses bonnes grdces > à la sollicitation de Galitzin , et en même temps il décora celui-ci du cordon de son ordre.
Charies XII ayant eu l'imprudence de s'enfoncer dans rUkraîne , y manqua de vivres , de munitions , et perdit , le 27 juin 1^09 , la bataille de Pultava , où toute son armée fut détruite , et luimême obligé de se sauver en Turquie , où il resta' sept années consécutives. La fameuse journée de Pultava fut décisive; et ce qui est le plus impor-
( 255 ) tant dans cette bataille 9 dit Voltaire^ c'est que de toutes celles qui ont jamais ensanglanté la terre ^ c'est la seule qui , au lieu de ne produire que la destruction , ait servi au bonheur du genre humain f puisqu'elle a donné au tzar la liberté de policer le plus vaste empire de la terre. »
Après la bataille on présenta au vainqueur tou^ les principaux prisonniers ; le tzar leur lit rendre leurs épées^ et les invita à sa table. Buvant à leur santé 9 il leur dit : « Je bois à la santé de mes maîtres dans l'art de la guerre. — Votre majesté est donc bien ingrate, lui dit un des généraux suédois , d'avoir si maltraité ses maîtres. »
Un grand nombre de prisonniers suédois fut envoyé dans la Sibérie. Lés uns y établirent des fabriques , d'autres entreprirent quelque commerce , les autres devinrent tourneurs , orfèvres , cordonniers , menuisiers , tailleurs. Ceux qui n'avaient que de la force sans adresse, se firent bûcherons. Mais un lieutenant suédois fit une sorte de fortune à Tobolsk , en montrant des marionnettes. Voilà à quelle extrémité la noblesse suédoise se vit réduite par l'entêtement de son roi , qui n'avait jamais voulu convenir d'un cartel pour l'échange des prisonniers.
Trait admirable de modestie du général Baur.
Un offîcier-général russe, nommé Baur, soldat de fortune , dont on ignorait la patrie , étant à
( a54 ) HoUlelo avec les tronpe. da Uar, à la fin de l'année .:•. , invita le, pnncipaax offic.m a d^- „er, et envoya chercher «nmeunier et sa femme , quVétait pris de le >iUe de Husum. Ce me«.ier qui redoutait autant les Rnsses que ^ ^-P^ îriotes , reçut en tremblantrinvilation du géné^U «.ais il regarda cette invitation com-e«n ordre absoln. Il se rend au camp avec son ^P«"- ' «^^^ les accueille affectueusement -^'^'^f'';\t^^l^ côté de lui , en les exhortant à banmr *««»« «f?*^ de gène ou de crainte. Pendant le repas, il nter rose le meunier sur Wtat actuel de sa famille , et après que celui-ci l'eut satisfaitsur le «ombre ^ ses enlns, il lui demanda s'il avait des frères . J'en ai un , dit le meunier , qui s'engagea^ fort jeune , et dont je n'ai jamaU eu de nouveUes , parce que«ans doute il a été tué dans quelque nataille. Alors le général Baur , «'adressant àl assemblée, parla en ces termes : « Messieurs , vous ayez toujours été fort curieux de savoir qui Je suis : le suis né dans le moulin qui appartient à mon frère que vous voyez ici avec ma sœur. » En achevan ces mots , H se lève dé table , se précipite dans les bras de son frère et de sa sceur \ et prie la «éme compagnie à dtner pour le lendemain dans le moulin paternel. Il fit beaucoup de bien à sa famille , et se chargea de l'éducation de ses neveux. Cette sensibilité d'un bon cœur toucha le tiar , et fit le plus grand honneur au général, qui s'acquit pw»
( 255 ) plus de consîdéralion que s'il fût né d'uiiè famille illustre. Le mérite et ravancement procurent, la distinction la plus flatteuse.
Aholitïon et punition affreuse des StreUtz.
Durant le cours du premier voyage de Pierre, les Strelitz se révoltèrent , par les instigations secrètes de la princesse Sophie ^ sœur du tzar : (nous avons parlé plus haut de leur amhition et de leur perfidie) il était question de retirer du cloître cette princesse y et de la placer sur le trône. On voulait en même temps repousser à jamais les lumières que le tzar Pierre allait puiser chez les nations étrangères. Répandus sur les frontières de la Lithuanîe ; quatre régimens se révoltèrent , déposé^ sèrent leurs chefs, en nommèrent d'autres, et marchèrent en armes vers Moscou. Un corps, de troupes , en garnison dans cette capitale , mieux discipliné que les rebelles , les battit à quinze lieues de Moscou , et les obligea à rendre les armes. Avant de les attaquer sérieusement , on tenta de les effrayer par quelques coups de canon chargés seulement à poudre ; mais un pope qui les accompagnait , et qui s'aperçyt que Tartillerie ne tuait personne , cria au miracle, en assurant que Dieu détournait les boulets, et que les armes des impies étaient sans force contre ceux qui défendaient la religioQ orthodoxe.
Pierre , informé de cette sédition , et alors à Vienne » en partit avec le plus grand secret , et se rendit en toute diligence en Russie. Tout le monde fut surpris de son arrivée imprévue. Il fallait des ' exemples de sévérité pour inspirer reffroi à une milice toujours disposée à la révolté.
Le crime des Strelitz était grand 5 le châtiment fut affreux. Le tzar ^ qui ne pouvait accorder sa confiance à la plupart des boïards, fut contraint d'intjerroger lui-même les coupables ^ qui rendirent sa vengeance terrible > par leur obstination à garder le silence sur les auteurs de la sédition et sur * des détails importans* Il fallut six semaines pour Texamen des coupables et de leurs complices ^ et les nombreuses exécutions durèrent plusieurs jours. ' Le tzar trancha lui * même plusieurs têtes. Deux mille Strelitz , leurs chefs , un gi;and nombre de leurs officiers , et quelques popes furent condamnés à la mort : les plus coupables furent roués, et deux femmes-de>ch ambre de la princesse Sophie enterrées vives* Elles faisaient passer dans des pains , et par une vieille femme 5 les lettres que Sophie écrivait aux chefs des Strelitz. Le jour delà sixième exécution fut remarquable par le nombre des victimes et par la dignité des exécuteurs. Au lieu de billots , on avait étendu sur la place de longues poutres , sur lesquelles trois cent trente rebelles eurent la tête tranchée. Tous étaient de Tordre de la noblesse 5 et tous furent frappés par
des nobles. La plupart de ces Okistres exécuteurs, novices à cette barbare fonctipn ^ frappaient leurs victimes d^une main tremblante , et leur erudle pitié augmentait et prolongeait les tourmens des malheureux condamnés à la mort. Pierre ^ assitf sur un siège élevé 9 regardait d'un oeil sec ce sanglant spectacle. Les coupables eux-mêmes n'étaient pas moins indifTérens à Tappareil de leurs supplices. Un des rebelles , dont les descendans jouissent aujourd'hui d'une grande faveur en Russie , était sur le point d'avoir la tète tranchée , et celles de * ses complices couvraient entièrement la longue poutre qui servait de bfllot ; il les écarte , en disant en russe : t Eloignez-vous , et faites - moi place.» Le tzar ^ ^émoin de cet acte de fermeté ^ suspend la hache , et pardonne au coupable > en faveur de son héroïque courage.
Nullement dignes d'estime , neuf cents au moins furent pendus aux différentes portes et le long des murs de la ville. Trente potences furent élevées devant le monastère- où Sophie était renfermée» On y attacha deux cents coupables. Trois d'entre eux avaient formé le projet de lui présenter une requête pour la supplier de reprendre les rênes du gouvernement ; ils furent pendus à la fenêtre de cette princesse , et celui du milieu tenait d'une main la requête qu'il avait dressée.
Lors d'une autre exécution tout aussi barbare ^ qui. eut lieu dans la ville d'Astrakan ^ oix, s'était
( 258 ) rendu le tzar, et où on avait arrêté par son ordre plus de douze mille dé ces soldats, on avait planté autour d*un vaste terrain plusieurs poteaux garnis de planches, et on conduisit les Strelitzdans cette enceinte. Ou y plaça un grand nombre de billots ; plusieurs bourreaux furent aussitôt occupés à couper des têtes. Pierre lui-même , la hache à la main , donnait l'exemple aux bourreaux. Un enfant , âgé d'environ douze ans , vint placer sa tête sur le billot du tzar. Ce prince , au lieu de frapper Tenfant , le prit par le bras et le repoussa. L'enfant ^ sans dire une seule parole , alla se mettre sur un autre billot. Le tzar ^ qui s*en aperçut , s'avança vers lui, le releva etTélolg^a encore. Un moment après, l'enfant vint se remettre sous la haohe. Le tzar lui demanda alors avec colère pourquoi il persistait à vouloir qu'on lui tranchât la tête. « Tu as coupé celle de mon père, celle de mon frère et celles de tous mes parens , qui n'étaient pas plus coupables que moi , lui dit Tenfant , pourquoi ne çouperais-tu pas la mienne ? » Pierre ne répondit rien , mais il fît chasser l'enfant hors de l'enceinte , jeta sa hache, et sortit.
Pour prévenir désormais de nouvelles révolulions dans l'état , et se flattant qu'on ne verrait plus cette multitude d'exécutions, le tzar crut devoir casser à perpétuité le corps entier des Strelitz , et leur nom fut aboli.
(aSg)
Suppression de ta dignité de Patriarche^
La dignité de patriarche fut abolie en Russie sans' le moindre .trouble , sans effusion de sang. Le fanatisme ne jeta que des cris étouffés. Pienre L*' ne regarda point la réforme dans TEglise comme impossible ou dangeoeuse. Les évèques s'étaient arrogé le droit du glaive ^ droit contraire à Tesprit de la religion et du gouvernement ; ils condamnaient à des peines stiDiotives , et même à la mort. Cette usurpation ancienne leur fut ôtée^ et le patriarche Adrien étant décédé en 16^, le tzar déclara qu'il n'y ^en aurait plus. Les grands biens affectés à cette dignité furent réunis aux finances publiques qui en avaient besoin. Cependant il ne manifesta publiquement sa volonté à cet égard tju'au bout de vingt ans y s^étant contenté de n'avoir point nommé un successeur à Adrien, Enfin 9 le ai janvier 1719^ il abrogea solennellement cette dignité 'qui donnait une autorité suprême à celui qui en était revêtu. La. personne du grand pontife fut remplacée par le Saint-Synode , établissement perpétuel. Mais loin de lui attribuer la plénitude d'autorité dont les patriarches avaient joui jusqu'à la mort d'Adrien , elle fut subordonnée à celle du tzar, qui réserva pour lui la première présidence du synode , dont les membres furent amovibles i sa volonté«
Origine de Catherine, gui devint épouse d^ Pierre l.*', et ttarine.
Dans le fort de la guerre contre les Suédois ^ en 17049 les Russes s^emparèrent de Marienbonrg , et y firent une prisonnière d'un état très-obscur , et qui , par un des caprices de la fortune , était destinée à leur donner un jour des lois. Deux généraux l'eurent successivement en leur pouvoir , et Mentzicof , à force d'instances , obtint la belle prisonnière , qu'il employa 9 dit-on 9 en qualité de blan-~ chisseuse. La fortune lui destinait un autre rang. On croit qu'elle se nommait Marthe; elle avait perdu ses parens dans sa plus tendre jeunesse , et fut placée chez le pasteur de Marienbourg 9 nommé Gluck 9 qui lui tint lieu de père. Un dragon de la garnison suédoise , âgé de vtogt-deux ans , l'ayant vue à l'église , en devint éperdûment amoureux , et résolut de tout employer pour l'obtenir en mariage. Connaissant un des parens du ministre 9 il alla le trouver, et le pria d'en faire la demande pour lui. Avant de consentir à ce mariage, le ministre s'informa des mœurs du dragoti; le major de son régiment en rendit un bon témoi'gnage,,et promit de l'avancer. Sur quoi le ministre lui permit une entrevue avec sa pupille qui consentit à l'épouser, et on les 'fiança dès le lendemain : c^était dans le temps que le maréchal
( a6i ) S^chérémétof s'avançait vers Marîeobourg. Le Dragon y craignant que l'invasion de cette ville ne fût un obstacle à ^on mariage , pressa le pasteur Gluck de le conclure. Trois jours après, ce Dragon fut obligé de partir pour aller joindre Tarmée de Clvarles XII en Pologne , et depuis lors on n'en entendit plus parler. Marthe était jeune et belle, sa beauté et les grâces de son maintien la distinguaient des autres prisonnières. Le tzar , passant en Livonie, s'arrêta chez son favori Mentzîcof; Marthe parut devant lui, et l'impression qu'elle fit sur son cœur fut durable. On la conduisit par son ordre à Moscou, en 1703, et U l'adressa à la dame Gleick , femme d'un Allemand attaché à sa cour* Elle passa trois ans dans cette maison. Le tzar n'allait d'abord la voir que la nuit ; il ne farda pas à s'affranchir de cette gène ; mais avant de donner toute sa confiance à sa maîtresse , il voulut Gonnaitre par lui-nçiémesi son esprit répondait à sa beauté; il vit avec ^doûration que la sé^qisante Marthe avait une fermeté d'ame capable de seconder ses entreprises 9 et de les continuer avec lui. Enchanté de cette découverte , il fit venir ses ministres chez sa maîtresse , pour travailler avec eux en sa présence ; il lui permettait même de dire son avis» et dès lors elle méritait d^être consultée. Enfin , le tzar, s'affermissant de plus en plus dans la résolution d'épouser son amie, alla lui-même la chercher , et l'amena dans son palais. Elle renonça
{ 26a ) à la religion luthérienne dans lacjueHe elle était née , embrassa celle des Russes > et prit le nona de Catherine. Pierre, lorsqu'elle était âgés de dixhuit ans, l'épousa secrètement en 1707; elle ne fut couronnée comme tzarine qu'en 17114) huit mois avant la mort de son auguste époux, auquel elle succéda , ainsi qu'on le verra dans la suite.
La fortune, quelque temps après le mariage de Catherine,1a servit encore singulièrement. Un envoyé du roi de Pologne Auguste à la ceur du tzar, retournant à Dresde par la Courlande , entendit dans un cabaret un honune qui paraissait dans la misère, et à qui on faisait l'accueil insultant que l'indigence n'inspire que trop aux hommes méprisables. Cet inconnu, piqué, dit qa'oa ne le traiterait pas ainsi, s'il pouvait parvenir à être prescrite au tzar, et que peut-être fi aurait dans sa cour de plus puissantes protections qu'on ne pensait. L'envoyé du roi Auguste , qui entendit es discours, eut la curiosité d'interroger cet homme; et, sur des réponses vagues qu'il en reçut, l'ayant considéré attentivement , il crut démêler dans ses traits quelques ressemblances avec la tzarine. Il ne put s'empêcher, quand il fut à Dresde , d'en écrire à un de ses amis à Pélersbourg. La lettre tomba entre les mains du tzar, qui envoya ordre au prince
Hepoin - cnnirfipnt'nr dp Riir» . ilf> tAche.r de décou-
pour Mittau en Courlande : on découvrit Thomme ; iJ s'appelait Charles Scavronski ; il était fils d'un gentilhomme de Lithuanie , mort dans les guerres de Pologne , et qui avait laissé deux enfaus au berceau^ un garçon et une fille : l'un et Tautre n'eurent d'éducation que celle qu'on peut recevoir de la nature dans l'abandon général de toutes choses*. Scavronski, séparé de sa sœur dès la plus tendre ^epiance, savait seulement qu'elle avait été prise dans Marienbourg, en 1704 9 et la croyait encore auprès du prince Mentzicof , où il pensait qu'elle avait fait quelque fortune. Le prince Repnin 5 sui« vaut les ordres exprès de son maître , fit conduire à Riga Scavronski, sous prétexte de quelque délit dont on l'accusait : on fit contre lui une espèce d'information, et on l'envoya sous bonne garde à Pétersbourg, avec ordre de le bien traiter sur la route. Quand il fut arrivé à Pétersbourg, on le mena chez un maître - d'hôtel du tzar, nommé Shepleff. Ce maître-d'hôtel , instruit du rôle qu'il devait jouer, tira de cet homme beaucoup de lumières sur son état, et lui dit enfin que l'accusation qu'on avait intentée contre lut à Riga était très - grave , mais qu'il obtiendrait justice; qu'il devait présenter une requête à sa majestié; qu'on dresserait cette requête en son nom , et qu'en ferait en sorte qu'il pût la lui donner lui-même. Le lendemain , le tzar alla dîner chez Shepleff, on lui présenta Scavronski ; ce prince lui fit beaucoup de
questions, et demeura convaincu, par la naïveté de ses réponses , qu'il était le propre frère de la Uarine. Toutes les réponses que fit Scavronski atix questions du tzar, se trouvaient conformes à ce que sa femme lui avait dit de sa naissfance et des premiers malheurs de sa vie. Ne doutant plua de la vérité, le tzar proposa le lendemain à Catherine d'aller dtner avec lu^ chez ce même SheplefiT; il fit venir au sortir de table cet homme qu'il avait interrogé la veille. Il vint vêtu des mêmes habits qu'il avait portés dans le voyage , le tzar ne voulaiit point qu'il parût d'abord dans un autre état que celui auquel sa .mauvaise fortune l'avait ac^utu-mé. 11 l'interrogea encore devant sa femme, à laquelle il dit enfin ces propres mots : « Cet homsoe est ton frère. Allons , Charles , baise la msàh de l'impératrice, et embrasse ta sœur. » Catheri|i€ï. tomba en défaillance ^et lorsqu'elle eut repris se» sens, le tzar lui dit : « Cet événement ^st tout sinaple ; ce gentilhomme est mon beau-frfcre : s'il a du mérite , nous en ferons quelque chose ; s^l n'f n a point, nous n'en ferons rie». » Scavronski r«ita phisieurs années chez Shepleff, jouissant d'une pension considérable, et vécut très-relî^é. Comme U avait sans doute peu de mérite , il ne parvint à aucune place ; il f «t seulement créé comte , épousa
rarr'rr''''""^ ^^ qualité,eteneutdeuxfilles mariées à des premic^ini -..•
P'^en^ers seigneurs de Russie,
Mort tragique d'Alexis y fils du tzar. Borriiies
exécutions.
Il faut encore nous occuper d'objets qui font firémir l'humanité. Si l'histoire de tous les peuples est une peinture déchirante du malheur des hommes ; les annales de Russie révoltent encore plus souvent les âmes sensibles.
~ Pierre I." avait été marié, en premières noces, Tan 1689, avec Eudoxie, fille du boïard Théodore Lapoukin; mais la jalousie continuelle de cette princesse 5 et son humeur violente , l'obligèrent de recourir au divorce en 1695 , et de la renfermer dans un cloître, quoiqu'elle fût douée d'une beauté parfaite : on la força de prendre le voile , sous le »om d'Hélène.
Le mariage d'Alexis Pétrovitz ou fils du tzar Pierre, en 1711, avec la princesse de Volfenfouttel , jeune et belle-sœur de l'impératrice d'Alle- Hiagne , épouse de Charles YI , fut encore bien plus malheureux. L'épouse du tzarovitz, qui avait beaucoup à souffrir de l'humeur grossière et brutale de son mari, et déjà mère d'une fille, accoucha d'un prince, le 12 octobre 1715, qui fut nommé Pierre , et désigné héritier présomptif de la couronne. Mais sa mère mourut le neuvième )our de ses couches ^ à l'âge de vingt-un ans, après avoir vécu quatre ans avec un mari indigne d'elle.
( a66 ) Sentant la mort approcher, elle demanda à voir le tasar , à qui elle reconmianda les deax enfans à qui elle avait donné le jour, et qu'elle arrosa de ses larmesw Les médecins voulant persuader à la princesse de prendre quelques remèdes , elle leur dit : c Ne me tourmentez pas davantage , laissez*moi mourir tranquillement, je n'ai plus besoin de vivre. » Elle expira le premier novembre, demanda à n'être point embaumée , et fut inhumée le septième jour, dans l'église de la citadelle de Pétersbourg, avec toute la pompe funèbre et les heuneurs dus à son rang.
Alexis Pétrovilz était loin d'avoir la moindre ressemblance avec la grandeur d'ame de son père ; il détestait toutes les améliorations qu'il était question de faire aux mœurs des Russes et à Fignorance où ils étaient plongés, tes vieux boïards et les prêtres , non moins ennemis de ces changemens , le maintenaient dans ces funestes dispositions , et les derniers le flattaient même de la mort prochaine du tzar. Profitant de l'absence de Pierre, qui voyageait alors en France , l'imprudent tzarévitz: s'échappa furtivement de Russie, dans le dessein d'aller attendre la mort de son père ; il se rendit à la cour de l'empereur Oiarles, son beau-frère, pour implorer sa protection , et passa ensuite à ^Plea, Bans cet intervalle. Use formait une.
^hT ^°*P**'***on , sous l'influoice de plusienra ^ ®«» entre autres d'JEudoxie, première femme
( aé? )
tlù tzar 9 et cle Marie ^ sœur de ce prince. Mais riutrigue ne put être si secrète, (|u'il n'en pantnt quelque chose an tzar. Il partit brusquement de Paris y et vint renverser , par sa présence , le frivole espûir des conjurés. Il trouva d^abord le moyen de faire revenir son fils auprès de lui , en lui écrivant qu'il oublierait le passé , si , après être parti de Russie sans sa permission , il se rendait promptement à son devoir. Mais à peine Teut-il en sa puissance , que , trop convaincu du pouvoir illimité des pères , et que le tzarévitz , s'il venait à régner, détruirait tout le bien qu'il avait voulu faire à la Russie , il chargea une commission de cent quarante-quatre Juges , choisis parmi la noblesse et les ecclésiastiques les plus estimés, d'examiner les griefs imputés à ce fils plus malheureux que coupable , et de prononcer définitivement sur la peine qu'il avait encourue. Le tzar l'interrogea lui-même plusieurs fois. Enfin , l'arrêt fut rendu , et l'infortuné Alexis condamné à mort d'une voix unanime y tandis qu'il ne s'agissait que de punir une légère désobéissance , et des propos indiscrets et imprudens. A la lecture de cet arrêt trop sévère , ou plutôt inique , le tzarévitz tomba en Convulsion , et fut frappé d'apoplexie. On eut peine'à suspendre la violence du mal. Il reprit un peu ses sens, et dans cet intervalle de vie et de mort , il fit prier son père de venir le voir. Le tzar ae put résialer à cette invitation , les larmes cou-
- ( 2G8 ) lèrent des yeux du père et du fils infortuné , victime immolée au bonheur de la patrie. Alexis expira en présence de toute la cour , le lendemain de cet arrêt funeste. Son corps fut porté d'abord à la cathédrale, et déposé dans un cercueil ouvert. Il y resta quatre jours exposé à tous les regards ; et enfin il fut inhumé dans Téglise de la citadelle , à côté de son épouse. Le tzar et la tzarine assistèrent à la cérémonie funèbre.
Ceux qu'on regarda comme les complices de ce jeune prince , périrent , pour la plupart , dans des supplices affreux. On arrêta , par Tordre du tzar , les ecclésiastiques et les moines soupçonnés : on leur cerna la tonsure , on en enleva la peau , et on appliqua un emplâtre de poix-résine sur leur tête. Ils furent ensuite mis à la question et exécutés à mort. La princesse Marie , propre sœur du tzar, fut condamnée à recevoir, par la main de deux religieuses, un grand nombre de coups de tatoags , ou de baguettes , sur les épaules et sur les reins : elle fut ensuite enfermée à perpétuité. Eudoxie ne fut point oubliée dans les recherches que l'on fit de tous les coupables. On était effrayé
PP «ces qui semblaient menacer cette infortunée princp«««
ir ^ase ; mais par une clémence que personne n'aurau ^ ^ , ..
s« ..«*.... ^* ^*^ ^^P^rer du caractère du tzar, d
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dans la f ^*^^ enfermer très-étroitement
««'il la fo^*^^'^**^ ^^ Sleiitzelbourg. Il est vrai Ç^ aiuparavant de voir périr Abraham
(369) Lapaukin, son frère , qui eut la tété tranchée; et le général Klébof , son amant." Kikin , long^temps favori du tzar; l'évêque de Kostof ; un moine ^ pi'ocureur du monastère de Souzdal ; et un nommé RoufT, furent rompus vifs, et leurs têtes furent exposées au haut de quatre perches. Klébof fut empalé vif. Il souffrit ce supplice avec un héroïsme admirable. Il ne cessa de soutenir jusqu'à son dernier soupir l'innocence et Thonneur d'£u-^ doxie. a Je sais bien, disait-il, qu'elle s'est reconnue coupable ; mais c'est par une faiblesse naturelle à son sexe : elle a frémi à la vue des tourmens affreux qu'on lui préparait , et la mort lui a semblé moins terrible. » 11 eut la constance de ne jamais avouer la moindre chose à la charge et contre l'honneur de cette malheureuse tzarine. Il la justifia et la défendit au milieu des différentes tortures qu'on lui fit éprouver pendant six semaines consécutives. Le tzar était toujours présent, dans la crainte qu'on n'adoucit les tourmens de l'objet de sa vengeance ; mais il poussa vainement I9 cruauté jusqu'à faire marcher ce boîard sur des planches hérissées de mille pointes de fer. Lorsque Klébof fut empalé et exposé aux yeux du public dans la grande place de Moscou , lieu où s'étaient faites toutes les exécutions, Pierre I.*' s'approcha de l'infortuné > et le conjura par tout ce que la religion a de plus sacré, d'avouer son. crime et la part qu'Eudoxie y avait eue. Klébof tourna négli-
gemment la tète vers ce prince ^ et après avoir écouté d'un grand sang froid ses exhortations : « Comment peux-tu croire 9 lui dît-il , que n'ayant rien voulu avouer au milieu des tourmens inouïs que tu m'as fait souffrir, j'aie actuellement la lâcheté > à présent que je n'ai plus d'espérance de vivre ) de me résoudre à flétrir l'innocence et l'honneur d'une femme vertueuse , en qui je n'ai jamais connu d'autre tache que de l'avoir aimé. Ya ^ monstre 9 ajoute -t -il en lui crachant au visage (outrage' commun et très-sanglant en Russie), va, retire-toi, et laisse -moi mourir en paix. >
Fondation de Péterséourg, et sa description^
Ce fut en 1705, le 27 mai, jour de la Pentecôte, que furent jetés les premiers fondemens de celte grande et superbe ville , élevée sur plusieurs îles , à l'embouchure de la Neva , qui se jette dans le golfe de Finlande , où elle forme un excellent port. Le terrain avait été pris sur les Suédois. On l'appela Saint-Pétersbourg, en l'honneur de Saint- Pierre, dont son fondateur portait le nom. Le tzar travailla de ses mains à la première maison. Ce n'était d'abord qu'une terre aride , couverte d*eaux croupissantes , de quelques cahuttes de paysans abandonnés , et de misérables cabanes de pécheurs. Les édifices publics et les maisons particu** Hères furent long-temps de bois : la forterçsse e%
Vamiraùté furent seules entourées d'un retranchement de pierre* En vain la nature opposait les plus puissans obstacles , cent mille ouvriers parvinrent à les vaincre y sous les yeux et à l'exemple du souverain ; des eaux fétides s'écoulent dans des canaux ; des terres rapportées de loin unissent le terrain ; de tristes et sombres forêts de sapin , où Tair circulait à peine y disparaissent pour jamais et font place à de vastes habitations. Aux premiers bâtimens de bois succèdent des édifices construits par des architectes appelés de la France et de ritalîe.
L'ignorance et la méchanceté s'efforcèrent vaî« nement d'arrêter la fondation de Pétersbourg. Dès qu'on apprît que le projet du tzar était de faire bâtir autour de la nouvelle forteresse des maisons , descolléges, des boutiques 9 des magasins de toute espèce 9 on répandit le bruit que dans peu les eaux de la Neva monteraient à la hauteur d'un grand sapin qui était près de la forteresse , et que leur débordement submergerait la ville naissante, et on appuyait ce bruit d'une prédiction imaginée par quelques popes. Pour accréditer cette supercherie , on se servit d'une image de la Vierge , placée dans une église à peu de distance du sapin. On prétendit que la Vierge avait répandu des larmes à différentes reprises , et qu'un événement si extraordinaire était de mauvais augure. L'alarme se répandit parmi le peuple , et le comte
GolofLin , dont la maison n'était pas éloignée de Téglise et du sapin ^ fut effrayé de ce bruit ; il se rendit à l'église pendant qu'on y célébrait le service divin 9 se plaça près de Timage miraculeuse , et vit en effet des larmes couler sur les joues de la Vierge. Il dépêcha aussitôt un covirrier au tzar pour rinstruire du bruit répandu, deTalarnae du peuple y et du miracle qui s'était opéré sous ses yeux. Le monarque se transporta sur-le-champ à Pétersbourg; et après avoir raisonné sur l'impossi'bilité du fait en question ^il démontra au comte phy* siquement et mathématiquement , que par. la posi*tion de Pétersbourg, les eaux, même dans les plu» hautes marées de l'automne ^ ne pourraient jamais s'élever jusqu'à la moitié de la hauteur qu'oaavaît désignée : il lui ordonna de faire imprimer et placarder des afiiches propres à désabuser le peuple de sa fausse croyance. Non content de cette sage précaution , le tzar fit abattre le sapin , et porter à la cour l'image prétendue merveilleuse. En présence de plusieurs boïards , il examina attentivement cette image , pein|;e sur un bois épais et fortement vernissé ; il aperçut au coin des yeux . quelques ouvertures d'autant plus imperceptibles , qu'elles étaient nuancées ; il gratta alors la composition qui était appliquée sur le derrière de l'image , et il découvrit dans l'épaisseur de la planche, aux environs des yeux, une rigole remplie d'huîjie Agée. Le tzar n'eut pas de pelnQ 1
démontrer aux spectateurs comment les bougies allumées pendant le service divin , liquéfiaient peu à peu cette huile condensée , qui sortait ensuite goutte à goutte par les petites issues pratiquées ^u coin des yeux.
C'est ainsi que les établissemens les plus. utiles éprouvent souvent toutes soirtes d'obstades. Ma^is Pétersbourg , la nouvelle capitale de la Russie 9 n'en est pas moins devenue une des plus belles villes de l'Europe. Elle est grande , les rues sont larges et tirées au cordeau ; les hôtels 9 les maisons même des particuliers sont bâtis dans un goût noble et élégant ; les édifices publics nombreux 9 et d'une magnificence étonnante. Les quais 5 dont plusieurs sont en granit , ornés de balustrades de fer, offrent l'aspect le plus imposant ; ils sont très^longs. A l'une des extrémités , on voit une tle ornée de superbes maisons ; à l'autre , le palais d'été , qui semble étreportépar laNéva. Sur ta rive droite 5 terminée par la statue équestre de Pierre I.*% eh regard avec le palais d'hiver , une longue suite de maisons de négocians annonce la richesse du com« mercC; Le bâtiment de l'Amirauté , entouré de fossés 9 orné plutôt que défendu par des^ batteries de canon , destinées à répandre l'allégresse et non la terreur 9 s'annonce. de loin par une haute aiguille ou flèche dorées d'or de ducats. Une multitude de clochers frappe aussi Agréableoient ia vue , presque tous dorés ou argeu tés , et du plus éblouis*
C574) sant spectacle. Représentez - vous eneore des maisons y pour la plupart bâties en briques, et dont la façade est revêtue d'un stuc blanc très-proprement entretenu, et une forêt de vaisseaux se mouvant à travers ces édifices , et vous aurez une idée de la ville de Pétersbourg.
Deux époques intéressantes à Pétersbourg sont celles de la geiée et du débâdemenU Ce premier événement interrompt toute communication pendant quelques jours, entre les différentes lies que forme la superbe Névu , et qui composent PéterS'^ bourg. Ce n'est point Teau du fleuve qui gèle ; ses eaux sont trop rapides pour se condenser d'ellesmêmes. Les glaçons arrivent tout formés du lac Lavoga , d'où ils sont détachés par les vents; ils flottent sur le fleuve jusqu'à ce que , repoussés parles eaux de la mer, ou s'accumulxuit à l'embouchure , ils s'arrêtent , s'arrangent d'eux - mêmes comme des pièces de rapport, et établissent sur la Neva un parquet de glace , qui souvent n'a besoin que de quelques heures pour devenir très - solide. On voit bientôt glisser dessus les traîneaux. Les plus lourds des carrosses à six chevaux y roulent comme sur une grande route. A l'arrivée des Çlaces , tous les ponts de bateaux sont repliés , et avant qu'ils soient rétablis, fl se passe plusieurs mois sans qu'il y ait d'autre conamunicatlon que le chemin tracé sur la rivière. En revenant d'un souper, d'vuQ bal ou du spectacle durant la nuit.
(275) etifermé chaudement au fond d'un carrosse , on oublie qu'on est suspendu au-dçssus d'un abîme pendant un quart de lieue. Lorsque les glaces sont recouvertes par les neiges ^ et que les chemins sont battus , on ne s'apercevrait même pas que l'on^ést sur l'eau y si un retentissement sourd ne vous en avertissait; et si on ne passait entre de lignes de vaisseaux , qui semblent posés sur la neige, et forment sur la Neva des rues qui lui donnent l'air d'une ville d'une architecture singulière.
Au printemps les glaçons de la Neva se détachent tout-à'Coup ; on voit en un moment voguer les barques au même lieu où glissaient les traîneaux. Le canon de la forteresse annonce la dé^ 6âcîe; et le commandant , monté sur une superbe chaloupe , apporte au souverain qui , entouré de sa cour, l'attend sur le balcon de son palais , une bouteille d'eau puisée au milieu du fleuve, qu'on voit alors reparaître dans toute sa majestés
Principales lois et règiemens du tzar Pierre /.
La gloire de Pierre I.** ne brîUe pas moins dans les lois qu'il donna k son vaste empire, que dans les fondations dont il l'enrichit , les monumensdes arts et des sciences qu'il y éleva comme par ent^hantement , et par ses grands talens dans l'art de
( 276 ) la guerre. Nous aUons citer qujelques*-uiies de se# jois les plus remarquables.
Il était utile que les Russes -ne fussent point vêtus d'une autre manière que ceux qui leur en* seignaient les arts^ la haine contre les étrangers 9 observe Voltaire , étant trop naturelle aux hommes^ et trop entretenue par la différence des vétemens. L'habit de céréihonie qui tenait alors du polonais, du tatare et de Tancien hongrois, était très-noble ; mais l'habit du bourgeois et du bas peuple ressemblait à ces jaquettes plissées vers la ceinture qu'on donne encore à certains pauvres dans quelques-uns de nos hôpitaux. Le tzar , dès 1699 9 c^ït peu de peine à introduire l'habit alle-^ mand et français parmi ses boïards , et la coutume de se raser à sa cour ; mais le peuple fut plus difficile , il fallut imposer une taxe sur les habits longs et sur les barbes. On suspendait aux portes de la ville des modèles de justaucorps : ou coupait les robes et les barbes à qui ne voulait pas payer. Tout cela s'exécutait gaiement, et cette gaieté même prévint les séditions. Les vieux Russes se consolèrent d'être rasés malgré eux , en conservant précieusement leur barbe pour la faire mettre dans leur cercueil , comme un passeport qui devait leur faire ouvrir les portes du ciel, Blalgré les ordonnances dé Pierre L", le bas peuple conserve encore sa barbe et sa jaquette.
( 2?7 .) Enfin ^ Pierre termina Tannée 16999 en Ûxant
le commencement de la suivante et du siècle au premier janvier, qu'il fit annoncer par un jubilé. Cette sage innovation fut. célébrée dans Téglise cathédrale de l'Assomption , à Moscou. L'archevêque de Aézan prononça un discours après la messe ^ relatif à l'événement, et l'on chanta le Te Deum en action de grâces : on tira ensuite trois salves de canon , et il y eut un feu d'artifice dans la place publique. L'année commençait au premier septembre chez les Russes. La populace admirait comment le tzar avait pu.changer le cours du soleil. Quelques obstinés , persuadés que Dieu avait créé le monde en septembre , continuèrent leur ancien style ; mais il changea dans les bureaux 9 dans les chancelleries 5 et bientôt dans tout l'empire. Cependant Pierre n'ayant point adopté le calendrier grégorien , il y a onze jours de moins dans leur manière de calculer le temps : par exem-ple , un événement arrivé le 19 juin , est du 5o, selon notre manière de compter.
Depuis le cinquième siècle, où l'on connut l'usage des lettres en Russie, on écrivait sur des rouleaux, soit d'écorce , soit de parchemin, et ensuite sur du papier. Le tzar fut obligé de donner un ukaze par lequel il était ordepné de, n'écrire que selon notre usage. . ;
L'attention de tous les législateurs fut toujours de rendre les hommes sociables; mais pour l'être,
ce n*esl pas assez d'être rassemblés daos aoe vîile ,
il faut se communiquer avec politesse ; c'est le
moyea de s'éclairer et d'adoucir les peines de la
vie. Le tzar introduiMt les assemblées publiffues
et particulières.
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( a?9 ) il donna un soufflet à MentzicofiP, parce qull avait
négligé d*ôter son épée pendant la danse.
Les mariages se faisaient auparavant comme dans la Turquie et dans la Perse y où Ton ne voit celle que l'on épouse que lorsque le contrat est signé 9 et qu'on ne peut plus s'en dédire. L'usage d'unir deux époux qui ne s'étaient jamais vus , fai-* sait souvent le malheur de tous les deux. Cette coutume absuide et cruelle mérita l'attention du tzar. Il défendit d'unir deux époux avant qu'ils eussent eu ensemble des entrevues , et qu'ils eussent consenti à l'union qu'on leur faisait contracter. Cette loi, observe M. Lévesque , n'est pas encore aujourd'hui assez régulièrement pratiquée par le bas peuple, et trop souvent les filles, maltraitées par de cruelles mères , donnent, au choix qu'on leur prescrit, un consentement désavoué par le cœur. Autrefois parmi les présens de noces était une grosse poignée de verges que le futur envoyait à la future , pour l'avertir qu'à la première occasion elle devait s'attendre à une petite correction maritale : les maris même ( ce qui fait horreur à dire ) , pouvaient tuer leurs femmes impunément', et on enterrait vives celles qui usurpaient ce même droit sur leurs maris. Pierre abolit les poignées de verges , défendit aux maris de tuer leurs femntes^ et rendit les ménages heureux.
Chaque mois voyait un établissement, ou xm changement nouveau. Pierre porta Tattention jus-
(»8«) qu'à faire placer sur le chemin de HMcouà Vér&* niée ( près du Don ) , des poteaux priuts, qui servaient de colonnes militaires de vente en verste , c'est-à-dire k la distance de sept cent cinquaole pas , et fit construire des espèces de caravansérails ou batelleries de vingt versles en vingt yerstes,
En étendant ainsi ses soins sur le peuple, sur les marchanda , sur les voyageurs,il voulut mettre quelque pompe dans sa cour, haïssant le faste dans sa personne , et le croyant nécessaire aux autres. Il institua l'ordre de Saint-André, le lo septembre (n. s. ) 1698, à l'imitation de ces ordres dont toutes les cours de l'Europe sont illustrëet^. On regarda l'honneur d'y Être admb comme une grande récompense. C'est un avertissement qu'on porte sur soi d'être respecté par le peuple. (Voltaire ) ; cette marque d'bonneur ne coule rien à an souverain , et flatte l'amour-propre d'un sujet sans le rendre puissant.
Les Busses avaient coutume, non-seulement dans leurs lettres particulières, mais même dans les contrats, dans les actes publics , dans les requêtes au souverain , de négliger le nom de leur famille , et de ne signer que leur^ noms de baptême, encore avec des diminutifs dont on se sert pour appeler -les enfans. Ainsi cr'"* ' ■' "'"" Jean , signait Vaiwuchka, c'es On avait peine à débrouiller la i
sionnàit cet usage. Le tzar interposa sagement son autorité pour Tabolir , et ordonna à ses sujets de signer les noms de leurs familles.
Un court séjour que le tzar fit à Moscou , au commencement de Thiver de 1705^ fut employé à faire exécuter tous ses règlemens , et à perfectionner le civil ainsi que le militaire ; ses divertissemens même furent consacrés à faire goûter le nouveau genre de vie qu'il introduisait parmi ses sujets. C'est dans cette vue qu'il fit inviter tous les boïards et les dames aux noces d'un de ses bouffons : il exigea que tout le monde y parût vêtu à l'ancienne mode. On servit un repas tel qu'on en faisait au seizième siècle. Uue ancienne superstition ne permettait pas qu'on allumât du feu le jour d'un mariage , pendant le froid le plus rigoureux; cette coutume fut sévèrement observée le jour de la fête. Les Russes ne buvaient point de vin autrefois, mais de l'hydromel et^de l'eaude-vie; il ne permit pas ce jour -là d'autre boisson : on se plaignait en vain ; il répondait en' raillant : u Vos ancêtres en usaient ainsi; les usages anciens sont toujours les meilleurs. » Cette plaisanterie contribua beaucoup à corriger ceux qui préféraient toujours le temps passé au présent , ou du moins elle servit à décréditer leurs murmures*
Tout en polissant les mœurs de ses sujets 9 il ne
s'occupait pas moins à leur être utile par de sages institutions; il chercha à garantir leur vie contre
( aSa ) le feu ) et défendit de bâtir des maisons de bois dans les plus beaux quartiers de Petersbourg^. Il montrait dans les incendies le même courage qu*S la tète des armées. Dès que le son funèbre du tocsin frappait son oreille , il courait à Tédidce incendié , précédait les travailleurs , leur donnait l'exemple de l'adresse et de l'intrépidité. A le voir, au milieu des flammes , courir , la hache à la main , sur les poutres en feu ^ on l'eût pris po ur im malheureux propriétaire , qui cherchait , au risque de sa vie , à sauver les restes de sa maison et de sa fortune.
Un législateur ne doit pas négliger ce qui concerne la religion : le tzar Pierre n'avait garde de ne point veiller sur un objet d'une si haute importance. Il est à remarquer que dans l'Eglise grecque il n'y a point d'abbés séculiers : les prélats sont tirés de l'ordre monastique. Les moines, quoique très- ignorans , étaient , à l'avènement de Pierre , presque les seuls qui sussent écrire : ils en avaient abusé dans les premiers temps du règne de ce prince ^ où ils furent si étonnés et si scandalisés des innQvations que faisait le tzar en tout genre. Il avait été obligé , en 1703 , de défendre l'encre et les plumes aux moines : il fallait une permission expresse de l'archimandrite, qui répondait de ceux à qui il la donnait. Pierre voulut que cette ordonnance subsistât. Il avait décidé d'abord qu'on n'entrerait qu'à Tiige de cinquante ans daot
( 285 ) Tordre monastique; maïs c^était trop tard; la vie de rhomme est trop courte ; on n'avait pas le temps de former des évêques : il régla avec son gynode, quHl serait permis de faire un pioine à trente ans passés 9 mais jamais au-dessous ; défense aux militaires et aux cultivateurs de se retirer dans un couvent à moins d'un ordre exprès du tzar ou du synode : jamais un homme marié ne peut être reçu dans un monastère ^ même après le divorce ^ à moins que sa femme ne se fasse aussi religieuse ^ de son plein consentement , et qu'ils n'aient point d'enfans. Quiconque est au service de l'état ne peut embrasser la vie monastique y à moins d'une permission expresse. Tout moine doit travailler de ses mains à quelque métier. Les religieuses ne doivent jamais sortir de leur monastère ; on leur donne la tonsure à Tâge de cinquante ans 9 comme aux diaconesses de la primitive Eglise; et si 9 avant d'avoir reçu la tonsure 9 elles veulent se marier 9 noo seulement elles le peuvent 9 mais on les y exhorte. Pierre voulut que ces sages filles^ que la dévotion ensevelit dans les cloîtres 9 fussent encore utiles à la société qu'elles abandonnent ; il ordonna qu'elles fussent toutes employées à des ouvrages de la main 9 convenables à leur sexe. La tzarine Catherine se chargea de faire venir des ouvriers du Brabant et de la Hollande ; elle les distribua dans les monastères 9 et on y fit bientôt des
( a84) ouvrages dont Catherine et les dames de sa cour
se patërent.
Le synode perpétuel établi par le tzar lui présentait les moines les plus dignes des prëlatures ; et Pierre confirmait ou rejetait le choix qu^on avait fait , et le nouvel évéque était sacré par le synode. Pierre présidait souvent à cette assemblée; et un jour qu'il s'agissait de présenter un évéque , le synode remarqua qu'il n'avait encore que des ignorans à présenter au souverain : « Eh bien , dit le tzar , il n'y a qu'à choisir le plus honnête homme ; cela vaudra bien un savant » .
Le tzar abolit une coutume bien singulière et peu respectueuseà Dieu , qui s'était introduite dans les églises : on y chantait à-la-fois plusieurs hymnes ou psaumes sur différens tons, afin d'avoir plutôt fini l'office. Cet abus avait son origine dans la paresse des prêtres, et il méritait d'être absolument réformé. '
Guerre contre ies Turcs, Position critique de Varmée russe sur ies bords du Pruth. Comment iis ont le bonheur d'échapper.
La guerre se ralluma en 1711, entre les Turc3 et les Russes, parce que Charles XII, du fond de sa retraite à Bender, trouvait le moyen d'intriguer par son ambassadeur à la cour du sultan Achmel, et jusque dans le sérail, par une .foule
( 285 ) d^agens auprès de la sultane validé ( mère ). Le tzar y selon sa- coutume , jugea à propos de porter la guerre dans le pays des Ottomans, afin de l'éloigner des terres soumises à son empire. Mais il fit la faute inconcevable de s'avancer jusque sur les bords du Pruth , rivière qui tombe dans le Da* nube y au-delà de laquelle était une armée de deux cent quarante mille Turcs, commandée par le grand-vizir en personne; et Pierre n'avait qu'une armée d'environ trente-cinq mille hommes , et il était dépourvu de vivres , n'ayant pu établir des magasins dans ces contrées sauvages. Il iest vrai qu'il comptait sur des secours d'hommes et de vivres, que lui avait promis Cantemir, vévode de Moldavie ; mais ce prince se trouva dans l'impossibilité de tenir sa parole. Pierre, ava»t de passer le Borysthène , avait craint d'exposer Catherine à un danger qui devenait chaque jour plus terrible ; mais Catherine cegarda cette attention du tzar comme un outrage à sa tendresse et à son courage ; elle fit tant d'instances que le tzar ne put se ré^ soudre à l'éloigner ; l'armée la voyait avec joie à cheval à la tête des troupes ; elle se servait rarement de voiture. £lle encourageait l'armée, y répandait la gîiîté , envoyait des secours aux officiers malades , et étendait ses soins sur les soldats.
Arrivés sur les bords du Pruth, la situation des Russes devint tout-à-fait critique. Un fléau dangereux s'était joint à tous les embarras qu'ils éprou*
( 286 ) vèrent dans leur marche; des nuées de sauterelles couvrirent les campagnes ^ les dévorèrent et les infectèrent de leurs corps morts amoncelés ; souvent Teau ms^nquait sous un soleil brûlant et dans des déserts arides; on fut obligé de faire porter à l'armée de l'eau dans des tonneaux. Cette ressource manqua lorsqu'on eut campé au bord du Pruth ; la proximité des Turcs et de leur artillerie empêchait de s'en approcher pour y puiser l'eau nécessaire ; en sorte que les Russes j quoique auprès d'une rivière 9 couraient risque de périr de soif. Ils étaient menacés aussi des horreurs de la famine; déjà depuis plusieurs jours les officiers manquaient de pain. Ils étaient encore menacés , malgré leur bravoure , d'être exterminés par l'ar* mée innombrable des Ottomans, dont ils étaient environnés. Pierre sentit tout le danger auquel son imprudence l'avait exposé, et ne put s'empêcher de s'écrier : « Me voici aussi mal que mon frère à Pultava ! » Il fallait , en effet , remporter une victdire complette, ou périr jusqu'au dernier, ou être esclave dçs Turcs; et comment se flatter de. triompher contre des forces aussi supérieures? Le tzar, ne voyant qu'un avenir des plus malheureux, se retira dans sa tente, accab'é de douleur, et agité de convulsions dont il était quel* quefoîs attaqué, et que ses chagrins redoublaient. Seul, en proie à tant d'inquiétudes cruelles, ne voulant que personne fût témoin de son état , il
défendit qu'on vtnt troubler sa solitude. Il se re'gardait comme perdu , mais les conseils d'une femme , dé son épouse , ranimèrent son ame abat'tue , et lui montrèrent le parti qu'il fallait prendre dans un danger aussi éminent. Catherine pénétra dans sa tente, et regardant avec un tendre intérêt le tzar au comble du désespoir , elle lui parla en ces termes : « Tous voulez au point du jour tous ouvrir un passage à travers l'armée des Turcs ; mais considérez le petit nombre de vos soldats 5 épuisés de faiblesse et de besoins. Ils périront tous 9 ou nous tomberons dans l'esclavage. — Eh I quelle autre ressource nous reste -t-il à tenter ? »'éaria brusquement le tzar. — Quelle autre ressource ? reprit Catherine ; cédez à la force , députez au vizir, tâchez de faire une paix honorable.x Prenez l'avis de vos généraux : tous ceux à qui votre gloire et votre empire sont chers ^ vous parleront avec la même franchise » .
Un officier précédé d'un trompette fut envoyé au vizir ; il avait- ordre de lui témoigner que sa majesté tzarienne n'avait jamais eu intention de rompre avec la Porte Ottomane, qu'elle n'avait armé que pour se défendre; et que puisque le ciel se déclarait pour les armes ottomanes , elle lui demandait une su!^ension d'armes pour traiter de la paix. Le vizir reçut ce message avec assez de lierté, et fit retirer l'envoyé pout délibérer atec son kiaïca ou premier secrétaîrç. Celui-ci qui était
( a88 ) déjà gagné par des promesses séduisantes , dît au vizir que le Coran ne permettait pas qu'on refusât la paix à Tennemi qui s*humilie. C'en fut assez pour déterminer le religieux vizir à accorder la suspension demandée. L'officier russe revint promptementau campavec cette bonne nouvelle. La suspension fut à peine publiée dans le camp ottoman , que les Turcs s'empressèrent d'apporter toutes sortes de rafraîchissemens aux Russes , dont le camp devint en un moment un bazar (un marché) abondant en toutes choses.
C'est la coutume Immémoriale dans tout l'Orient ^ quand on demande audience aux souverains ou à leurs représentans , de ne les aborder qu'avec des présens. Catherine rassembla le peu de pierreries qu'elle avait apportées dans un voyage guerrier, dont toute magnificence et tout luxe étaient bannis ; elle y ajouta deux superbes pelisses de renard noir ; Targent comptant qu'elle ramassa fut destiné pour le kiaïca. Elle choisit elle-même un officier intelligent , qui devait , avec deux hommes, porter les présens au grand-vizir , et ensuite faire conduire au kiaïca le présent qui lui ^tait destiné. Cet officier fut chargé d'une lettre a" ^er^^*"^^ Shérémétof au vizir Méhémet-Baltagi.
4 e que pe^. ^^^^i^^.^ l'armée russe fut réduite . on CA A ^ intré d ,****' q«e la résistance opiniâtre et
attaque ^ ^^y^^^ ^vait montrée dans les diflfërentes* ^^'«Ue avait repoussées , en imposerait
au giand-vizir 5 et qu'on obtiendrait la paix à des oohditions honorables* Cet espoir ne fut point trompé'. Mais Méhémet-Baltagi» avant designer le traité , demanda qu'on lui livrât Cantemir. Pierre écrivit, ces propres paroles au vice-chancelier Schaffîrof y chargé de la négociation : « J'ac bandonnerai plutôt aux Turcs tout le terrain c qui s'étend fusques à Cursk ; il me restera Tes- « pérance de le recouvrer.: mais la perte de ma « foi est irréparable ^ je ne peux pas la violer. Nous < n'avoas de propre que l'honneur ; y renoncer , c c'est cesser d'être monarque. »
Enfin le traité fut conclu et signé , à la satisfaction du tzar , et surtout de Catherine , qui pouvait se flatter d'avoir tiré d'un grand péril le sou* verain de Russie , ses généraux et son armée.
.Echappés comme par miracle , les Russes se hâtèrent de quitter le Pruth , et de gagner les frontières de la Pologne. Jusque-là, le tzar fut suivi d'un corps de huit mille Turcs que le vizir en-^' Yoya 9 non seulement pour observer la marche de l'armée russe, mais pour empêcher que les Tatars Vagabonds ne l'inquiétassent. La précaution était sage, car pendant que les Russes se retiraient, le colonel Pitt perdit sa fenâne et sa fille qui l'avaient accompagné à l'armée. Les roues de leur voiture s'étant brisées dans la route , elles tombèrent entre les mains des Tatars ; et comme elles étaient toutes deux parfaitement belles, leurs ravisseurs les pré-
( -^o ) ■entèrent en hommage au grand-fieigneur. Après beaucoup de recherches , Pitt apprit d'un, juif, médecin du sérail , que le suhan les avait admises au nombre de ses femmes. Alors cet époux et ce père tendre se rendit k C<»)stantiDople , et b'j prît de toutes les manières pour recourver aa moias ■on épouse. Irrité par les obstacle» qu'il rencontrait, il se plaignit sans doute aiec trc^ peu de ménagement ; il fut arrêté et enfermé dans mu cachot, dont il ne sortit que par l'inleiicessioQ da quelques ambsusadeurs attendris sur aoo sort. Pour le consoler de la double perle ^'il avait faite, et pour lui faire entendre qiie son molhetir était sans remède ,. cm Itii fit dèts ,. par ic médeeia Israélite, que sa Cemneet sa fille étaieul mortes de la peste.
Invasion dans ta Perse. Courontumenl et sacre de Catherine.
Pierre I", tranquille sur les disposilioBB de* cours du Nord} crut devoir porter. la guerre dans la Perse, que se disputaient et que ravageaient tour à tour deux prinnes rivaux. ProRlaut de ces divisions sauvante* , lea Leaguis, nation qui habitait à l'occident de la mer Ga^iienne , se soulèvent, descendent eu. armes de Leurs montagnes, ravagent de» provinces, et se jettent sur la ville de Cbumaiie. Cette ville était riche et opulejple.
lies Arméniens, voisins de cette partie de la Perse,
fl
y faisaient un commerce immense , et Pierre Tenait d*y établir une compagnie de marchands^ russes 5 qui commençait à être fik>rissante. Les liesguis surprirent la ville , la saccagèrent , égor^ gèrent tous les Russes ^ et pillèrent leurs magasins, dont on fit monter la perte à près de quatre millions de roubles. Pierre envoya vainement demander satisfaction aux deux princes , qui ne songeaient qu'à se disputer la possession de la Perse : il résolut de se faire justice lui-même, et Ûe profiter des désordres d'un pays dont il avait toujours envié quelques [Provinces. Il médî* fait depuis long-temps le projet de dominer sur la met Caspienne par une puissante marine , et de iaire passer par ses états le commerce de la Perse et d'une partie de l'Inde. Il partit donc pour la Perse, le i5 mai 1722. Son épouse l'accompagna dans ce voyage comme dans les atitres. Ou descendit le Volga jusque à la ville d'Astrakan. De là H courut faire rétablir les canaux qui devaient joindre la mer Caspienne , la mer Baltique et la mer Blanche; ouvrage achevé en partie sous le règne de son petit-fils. Pendant qu'il dirigeait ces ouvrages 9 son infanterie, ses munitions , étaient déjà sur la mer Caspienne. La cavalerie prit le chemin de terre, et franchît les montagnes du Caucase. Le tzar vogua environ cent lieues au midi d'Astrakan , jusqu'à la petite ville d'André
bof. Il atriva bîenldt à Derben , que les Persans et les Turc» appellent Demir-Capi, la Porte de Fer : elle est ainsi Donunée parce qu'en effet il j avait une porte de fer du c6té du midi. C'est une ville longue et étroite, qui se joint par un bouta une branche escarpée du Caucase , et dont les murs sont baignés à l'autre bout par le» vagues de ia mer , qui s'élèvent souvent au-desgus d'eux dans les tempêtes. Ces murs pourraient passer pour une merveille de l'antiquité : ils sontbautsde quarante pieds, et larges de six, ilanqués de tours carrées , à cinquante, pieds l'une de l'autre : tout cet ouvrage , d'une antiquité reculée , parait d'une seule pièce; il^t bdti de giks et de coquillages broyés qui ont servi de mortier , et le tout fbnpe uoe masse plus dure que le marbre : on peut y entrer par mer , mais la ville du càté de terre parait inexpugnable.
Néaumnios le gouverneur de Derbent, à t'ap-
proehe de l'angnée nuse , ne voubtt point soutenir
le siège, soit qu'il crût ne pouvoir se défendre ,
soit qu'U préférai la protection du taar Pierre à
■ "*■"'' des deux princes rivaux , dont chacun d'eux
rçait de réguer seul en Perse ; il apporta les
d'argeut de la ville et du chdteau : l'armée
i paisiblement dans Derbent, et alla campe'
e bord de la mer.
îrre ne pm alors pousser plus loin ses conï9; Les Hliiaens qui apportaient de nouvelle*
( =95 ) provisions, des recrues, des chevaux, avaient péri vers Astrakan , et la saison s'avançait; il re« tourna à Moscou , et y entra en triomphe.
Au retour de cette expédition, le 18 mai 1724» le tzar fit couronner et sacrer, à Moscou, sa femme Catherine , en présence de la duchesse de Gourlande, fille de son frère aîné, et du duc de Holstein quHl allait faire son gendre. Dans la dé^ claration qu'il publia pour préparer les esprits à cet événement, il y spécifie les services rendus à rétat par Catherine: et surtout dans la guerre contre les Turcs , lorsque son armée réduite , ditil , à vingt-deux-mille hommes , en avait plus de deux cent mille à combattre. Il n'était point dît danâ cet ukase que la tzarine dût régner après lui , mais la cérémonie l'indiquait assez. D'ailleurs , le prince lui-même marchait devant elle à pied le jour du couronnement, en qualité de capitaine d'une nouvelle compagnie qu'il créa sous le nom de Chevaiiers de {'Impératrice. Quand on fut arrivé à l'église , Pierre lui posa la couronne sur la tête ; elle voulut lui embrasser les genoux , il l'en empêcha; et au sortir de la cathédrale, il fit porter le sceptre et le globe devant elle. La couronne enrichie de diamans d'une grosseur extraordinaire , que le tzar lui mit sur la tête , était surmontée par un rubis oriental , de la grosseur d'un œuf de pigeon , eLle plus beau que l'on connaisse en Europe* La fête fut digne en tout d'un grand
prince. Pierre étalait dans les occasions d^éclat , autant de magnificence qu*îl mettait de simplicité dans sa vie privée.
La robe de la tzarine avait été Dadte à Paris ; le baldaquin , le tr6ne ^ la décoration de Péf^se y offraient la plus grande richesse : les smgneurs et les dames nommés pour la cérémonie^ étaient superbement Tétas. Les fêtes du componDement durèrent six semaines consécutives.
Mort xtu tzar Pierre premier.
Avant le couronnement de Catherine, Pierre s^était senti vivement incommodé de la maladie cruelle qui le tourmentait depuis long-temps, san» rien diminuer de son activité. U alla prendre des eaux thermales qui le soulagèrent , et il se crut guéri , mais le mal n^était que pallié ; les douleurs reparurent bientôt , et les accidens s'aggravèrent au point qu'on le vît s'affaiblir sensiblement. Mais le génie de ce prince était toujours agissant, lors même que son corps se refusait à la plus légère fatigue; il employait l'intervalle de ses douleurs à presser l'exécution de ses projets. Ce fut même dans cet état de langueur et de souffrance , qu'il voulut assister à la bénédiction des eaux ^ur la Neva (il était alors à Pétersbourg). On célèbre cette fête le 6 janvier^ jour de l'Epiphanie , ou le 17 selon noire calendrier. G*est ordinairement 1«
(•ao5) temps le plus froid del^année; ce qui n*empéche
pas que toute la cour, le peuple , les soldats » n'assistent à la cérémonie sur la rivière, et qu'on n'yi>àplised«s enfans.' On fail un trou dans la glace 5 on récite de longues prières, et souvent beaucoup de soldats ont des membres gelés. Cependant le souverain assiste à cette cérémonie. Pie4»re 9 saisi par le froid 9 y gagna un gros rhume 9 suivi de la fièvre, deht la chaleur augmenta les accidens de sa rétention d'urine ; et dix Jours après y là maladie déploya toute sa force. Malgré sa fermeté , la douleur lui arrachait des cris. « On voit en moi^ dit-il à ceux qpi rent0uraient9.combien l'homme est un misérable animal » . Il demanda qu'on fît venir lâi princesse Anne 9 sa fille aînée 9 à qui il voulait dicter des choses importantes; mais quand elle parut auprès de son lit 9 il avait perdu la parole; son côté gauche éfaît paralysé 9 et il tomba dans îine agonie qui dura seize heures. La tzarine Catherine ne quitta pas son chevet durant trois nuits. Il mourut entre ses bras le 27 janvier (8 février, nouveau style) 1725, vers quatre heures du matin 9 âgé de cinquantedeux ans 9 et de son régne le quarante-troisième.
Il laissa trois princesses: Anne, (lancée au duc de Holstein ; Elisabeth et Nathalie : cette dernière 9 enfant de six ans 9 né survécut que quelques jours
( ^©6 ) à son père : elle mourut de la doiileur de Tavoir
perdu.
j ■ Portrait et caractère de Pifirr^-iô" G^ratid- Anecdotes relatives à ce prince.
Pierre » surnommé le Grand y a^ait une taille avantageuse , Tair noble > le regard rude , rœil vif " et animé , la démarche fière , un tempérament robuste , propre à tous les exercices et. h tous les travaux; son esprit était juste 9 et ime sorte d%nquiétude le portait à tout entreprendre et à tout faireu II est fâcheux qu'il n'ait pas eu une éducation soignée, et plus digne de son génie. Le^ compagnons que Sophie lui avait donnés pour le détourner des soins du gouvernement , et pour lui inspirer le goût du vin et des liqueurs fortes , n'avaient que trop bien secondé les vues ambitieuses e cette priocesse : l'excès de la boisson enflamma ^^ns du jeune tzar , et porta le désordre dans ble '^^'^^^ ' *^ '"* ^^ ^®**^ ^^ certain tîc désagréasurtou^'i ^^^^''^'^ souvent les traits de son visage , colère ^^^^^'^^ se livrait à l'emportement de la
^* avec ^ '^^^" versait égalemeut avec un artisan ^^oime ^^ 6^«*^ral d'armée. Ce n'était point ^^mraes ^ .'^^**^»t aucune distinction entre les
içouuue un prince populaire, qui veut
( 297 ) plaire à tout le monde ; c'était un homme qui voulait slnstruire. Il n'était point diûicile sur les plaisirs de la table. Il se piquait de boire beau* coup> plutôt que de goûter des vins délicats. Pierre ^tait extrême dans ses travaux ^ dans ses plaisirs, dans sa vengeance et dans sa haine , et c'est avec raison qu'on reproche à sa mémoire de 5'étre déshonoré par des cruautés affreuses. Il n'j eut jamais d'homme plus emporté que Pierre-le* Grand, ni de plus impitoyable. Il sentait toul ce qu'on pouvait penser de lui à cet ég^rd ^ et il se le reprochait avec amertume. «J'ai réformé ma nation, disait-il ^ et je n'ai pu me réformer moi^ même ».
Le tzar dtnant chez un marchand étranger, fut frappé des attraits de la femùie de ce marchand , qui était extrêmement belle. Le prince tâcha' de la séduire par des propositions éblouissantes, et voulut l'engager À^ (abandonner son mari. Cette )eune personne, fidèlleâ la foi qu'elle avait iuréç, résista aux -offres du tzar; mais craignant les suites de la passion que sou souverain lui aVait témoignée, elle résolut de se .dérober pour toujours à ses regards : sans rien dire à personne ,; elle pmt quelque argent, et disparut dès le^^^ir même. Slle se réfugia dans un hameau qu'habitait sa nourrice ,LfeDQkme d'un bûcheron, qu'elle pria de la conduire dans l^^ forêt où il travaillait , et où
elle se fit copstruire une hutte. 5a nourrice liu
apportait chaque jour les vivres qui lui éfaîenC nécessaires. Dës^ le lendemain de cette évasion y le tzar retourna dans la maison du négociant y et ne voyant point paraître l'intéressante bourgeoise^ il ordonna qu'on la fit venir. Le négociant répondit en tremblant qu'elle l's^vait quitté sans qu'il en sût le motif. Ce prince , irrité d'uûe réponse qu'il ne regardait que comme une défaite, fit faire des recherches exactes chez tous les parens de la belle fugitive , qui protestèrent unanime- . ment qu'ils ignoraient ce 'qu'elle était devenue» Un an s'écoula avant qu'on en eût des nouvelles ^ et on la croyait réfugiée dans une contrée lointaine^ ou périe par quelque accident^ lorsqu'un colonel de la Garde la découvrit y en chassant dans la forêt où était sa. cabane. Elle cherchait à ^'éloigner quand il l'atteignit et la reconnut. « Rassurez vous , lui dit-il en l'abordant^ vous n'avez rien à craindre , ni dwtaar^ ni de moi. On v<>us croit morte ou hors des terres de l'empire , et le tzar a formé une autre inclination ». Il lui proposa de la ramener chez ses p^rens , dont elle ferait ïe bonheur: elle accepta eette proposition ^ ^'èmlrtenât avec elle sa bonne nôUf-rice.
•Le eolôlïel ne put garder le silence sur cette aventure. (Catherine en fut informée ^ et voulut qûe'cet oftîcifer^vînt la raconter au tïUr, Leprincdy touché de tout ce que ceii« fe4ame vertueuse avait èouflert,- résolut de réparer ks peines qu'il lui
( 299 ) avait causées. Son mari était mort de chagrin
pendant son absence. Catherine proposa de la ma« rier au colonel; le tzar approuva cet hjrmen, fit des présens considérables aux deux époux , et assura une pension de trois mille roubles à la dame et à sa famille. La vertu est tôt ou tard récompensée des sacrifices qu'elle fait à la loi du devoir.
- Si Pierre ne résistait pas à ses passions , elles ne lui faisaient pas du moins oublier ce qu'il se devait à lui-même. Il se levait en tout temps à quatre heures du matin ; il s'habillait sans appeler ses valets-de-chambre. Un $les grands plaisirs de ce prince était de donner des leçons de marine aux matelots russes , en leur faisant faire la manœuvre. Il allait souvent sur les ports pour s'entretenir de la marine avec les capitaines, les pilotes , les matelots étrangers , et vêtu aussi simplement qu'eux , il buvait et fumait avec eux comme leur égal. Il usait de la même familiarité avec les soldats et les particuliers qui se conduisaient bien.
Quelquefois il se renfermait dans l'étroite en*', ceinte de sa maison ( il fuyait le luxe des palais ) y et s'amusait à travailler au tour. Il était le meilleur tourneur de son empire , et l'un des meilleurs de l'Europe. On conserve 9 on admire tm grand nombre de ses ouvrages. Chaque jour il sortait , et ne se servait jamais de carosse;,tout le monde
( 3oo ) pouvait rapprocher y lui parler. Souvent il allak à pied : en hiver, il se servait d*un traîneau ,. et après la fonte des neiges, d*une cariole , espèce de cabriolet étroit, découvert et non suspendu. N'était-ce pas dire à ses sujets ? « Fuyez la mollesse et un ^ain éclat » ?
Au milieu de ses vastes projets, Pierre n*oabliait pas que le peuple veut des spectacles , et il lui en donnait dès qu'il s'en présentait une occasion. Il approuva la fête bizarre dont la princesse Nathalie 9 sa sopur> lui communiqua l'idée. Un nain de cette princesse devait épouser une naine de sa suite , elle voulut célébrer leur noce avec une magnificence burlesque. £lle fit faire deux caresses proportionnés à leur taille , qui furent traînés par des chevaux* du Jutland de la plus - grande espèce. Tous les nains de Moscou et de Pétersbourg furent invités à cette noce, et ils y vinrent au nombre de quatre-vingt-treize. On leur fit faire une marche pompeuse , ouverte par un char attelé de six chevaux, sur lequel les musiciens étaient placés ;. venait ensuite le grand-maréchal de la cour , qui précédait les mariés , suivi de vingt-deux petits carosses , attelés de six chevaux , contenant chacun quatre nains. La marche était fermée par un détachement de dra« gons. Les nains mangèrent tous à une table, et; la cour à une autre ^ dans la même salle. Le soir, lès
(So. ) princes et les princesses conduisirent les mariés dans la chambre nuptiale , et le reste de la nuit fut employé à un très-beau bal.
Pierre-le-Grand avait coutume ^ quand il voulait se réjouir en punissant quelqu^un , de dire à celui qu'il châtiait ainsi : « Je te fais fou » ; et celui à qui il donnait ce* beau titre , était obligé , tant que cela plaisait au monarque , fût-il le plus gras^^ sei'< gneur de Russie , de porter une marotte ^ une ja-» quette et des grelots > et de divertir la cour , en qualité de fou de sa majesté tzatienue»
. Dans se^ fréquentes absences de sa capitale et de son empire^ il se faisait représenter par le prince Fédor Aomodanoski , et qu'il investissait de son autorité. Ce prince Fédor était un homme ignorant, dur^ farouche, toujours^rét à punir, ne voyant c(ue des coupables dans les malheureux qui étaient accusés , et bien propre , par sa rudesse , à servir d^épouvantail. C'était à cet homme capricieux et farouche que Pierre confiait une portion du. poil voir; €^*ét?iit à e^ cruauté qu'il se reposait du soin d'abattre la fierté des nobles , et d'effrayer la nation par Thorrenr des supplices ; c^étaitàlui^ comme au. sQuver9in, qu'il rendait compte de ses campagnes ; c'était de lui qu'il recevait les éloges et de nouveaux grades : c'était lui^ui récompensait ^ qui avançait les officiers ^ enfin , c'était lui qui présidait , sous le titrç de prince-césar^ au^ entrées triomphantes que tes
( Soi ) troupes russes firent plusieurs fois dans la capitale.
Quand on demandait à ce prince-césar pourquoi il faisait donner la question à quelque malheureux qui paraissait peu coupable : « Il faut bien , répondait-fl, qu^O soit coupable, puisqu^ilestici. » Il prononçait ses jugemens sans prendre l'avis de personne 9 et son mot favori était : « Sans appel. » Un mathématicien s'amusa un four à calculer combien il y avait de briques dans un las assez considérable. Romodanoski allait le condamner à mort comme sorcier, si Pierre , plus instruit, n'avait p^s sauvé les jours de ce savant. Aussi bizarre dans sa vie privée que sévère dans ses arrêts , il avait dans ses appartemens un ours d'une grandeur démesurée , qui présentait une tasse pleine d'eau-de-vîe , mêlée de poivre , à ceux qui venaient voir le niatlre de la maison. Si on refusait cette politesse , ou si l'en en était effrayé , on avait ses habits déchirés ^ et sa perruque arrachée par l'animal dressé à tette plaisËihteriè.
Bien différent de • cet homtne rustique , Pierrele-Grand s'instruisît de presque tous les arts , et se peifeï^ionna dans plus d'une* science. En 1697 , pendant son premier séjour en Hollande , i! • irisait , sous les yefuît du célèbre aoatbmîste Ruisch , des opérations de chirurgie, qui , en tm bès6uf , po\ivaient le rendre utile à ses officiers ou à luimême. Ce prince portait toujours sur lui deux
( 5o5 ) étuis 9 l'un d*instrumens de malhématiques 9 et l'autre de chirurgie. Il est certain , disent ses his« toriens 9 qu'il arracha les dents à plusieurs particuliers 9 et qu'il iit, en cette même année 9 la ponction à la, femme d'un marchand , nommé Borst 9 qui était hydropîque. A l'âge de vingtquatre ans 9 11 se faisait un plaisir de parler de ses connaissances dans l'hygiène [ art de guérir ) avec Tirmont, chirurgien habile 9 attaché à sa personne. Tirmont s'était acquis les bonnes grâces de Pierrele-.Grand9 au point qu'il vint un jour) pénétré de douleur , se jeter à ses pieds 9 et s'accuser d'un meurtre qu'il avait c6mmis dans un moment d'ivresse. : il avait passé son épée au travers du corps d'un de ses domestiques. Pierre le releva 9 et lui dit en l'embrassant : c ïa douleur est juste 9 mais cependant il ne faut pas trop te chagriner. Je t'accorde ta grâce ; demande pardon à Dieu 9 et prends soin de la veuve et des enfans^9 si le défunt en a laissés* » Tjrmont lit une pension viagère à la Veuve et aux orphelins. Cet habile homme mourut âgéde soixante - dix ans 9 laissant une femme encore jeune et jolie 9 héritière d'une fortune considérable. Cette fenune qui 9 du vivant de son mari 9 était éprise d'un jeune chirurgien venu de Dantzick 9 bien fait^^t d'une belle figure 9 ne larda pas à l'épouser. La fortune du jeûne chirurgien lui tourna la tète ; il oublia ce qu'il était pour jouer le rôle d'un grand seigneur. Table ouverte , nombreux
(5o4) domestiques » équipages , rien de manquait de tout ce qui pouvait satisfaire sa vanité. Pierre-le-Grand , instruit d*un étalage si étrange , se forma une idée très*désavantageuse de i^orgueilleux £sculape. Se trouvantun|our à dtner chez un boîard qu'il honorait de son amitié , la conversation tomba sur le successeur de son cher Tirmont ; il envoya le cheiFcher. I^e chirurgien , richement habillé , monte dans un carrosse de parade y attelé de quatre chevaux , conduit par un cocher à moustaches et un postillon ; il arrive à Thôtel où dînait le tzar. Pierre 9 affectant de ne pas le connaître y lui demanda depuis quand il était arrivé en Russie^ ^t quels étaient son rang , sa condition. Il répondit qu^il était chirurgien par état , et médecin dans l'occasion. Alors le tzar lui fit plusieurs questions sur les opérations de son art : Tignorant , qui ne put répondre à aucune 9 resta confondu. « Je m'aper-, cois 9 4ui dit le monarque, que, loin d'être le digne successeur de Thabile Tirmont , tu n'es que le geai paré des plumes du paon. » Après avoir paiié delà sorte, il ordonna que surrle-champ cet ignorant avantageux fit la barbe à une multitude de valets .qu'on fit passçr dans un autre appartement. Quand cette opération humiliante fut achevée, le barbier, eut la pçrn^î^ion > de s'en retourner d^ns son carrosse de parade. .Cette scène si désagréable pour sa vanité l'obligea? pjeu de temps après à sortir de Russie avec son épouse et les débris de sa
( 3o5 y fortune. Au bout de quelques années ^ un Russe rencontra ce naauvais chirurgien , devenu vivandier dans Tarmée de Silède., et sa femme était réduite à faire le métier de blanchisseuse.
Que de vérités morales renferme cette anecdote , pour peu qu'on y fasse attention 1 On y voit d'abord qu'il faut sHnstruire à fond dans la profession que Ton exerce ^ surtout quand elle intéresse la santé et la vie des hommes , et qu'il ne faut point afficher un luxe étranger à son état. Les femmes y peuvent voir qu'elles ne doivent ayoir que du mépris pour ces êtres superficiels , sans talent , sans modestie, sans méjite , et qui ne sont propres qu'à faire le malheur, de celles qui s'en laissent charmer.
Après la paix glorieuse que Pierre I.*^ conclut enfin avec la Suède, en 1721 , par laquelle on lui céda la Livonie, l'Estonie, l'Ingermanie, la moitié de la Garélie et duYibourg, les états de Russie lui déférèrent le nom de Grand , de Père de ia Patrie et d'Empereur, Ces états étaient représentés par le sénat, qui lui donna solennellement ces titres , en présence des*ministres diplomatiques. Celui de tzar signifiant la même chose qu^empè^ reur , npus avons cru devoir l'adopter exclusivement dans cet ouvrage , comme distinguant davantage le sujet que nous traitons.
Pierre aimait à faire régner la justice , et punissait avec rigueur toutes les infractions à ses
{ 3o6 ) lois. Un vévode ( gouverneur ) de Rargapol commettait des exactions dans le dhtrîct qui lui était confié , et , entr'autres , il avait extorqué seize roubles , unique fortune d*un matheureux qui avait plusieurs enfans. Tout le monde murmiu>ait contre Texacteur , mais personne n'osait porter des plaintes contre un homme en place 9 à qui ces plaintes pouvaient être renvoyées : devenu alors juge dans sa propre cause , le coupable aurait pu se fustilîér luimême , et punir ses accusateurs par le knout. Un liomme , plus hardi que les autres , au risque de perdre la tète , vint porter des plaintes au tzar même contre le vévode. Pierre, étonné d'une pareille démarche , dit au dénonciateur : « Il faut que tû sois bien assuré de ce que tu avances , pour oser me faire une délation défendue par les lois. » ' Le tzar, pour se conformer à l'usage , fit arrêter cet liomme , mais il envoya sur-le-champ à Kargapol une personne dont il était sûr, pour s'informer de la conduite du vévode. Tout le monde parla alors sans crainte ; l'homme affidé du souverain découvrit une multitude d'exactions qui criaient ven- -geance ; il en instruisît le monarque , qui fit relâcher le dénonciateur , et lui donna une récompense. Le coupable fut conduit à Pétersbourg , et Tîérre ordonna au sénat He le juger. Le sénat examine , et ne sait quelle peine infliger au vëvode. Pierre arrive , et' deman<^e si le coupable est condamné. On lui dit l'embarras où l'on se trouve.
( 5o7 ) tMais mon Coda, reprit le' tzar, ne renfermentil pas des lois positives? » On kii répond affirma*^ tivement ; mats on ajoute que la loi qui condamne le coupable à être pendu , paraît trop sévère pour un vol de seize roubles; «-iSh bien ! dit le tzar^ j'ordonne que le vévode soit écartelé, que ses membres soient coupés ensuite par morceaux , et qu'on en fasse passer ui| à chaque vévode , pour leur apprendre à être j»stes, à ne pas abuser de leurs commissions pour ôter le pain et la vie à mes malheureux sujets , qui ne peuvent se garantir de leur oppression # » L'arrêt fut -exécuté sans délai.
Une des damés d'atours et favorite de Cathe-^ rine avait encouru l'indignation du Izar ; elle fut ^ condamnée à recevoir onze coups de Lpout 9 et à être exilée en Sibérie. La tzarine demanda la grâce de cette dame 9 et le prince irrité la refuse avec emportement. Dans un accès de colère , il cassa une glace de Venise : «Tu vois, dit -il à la tzarine , qu'il ne faut qu'un coup de ma main pour faire rentrer cette glace dans la poussière dont elle est sortie. » Il voulait sans doute faire une allusion cruelle à la première fortune de son épouse, et lui faire sentir sa dépendance. Feignant de ne le point comprendre, la tzarine lui dit avec dou« •ceur : «Vous avez cassé ce qui faisait l'ornement ' de votre palais, croyez -vous qu'il en devienne plus beau ? » Le tzar parut apaisé par cette ré-^
( 5o8 ) ponse ; mais tout ce qu*il accorda ^ fut que la dame d*atours ne recevrait que cinq coups de knout $ au lieu de onze.
Un jour, étant en chaloupe» Pierre s Vm porta contre un sénateur qui avait osé le contredire fortement au sénat ^ et le' saisissant dans ses foras , il allait le jeter dans la rivière : «Tu peux me noyer ^ dit le sénateur avec fermeté , mais ton histoire le dira. » Le prince se calme à ces mots , et le replace en silence sur le banc de la chaloupe.