‹ Beautés de la poësie anglaise [tr.] par le chevalier de ChatelainChapitre 92 sur 162 · MOTHERWELL (WILLIAM · texte numérisé non relu

MOTHERWELL (WILLIAM

Né le 14 Octobre 1797— Mort le l» Novembre 1886.

Jenny Mobrison.

A L*£ST, à l'ouest, par maint et maint chemin Fatigué j'ai couru le monde ; Mais ne saurais jamais oublier, c'est certain,

L'amour des jours où la vie était blonde !

Le feu que l'on allume à la veille de Mai,* Peut bien être à Noël débris, cendre et poussière ;

Plus noir pourtant est le cœur jadis gai Quand du premier amour a passé la lumière.

* The fire's that's blawn on BeUane e'en, May well be black 'gin Yule, Beîtane — de BacU, ou feu de Bel. Dans les temps reculés le premier Mai en Ecosse les paysans avaient l'habitude de tailler une table dans le sol, et de creuser autour un fossé. Alors on allumait un feu, et l'on préparait ime sorte de bcâsson avec des œuf^ et du lait, et un gâteau de seigle. Le gâteau était divisé en autant de portions qu'il y avait de personnes présentes; une de ces portions était noircie. Toutes les parts étant ensuite placées dans un bonnet, chacun les yeux bandés tirait son morceau. Le porteur du bonnet avait droit à la dernière part. Celui qui tirait le morceau noir était sans pitié sacrifié à Baal. De nos jours celui auquel écheoit le morceau noir est condamné à faire un saut périlleux à travers Ira flammes, condition qn'il remplit sans qu'il lui en advienne le moindre maL—- M)to du traducteur.

JENNT M0BBI80N. 191

Bien chère enfant, ô Jenny Morrisoni Du temps passé la souvenance Jette son ombre encore ainsi qu'un noir buisson

Sur mon sentier où n^est plus l'espérance.

Il obscurcit mes yeux de pleurs, de pleurs amers, Et j*en sèche sur pied, alors que la mémoire

BlaÊEurdement comme fauves éclairs Me retrace ces temps . . . devenus de l'histoire.

C'était alors que nous nous aimions bien^ Alors que nous nous séparâmes ; Doux temps et triste temps! ... où le mien où le tien

Se confondaient en nous dans nos deux âmes.

C'était lors que tous deux seuls sur un banc assis. Cherchions en nous aidant à pouvoir mieux apprendre,

Oui, c'était lors, du ciel sous les lambris.

Qu'échangions ces regards vifs encor sous la cendre!

Je me demande encore, et bien souvent Quand nous étions, ma Jennyette Tous deux ensemble assis, et la joue en avant,

Ce que pensait notre tête follette?

Quand tous les deux le cœur battant à Tunisson Sur nos genoux ayant un seul et même livre.

Tes yeux, de fait, étaient à la leçon.

Quand ma leçon à moi, c'était t'écouter vivre.

Te souvient-il lorsque comme un tison

Nos deux fronts se couvraient de honte, Parce que les enfants disaient qu'à la maison

Nous en irions tous deux en on de compte?

Et te rappelles-tu ces charmants samedis, (A midi ces jours-là se dispersait la classe).

Comme tous deux, papillons étourdis, Nous grioe^OBS la colline et nous donnions la chasse. .

192 JENNT M0RRI80N.

Mon cœur est plein d^un indicible émoi, Ma pauvre tête a le vertige, Lorsque des jours d^école, et ma Jenny de toi

Le souvenir m^apporte un seul vestige.

O matin de la vie! ô matin de Pamour!

O jours légers et longs^ jours charmants de Tenfance,

De nos deux cœurs alors que tout autour Comme une fleur d'été s^enroulait Tespérance !

Te souvient-il, Amour 1 combien de fois Nous quittions le bruit de la ville, Pour errer sur le bord d'un ruisseau dans les bois

Et l'écouter se trémousser agile?

Les feuilles de l'été s'arrondissaient autour De nous, et sous nos pieds vibrait la campanule.

Du bois épais et dans le demi-jour Gkizouillait le mauvis, l'oiseau du crépuscule ;

Si gentiment gazouillait le mauvis, Et du ruisseau la voix si claire, Que gais comme pinsons à ces doux gazouillis

Prêtions l'oreille à la nature entière.

Et sur le monticule au-dessus du ruisseau Nous nous tenions assis longtemps dans le silence.

Et pleurs de joie au frais glouglou de l'eau Quelquefois de nos yeux coulaient en abondance.

Oui, chère enfant, oui Jenny Morrison, Sur ta joue, oui coulaient des larmes.

Nos langues ne pouvaient articuler un son

Mais ce silence il avait de grands charmes !

C'était alors un temps — certe un temps bien heureux, Où nos deux cœurs avaient leur fraîcheur printanière.

Quand nos émois sortaient impétueux Sans se perdre aux zigzags d'école buissonière.

l'eau. 193

Je me demande, ô Jemiy Morrison Si je faa à ton existence Entrelacé, rivé d'aussi forte façon

Que tu le fus pour moi dès notre enfance.

Ohl dis«moi, ma Jenny, si de tels souvenirs Pour ton oreille encore ont pareille musique, Dis-moi, Jenny, si ton cœur de soupirs * Se gonfle au doux penser de ce temps aurifique.

A TEst, à rOuest, par maint et maint chemin, Fatigué j'ai couru le monde ; Mais n^oubliai jamais, pour ça, c'est bien certain !

Au loin, pour toi, mon amour sans seconde :

La source d'où jaillit tout d*abord de mon cœur Cet amour qui toujours, partout a fait ma joie.

Toujours aussi creuse avec plus d'amplem* Son sillon dans mon sein, y grave plus sa voie.

mon Amour! ô Jenny Morrison!

Depuis que nous nous séparâmes, De ta suave voix n'entendis plus le son.

N'ai vu tes yeux où brillaient tant de flammes, Mais dans mes bras nerveux j'éteindrais le malheur, Le malheur incurable, et mourrais dans la joie,

Si je savais seulement que ton cœur De moi rêvait encor .... se traînait dans ma voie !

L'Eau.

L'eau I Parlez-moi du joyeux ruisseau Qui lorsque vient la nuit tranquille.

Accorde son refrain, une charmante idylle, Pour en doter le village et la ville.

194 L'BAr.

L'eau!

Ce gai causeur qui ne dort guère, Qui fait glouglou Fannëe entière.

Et fait Taumône à sa manière De sou plaisir toujours nouveau.

L*eaul Parlez-moi du gentil ruisseau Qui de la vieille pierre grise S*âance prés de Taulne) et soudain le baptise, Et puis lui passe une blanche chemise.

L*eaul Cette source toujours vivace, Dont, enâmt, je suivais la trace En demandant à tous, en grâce.

Quand en fuiirait le rouleau.

L'eau!

Formant gaiement ce gai ruisseau Qui pour me faire une amusette.

Serpentait, se pliait ainsi que la houlette Que je portais de façon si coquette.

L'eau Qui jour et nuit et sans lacune Chante au soleil, chante à la lune, A la fée aussi vers la brune Un tant harmonieux rondeau !

L'eau!

Une perle fraîche, un joyau !

Qui tous les jours faisait causette Avec le lis d'argent, avec chaque fleurette Qui sur ses bords arrangeait sa toilette.

L'eau!

Qui dans ses murmures étranges Me chantait les chansons des anges, Du bon Dieu disant les louanges, En reflétant le ciel si beau!

l'eau. 196

L'eau Dans laquelle moi Jouvenceau, Resté sans amis sur la terre^ J'ai versé bien souvent plus d'une larme amère Quand attentif la voyais couler claire.

L'eau Que dans d'heureuses rêveries, * J'inondais des fleurs des prairies,

Voyant l'amour et ses féeries Dans son cours toujours jeune et beau.

Eau!

Mon cœur bondit comme un chevreau Quand je pense à ta fraîche source Où me d^altérais en rentrant d'une course , . . % , Je t'estimais plus que l'or de ma bourse!

Eau De ma patrie! . . . eau sans pareille, Je n'entendrai plus ta merveille.

Pourtant de loin à mon oreille Bruit ton chant toujours nouveau I

Eau Qui berce encor dans le tombeau!

Qu'aimerais trouver sur ta plage Oii vivent le genêt, et le rosier sauvage

Un oreiller — ^pour mon dernier ancrage !

Eau Pour moi toujours objet d'envie, Douce musique de ma vie, Tu me fais rêver de survie Bien que ne sois qu'un vermisseau!

L'eau! Qui vive longe le coteau De la vie, — et mélancolique Murmure à notre cœur de façon ironique De projtmdiê — ce funèbre cantique.

196 CHAKT d'adieu DE L'AEBONArTE.

L^eau Qui cependant coulait si fraîche Dans son Kt, ane pure crèche, Dont la vie était un doux prêche Où courait-elle? ... à son tombeau !

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