‹ Beautés de la poësie anglaise [tr.] par le chevalier de ChatelainChapitre 94 sur 162 · PARNELL (THOMAS · texte numérisé non relu

PARNELL (THOMAS

Né en 1679— Mort en 1717.

L'Ermite.

Lom du monde et du bruit, dans un désert sauvage Vivait dès son en&nce un Ermite pieux.

Son lit se composait de mousse et de feuillage, Sa cabane modeste avait pour toit les cieux.

Ses mets étaient des fruits, sa boisson de Peau claire, Ses plaisirs chanter Dieu, son travail la prière.

Vivre aussi saintement, c'était le Paradis;

Quand tout à coup dans son cœur indécis Vint s'élever un doute — ou plutôt cette idée : " Que le vice devait maîtriser la vertu," Et son âme candide en fut intimida, Et dans son esprit abattu La nuit se fit — ^11 perdit confiance Dans les fins de la Providence.

Ainsi quand dans un jour d^été Dans les eaux d'un beau lac la nature se mire. Le rivage s'incline, et chaque arbre s'admire.

Tout fier de sa fi^îche beauté; Le firmament lui-même en reflétant Timage De tontes ses splendeurs semble y jeter ancrage: Mais qu'une pierre arrive en ricochet.

Adieu le magique mirage, De ces enchantements soudain sMteint Tefiet, Le beau miroir n'est plus qu'une glace brisée, Où tout devient chaos, arbres, cieux et rosée.

Pour éclaircir son doute, et juger par ses yeux. Des causes, des effets — ^ne connaissant le monde Que par jeunes bergers, ou par bouquins bien vieux, Notre Ermite quitta sa retraite profonde,

l'ebmite. 199

Et le bâton en main, la coquille au chapeau Un matin il partit en quête du nouveau.

I^ désert était long à franchir; — et FErmite

N'allait pas vite:

Vers midi cependant, il se trouva soudain Hors du sentier sauvage, et près d'un grand chemin;

Et comme Il regardait au loin, voici qu'un beau jeune homme Près de lui s'approcha. — " Père, salut à vousl" Dit-il. — " Salut, mon fils!" — Ces premières paroles Servirent de prélude à de plus bénévoles.

Et bientôt l'entretien devint aimable et doux; Si bien que se trouvant au mieux de la rencontre, Quoique l'un fut très jeune, et l'autre déjà vieux,

Leurs goûts n'étant pas à l'encontre, De voyager ensemble ils convinrent tous deux.

Ainsi, dans les vertes campagnes Près de vieilles brebis on voit jeunes compagnes.

Ainsi près des plus vieux ormeaux On voit le jeune lierre enlacer ses anneaux.

Cependant le soleil a fini sa carrière,

L'heure du soir drapée en manteau bleu Vient éclairer la nuit de sa pâle lumière.

Et doucement sonner le couvre-feu.

A la clarté de la lune indécise, Nos voyageurs distinguent un castel D'architecture exquise, Dont le dôme élégant semblait toucher le ciel.

De tous côtés des arbres magnifiques Réhaussaient la grandeur de ses nobles portiques. Le maître, par hazard, était hospitalier.

Mais son cœur n'était pas d'un ange, Et pour le personnifier Pour le bien qu'il faisait il voulait en échange L'encens impur de la louange.

200 l'isbmite.

Devant nos voyageurs les portes du manoir S^onvrent à deux battants, et pour les recevoir Le châtelain accourt, et les fait mettre à table. Là tous deux sont servis par des valets nombreux, La chair est succulente et le vin délectable; Et puis on les conduit à des lits somptueux, Où sous un océan de duvet et de soie

Chacun d^eux s*endort dans la joie.

A la nuit succède le jour.

La nature s'éveille en un doux chant d'amour. Le zéphir plisse l'eau — le jeune oiseau voltige, L'arbre agite sa feuille, et le roseau sa tige. Nos voyageurs levés sont conduits au salon Tout doré, dominant l'admirable vallon.

Un déjeuner servi dans ce lieu de plaisance Les attendait. Le maître hospitalier Dans un gobelet d'or verse un vin de Constance Pour leur rendre plus cher le coup de l'étrier; Et tous deux sont partis pleins de reconnaissance.

Et personne en effet, Hormis le châtelain, n'avait droit de se plaindre; Car sans rien dire, habile en l'art de feindre. Le jeune voyageur emportait en secret Le magnifique gobelet.

Tel celui qui rencontre un serpent sur sa route, Epouvanté s'arrête à l'aspect du danger.

Et sentant son sang se figer, S'il reprend son chemin, se retourne et redoute.

Tel, en voyant la coupe d'or

Fut l'Ermite; et sa conscience Lui reprochait tout bas de garder le silence,

Et de continuer encor A soufirir près de lui cet ingrat qu'un peu d'or Rendait sourd à la voix de la reconnaissance.

l'ebmite. 201

Tls marchaient cependant, devisant seul à seul, Quand soudain du soleil s^obscurcit la lumière. Les animaux cherchant Tombrage d^un tilleul

Fuyaient la plaine, et sombre avant-courrière D'un ouragan prochain la foudre au loin grondait. Notre couple avisa sur la côte voisine

Qui sur la plaine dominait, Une large maison non loin d'une ravine.

C'était grand, mais d'un triste aspect.

Le sol marneux et les terres incultes Disaient du possesseur les principes occultes. Il devait être avare— et de plus circonspect.

Ils arrivent transis aux portes du domaine.

Par rafale Tonde tombait,

Par tourbillons le vent sifflait, En funèbres zigzags l'ëclah: s'ouvrait, brillait.

Et le tonnerre avec fracas roulait.

Ils frappent. Pan, pan, pan! Mais leur prière est vaine. A la fin cependant, avec bien de la peine A leur destin le maître a paru compatir,

U se décide à leur ouvrir, Fait jouer les verroux, tire la lourde chaîne,

Et leur dit d'un ton aigre-doux :

" Soyez les bien venus, entrez, abritez- vous!"

Ils sont entrés, le Pince-maille Leur fait un feu vaille que vaille;

Leur donne un doigt de vin et de vin aigrelet, ♦

Un morceau de pain noir moisi dans le buffet,

Puis aussitôt qu'il voit que s'apaise l'orage:

"Il fait beau," leur dit il, "à revoir, bon voyage!"

Quelle aflâreuse perversité!

Se disait notre Ermite-^Etre si misérable.

Et si riche à la fois, et si peu charitable!

Quel esprit de sordidité!

202 l'ebmite.

Mais la surprise du saint homme S^accrut encor, quand il vit comme

Son compagnon donnait à ce ladre vilain

La coupe dérobée au seigneur châtelain.

Pendant qu^il pensait, la nature Avait repris sa première parure, Les feuilles leur fraîcheur — le ciel son coloris. Notre avare joyeux gaiement leur fait escorte, Et sur eux avec soin ferme sa double porte.

"Enfin!" dit-il, "ils sont partis!"

Ils sont partis! .... Et notre Ermite Ne savait que penser d^une telle conduite.

En vain à sa raison ûiisait-il un appel,

11 n'osait prononcer sur son jeune acolyte

Devait-il plaindre un fou — maudir un criminel?

Mais de la nuit tombent les ombres

Sombres, Nos voyageurs encore ont besoin d'un logis, Et bientôf ont trouvé non loin d'un bois taillis

Une maison de modeste apparence.

Ni grande, ni petite, oii respirait l'aisance. Le maître, par vertu, non pas par vanité Donnait à tout venant franche hospitalité.

Ils ont frappé. Vite la porte s'ouvre.

Poliment chacun se découvre.

Et dit: "Mfi^tre salut!"— -"A vous Frères salut!" Reprend le maître: "Ici mon plus bel attribut Est d'être utile .... Entrez, ma maison n'est pas grande,

Mais vous y trouverez l'offî-ande

Que chacun doit au voyageur.

n a dit : la table est dressée, Puis au nom du seigneur La faim est assouvie, et la soif apaisée;

l'sbhite. 203

Et le repas fini, chacun parle à son tour

De vertu, de divin amour, Jusqu^à rheure où la cloche appelle à la prière Hôtes et gens, et la famille entière I

Le monde est vieux d^un jour de plus.

A son chapeau Termite a remis sa coquille.

Ils vont partir — quand bravant les argus, Près de la couche où dort Pespoir de la famille

Le jeune homme se glisse — horreur!

Comme Tépi doré tombe sous la faucille, Sous son poignet de fer tombe, ainsi qu^une fleur.

Le cher petit gentil dormeur I

Témoin de ce forfiEÛt, et frappé d^éponvante,

L'Ermite cherche à fuir .... Hélas I L'effiroi le glace, et rend sa marche lente!

Le jeune homme poursuit tranquillement ses pas.

Or, dans cet endroit la campagne Se trouvait divisée en sentiers tortueux Formés par les détours d^un fleuve impétueux:

Le serviteur qui raccompagne Le guide vers un gué d'un accès dangereux.

Car pour le traverser on avait mis les branches

D'un gros chêne, en guise de pont.

Et du torrent les étincelles blanches

Couvraient un abîme sans fond.

Avec un sentiment de joie,

Le jeune homme guettait sa proie, Il saisit le moment où le guide imprudent

Dédaigneux de tout accident.

De ce pont vacillant au beau milieu se trouvB,

Sans que nulle crainte il éprouve Habitué qu'il est du matin jusqu'au soir

A traverser ce torrent noir, Il le pousse, il y tombe, il surnage, il tournoie, Et malgré ses efforts, il s'enfonce et se noie.

204 l'ebmite.

Par ce nouveau forfait TErmite exaspéré

A dit: "Monstre dénaturé!!" Mais à peine a-t-il dit — ô Prodige! 6 Merveille I Soudain son compagnon n*a plus rien d^un mortel. Son visage est plus doux, sa bouche plus vermeille,

Et sur les traits de ce beau jouvencel Se lit le bien-être étemel.

Sur ses pieds flotte une blanche tunique,

L'or et Tazur entourent ses cheveux D'une gloire apocalyptique, Et Tencens des parfums tombe du haut des cieux. Ses ailes laissant voir leurs plumes vacillantes Majestueusement se meuvent flamboyantes.

Du Pèlerin la subite fureur

A fait place à Témoi Mais bientôt le bel Auge:

"A Dieu," dit-il, "gloire et louange, "Et béni soit celui que bénit le Seigneur!

"Bon Ermite," a-t-il dit, "ta vie et tes prières Ont trouvé grâce devant Dieu, Pour toi s'abaissent les barrières

Qui cachent aux mortels les desseins du saint lieu ! Oui, pour t'instruire, sur la terre Un Ange est descendu des cieux, Ecoute, voici le mystère

Que sans voile je vais révéler à tes yeux.

"Le divin Maître a fait le monde.

Et le monde est son œuvre— En cela gît son droit;

Or dans sa Sagesse profonde Il le gouverne seul — seul il dit : " Ainsi soit ! "

Mais sa divine Providence Par des moyens secrets inconnus aux humains Sans contraindre leur conscience, Par son pouvoir de prescience Tient leur avenir en ses mains.

L*£BMITE. 205

"Qui peut plus justement exciter la surprise Que les événements accomplis devant toi ?

A tes yeux étonnés je les all^orise

Mais, voici la suprême loi.

Quand on ne comprend pas, il faut avoir la foi !

Ce châtelain à la vaine arrogance, Qui dans des coupes d*or, en son noble castel, Faisait boire à longs traits le plus pur hydromel, Et dont la vie était une longue bombance, En perdant un trésor pour lui sans importance,

A gagné, trésor plus réel.

Expérience et défiance ....

n reçoit ; . . . . mais depuis est plus — rationnel.

"Ce misérable au cœur cuirassé d^avarice Dont la porte jamais ne s^ouvrit au malheur, Dans Tespoir d'un beau bénéfice L'ouvrira maintenant au moindre voyageur ; Et sera, par calcul, un moyen secondaire De soulager à propos la misère.

" Pour notre ami de ce matin Bien long-temps il suivit le précepte divin, Mais voilà que son fils, Tenfant de sa vieillesse Lui ùdt perdre soudain la vertu, la sagesse.

Son fils était son tout, son Dieu n'était plus rien !

Moi qui suis son ange gardien.

J'ai dû frapper le coup — Ma mission remplie,

Le pauvre père à genoux s'humilie, Et le séjour du ciel un jour sera le sien.

" Et quant à ce malheureux guide, C'était un perfide, un voleur, Cette nuit, cette âme cupide Dévalisait son bienfaiteur.

Et combien cet argent eut fait faute au malheur ! Mais se voyant dans la rivière,

206 VV COKTE DB PÉES.

Prêt à mourir, il s'est tout à conp^repenti, Son repentir était sincère, Le ciel a reçu sa prière, C'est un bon larron converti.

" Ainsi le ciel à toi s'explique Et tes désirs sont satisfaits ; Ne pèche plus ; désormais vis en paix Et garde-toi de ton optique I "

Disant ces mots, le brillant chérubin Laissant de sa robe de lin

Flotter les plis aux ondes transparentes, Sur ses ailes d'azur aux plumes frémissantes S'éleva dans les airs.— Pour notre Pèlerin A genoux il disait cette belle prière :

^* Toi, dont la demeure est aux cieux, Dieu de bonté, Dieu Puissant, notre Père !

Ta volonté soit faite ici bas, en tous lieux Et rends dignes de toi les enfants de la terre ! "

Alors se relevant, il reprit son chemin

Vers le désert — pour prier Dieu sans fin !

XJn Cottte de Fées.

Dans l'île de Bretagne, au temps du noble Arthur, Quand au coup de minuit dans le castel obscur

Riait, dansait le peuple Fée, Vivait un beau jeune homme, Edwin du château vert. Vaillant, franc, généreux, ménestrel comme Orphée, Mais dont le dos d'un dôme était couvert.

Page 1