POE (EDGAR A
Né en Janvier 1811 — Mort en Octobre 1849.
La Corneille.
Un soir vers le triste minuit, Que tout absorbé dans ma nuit, Ma tête tombait affaissée Sur une légende passée, Pendant que je m'assoupissais, Que dans im songe voyageais,
LA. COENEILLE. 213
Il se fît un bruit peu sonore
A ma porte .... et m'ëveillant .... sus! -
Je me dis, me le remémore:
" C'est un visiteur, rien de plus,
Que peut-on me vouloir encore?"
Oh ! m'en souviens distinctement C'était en Décembre, vraiment.
Sur le parquet, par parenthèse, Jetait son ombre chaque braise.
Je souhaitais le lendemain, J'avais dans mes livres en vain Cherché solace qui restaure Pour celle, ô regrets superflus!
Que les anges nomment Lénore, Qu'ici bas ne reverrai plus.
Mais qui dans mon cœur vit encore.
Et le firou frou tout chuchotant De chaque rideau tremblotant Remplit mon âme d'épouvante,
Si, que jusqu' alors, je m'en vante
N'avais eu semblable terreur; Et pour tranquilliser mon cœur.
Je me dis, me le remémore :
C'est un visiteur, un intrus Qui frappe à nui porte et m'implore, C'est un visiteur, rien de plus; Que peut-on me vouloir encore ? "
Maître de mon émotion,
Lors sans plus d'hésitation:
" Entrez Monsieur, entrez Madame,
Et pardonnez-moi ! sur mon âme;
Je dormais, et profondément,
Et vous frappifiz si doucement,
Qu'un tel petit bruit s'évapore, Et se perd indécis, confus." Sur ce, sans parler plus encore, J'ouvre la porte et vois .... motus!
Quoi ? . . L'obscurité que j'abhore !
Plongeant dans cette obscurité
Un regard craintif, agité,
Je rêvai là, lorsque j'y songe
Un long et bien bizarre songe :
Mais seul le silence régnait,
Et l'obscurité se taisait;
Un chuchotement incolore
Flotta sur le vide diffiis.
Ce nom par moi dit bas: '^ Lénorel"
Seulement ce nom, rien de plus;
Et l'écho soupira: " Lénorel"
Dans la chambre rentrant alors Emu d'esprit, ému de corps.
Bientôt se fit jour, ô merveille !
Un bruit plus fort à mon oreiUe.
Oh ! dis-je, ce balbutiement A la fenêtre est sûrement; Voyons, approchons-nous du store, Et sur nous prenons le dessus :
Alors mon œil explore, explore.
Mais c'est le vent, et rien de plus, Le vent qui pince sa mandore I
Cependant j'ouvre le volet,
Et que vois-je entrer s'il vous plait ?
Se trémoussant, une Corneille
Majestueuse, antique et vieille ;
Elle ne fit point de salut.
Mais comme une Reine s'en fut
Se percher, je la vois encore, Sur ma Pallas, juste an-dessus De la porte, me remémore ; Et puis s'assit, et rien de plus Sans prendre un air de matamore.
Lors par sa haute gravite
Charmant mon sourire attriste,
Moi je dis à Toiseau d'ébène :
^^ Bien que ta crête soit à peine
Couverte d'un rare duvet.
Tu n'es pas certe un freluquet,
Corneille toi que l'on honore
Depuis les temps du vieux Cadmus,
Ton nom chez Plut on ?. . .je l'implore I"
— " Mon nom chez Pluton ? . . . .Jamais pins ! . . .
Dis, n'est-ce pas un nom sonore?..."
Et moult, vous pensez, m'étonnai D'ouïr un oiseau si peu gai Parler de manière aussi claire, Bien que peu faite à satisfaire ; Car vous m'accordez, n'est-ce pas.
Qu'un être humain dans aucun cas, Ne vit de la nuit à l'aurore Sur une Pallas, par Phébus !
Et par-dessus sa porte encore Un oiseau tel que ^^ Jamais plus ! " Au yeux brillants comme phosphore.
Mais la Corneille gravement Sur le buste assise aisément Comme si c'était un symbole Ne dit pas une autre parole ; Elle ne prononça plus rien.
Et se drapa dans son maintien ;
216 LA COBKEILLE.
Jusqu' à ce que je dis encore :
'^ Mes amis les plus assidus M'ont quitté ;— bien avant l'aurore L'oiseau partirai" — " Jamais plus ! " Dit l'oiseau de sa voix sonore.
D'étonnement je tressaillis
A ce mot profond, si concis ;
Mais ce mot, me dis-je, est sans doute
De son savoir la somme toute;
Et c'est chez quelque meurt de faim
Qu'elle a ramassé ce refrain :
Quand l'espérance se déflore,
Quand ont fui les derniers écus,
Quand du cœur ce mot s'évapore :
^^ Non plus jamais ! non jamais plus ! "
Que l'on dit du soir à l'aurore.
Mais par sa haute gravité Charmant mon sourire attristé, Moi je fais vers l'oiseau d'ébène Virer mon fauteuil, et sans gêne M'affiûssant sur le doux velours A travers mes pensers je cours:
Je voulais, me le remémore, Savoir le mot de ce rébus Que croassait l'oiseau pécore "Et plus jamais" et "jamais plus !" Mots que ma foi, j'entends encore !
Je voulais deviner cela,
Mais sans en rien dire, oui dà,
Au volatile à tête chauve
Qui dardait sur moi son œil fauve;
Réfléchissant, j'étais assis
Sur le dada de l'indécis.
Ayant grand besoin d'ellébore, Chevanchant) chevauchant dessus, Pressant ce coossm, que Lâiore Las ! ne pressera jamais plus, Ce pauvre ange de mon aurore!
Lors il me sembla que plus lourd
Devenait Pair, et qu'un pas sourd
Comme serait le pas d'un ange
Sur le tapis glissait étrange.
"Ah!" m*écriai-je, "malheureux!
Le ciel miséricordieux
T^envoya l'oubli qui restaure,
Qui rend les souvenirs confus,
Tiens prends Foubli dans cette amphore . . . '*
La Corneille dit: "Jamais plus,
Jamais plus n^oubliras Lénore ! **
Dis -moi prophète de malheur Oiseau fatal, ou Tentateur, Soit que t'ait jeté la tempête Ici, pour abriter ta tête.
Soit pour y fomenter l'horreur, Soit pour y semer la terreur, Dis-moi, dis-le-moi je t'implore, Pour soulager mes maux ardus N'est-il pas quelque mandragore ?
La Corneille dit: ''Jamais plus!
En vain tu chercherais encore ! "
Dis-moi prophète de malheur, Oiseau fatal, ou Tentateur, Du ciel par la voûte azurée !
Oh ! dis à mon âme éplorée.
Dis pour soulager sa douleur Si dans un Eden de bonheur,
Elle doit, brillant métëorCf Revoir au milieu des élus Un ange du nom de Lënore ..." La Corneille dit : "Jamais plus !
A quoi bon le chercher encore ! "
Va ! que ce mot soit le signal
De ton départ, oiseau fatal !
Tout en bondissant, m^écriai-je,
Pars vilain démon sacrilège !
Pars ne laisse ici rien de toi,
Ni ton ombre sur la paroi,
De mon cœur afireux minotaure,
Pars abandonne le dessus
De ma porte ; fuis, je t^abhore ! . .
La Corneille dit: *^ Jamais plus !
J'y suis bien, et j'y reste encore !"
£t la Corneille sans bouger Reste assise, et sans déloger Sur ma Pallas au front auguste, Et se goberge sur son buste ; £t ses yeux ont le vague aussi D'un démon qui sent le roussi ; Et nui lampe d'un reflet dore L'oiseau devenu mon argus, Et son ombre gît incolore Sur le parquet ; et Jamais plus Cette ombre elle ne s'évapore I
Les Cloches.
Ecoutez, écoutez, écoutez les traîneaux Avec leurs argentins grelots, Drin, drin, drin, drin, drin, drin, heureuse mélodie Comme ils tintent gaiement, tintent à l'étourdie
Dans Pair Racial de la nuh !
Pendant qu'aux deux sans voiles Se font les doux yeux les étoiles En mesure battant la chanson de minuit, Dans le rythme insolite, et tout à fait unique
Du langage nmique, Au tintement qui s'en va crescendo
Des cloches, des cloches, des cloches.
Faisant sauter croches et doubles croches Sur le dos de Técho.
Ecoutez les cloches de noces Ces cloches d'or !
Quel monde de bonheur roulant en beaux carosses Ne dit pas leur gentil essor !
A travers l'air qui leur sert de Pégase
Entendez-les la nuit raconter leur extase !
De ces notes d'or et d'argent En un seul accord convergent,
Quel virelai liquide et de joie opportune
Monte à la tourterelle admirant du regard
La lune !
De ce clocher gai babillard Quels flots soudains, quels torrents d'euphonie.
Comme ils s'enflent gonflés d'amoureuse harmonie,
Et pèsent doucement sur l'immense avenir !
Quelle joie, en un mot, a cette sonnerie
Que chantent à n'en plus finir Par croches et par doubles croches.
Les cloches, les cloches, les cloches Les cloches, les cloches, les cloches Les cloches, les cloches, les cloches !
Oyez, oyez, c'est le tocsin —
Cloches d'airain!
Quel monde de terreur nous dit leur turbulence ! Comme à la nuit qui dort dans le silence Elles viennent narrer leur immense frayeur I
Pour parler suant trop Phorreur, Elles ne peuvent que, dominant la tourmente, Crier d^une voix fausse éveillant l'épouvante : Au feu ! là bas le feu ! vite au feu I vite au feu !
Courez, courez, il est là, dans ce lieu!* Et puis dans leur ëlan courant comme Atalante
Dans Tair ; sautant plus haut, plus haut encor, Frappant le vent, comme frappe un butor, Et par sauts et par bonds se disant à chacune : Montons, montons, montons, montons jusqu'à la lune. Oh ! les cloches alors que sonne leur tocsin
Oh ! que funeste et noire Est leur histoire I De quel afireux présage est leur appel soudain ! Quelle sensation d'horreur elles déversent Lorsque toutes ainsi palpitantes conversent !
Cependant que notre oreille perçoit Par les sons glapissants ou les plus vifs murmures
De leurs voix et rauques et dures Si le danger plus fort avec le vent s'accroît ; Cependant que notre oreille perçoit Par leur son qui se traîne Murmurant comme une âme en peine, Si le danger moins fort avec le vent décroît : Selon que par accès plus vives ou plus proches
Tintent lugubrement les cloches, Ou bien que se faisant reproches sur reproches. Hurlent avec e&oi les cloches.
Les cloches, les cloches, les cloches!
Oyez, oyez le glas des cloches
Cloches de fer I Quel monde de pensers, quel monde de reproches n a soudain pour nous évoqué de l'enfer !
C'est l'heure de la nuit, c'est l'heure du silence Nous l'entendons, et frémissons d'effroi
Alors qu'il se balance ; C'est que le glas est propre à reveiller l'émoi.
Il tinte et chaque son tout incrusté de rouille
Est un gémissement Qui filtre au coeur, le dévérouille Et vient tambour battant s^y camper hardiment.
Et les gens, oui les gens d^étrange sorte Qui demeurent tout seuls là haut dans le beffroi, Qui pour sonner le glas, la chanson du convoi
Certes ne vont pas de main morte, Voyez comme ils sont fiers de rouler et sans fin
Leur pierre sur le cœur humain!
L^air ainsi que la mer, voyez-vous a ses houles. Ces gens là haut ce sont des êtres tout à part, Animaux ni mortels . . . flairant le corbillard
Ce sont des Goules ; Et qui sonne le glas, voyez-le, c'est leur Roi,
C'est lui qui roule, et qui déroule
Dans son effirayant désarroi Ce chant de mort, en bas qui va troubler la foule :
Et son cœur se gonfle joyeux
A chaque tintement des cloches!
Puis il danse avec les plus proches Et s'enivre à leurs sons, et s'enivre à leurs jeux : Puis battant la mesure, et dans le rythme unique,
Du langage runique Il semble de son front aller frapper les cieux
Au chant de triomphe des cloches.
Aux palpitations, aux sanglots douloureux
Des cloches, des cloches, des cloches; Puis battant la mesure, et toujours plus heureux.
Et toujours dans le rythme unique Du langage runique, Il se berce et s'endort comme un voluptueux Tout en sonnant le glas, au son mourant des cloches,
Des cloches, des cloches, des cloches!
222 PRIÀBB UNITEBSELLE.