‹ Beautés du christianismeChapitre 32 sur 42 · SAINT IGNACE DE LOYOLA. ETABLISSEMENT DE LA COMPAGNIE DE JESUS · texte numérisé non relu

SAINT IGNACE DE LOYOLA. ETABLISSEMENT DE LA COMPAGNIE DE JESUS

Quand la religion chrétienne fut attaquée par les tyrans, Dieu la défendit avec le sang des martyrs; quand quelques-uns de ses dogmes devinrent dans la suite l'objet des attentats des hérétiques, il suscita, pour maintenir la pureté de la foi, des hommes puissans en œuvres et en paroles, qui combattirent l'erreur par des écrits qui fourniront toujours à son église des armes invincibles contre l'erreur. Ce fut principalement dans le seizième siècle, que parut avec le plus grand éclat cette providence, qui veille d'une manière si spéciale sur la conservation du dépôt qu'elle a confié aux pasteurs de la catholicité. Deux hé-

2lG BEAUTES

résiarques, Luther et Calvin, avaient paru, et menaçaient d'entraîner l'Europe entière dans le vaste abîme qu'ils avaient creusé. Les princes et les peuples, don^dnés par un fatal esprit d'indépendance, étaient sur le point de rompre tous les liens qui les attachaient à l'antique croyance de l'église romaine, comme à l'ancre du salut, lorsque s'élevèrent pour les sauver d'un si triste naufrage plusieurs ordres religieux qui, comme autant d'armées du Seigneur , se préparèrent au combat contre les nouveaux sectaires et leurs nombreux partisans. Dans cette sainte milice brille au premier rang, dès son institution, la compagnie de Jésus, fondée par saint Ignace de Loyola. Les bornes de cet abrégé nous obligent de n'offrir à nos lecteurs que quelques traits de la vie de ce héros du christianisme, au seizième siècle.

Ignace reçut le jour au château de Loyola, en Biscaie. Après avoir été page du roi Ferdinand IV, il embrassa la profession des armes, dans laquelle il donna, jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans , un libre

DU CIirUSTIAMSME. 21^

cours à SOS passions. En i52i, se trouvant enfermé dans la ville dePampelune, assiégée par les Français, il eut la jambe droite cassée, la gauche fort maltraitée par des éclats de pierre que fit voler un boulet. Pendant que les chirurgiens s'occupaient de sa guérison, au château de Loyola, où il avait été transporté, on lui apporta pour le désennuyer, à défaut d'autres livres, une vie de Jésus -Christ et une légende des saints. Il lut d'abord ces deux ouvrages , sans autre dessein que de passer le temps ; mais bientôt il se senlit touché des grands exemples de vertu qu'il remarqua dans la vie des Saints, et prit la résolution de les imiter. Après sa guérison il conçut le dessein de partir pour laTerre-Sainte, pieds-nus, et revêtu d'un sac ; mais la peste qui régnait à Barcelonne, où il se rendit pour s'embarquer, lui en fit différer l'exécution. De cette ville, il prit le chemin de notre Dame de Montferrat, acheta au bas de la montagne un habit de grosse toiîe, une ceinture, des sandales, un bourdon, une calebasse, et entra dans l'église, eu

2l8 EEAUTÉS

équipage de pèlerin. 11 passa toute la nuit devant l'autel de la mère de Dieu, se dévoua à son sersice, en qualité de son chevalier, se confessa, communia, suspendit son épée à un pilier, près de l'autel, et partit pour Manrèse, où il voulait attendre l'occasion de s'embarquer pour la Terre-Sainte. Après avoir pris son logeaient à l'hôpital il se mit à jeûner au pain et à l'eau , à mendier son pain de porte en porte, et à se livrer à toutes les pratiques de la plus austère pénitence. Tourmenté de tentations violentes et de grandes peines intérieures, il tomba dans une telle mélancolie, qu'un jour il fut tenté de se jeter par la fenêtre de sa cellule, pour mettre un terme à ses agitations. Afin de rendre la paix à son âme, il resta sept jours entiers sans prendre aucune nourriture; et sans doute il aurait poussé cette privation au dernier excès, si son confesseur ne l'eût obli'» i^é d'y mettre fin. On croit que c'est à r^îanrèse qu'il composa son excellent livre des Exercices spirituels.

Après un séjour de dix mois dans

celte ville, Ignace alla s'embarquer à Parcelonne pour la Terre-Sainte, sans autre provision qu'un peu de pain qu'il avait mendié. Après une navigation orageuse, il aborda heureusement dansFilede Chypre, d'où il arriva enfin au bout de sept semaines au port de Jaffa, en Palestine. Quatre jours après il se mit en chemin pour Jérusalem , dont il visita les saints lieux, avec les sentimens de la plus tend le piété. Il aurait bien voulu rester dans la Palestine, pour travailler à la conversion des infidèles; mais le provincial des religieux de saint François mit obstacle a son zèle, en lui persuadant de retourner en Europe.

De retour en Italie, il fut arrêté sur la route de Gênes, qu'il avait prise pour se rendre en Espagne, par des Espagnols, retranchés dans un village; dépouillé de ses vétemens^ il fut conduit tout nu a\i capitaine comme étant un espion des Français. Le silence qu'il garda à toutes les questions qui lui furent adressées, sou air simple et modeste, déterminèrent cet officier à lui rendre la liberté; mais les

soldats ne le relâchèrent point sans l'avoir niallraité. Il fut mieux accueilli dans le camp français, qu'il fut obligé de traverser. Dcè son arrivée à Barcelonne il se mit à étudier pour être en état de travailler au salut des âmes, et commença par l'étude de la grammaire. C'était un spectacle bien extraordinaire qu'il olTrait au public en allant en classe avec de petits enfans, quoiqu'il fût alors âgé de trentetrois ans; mais de quoi n'est pas capable une âme forte, qui veut fortement parvenir à son but? Cependant celle étude, quelqu'application qu'il y donnât , ne lempéchait point de travailler au salut du prochain, et de lelirer, de temps en temps, du vice, des personnes dont la conversion aurait découragé tout autre zèle que le sien.

Il y avait à Barcelonne un couvent de religieuses, devenu célèbre par leur conduite scandaleuse.il entreprit de les rair.ener à un genre de vie plus conforme à la saiuleté de leur état. Il choisit leur église pour ses exercices habituels de piété, et chaque jour il y passait quatre

DU CHRISTIAMS-ME. '2'2l

OU cinq heures, à prier et à méditcr.Cette assiduité piqua leur curiosité; elles demandèrent à lui parler : il leur exposa leurs devoirs avec tant de force et d'onction , qu'elles résolurent de vivre avec plus de régularité, et de fermer leurs parloirs à toutes les personnes qui avaient coutume de les fréquenter. Ce clnngement excita la fureur des jeunes gens qui se trouvaient ainsi privés d'entretiens dont l'amour profane était souvent le coupable motif: ils payèrent deux esclaves maures, pour l'assommer à coups de bâtons, avec le chapelain du monastère, qui l'avait aidé de tous ses efibrts. Celuici en mourut, mais pour lui, quoiqu'il fût resté mort sur la place, il eut bientôt recouvré la santé.

Après son rétablissement, Ignace partit pour aller étudier en philosophie à l'université d'Alcala , avec trois jeunes gens qui s'étaient mis sous sa conduite. Lu quatrième se réunit à lui dans celte ville. Le vêtement de ces cinq étudians consistait dans une espèce d'habit long ou do soutane de serge grise, et dans un chapeau

'A 2 2 Br.ALTES

rond de la même couleur, en forme de cloche, et leur nourriture dans ce qu'on leur donnait par aumône. Ignace ne faisant que peu de progrès dans ses études, à cause de son âge déjà avancé , aima mieux s'occuper avec ses quatre compat;îîon5, de ia conversion des écoliers dont les mœurs n'étaient rien moins que régu^ iières. Celle d'un prélat dont les mauvais exemples poussaient aux vices les enfans du collège où il était entré, attira, par son éclat, l'attention des inquisiteurs qui, le soupçonnant d'hérésie, chargèrent le grand - vicaire d'Alcala de l'examiner; mais cet examen de sa conduite et de sa doctrine ne lui attira que le traitement honorable qu'il méritait.

Ce grand serviteur de Dieu, en sortant d'une persécution, rentrait presque aussitôt dans une autre. En 1527, la mère et la fille, veuves l'une et l'autre, se convertirent, après avoir tenu dans le monde la conduite la plus dissipée. Au commencement de leur conversion, elles prirent le parti de se rendre, vêtues en pèlerines, et en demandant l'aumône, à Notre-Da-

DU CIIRISTIAXJSME. 2 23

me Je Guadeloupe, et de visiter le saint suaire de la ville de Jacn. On se prit à Ignace de ce singulier pèlerinage, qui fit grand bruit dans la contrée. Un professeur en théologie se plaignant qu'un homme ignorant et sans caractère se mêlât de direclion, il fut arrêté et conduit en prison, où il resta jusqu'à ce que les deux pèlerines, étant revenues six semaines après, eussent déclaré qu'il ne leur avait donné aucun conseil.

Après avoir été rendu à la liberté, Ignace se rendit a Saîamanque , où, en attendant qu'il pût reprendre le cours de ses études, il se mit à catéchiser cl à faire des instructions familières. le grand-vicaire de l'évêque trouva mauvais qu'il se permit d'instruire le peuple avant d'avoir achevé un cours de théologie, et le fil enfermer dans un cachot, d'où il ne sortit qu'au bout de trois semaines.Conmie l'université de Paris était alors la plus célèbre de l'Europe, il résolut d'y aller recommencer ses études. A l'âge de trente-sept ans il entra au collège de Montaigu, avec quelques jeunes Es-

pagnols, el recommença à étudier la gramm ire. Un de ses condisci|)lcs lui ayant volé sa bourse, il fut obligé de se retirer à Saint-Jacques de riiôpilal, où les Espagnols pauvres étaient reçus.

Comme il n'avait que le logement dans cette maison, il n'eut d'autre ressource pour exister que de mendier de porte en porte, mais les aumônes qu'il recevait, étaient loin de lui suffire. 11 suivit donc le conseil qu'on lui donna de se rendre à Bruxelles et à Anvers , pour y implorer a charité des négocians espagnols. De cette dernière ville, où il trouva quelques ressources, il s'embarqua pour Londres, où d'autres Espagnols s'empressèrent de venir à son secours.

Toujours animé de l'ardeur d'étudier, il reviiit à Paris , acheva ses humanités à Moïîtaigu, et entra au collège de Sainte- Barbe pour y commencer son cours de {'hilosophie. Un pauvre écolier, nommé Robert Lefévre, natif de Savoie, qui fut chargé de lui répéter les leçons de sou j^rofesseur, le mit en état, au bout de trois ans, de passer maîlre-ès-arts. Le répéti-

DU CBRISTIAMSME. 22:}

leur el l'élève occupaient la même chambre avec François-Xavier, fils d'un pauvre gentilhomme navarrois.

Après avoir achevé son cours de philosophie, Ignace alla commencer celui de théologie chez les Dominicains. Ce fut pendant qu'il se livrait à celle étude, qu'il prit la résolution de fonder un nouvel ordre religieux , et détermina à entrer dans ses vues Jacques Lefévre, son répétiteur, François Xavier, Jacques Lainez, Alphonse Salméron, un autre espagnol nommé Bobadilla, et Simon Rodriguez, gentilhomme portugais. Se souvenant de l'inconstance de ses anciens compagnons qui l'avaient quitté à Barcelone, il crut devoir fixer les nouveaux par un engagement irrévocable. Le jour de l'Assomption, i554, il les mena dans l'église de Montmartre , où après que Lefêvre qui venait de recevoir l'ordre de la préirise, leur eut dit la messe et les eut communies , ils prononcèrent, tous sept à la fois, le vœu d'entreprendre le voyage de Jérusalem pour la conversion des infidèles , et s'ils ne pouvaient l'efFectuer, d'aller se

2r>6 BEAU TÉS

jeter aux pieds du pape et lui promellrc d'aller où il lui plairait les envoyer. Les deux années suivantes ils renouvelèrent leur Yceu dans la même église et de la même manière.

Ignace, obligé de retourner en Espagne pour rétablir sa santé, convint avec ses compagnons, auxquels trois autres s'étaient réunis, qu'ils se trouveraient tons à Venise à la fin de janvier ibû'j. Aucun d'eux ne manqua au rendez-vous, et quelque temps après ils se mirent en chemin pour aller se présenter au pape Paul 111. Ce pontife ne leur permit pas seulement de faire le vova^e de Jérusalem . mais de plus il donna la permission à ceux d'entre eux qui n'étaient pas prêtres, de recevoir les ordres sacrés. De retour à Venise, ils firent vœu de pauvreté et de chasteté^ entre les mains du nonce du pape, et ceux qui n'avaient pas encore reçu l'ordre de la prêtrise , furent ordonnés avec Ignace. En attendant qu'ils pussent s'embarquer pour Jérusalem, ils se mirent à parcourir les villes et les campagnes de la république, pour travailler

DU CIIRISTIAMSjIE. 2:^7

au salut des âmes, avec ragrémeiir. et sous la surveillance des pasteurs. Ils montaient ordinairement sur une pierre au milieu des places publiques, et invitaient les passans à les écouter. Après avoir par-lé tout le jour, sans prendre d'autre nourriture qu'un peu de pain mendié de porte en porte, ils passaient la nuit dans de vieux bâtimens, couchés sur la paille. Sur la fin de Tannée i557, Ignace ayant représenté à ses dix compagnons que le passage de la Terre-Sainte leur étant fermé, il ne leur restait plus qu'à aller ofFrir leurs services au souverain pontife, il partit pour Rome avec Lefèvre et Lainez; et les autres, ainsi qu'il fut convenu , se partagèrent les universités d'Italie, dans l'intention d'attirer quelques étudians dans leur société. Avant de se séparer, ils s'étaient prescrit un genre de vie uniforme, comme de loger dans les hôpitaux , de ne vivre que d'aumônes, de prêcher dans les places publiques, et d'enseigner aux enfans les principes de la religion. Afin de pouvoir répondre à ceux qui leur de-

5>2 8 EEALTÉS

manderaient aQui étes-vous?»Ignaceleur avait dit que combattant sous la bannière de Jésus-Christ, leur société n'avait pas d'autre nom à prendre que celui de Compagnie de Jésus.

Ce saint fondateur, après s'être occupé à Rome de tout ce qui regardait l'établissement de sa compagnie, y appela tous ses compagnons, pour conférer avec eux sur les principales dispositions de leur règle. Il fut convenu . qu'outre les vœux de pauvreté et de chasteté, ils en feraient un d'obéissance perpétuelle au supérieurgénéral qu'ils choisiraient , et un quatrième d'aller partout où le pape les enverrait travailler au salut des âmes, et même en demandant l'aumône, s'il le jugeait à propos.

Après que trois cardinaux, nommés par Paul III pour lui rendre compte de ce nouvel ordre, l'eurent approuvé, le pontife y donna lui-même son approbation, en i54o, par une bulle qui donnait à ses membres le titre de Clercs réguliers de la Compagnie de Jésus. Ignace et ses compagnons s'assemblèrent ensuite pour

se donner un chef. Us n'étaient que six, François Xavier étant parti pour les Indes, Rodriguez pour le Portugal, Lcfévre pour la diète de Worms , et Eobadilla pour le royaume deNapîes. Ignace, choisi pour général, prit le gouvernement de la société le jour de Pâques i54i, et le vendredi suivant il fît avec ses compagnons sa profession solennelle, après avoir visité les sept églises, qui sont les sept principales stations de Rome. La cérémonie eut lieu dans celle de Saint-Paul , située hors des murs de la ville. Le nouveau général y célébra le saint sacrifice, communia ses compagnons, reçut leurs vœux, et prononça immédiatement les siens, par l'un desquels il promettait au pape un entier dévouement. Sa première fonction fut d'aller faire le catéchisme dans l'église de Sainte-Marie de Strala^ qui fut donnée à sa société. Pendant que ses compagnons étaient envoyés par le pape en différentes provinces de la catholicité, Salméron et Brouet en Irlande , Lainez à Venise, Lcfévre à Madrid, Bobadilla et Lejay à Vienne et à Ratisbonno ,

il demeura dans Rome où il forma quelques établissemens non moins utiles à l'état qu'à la religion.

Page 1