‹ Beautés du christianismeChapitre 35 sur 42 · ETABLISSEMENT DE LA CONGREGATION DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

ETABLISSEMENT DE LA CONGREGATION DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE

Voici encore une de ces communautés religieuses dont l'établissement fut l'ef-

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fct (les saillies inspirations du clirislianisme. César de Bus en fut le fondateur. Né à Cavaillon , dans le comté venaissin , aujourd'hui le département de Yaucluse, il fut élevé par ses parens dans les sentiniens de la piété. Malheureusement un de ses frères, qui occupait un emploi à la cour de François I", l'ayant fait venir à Paris, le luxe, l'ambition, les spectacles, les sociétés eurent bientôt étouffé dans son cœur les bonnes semences que l'éducation y avait répandues. De retour à Cavaillon, après avoir envain attendu une place qu'on lui avait fait espérer à la cour, il y vécut, pendant plusieurs années, dans une scandaleuse dissipation.

Dieu jeta enfin sur lui un regard de bonté. Une pauvre veuve d'une éminente piété, et un jeune ecclésiastique, sacristain d'une église de la ville , obtinrent sa conversion par la ferveur de leurs prières. Touché de Dieu , il voulait aller s'ensevelir dans la Chartreuse, voisine d'Avignon; mais la Provideace qui avait d'autres vues sur lui, ne lui permit pas d'accomplir cette résolution. Cependant il

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vivait dans une grande austérité, s'interdisait les délassemens les plus innocens , jeûnait fréquemment, et passait une partie des nuits dans le saint exercice de la prière. Après qu'il se fut livré, quelque temps dans la retraite, à de pieuses lectures et aux pratiques d'une rigoureuse pénitence , le directeur de sa conscience lui permit quelques bonnes œuvres au dehors, ne craignant plus qu'elles lui fussent un sujet de dissipation. Il se mit donc à servir, avec un zèle tout charitable, les pauvres et les malades.

Quand on le crut assez purifié par la pénitence, on le fit entrer dans le clergé. Pourvu d'un canonicat à la cathédrale de Cavaillon, il mit toute son application à la lecture de l'Écriture-Sainle et des Pères, et se rendit , par toutes les vertus cléricales, le modèle des ecclésiastiques avec lesquels il vivait. Son zèle à instruire les enfans et d'autres personnes qui vivaient dans l'ignorance des vérités chrétiennes , ne se renferma point dans Cavaillon. II alla l'exercer dans la ville d'Aix , où l'archevêque Alexandre Cali-

giaiii ? parent et élève de saint Charles Ijorromée, l'aida par sa proleclion, à faire tout le bien qu'il s'était promis. Il y assemblait fréquemment lesecclésiasliques dont il connaissait les bonnes intentions; il parcourait les villages des environs , préchant, catéchisant, et faisant tous ses efFortspour exciter les pécheurs à la pénitence. Comme les instructions des prédicateurs n'étaient que des discours étudiés, les gens de la campagne, n'y comprenant rien, croupissaient dans la plus grossière ignorance. César de Bus suivit une autre méthode; ce fut celle des instructions familières que le concile de Trente avait recommandées aux pasteurs. Il l'avait déjà employée en faisant le catéchisme dans la cathédrale de Cavaillon; elle lui réussit parfaitement dans les églises de village, où il était secondé par de jeunes clercs qu'il avait formés lui-même à cette importante fonction du saint - ministère.

Encouragé par ce succès, il représenta à l'évêque de Cavaillon combien serait utile à l'Église une congrégation dont les

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les membres s'occuperaient principalement d'enseigner la doctrine, chrétienne clairement et simplement, et qui fut un ordre de catéchistes, comme celui de saint Dominique en était un de prédicateurs. Après avoir obtenu l'approbation de ce prélat, il assembla^ le jour de saint Michel, 1692, les ecclésiastiques, qu'il avait formés aux fonctions de catéchistes, cl leur fit part de sa résolution et de son plan. Ils entrèrent tous avec joie dans ses intentions, et commencèrent, bientôt après , leur établissement dans la ville d'Avignon.

Le vénérable fondateur se chargea do deux sortes de catéchismes : le premier était pour les enfans, qu'il encourageait par de pieuses récompenses, et en donnant à ceux qui répondaient bien aux demandes, des éloges, qu il avait soin d'assaisonner de réflexions, propres à prévenir les sentimens d'orgueil, qu'ils pouvaient faire naître dans ces jrunos cœurs. Afin de les empêcher de se livrer â l'ennui, il leur faisait chanter de sain! 3 cantiques, dont il avait eu soin de leur

apprendre les airs. La seconde instruction catéchistique était adressée aux personnes plus avancées. Il en prenait le sujet dans l'excellent catéchisme du concile de Trente, et l'expliquait d'une manière courte, mais claire et intelligible. Tout le monde, les personnes de qualité, comme les autres, s'empressaient d'assister à ces catéchismes, et l'archevêque d'Aix, lui-même , y répandait souvent des larmes de joie et de consolation.

César de Bus eut le malheur de perdre la vue. îl s'humilia sous la main de Dieu, ot continua ses catécl>ismes avec une telle affluence, qu'on y compta un jour quatre cardiaaux , confondus dans la foule de ses auditeurs.

Le pape Clément VIÏI ayant confirmé en 1598, par des bulles, l'institut de la doctrine chrétienne, il fut question de lui donner un supérieur général. César de Bus, nommé à l'unanimité par ses disciples, ne leur proposa d'autre rè^le que le saint Évangile et les canons de l'Eglise. Les statuts qu'il y ajouta, n'en furent que de simples explications.

DU CIIRISTIAMSME. !a![3

Comrhe il est possilDle que la congrégation de la doctrine chrétienne renaisse en France, comme d'autres non moins utiles à l'église gallicane, nous donnons ici les principales dispositions de sou institut. Tous les talens, toutes les études, doivent se rapporter à la doctrine chrétienne, à la connaissance de Jésus-Christ. Les supérieurs doivent s'assembler, de temps en temps, pour empêcher que îa simplicité de la science évangélique ne ^it gâtée par le luxe d'une éloquence toute humaine. On exige des candidats une piété solide, éclairée, et sans prétention. On ne doit faire aucune action qui attire l'attention des gens du monde. CoHime chrétiens , les membres de la congrégation doivent s'attacher aux engagemens de leur baptême; prêtres, ils vivront conformément aux devoirs du caractère sacerdotal. La vanité sera poursuivie, de quelque côté et sur quelques personnes qu'elle se montre. Tout doit être en commun , et personne ne doit rien posséder comme sa propriété. Ees laïcs, attachés à la communauté, se livre-

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ront au travail des mains, sans négliger les pratiques reli^^ieuses. et les ecelcsiasliques, à iVxempie de saint Paul, y donneront, ehaque jour, quelques heures.

Les disciples de César de Bus avaient une véritable tendresse pour l'Église.

Dans CCS derniers temps, ils gémissaient en silence sur les progrès de l'incrédulité, et. toujours pénétrés de l'esprit de leur institut, ils s'environnaient, partout où ils étaient établis, de pauvres et d'enfans- L'enfance évangélique et la simplicitéP toute chrétienne dans laquelle ils vivaient, éloignaient d'eux tout désir d'éléyation; ils se montraient pauvres en tout, dans leurs vélemens, leurs repas, leur église et leur maison.

ÉTABUSSEMEM DE II C0>GRÉG " Tluâf DE L'oi.ATOIP.E.

Plus l'hérésie et les vices faisaient de progrès dans le seizième siècle, plus la providence suscitait de défenseurs des

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Tcrités catholiques cl de la morale de l'Evangile. La congrégation de l'Oratoire est une de celles qui, dans ce siècle et le suivant, rendit avec sa compagnie de Jésus de plus grands services à l'église. L'illustre Bossuet, parlant de sa discipline intéi-ieuro-, disait que tout le monde y obéissait et que personne n'y commandait. Elle fut d'abord fondée en Italie par saint Philippe de Néri, et son institut reçut, au commencement du dix-septième siècle, plusieurs modifications du cardinal de Bérulle.

Philippe, né à Florence en r5i5, voulut de bonne heure embrasser la pauvreté, en renonçant à tous 1< s biens qu'il pouvait espérer de ses parens. Après avoir fait à Rome l'éducation de deux jeunes gentilshommes, dont il eut le bonheur de préserver l'innocence des désordres qui régnaient dans cette capitale du monde chrétien, il se livra à l'étude de la philosophie et de la théologie. Il vivait dans une retraite profonde , passait en prières une grande partie delà nuit, dans une petite chambre où il n'y avait que sou lit,

une table, un crucifix et quelques livres. ]^'eau était son unique boisson et le pain «a seule nourriture, à laquelle il ajoutait quelquefois des herbages ou des olives.

Animé d'un zèle ardent pour le salut des âmes, il visitait, servait et consolait les malades dans les hôpitaux. Plusieurs vertueux laïcs , excités par son exemple, se consacrèrent à ces œuvres de miséricorde. Il n'était âgé que de vingt-trois ans, lorsqu'il sentit son zèle s'augmenter pour le salut des jeunes gens. Il cherchait toutes les occasions de s'entretenir avec eux, pour les porter à la vertu; il visitait les écoles dans ce dessein, et il eut le bonheur d'en convertir trente qui renoncèrent à leurs désordres pour mener une vie toute chrétienne. Il en forma une soeiété qui, par la modestie et les autres vertus qui la distinguaient , devint l'édification de tous les Romains.

Philippe, à l'âge de trente-six ans, n'était encore qu'un simple laïc: il fallut que son confesseur le déterminât à recevoir les ordres sacrés. Après avoir été élevé au sacerdoce, il se retira dans la maison de

saint Jérôme où demeuraient plusieurs prêtres, sans nul règlement qui gênât leur liberté. Chargé d'entendre les confessions, il s'acquitta de cette fonction redoutable, avec un zèle qui fut couronné des plus grands succès.

En i564, les Florentins l'ayant engagé à prendre le gouvernement de l'église qu'ils avaient à Rome, il y assembla quelques-uns de ses disciples, qui, après avoir reçu l'ordre de la prêtrise, se livrèrent à tous les exercices de la maison de saint Jérôme; plusieurs autres personnes se joignirent à cette communauté, qui n'avait d'autres liens que ceux de la charité.

Travailler au salut des âmes par l'instruction et l'administration des sacremens , Cel fut le but principal de ce nouvel institut. Le célèbre Baronius, depuis cardinal, et auteur des Annales ecclésiastiques^ fut un des premiers membres que Philippe reçut dans sa société. Comme les premières assemblées qui donnèrent lieu à cette communauté, s'étaient tenues dans un oratoire de l'église de saint Jérôme, on lui donna le nom de Congréga*

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tion de V Oratoire , et ce fut sous cette dénomination qu'elle fut confirmée, en lû^iî par un bref du pape Grégoire Xiil.

Philippe ne consentit jamais à ce que ceux qui entraient dans sa congrégation fussent des vœux, ni qu'ils eussent d'autre engagement que celui d'une mutuelle charité. Il voulait en faire un asile pour les personnes qui , n'étant pas assez fortes pour supporter les austérités de la vie monastique, avaient cependant besoin, pour vivre chrétiennement, d'être séparées du monde; aussi cette congrégation Il 'avait-elle pas moins de membres laïcs que d'ecclésiastiques. Quoique ce sai:»t homme recommandât beaucoup lélude à SCS confrères , il ne voulait pas qu'ils iiianquassent à aucun des exercices de la communauté. Jamais il n'en dispensa le savant Baronius. quoiqu'il fut occupé du travail de ses Annales, Il ne cherchait poiiit à attirer un grand nombre de sujets 5 mais à s'en procurer d'excel- Icns.

La congrégation de l'Oratoire, établie

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en France, par le cardinal de Béruîle, sur un autre plan, rendit di^s ses commencemens, de grands services à l'église gallicane, par le nombre des liommes aussi pieux que savans , dont elle fut composée. L'instruction de la jeunesse, la prédication, la composition d'ouvrages utiles à l'Eglise universelle, lui donnèrent un éclat qui, malheureusement, fut obscurci par les opinions de quelques-uns de ses membres, peu conformes à la doctrine de l'église romaine, et par une opposition , pour ainsi dire , systématique aux décidions des souverains pontifes.

Lorsque la compagnie de Jésus fut abolie, en 1763, ses collèges furent partagés entre la congrégation de l'Oratoire, les bénédictins, et les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève.

CÛ>DLITE HEROÏQUE DE ïAINT CHARLES BORROMÉE , TENDANT LA ?ESTE DE MILAN, E>- 1676.

Depuis plusieurs mois la peste parcourait le -Milanais, enfin elle pénétra dans la ville de Milan; Charles se trouvait alors à Lodi où il s'était rendu pour faire la cé- 'rémonie des funérailles de l'évêque de cette ville. A sou retour, il vit le commencement des misères que son peuple allait éprouver. Le gouverneur et la noblesse s'étaient déjà retirés, et il ne restait que ceux qui ne trouvaient point de ressources ailleurs. Se regardant, alors, comme chargé de tous les crimes de son peuple, il résolut de commencer la pénitence puhlique par lui-même, de jeûner tous les jours , de ne plus coucher que sur des planches, et de passer presque toutes les nuits dans la prière et dans les larmes. Le fléau fut bientôt accompagné d'une extrême misère, parce que les artisans ne trou

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vaieut point à travailler, et que la plupart des domestiques étaient congédiés par leurs maîtres. Le charitable archevêque, les regardant tous comme ses propres enfans, ne les abandonna pas. Après avoir vendu tous ses meubles et s'être considé* rablement endetté, pour le soulagement des malades, il mit en Dieu toutes ses espérances 5 et elles ne furent point trompées. Voyant les nouveaux progrès que la contagion faisait chaque jour, après avoir ordonné des prières publiques et d'autres œuvres de piété, il indiqua trois processions générales, auxquelles il assista nupieds, et la corde au cou. Pendant la première, un clou lui entra si avant dans un orteil que l'ongle en fut enlevé. Cet accident ne l'empêcha pas d'aller encore nupieds aux autres processions. Il continuait cependant d'assister les pauvres, dont le nombre s'élevait à plus de soixante mille; souvent le pain manquait dans sa maison, et l'on y était obligé de l'aller mendier comme les indigens.

Un jour, le saint cardinal, après avoir parcouru la ville pour y ordonner diverses

mesures, en rentrant le soir dans son palais . ne trouva pas un seul morc(^au (le pain à manger, ni même de cpioi en acheter, et il était si tard qu'on ne savait à qui s'adresser; plein de confiance en Dieu dans cette détresse, il se retira dans son oraloire pour prier. Pendant qu'il offrait à Dieu ses travaux et ses privations, on lui apporta une somme considérable. Souvent il sortait pendant la nuit, pour s'assurer si personne n'avait besoin de son secours. On l'aperçut une fols tenant entre ses bras un petit enfant \ivant, qu'il avait trouvé auprès des cadavres de son père et de sa mère; de si grands exemples furent un puissant aiguillon pour les ecclésiastiques, séculiers et réguliers, et pour les laïcs, à imiter la charité d'un si bon pasteur.

Parmi les traits qui signalèrent l'insigne charité du saint archevêque, dans ce temps malheureux, en voici quelquesuns entre mille autres, non moins digues d'admiration.

Dès le commencement do la contagion, Charles avait fait construire plu-

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sieurs hôpitaux, dans une plaine peu éloignée de Milan, et ensuite des baraques hors d' s murs de cette ville. Il visitait souvent ces tristes retraites, s'arrêtait devant chacune, s'informait des secours spirituels et temporels qu'on portait à ceux qui les habitaient, de la conduite que tenaient à leur égard ceux qu'il avait chargés du soin de ces malheureux, ordonnait tout ce qui leur était nécessaire avec une singulière prévoyance , et notait dans un agenda , pour s'en souvenir, tous les besoins auxquels il fallait pourvoir. De sa main libérale^ il offrait de l'argent aux plus nécessiteux; il avait coutume d'en distribuer, deux fois par semaine, à ceux de la ville, et les autres jours, à ceux qu'on avait transportés hors des murs. Il envoyait encore plusieurs membres de son chapitre, porter de maison en maison, avec des chevaux, les alimens propres à soulager les malades qui souffraient le plus de l'estomac. Souvent, il visitait et consolait les personnes distinguées qui étaient restées dans la ville; il

entrait dans leur chambre et s'approchait de leur lit. Si quelque curé était attaqué de la peste, il s'offrait pour le remplacer.

jlalgré fous les travaux et les soins auxquels il se livrait , ce généreux prélat croyait n'en pas faire assez, parce qu'il ne touchait pas ceux qui étaient soupçonnés d'être attaqués de la peste, ou qui même en étaient véritablement infectes; cette persuasion lui fit venir la pensée d'administrer, conformément à son devoir d'évéque , le sacrement de confirmation à ceux de la ville et d'autres parties de son diocèse qui ne l'avaient pas reçu ; ayant donc fixe un jour pour cet acte, aussi dangereux qu'important, de son ministère, il alla s'en acquitter par la ville, et de maison en maison, accompagné d'une partie de son clergé, et avec tout l'appareil que permettait la circonstance, et le continua ainsi les jours suivans. Dans les commencemens, il ne confirmait que les personnes qui avaient été séparées des pestiférés, et de celles qui n'étaient que soupçonnées de l'être;

mais quelque leuips après il voulut même donner ronclion sacrée aux malades et à ceux qui étaient évidemment atteints de la contagion. Ce zèle intrépide ne se borna pas aux seuls habitans de Milan; Charles se mit ensuiîe à parcourir les petites villes et les villages de son diocèic, avec une incroyable célérité, visitant tous les malades, et leur administrant le même secours spirituel qu'avaient reçu ceux de la capitale. Il ne s'effrayait ni de la distance des lieux , ni de la difficulté des chemins. Il allait partout, visitait tout, et ne négligeait rien de ce qui pouvait contribuer au besoin spirituel et corporel de son malheureux troupeau. Se trouvant un jour dans un village, à une demi-journée de Milan, il s'aperçut, au moment où il allait administrer la confirmation, que des malades manifestaient un violent désir de la recevoir; quoiqu'il pensât que ce sacrement, dans l'état désespéré où ils se trouvaient, leur était plus nécessaire qu'aux autres, il consulta néanmoins un de ses grands vicaires s'il devait ou non le leur refuser. Com-

me cet ecclésiastique , au lieu de lui dire son sentiment, ne faisait que lui })romettre son assistance, environ douze malados s'approchent pour recevoir la sainte onction; des soldais les repoussent, menaçant de les frapper s'ils ne retournent à leur place; a Plus d'iîcsitation, dit Charles, ces malheureux, sans doute, ne se sont pas présentés fortuitement sans en avoir reçu l'ordre; mais par une inspiration divine : retirez-vous, ajoute-til, en s'adressant aux soldats, et faites silence. » Apres avoir ainsi parlé , il donne la confirmation.

Le curé de la paroisse Saint-Raphaêl était atteint de la contagion, pour avoir reçu chez lui des pestiférés, sans nulle précaution ; Charles se rend auprès de lui, le console, et juge qu'il doit être prompîement administré; le lendemain au malin, il va dire la messe à son église, avec l'intention de lui porter la sainte eucharistie et de lui donner l'extrémeonction. Après la messe, pendant laquelle il avait donné la communion au clerc de ce curé, quoiqu'il fût justement soup-

conné délie Infecté de la maladie, il se disposait à partir avec les membres du clergé qui l'assistaient, et qu'effrayait sa résolution , lorsque vinrent à l'église plusieurs des personnages les plus distingués de la ville : ils se prosternent à ses pieds et le conjurent, en répandant des larmes, de ne point exposer sa vie à un si grand danger, celle vie, si précieuse à toute la ville , sans laquelle tout tomberait dans la plus grande confusion, et le peuple qui mettait en lui toute sa confiance, se livrerait au plus violent désespoir. Il ne se laissa point ébranler par les plus vives supplications; il se mit en marche pour administrer le curé qui, étendu sur son lit, était en proie à toul( s les horreurs de la peste. Lorsqu'il lui eutdonné la communion, il administra aussi l'extrême-onction au vicaire qui se trouvait sur le seuil delà porte de la chambre. Le curé mourut presque aussitôt après avoir reçu les derniers sacremens. Le curé de Saint-Pierre était aussi au lit , attaqué de la pesto. Charles se met en marche pour l'administrer. A

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la nouvelle de son approche, ce bon prêtre , effrayé du danger que va courir son archevêque , rassemble toutes ses forces, se lève et s'en va à son égUse. Charles le communie; mais il exige ensuite qu'il retourne à son lit , pour y recevoir de sa main l'extrême-onction ; celui-ci refusa d'obéir, alléguant l'imminence du danger. Le lendemain Charles se rendit auprès de lui pour lui faire les saintes onctions, après lesquelles il passa de cette vie dans une autre plus heureuse.

TRAITS REMARQUABLES DE LA. VIE DE DOM BAKTHÉLEMY-DES-MARIYRS , ARCHEVÊ- QUE DE BLIAGUE, EN PORTUGAL.

Ce vénérable prélat était prieur d'un couvent de dominicains à Viane , petite ville du royaume de Portugal, lorsque l'arciievéché de Brague vint à vaquer.

Le père Louis de Grenade , l'ayant fait nommer à ce grand siège, en 1 507, par la reine régente, dont il était le confesseur.

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il fallut que ce nîèiiie Louis de Grenade, qui était son provincial, le menaçât d'excommunication 5 pour le déterminer à consentir à son élection. Il était âgé de quarante-cinq ans, et il y avait plus d'un an qu'il était nommé, lorsqu'il fut sacré dans le monastère des dominicains de Lisbonne. Trois semaines après son sacre, il partit pour Brague, avec le plus modeste équipage. Lorsqu'il entra dans le palais archiépiscopal il n'y trouva que de superbes appartemens, ornés de peintures et de lambris dorés. En considérant ce vain éclat, il fut touché de corn- ^Dassion pour ceux qui avaient ainsi prodigué le bien dos pauvres, pour satisfaire leur orgueil , et choisit aussitôt une chambre sans ornemens, où il fit dresser son lit avec des planches et une simple paillasse. Ce lit était si court et si étroit, qu'il était contraint d'y plier les jambes, et ne pouvait s'y retourner. Tout sou ameublement consistait dans une table de sapin, sur laquelle il y avait un crucifix. Il se levait toujours à trois heures du matin, faisait sa prière, et lisait l'Ecri-

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ture-Saiiite cl les ouvrages des saints pères. A huit heures il disait la messe ou rentendail. Ensuite il donnait audience, ayant soin de faire entrer les pauvres les premiers. Dans l'aprcs-midi il donnait encore audience jusqu'à la fin du jour. Le soir il se retirait pour prier et méditer jusqu'à onze heures, et il se couchait.

Ce saint prélat ne portait point de linge, et ne quitta jamais l'habit de son ordre, il ne cessa point de porter un ciliée, comme avant son épiscopat. Afin de rendre sa maison le modèle des autres, il ne voulut la composer que de persornes nécessaires à sa dignité, et d'une vertu irréprochable. Toute son écurie consistait dans une mule, qui servait à toutes sortes d'usages , et dont i! se servait luimême dans de certaines occasions. Ne se regardant que comme l'économe de ses revenus, qui étaient considérables, il les employait à secourir les pauvres, et les faisait administrer par des hommes d'une fidélité éprouvée. Persuadé que le ministère de la parole regarde principalement

les évéques, il voulul prêcher dans sa cathédrale, les avents, les carêmes, et plusieurs autres jours de l'année. II annonçait la parole de Dieu, avec autant de charité paternelle que de grandeur épiscopale; ses discours étaient graves, judicieux, solides, à la portée de son peuple, et pleins d'une onction qu'il puisait dans la prière.

Il entreprit souvent la visite de son diocèse même au milieu de l'hiver; il répondait à ceux qui voulaient arrêter son zèle, que la vie d'un évêque n'était point à lui, mais à son troupeau, t Je suis, disaitil, le premier médecin de quatorze cents hôpitaux, qui sont les paroisses de mon diocèse. Il est vrai que chaque hôpital a son médecin, qui est le curé, mais je dois m'iuformer s'il fait bien son devoir; et je dois faire le mien pour lui apprendre par mon exemple quelle doit être la charité d'un pasteur.

Lorsqu'il se mit en chemin pour assister au concile de Trente, il fit ce qu il put pendant tout son voyage pour rester inconnu; il cachait sa croix épiscopale, dé-

fendait à ceux qui racconipngnaicnt de dire qui il était, et allait loger dans les couvens de Saint-Dominique, qui se trouvaient snr sa route , et ses gens allaient l'attendre le lendemain à la sortie de la \ille. Étant arrivé au couvent de Saint- Paul de Burgos, il résolut de s'y arrêter deux jours, et dîna avec la communauté qui le prenait pour un simple religieux étranger. Il venait de sortir du réfectoire, et s'entretenait avec quelques religieux dans le cloître, lorsqu'on entendit frapper un grand coup à la porte. C'était un courrier, qui demanda aussitôt à parler à Mgr. l'archevêque de Brague . assurant qu'il était arrivé à Burgos, et qu'il devait être dans le couvent. Le portier lui ayant dit qu'il n"y avait que deux religieux portugais, il n'en demanda pas davantage, et entrant brusquement dans le cloître, il reconnut aussitôt Farchevêque, lui fît un salut profond et lui remit une lettre du roi, qui lui recommandait de maintenir dans le concile sa qualité de primat de toute l'Espagne. L'humble prélat, affligé de se voir découvert, ne put souffrir

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les honneurs qu'on voulut lui rendre, et continua sa route.

Au mois de septembre i563, la vingtqualrième session du concile de Trente ayant été différée de deux mois, il résolut d'aller à Rome , et partit avec le cardinal de Lorraine. Le lendemain de son arrivée dans cette capitale, il alla rendre se& devoirs au pape Pie IV, qui lui donna des marques d'une estime singulière pour sa personne; prenant la main de Charles Borromée , son neveu, «Voici, lui dit ce pontife, un jeune cardinal; con:mencezpar lui la réformation de l'Église. » Pendant les dix-sept jours qu'il passa à Rome, presque tous les cardinaux voulurent le connaître, et s'entretenir avec lui.

Pie IV lui montrant, un jour, les beaux ouvrages qu'il faisait exécuter dans le jardin, nommé Belvédère, lui demanda, en riant, pourquoi il ne faisait pas bâtir un palais semblable. Dom Barthélémy lui rcpondit, qu'il ne lui appartenait pas d'rvoir un palais, et que si cela était, il ne voudrait point bâtir avec le bien d'autrui, encore moins avec celui des pauvres. Mais

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encore, reprit le pape, que dites-vous de CCS ouvrages? — Saint père, je dirai avec la liberté que votre sainteté veut bien me donner, qu'il me serait impossible d'élever de superbes édifices, quele temps détruit, ou que le fds-Dieu doit brûler dans sou dernier jugenicnt. Ce palais peut être digne des architectes qui l'ont construit avec toutes ks règles de leur art; mais il n'est certainement pas digne de votre Sainteté^ puisque dans le rang où Dieu l'a placée, il la destine à lui oifrir des maisons vivantes qui doivent survivre à l'embrasement de l'univers. Pour ce qui est de la peinture, j'avoiic que je n'estime que celle qui retrace dans lésâmes, l'image de Dieu; ce sont là, saint père, les maisons et les tableaux que je désirerais captiver toute votre affection. — Que voulez- vous donc que je fasse? repartit le saint père; voulezvous que je laisse ces édifices inachevés? ce n'est pas moi qui les ai entrepris et je n'aime pas à faire de grandes dépenses; niiâs je ne puis me dispenser d'achever ce que j'ai trouvé commencé. — 11 est vrai, saint père, dit l'arche véque, en souriant,

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que les choses qui sont bonnes en ellesmêmes, sont meilleures quand elles sont achevées; mais la difficullé est de savoir si Dieu tiendra compte à voire sainteté de cesbâtimens, parmi les bonnes œuvres qu'elle aura faites. — Je vois bien, interrompit le pape, que vous êtes d'intelli- 2enceavecle cardinal Borro niée, il a trouvé en vous un homme selon ses désirs.

Il est aussi indifférent que vous pour toutes les belles choses; et je suis assuré que les palais qu'il bâtira à ^lilan, seront toutà-fait semblables à ceux que vous avez dessein de faire bâtir à Prague.

Il y avait long-temps qu'aucun archevêque de Prague n'avait visité, ni par luimême, ni par ses grands vicaires, une paroisse de sa juridiction, située sur la frontière du Portugal et de la Galice. Le curé, qui portait aussi le titre d'abbé, était un homme riche et puissant, qui avait toujours vécu dans les désordres les plus scandaleux. Il avait douze fils qu'il regardait comme ses défenseurs , quoiqu'ils fussent son opprobre. Déterminé à lip point changer de vie, il se servait de

sa puissance et de ses trésors, pour s'exempter de la visite épiscopale. Aussitôt que le \isitcur approchait, averti par ses espions, il faisait venir des soldats galiciens, et se cantonnait dans sou église, avec eux et sa famille.

Dom Bcirthélemy, pénétré de douleur de la perte de ce misérable, résolut de le convertir au péril même de sa vie. Arrivé au village le plus proche de sa paroisse. il apprend qu'au premier bruit de sa venue, il s'est renfermé avec sa garnison ordinaire. Il se lève de grand maîin, passe plusieurs heures à demander à Dieu la conversion de ce grand pécheur, défend aux gens de sa suite de sortir du village, jusqu'à ce qu'il leur en ait donné le signal; prend avec lui le religieux qui l'accompagnait dans ses voyages, et se met en marche pour aller attaquer les gens armés qui l'attendent. Arrivé cà la porte du curé, il frappe, tenant à la main une petite baguette; les sentinelles avertissent leur chef, qui croyant n'avoir rien à craindre de daux religieux, et s'imaginant que l'archevêque ne viendrait le visiter qu'à

la léte d'une nombreuse escorte, va liiiniéme à la porle demander aux religieux ce qu'ils veulent. Quand l'archevêque voit celui qu'il avait cherché avec tant d'ardeur, «Savez-vous, nionfds, pourquoi je suis venu ici? lui dit-il, avec douceur et d'un air de gaieté; c'est pour vous faire peur avec cette petite bagueUe, et vous avertir que vous êtes une brebis égarée, que votre pasteur vient chercher. » Le curé est frappé d'une étrange surprise, en voyant son archevêque dans sa maison; le trouble et la honte lui oient la parole. Mais le moment est venu où Dieu doit faire éclater sur ce pécheur endurci la puissance de sa grâce. Tout-à-coup cet homme si fier se jette aux pieds de son charitable pasteur; il fond en larmes, et ne peut s'exprimer que par ses soupirs; enfin, d'une voix entrecoupée de sanglots, «j'ai péché contre Dieu et contre ^ous, » dit-il à l'archevêque, qui joignant ses larmes aux siennes, le relève de terre où il s'est prosterné; l'embrasse ensuite avec toute la tendresse d'un père; et l'exhorte à mettre en Dieu toute sa confiance.

Dom BaTthclemv envoya aussitôt avertir (le ce qui se passait ceux qui 1 avaient accompagné. Il fit un long séjour dans celte paroisse pour en instruire le peuple, et y abolir les désordres qui y ré-

gnaient.

VLr.TCS DE SAiXT THOMAS DE VILLEXEL VE ,

Dans tous les siècles la providence a suscité de grands iiommes, qui par leurs îiiullères et leurs vertus, fussent tout à la fuis la gloire, le flambeau et l'appui de son église, mais dans aucun siècle elle ne lui a donné anlanl de pasîcurs, également îiiustres par leur science ei leur sainteté, que dans ce seizième siècle, où les erreurs s'élevant de tous côtés , menaçaient de couvrir de leurs ténèbres tous les états de la catholicité, et ne laissaient à Tegliie que la douleur de perdre un nond^re prodigieux de ses enfans..

Saillit Thomas de Villeneuve est un des

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prélats, qui dans le siècle dont nous par- Ions, consolèrent l'église de ses maux, et par l'éminence de leur sainteté, par l'étendue de leurs lumières, et l'ardeur de leur zèle , renipéchèrent d'éprouver de plus grandes perles, et contribuèrent puissamment à maintenir la pureté de sa doctrine. Né en i/f88, à Fontplain. petite \ille de Castilie, il donna dès 1 âge ie plus tendre des présages de l'éminente sainteté à laquelle il s'élèverait dans la suite. \ l'âge -de sept ans, pénétré d'une tendre compassion pour les pauvres, il inventait divers moyens de les secourir, et leur donnait jusqu'à ses habits; à cette heureuse inclination il joignait la modestie la plus rare, une grande douceur, une horreur profonde du mensonge, et beaucoup d'ardeur pour la prière.

Envoyé a l'âge de quinze ans dans la nouvelle université d'Alcala, fondée par l'illustre cardinal de Ximénès , il fit, en peu de temps, de tels progrès dans ses études, que ce même cardinal le gratifia d'une bourse au collège de Saint Ildephonse, où il se rendit encore plus esli-

mable par ses vertus que par ses talens. Au lieu de suivre les mauvais exemples de ses condisciples, il lâchait do les gagnera Dieu par l'innocence de ses mœurs, ou les retenait dans le devoir par le respect que sa piété leur inspirait. Connue la prière et létude partageaient tout sou temps, il ne lui en restait point pour se livrer à leurs amu semons.

A l'âge de vingt six ans, il fut promu fî une chaire de philosophie. La réputation de son enseignement le fît appeler deux ans après à Salamanque, université plus ancienne et plus célèbre que celle d'Alcala. Après y avoir enseigna la philosophie pendant deux autres années, il se relira chez les ermites de Saint Augustin de la mé'me ville; on a remarqué que, le mémo jour de la mémo année i5i8, Luther sortit de cet ordre pour faire la guerre à l'église catiiolique. On s'aperçut bientôt qu'on avait reçu uioins un simple novice qu'un grand maître dans la vio spirituelle, qui, accoutumé dès sa plus ten- <lre jeunesse aux travaux de la vie pénitente, regardait les rigueurs de la règle

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qu'il avait embrassée, comme cîes adoucissemens à celles qu'il s'était imposées lui-même.

Élevé au sacerdoce un an après sa profession 5 il se livra , par obéissance , au ministère de la prédication dans différentes villes; mais comme l'ardeur, avec laquelle il s'en acquittait, le jetait dans un dangereux épuisement, ses supérieurs le chargèrent d'enseigner la théologie à Salamanque. L'étude de la religion l'ayant mis en état de prêcher avec plus de scîldilé, et ie repoâ hiî ayanï. rendu se$ forces, il recommença le cours de ses prédications. A Saîamanque et dans d'autres villes de la Castille, partout il ^'annonça comme un homme apostolique. Ce fut avec le plus grand éclat qu'il parut dans les chaires de Burgos et de Valîadolid, Dans cette dernière ville, toute la cour s'empressait de l'entendre; l'empereur Charles-Quint ne s'en lascaiî point, et ne cessait de lui donner d'éclatans témoignages de son estime.

Ce prince avait condamné à mort quelques gentilshommes, coupables d'un cri-

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me de lèse-majesté; tous les grands du royaume, l'archevêque de Tolède, et le prince lui-même, son fils, lui demandèrent la grâce de ces malheureux sans pouvoir l'obtenir. Thomas recommanda cette affaire à Dieu , sollicita la même grâce auprès de l'empereur, et l'obtint aussilut. Toute la cour témoignant sa surprise, «Sachez, dit Charles-Quint, que les demandes de Thomas sont pour moi des commandemens de Dieu. N'cst-il pas iu^lCj d'aiileurS; d'accorder quelque grâce sur la terre à un si grand ami de Dieu, et qui a tant de crédit pour nous attirer celles du ciel.»

Nommé par ce monarque à l'archevêché de Grenade, Thomas se reiidit à Tolède, où il était alors, pour les supplier de révoquer sa nomination. Par ses instances, il obtint ce qu'il désirait. L'année suivante , l'archevêché de Valence étant devenu vacant, il fut nommé, par une méprise , à cet archevèclié.

Charles-Quint se trouvant alors en Flandre, il fallut que son provincial, pour lui faire accepter sa nomination, le menaçât

de l'excommunier. Contraint d'accepter une dignité qui lui avait toujours paru si redoutable, il fut sacréà Valladolid, en j 544? P^i' l'archevêque de Tolède, et partit aussitôt pour se rendre à son église. Sa mère, qui, fort âgée, avait changé sa maison en un hôpital où elle se dévouait au service des pauvres, l'envoya prier de passer par Yilleneuve, où il avait élé élevé , avant de se rendre à Valence. Il y consentit; mais, après y avoir mûrement réfléehi, il crut devoir laisser sa mère qui pouvait se passer de lui pour se rendre à son église. Il ne prit pour compagnon de voyage qu'un religieux et deux domestiques; il marchait à pied avec l'habit de son ordre fort usé , et couvert d'un chapeau qui lui servait depuis vingt-six ans.

Les chanoines de sa cathédrale, frappés de la pauvreté de son extérieur, lui ayant offert une somm.e d'argent pour l'aider à monter sa maison, il la reçut avec beaucoup de reconnaissance, et la fit porter aussitôt aux administrateurs du grand hôpital, pour être employée à

la nourriture des pauvres. Il fit entendre ensuite aux chanoines qu'il ne croyait pas qu'il lui fût permis de changer ni de vêlenient ni de nourriture; puisque la pauvreté religieuse n'était pas incom[)atibleavec l'cpiscopat. 11 ne souffrit point qu'on meublât sa maison d'autres objets que de ceux qui lui étaient absolument nécessaires. Il ne voulut ni dais dans l'église, ni tapis sur sa chaire épiscopaîe, ni être traité autrement cju'un simple prêtre. Son chapitre l'exhortant à avoir un extérieur convenable à sa dignité, il lui répondit qu'il n'était pis venu pour paraître, mais pour agir; tout ce qu'on put obtenir de lui, fut qu'il porterait au moins un bonnet de satin , afin que le peuple put reconnaître son archevêque.

Durant les onze années de son épiscopat, il ne se fit faire que deux soulanes neuves fl'une grosse étoffe ; lorsqu'elles comiîiençaîent à s'user, il les raccommodait lui-môme. N-e voulant jamais rien avoir ^n propre, pas même les ornemens nécessaires pour sa chapelle, il empruntai! tout de 5es chanoines quand il était à la

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\îll8, et de ses curés quand il était en \isite. 11 n'usait que de vaisselle de terre, et toute son argenterie consistait en quelques cuillers pour les étrangers qu'il recevait à sa table. Les mets les plus communs composaient ses repas. Il jeûnait très-souvent au pain e=£ à l'eau; et alors il mangeait en son particulier. On voyait dans sa chambre une espèce de Ilî fort simple; mais il ne couchait que sur des sarmens qu'il tenait cachés contre la muraille.

Les pauvres appelaient publiquement le palais épiscopal leur maison. Chaque jour on y en voyait venir plusieurs centaines. Dans toutes les paroisses, il avait fait dresser des listes des pauvres hon-' teux , dont il prenait sain par lui-même ou par quelque prêtre qui Jouissait de sa confiance. Lorsqu'un de ces inforj^nés n'osait découvrir son indigence, il s'informait quel était son confesseur, lui remettait lui-même de l'argent avec ordre, en le donnant à cette personne , de lui dire que cet argent venait d'un de ses débiteurs qui, ne pouvant le pajer tout

à la fois , voulait le satisfaire peu à peu. Il croyait avec raison dire la vérité, eu parlant ainsi, par la persuasion où il était que les revenus d'un évêque appartiennent aux pauvres.

Ce saint prélat avait un soin tout particulier des pauvres filles, et les établissait suivant la condition de leurs parens. Souvent il payait les dettes de ceux qui ne pouvaient satisfaire leurs créanciers. Se regardant comme le père de tous les orphelins , il les plaçait à ses frais chez les nourrices^ et dès qu'ils pouvaient travailler, il leur faisait apprendre des métiers. Sa prévoyance pour eux allait si loin, que dans sa dernière maladie, il déclara qu'il avait payé leurs nourrices et pourvu à leur entretien pour trois ans après sa mort. Cettef prévoyance n'était pas moindre pour les malades, soit dans les maisons particulières , soit dans les hôpitaux. Les étrangers qui passaient par Valence n'avaient pas moins à se louer de sa charité hospitalière; à toute heure ils étaient reçus dans une vaste cuisine, où, après avoir pris un repas, ils rece-

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valent quelques provisions pour leur voyage.

Thomas de Villeneuve soutenait avec vigueur les privilèges de son église. Il fît preuve d'une grande fermeté, en refusant à l'empereur Charles-Quint vingt mille écus, qu'il lui demandait pour être employés à la construetion d'une citadelle dans l'île d'Iviça, l'une des Baléares, menacée par les Turcs. Il fondait son refus sur ce que les pauvres étaient les propriétaires de ses revenus. Cependant , après qu'on eut cessé d'en agir avec lui par voie d'exigence , il prêta dix mille écus pour la défense d'une place si importante pour la religion.

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