‹ Beautés du christianismeChapitre 38 sur 42 · TRAITS DE VER.TU ET PAROLES MEMORABLES DE SAINT FRA>ÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

TRAITS DE VER.TU ET PAROLES MEMORABLES DE SAINT FRA>ÇOIS DE SALES

Ce saint prélat s'était rendu caution d'une somme considérable pour un gentilhomme son ami et son parent. Au terme convenu, le préteur lui demanda son remboursement avec beaucoup de dureté. Comme les fonds lui manquaient pour satisfaire cet homme, il lui représenta, avec toute la douceur possible, qr.e le gentilhomme possédait cent fois plus que la somme qu'il devait ; que se trouvant à l'armée au service du duc de Savoie, il ne pouvait l'acquitter, et le conjura d'avoir un peu de patience. Le créancier, mécontent de ces excuses si justes et si raisonnables, se laisse emporter à sa mauvaise humeur, crie, et fait entendre ses plaintes dans toute la maison. En vain François ne lui demande que le temps d'écrire au gentilhomme', et de recevoir de ses nouvelles, il refuse

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d'accorder ce délai, et se permet même d'adresser à son évêque des menaces et des reproches indccens. «Monsieur, lui dit ce prélat avec une incroyable douceur, auriez-vous bien le courage, au lieu de me nourrir comme votre pasteur, de ni'ôter le pain de la bouche? Vous savez que je suis réduit à l'étroit, et que je n'ai que justement ce qu'il me faut pour mon entretien. Je n'ai jamais eu devant moi la somme que vous me demandez, et que j'ai néanmoins cautionnée par esprit de charité. Me voulez-vous aclionner avant le principal débiteur? J'ai un petit patrimoine; je vous l'abandonne; voilà mes meubles; vendez -les; je me remets à votre disposition. Je vous demande seulement que vous m'aimiez pour Dieu, et que vous ne l'offensiez point par colère, par haine, ou par scandale; si cela est, me voilà content. — Fumée et eau bénite de cour que tout cela 1 répond le débiteur transporté de colère.» Il tonne, il tempête, il vomit mille ijijùres contre François, qui les recueille comme autant de bénédictions,

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et comme des roses que cet homme lui aurait jetées au visage. Touché néanmoins jusqu'au fond du cœur de voir Dieu si outrageusemcPit offensé, il lui dit avec une admirable tranquillité d'esprit : « Monsieur , mon indiscrète caution est la cause de votre colère. Je vais faire toutes les diligences possibles pour vous donner contentement. Mais, après tout, je veux bien que vous sachiez que, lors même que vous m'auriez crevé un œil, je vous regarderais de l'autre au^si aiTeclueusement que le meilleur ami que j'aie au monde. »

Le créancier se retira tout confus, non sans fldre entendre quelques paroles choquantes. Après son départ, François écrivit au gentilhomme la demande qui venait de lui être faite, et celui-ci se hâta de venir le délivrer des injures de son créancier, qui, la honte sur le front, alla trouver son évéque , et lui demander pardon. François le reçut à bras ouverts, en l'appelant son ami reconquis.

Ce saint prélat obéissait à son valeîde-chambre, pour tout ce qui regardait

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son coucher et son lever, comme s'il était le domestique et l'autre le maître. Quand il veillait long-temps, soit pour étudier, soit pour écrire des lettres, il l'invitait à se mettre au lit, de peur qu'il ne s'ennuyât à l'attendre.

Un jour d'été, s'étant réveillé de grand malic, il l'appela pour qu'il vînt Iha- Liller; mais le domestique dornîait d'un sommeil si profond, qu'il ne l'entendit point. Pensant qu'il est sorti de sa gardérobe, il y regarde, et le voyant dorniir de si bonne grâce que s'il îe réveille, il pourra nuire à sa santé, il s'habille, et se met à prier, à étudier et à écrire.

Ce garçon, s'étant éveillé et habillé^, entra dans la chambre de son maître.

Étonné de le voir travailler, «Qui vous a donc habillé.^ lui demande-t il brusquement. — Moi - même. Ne suis-je pas assez grand et assez fort pour cela? — Vous en coûtcrait-il tant d'appeler? — Je -vous assure, mon enfant, qu'il n'a pas tenu à cela; j'ai crié plusieurs fois; pensant que vous étiez sorti, je me suis levé pour voir où vous étiez, et je vous ai vu

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dormir de si bonne grâce, que j'ai fait conscience de vous éveiller. — Vous avez bien meilleure grâce de vous moquer ainsi de moi ! — 0 mon ami , je ne l'ai pas dit par un esprit de moquerie, mais en esprit de joyeuseté. Allez, je vous promets de ne plus cesser de vous appeler que vous ne soyez éveilié, ou que je ne vous aille faire lever. Puisque vous le voulez ainsi, je ne m'habillerai plus sans vous. »

François avait un jeune domestique de bonne mine, vertueux et fort aimable 5 que plusieurs bourgeois d'xiuneci désiraient avoir pour gendre. Celui-ci lui en ayant fait parler, il le fît venir un jour devant lui, et lui ^int ce discours : l'.Mon ami, j'aime votre âme comme U mienne propre, et il n'est sorte de bien que je ne vous souhaite, et que je ne voulusse vous faire, si j'en avais le moyen. Je crois que vous n'en pouvez douter.

Vous êtes jeune , et il est possible que votre jeunesse donne dans les yeux de quelques personnes ; mais il m'est avis que c'est avec plus d'âge et de jugement

qu'il faut entrer en ménage. Pensez y bien : Quand on y est embarqué, ii n'est plus temps cle s'en repentir. Le mariage est un certain ordre où il faut faire profession avant le noviciat; et s'il y avait un an de probalion , comme dans les cloîtres, il y aurait peu de profès.

r) Au reste, que vous ai-je fait que vous vcuiliiezme quitter.^ Jj suis âgé; je mourrai bientôt , et alors vous pourrez vous pourvoir comme il vous plaira. Je vous laisserai à mon frère qui aura soin de vous placer aussi avantageusement que les partis qui se présentent. »>

A ces paroles, le jeune homme se jefa aux pieds de son maître, lui demandant pardon de la pensée qu'il avait eue de le quitter et lui faisant de nouvelles protestatioDS de fidélité, à la vie et à la mort. «Non, reprit le saint évéque, non, mon enfant , je n'entreprends pas sur votre liberté; je la voudrais racheter, comAe saint Paulin, de la perte de la mienne. Mais je vous donne un conseil d'ami, et tel que je le donnerais à îîion propre frère s'il était de votre âge. >>

En 1619, le saint évêque de Genève vint à Paris, avec le cardinal de Savoie, qui venait assister aux noces du prince de Piémont, son frère, qui épousait madame Christine de France, sœur de Louis Xîïl. Un protestant demanda à lui parler, et on l'introduisit dans sa chambre. Cet homme, en entrant, lui demande, sans le saluer, «Est-ce vous que l'on nomme l'évéque de Genève? — Monsieur, lui répond le prélat, on m'appelle ainsi. — Je voudrais bien savoir de vous , que l'on tient partout pour un homme apostclique, si les apôtres allaient en carrosse?» A celle question, notre bien heureux se trouve un peu surpris; il se remet bienlôt et se rappelle .ee qui est écrit de saint Philippe aux Actes des Apôtres, savoir, qu'il monta dans le char ou carrosse de l'eunuque de Candace, reine d'Ethiopie, et en prend igcasion de répondre que les apôtres allaient en carrosse, quand l'occasion et la nécessité s'en présentaient.

t Je voudrais bien que vous me fissiez voir cela dans l'Écriture, répliqua le

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calviniste.» Alors François lui allégua l'exemple que nous venons de citer. — «Mais ce carrosse n'était pas à lui, mais à l'eunuque qui l'invita à y monter. — Je ne vous ai pas dit que ce carrosse fût à lui; mais seulement que lorsque l'occasion s'en présentait , les apôtres allaient en carrosse. — Mais dans des carrosses dorés et si riches , que le roi n'en aurait pas de plus précieux, ni traînés par de plus beaux chevaux, ni conduits par des cochers mieux habillés, c'est ce qui ne se lit point, et ce qui me scandalise en vous qui faites le saint, et que l'on tient pour tel. Vraiment, voilà de beaux saints et qui vont en paradis bien à leur aise! — lîélas! monsieur, dit notre saint, ceux de Genève qui retiennent le bien de mon évéché, m'ont coupé l'herbe si courte que tout ce que je puis (liire, c'est de vivre petitement et pauvrement de ce qui me reste. Je n'ai jamais eu de carrosse à moi, ni le moyen d'en avoir. —Ce carrosse magnifique, où je vous vois tous les jours, n'est donc pas à vous? — Non : il appartient à sa majesté, el il est du

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nombre de ceux que le roi a mis à la disposition des personnes qui, ctfmme moi, sont à la suite de messieurs les princes de Savoie. Tous pouvez vous en assurer par les livrées du roi, que porte le cocher. — Vraiment cela me contente, et je vous en aime davantage. Vous êtes donc pauvre? — Je ne me plains point de ma pauvreté , puisque j'ai sufTifammcnt pour vivre honnêtement et sans superfluité; et quand j'en sentirais les incommodité?, j'aurais tort de me plaindre d'une chose que Jésus-Christ a choisie pour son partasfe durant le cours de sa vie, vivant et mourant entre les bras de la pauvreté.

«Au reste, la maison, qui m'a donné la naissance, étant sujette du duc de Savoie , j'ai tenu à honneur d'accompagner M. le cardinal de Savoie en ce voyage, et de me trouver aux solennités de l'alliance que M. le prince de Piémont contracte avec la France, en épousant Madame, sœur de sa majesté. »

Ce discours satisfit pleinement le. calviniste.

Un parricalier vint un jour trouver

François pour le prier de lui prêter douze écus; après les avoir reçus il lui eu fit sa reconnaissance à un mois de terme, quoique le saint prélat ne la lui demandât pas. Ce mois s'étendit jusqu'à un an, au bout duquel cet homme revint auprès de lui, et lui demanda encore dix écus, sans parler de ceux qu'il devait déjà. François l'ayant prié d'attendre dans la salie, alla chercher sa promesse. «Vous ne me demandez que dix écus à emprunter, lui dit-il, en la lui présentant, en voici douze que je vous donne de bon cœur.») En même temps il lui rendit son billet.

Un autre particulier lui demandait vingt écus, et voulait lui en faire sa promesse par écrit ; quoiqu'il n'eût pas toujours de telles sommes à donner, cependant comme il avait le cœur bon, et qu'il se serait mis en pièces pour obliger, il s'avisa d'une adresse qui soulagea cet homme, et mit sa libéralité en proportion avec ses moyens; il alla chercher dix écus , et à son retour, «j'ai trouvé, dit-il^ un expédient qui nous fera gagner à chacun dix écus, si vous voulez m'en croire.—

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Monseigneur, que faudrait-il faire? — Nous n'avons , vous et moi , qu'à ouvrir Ja main, ce qui n'est pas bien difficile. Tenez; voilà dix écus que je vous donne en pur don, au lieu de vous en prêter vingt; vous gagnez ces dix-là, et moi, je tiendrai les dix autres pour gagnés, si vous me dispensez de vous les prêter.

Plusieurs dames de qualité, lorsqu'il éfait à Paris, s'étaient rendues près de lui; à la sortie d'un sermon qu'il avait prononcé. Toutes avaient, chacune, une difficulté à lui proposer, et toutes lui demandaient, en même temps, une solution. Ne sachant à laquelle entendre, «je répondrai, dit-il, à toutes vos questions» pourvu qu'il vous plaise répondre à cette demande : en une compagnie où tout le monde parle et nul n'écoute, à votre avis, qu'est-ce qu'on y dil.'^»

Toutes ces dames se trouvèrent fort embarrassées, et demeurèrent muettes, à peu près comme des milliers de grenouilles se taisent en un instant lorsqu'on jette une pierre dans l'eau.

Un savant prédicateur à qui ses ser-

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nions coûtaient beaucoup, mais qui était peu suivi, passa une bonne partie de son heure à se plaindre de la négligence de ceux qui ne venaient pas entendre la parole de Dieu, et en vint jusqu'à la menace do descendre de sa chaire, François, qui avait assisté à ce sermon, dit à un de ses amis, en sortant de l'église : «à qui en veut ce bon homme? il nous a tancés d'une faute que nous n'avions pas commise; car nous étions présens. Eût-il voulu que nous nous fussions mis en pièces, pour remplir les autres sièges qui étaient vides? c'est aux absens qu'il en voulait, et ils ne seront pas plus diligens , puisqu'ils ne l'ont pas entendu; s'il eût voulu leur parler, il devait aller par les rues et les places de la ville, pour solliciter ceux qui les remplissent d'entrer à son banquet. Il a crié après les innocens et a laissé là les coupables.

Ce saint prélat avait une si grande bonlé, qu'il ne pouvait avoir de mauvais sentimens des mauvais eux-mêmes. Il faisait ce qu'il pouvait pour couvrir les fautes du prochain, allégu£Uit tantôt rinfirmilé

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humaine , tantôt la violence de la tentation , tantôt la contagion des mauvais exemples.

Quand les fautes étaient si publiques qu'elles ne pouvaient se cacher, il se jetait sur l'avenir et disait : « Que sait-on si cette personne ne se convertira point, et qui sommes-nous pour juger nos frères?

Si Dieu ne nous soutenait par sa grâce, nous ferions pis, et notre âme habiterait déjà les enfers. Il y a vingt-quatre heures au jour; à chacune suffit sa misère. Les plus grands pécheurs sont quelquefois les plus grands pénitens, témoin David et tant d'autres; et leur pénitence édifie ])lus que leur scandale n'avait détruit. Dieu sait avec des pierres faire des enfans d'Abraham. Les admirables changemens de sa droite font des vases d'honneur de ceux qui étaient des vases d'ignominie.»

Il ne voulait point qu'on désespérât du salut des pécheurs jusqu'à leur dernier soupir, disant que celte vie était la voie de notre pèlerinage, dans laquelle ceux qui étaient debout pouvaient tomber, et

ceux qui étaient tombes, pouvaient, par le secours de la grâce, se retirer.

Il allait plus loin : mèiue après la mort, il ne voulait pas qu'on jugeât mal de ceux qui avaient mené une mauvaise vie, sinon de ceuxdontia damnation était prononcée dans l'Ecriture. Hors de là, on ne devait pas entrer dans le secret de la sagesse et de la puissance de Dieu. Si principale raison était, que comme la première grâce ne tombait pas sous le mérUe, la dernière, qui est la persévérance finale, ne se donnait point non plus an mériie.

Pour cette raison, il vor.'a t que, même après le dernier soui>ir, on espérât bien de la personne qui ven lit d'expirer, quelque fâcheuse que fût la mort qu'on lui avait vu faire.

Après avoir prêché l'averit et le carême à Grenoble, notre saint voulut visiter la grande Chartreuse, qui n'en est éloignée que de trois lieues. Alors él.iii prieur de cette maison, et général de tout Tordre, don Bruno d'Affrinques, natii de Saipt- Omer en Flandres, personnage d'une profonde doctrine , et d'une humilité

plus profonde encore. II fit à l'évêque de Genève un accueil digne de sa piété et de sa candeur dont voici un trait que le saint prélat élevait jusqu'aux étoiles.

Après l'avoir conduit à une chambre des hôtes, convenable à son rang, et s'être entretenu avec lui des choses du ciel , ii prit congé de lui pour se disposer à aller aux matines, s'excusant beaucoup de ne pouvoir lui tenir compagnie plus long-temps, sur la fcte d'un saint très- recommandée dans l'ordre. Comme il se retirait dans sa cellule, il fut rencontré par le père procureur , qui lui demanda où il allait, et où il avait laissé -Monseifî^ncur de Genève. «Je l'ai laissé dans sa chambre, répondit-il, et j'ai pris congé de lui pour me ranger dans notre cellule , et aller cette nuit à matines à cause de la fête de demain. — Vraiment, lui dit le procureur, père révérend, vous entendez fort les cérémonies du monde!

Eh quoi! ce n'est qu'une fête de l'ordre. Aidons -nous toujours en ce désert des prélats de ce mérite? Ne savez-vous pas que Dieu se plait aux sacrifices de l'hos-

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pilalilé? Vous aurez toujours assez de loisir pour chanter les louanges de Dieu. Les malines ne vous manqueront pas.

Eh! qui peut mieux que vous entretenir un tel prélat? Quelle honte pour la maison que vous le laissiez ainsi seul ? — Mon enfant, dit le bon prieur, je crois que vous avez raison et que j'ai mal fait;» et aussitôt il retourna vers Monseigneur de Genève. «Monseigneur, lui dit- il, avec une admirable ingénuité, en m'en allant. j'ai rencontré un de nos officiers qui m'a dit que j'avais fait une faute en vous laissant seul; que je ne manquerais pas de retrouver matines une autre fois, mais que nous n'aurions pas tous les jours Monseigneur de Genève. Je l'ai cru, et je suis revenu tout droit vous demander pardon, et vous prier d'excuser ma faute, car je vous assure que je l'ai faite sans y penser, et que je ne mens point. »

François fut ébloui de cette candeur, et dit qu'il en fut plus ravi que s'il eût vu faire un miracle.

Invité à aller voir dans la prison un criminel condamné à mort, et qu'on ne

pouvait déterminer à se confesser, parce qu'il croyait que l'enfer élait son unique ressource, il le trouva dans celte résolution de souffrir le supplice et de passer eu enfer. «> 'aimez-vous pas mieux, lui dit-il, mon frère, être la proie de Dieu et la victime de la croix de Jésus -Christ? — En doutez-vous? répondit ce m allie ureux. Mais Dieu a bien aflfaire d'une victime si abominable! — En tout cas, reprit François , n'aimez-vous pas mieux vous abandonner à Dieu qu'au démon?

— Assurément ; mais il a bien affaire d'un homme tel que moi 1 — C'est pour les hommes comme vous que le père Éternel a envoyé son fils au monde, et pour de pires encore, tels que Judas et ceux qui le crucifièrent; car Jésus-Christ est venu sauver non les justes, mais les pécheurs. — M'assurez- vous que je puis, sans présomption, avoir recours à sa miséricorde?— Ce serait une grande effronterie de penser que sa miséricorde n'est pas infinie, au-dessus non-seulement de tous les péchés faisables, mais imaginables; et sa rédemption n'est pas si peu

abondante qu'elle ne puisse fairesurabonder la grâce où le péché a abondé et causé un déluge de maux. Au contraire, sa miséricorde, qui est au-dessus de toutes ses œuvres, et s'élève toujours au-dessus de sa justice, se rehausse d'autant plus que le tas de nos péchés est gros, le trône de sa miséricorde ayant nos péchés pour piédestal.»

Par de semblables discours, fondés sur les principes de la foi , qui n'était pas tout-à-fait éteinte dans lame du criminel, François ralluma son espérance qui était toute amortie, et le porta à s'abandonner tout-à-fait entre les bras de Dieu, afin qu'il fît de lui au temps et à l'éternité, selon son bon plaisir.

«Mais il me damnera, disait ce malheureux, car il est juste. — Mais il vous pardonnera, disait François, si vous lui criez merci; car il est miséricordieux, et a promis le pardon à qui le demandera avec un cœur contrit et humilié. — Ah bien, dit le criminel, qu'il me damne, s'il lui plaît, je suis à lui. Ne peut-il pas faire de moi ce que le potier fait de son

argile? — Mais plutôt, reprenait François, dites avec David ; Je suis à vous , seigneur, sauvez-moi. »

Enfin, notre charitable prélat réduisit ce malheureux à se confesser avec un vif repentir de ses péchés. A la mort il montra un entier abandon à la volonté de Dieu. «Jésus, je me donne et abandonne à vous furent les dernières paroles qu'il prononça.

Lorsqu'il vint à Paris, en 1619, avec les princes de Savoie, il y fit un séjour de huit mois, pendant lequel on ne saurait dire t;ut ce qu'il fît pour la gloire de Dieu. Il n'y fut pas seulement considéré- des ouailles, il le fut aussi du pasteur, qui était alors le cardinal de Gondi, prélat doué de toutes sortes de belles qualités. Sa douceur et sa conversation, après laquelle chacun courait, plurent tellement à ce prélat qu'il lui vint en pensée de le faire son coadjuteur. Ne croyant pas trouver de résistance de sa part, il disposa le roi à lui donner son consentement. Mai» François sut détourner le coup qui le menaçait. Il allégua diverses raisons pour

motiver son refus; celle-ci entre autres: il dit qu'il ne croyait pas devoir changer une pauvre épouse pour une riche; que s'il la quittait, ce ne serait pas pour en prendre une autre, mais pour n'en avoir plus, suivant ce conseil de l'apôtre. : «Estu libre, ne prends point de femme; en es -tu délivré, n'en cherche plus. » Il ajoutait qu'ayant donné à son église toutes ses affections, il ne pouvait plus en concevoir pour une autre.

Henri IV faisait un grand cas de notre saint. En attendant qu'il vînt à vaquer un évéché plus riche que celui de Genève , il lui offrit une pension assez considérable. François qui ne voulait ni quitter son église, ni donner de la jalousie au prince dans les états duquel était sa résidence, s'il devenait pensionnaire d'un autre, trouva un expédient qui para eu même temps à ces deux coups. Il remercia le roi de la pensée qu'il daignait avoir de son avancement, et de l'extrême honneur qu'il lui faisait de lui donner une place dans son souvenir; mais, en même temps, il le suppliait de le laisser dans le

O'jS beautés

poste où Dieu l'avait placé , parce qu'il ne croyait pas que l'on dût estimer les cvéchés par leurs revenus, mais par le plus grand service que l'on y pouvait rendre à Dieu; rapport sous lequel il pensait que son diocèse ne cédait a nul autre.

Quanta la pension, comme elle venait d*une main royale, si digne d'être révérée, il ne la refusait pas, mais il suppliait sa majesté de trouver bon qu'il la laissât en dépôt entre les mains du trésorier, jusqu'à ce qu'il en eût besoin pour le service de la religion catholique ou des pauvres; Dieu lui ayant assez largement fourni jusqu'alors les choses nécessaires à la vie.

Henri admira son adresse et son jugement, a Voilà, dit-il, le plus agréable et le mieux assaisonné refus qui m'ait jamais été fait. Cet homme est hors de toute corruption, puisqu'il est si élevé au-dessus des présens.

Un jour, des officiers dont les soldats étaient, dans le temps du carême, en garnison dans le diocèse de Belley, vin-

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rent demander à l'évêque , ami intime de noire saint prélat, la permission pour ces soldats de manger des œufs et du fromage. «Moi, dit l'évêque qui se nomniaitCamus, qui n'avais coutume de donner ces permissions qu'aux malades , je me trouvai embarrassé, surtout en un pays où le carême est si religieusement observé, que les paysans se scandalisent quand on leur permet de manger du beurre. Je dépêchai donc au bienheureux, dont la résidence n'était qu'à huit lieues de Belley, un courrier qui ne servait qu'à lui porter toutes mes dépêches: ce qui arrivait fréquemment. Voici quelle fut sa résolution là dessus : Je révère, m'écrivit-il, la foi et la piété de ces bons cenleniers q»i vous ont présenté celte requête, laquelle est très- digne d'être entérinée, vu qu'elle édifie, non la synagogue, mais l'église. Vous ne devez pas seulement l'accorder, mais rétendre, et au lieu d'œufs leur permettre de manger des bœufs; et au lieu de fromage, les vaches mêmes , du lait desquelles on le fait.

. Vraiment, ajoutait-il , vous avez bonne grâce de me consulter sur ce que des soldats uiangeront en carême, comme si la loi de la guerre et celle de la nécessité n étaient pas les deux lois les plus impérieuses, et au-dessus de toute exception. ^ «Dieu veuille qu'ils ne fassent rien de pire que de manger des œufs ou des bœufs, des fromages ou des vaches! S'ils ne commettaient pas de plus grands désordres, il n'y aurait pas tant de plaintes contre eux.»

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