SAINT I P, E N E E
La foi n'était pas seulement attaquée et persécutée par les païens , elle avait encore pour ennemis de mauvais chrétiens, nommés hérétiques, qui expliquant à leur fantaisie les paraboles de l'évangile et toute l'écriture, semaient d'ivraie le champ du père de famille, en répandant au milieu de l'église une foule d'erreurs qui corrompaient la croyance des fidèles.
Saint Irénée, disciple de Saint Polycarpe, et successeur du martyr Saint Pothin sur le siège de Lyon , entreprit de consacrer ses taiens à la défense des vé-
48 BEAITÉS
rilés catholiques et à l'extirpation des hérésies qui pullulaient de tous côtés. Après avoir enlevé aux hérétiques l'autorité des saintes écritures dont ils abusaient, et celle dos faux prodiges sur lesquels ils appuyaient leurs erreurs , il prouve la doctrine de l'église catholique par l'écriture et la tradition, et établit la vérité de celle-ci par la succession des évêques. «Les apôtres, dit-il, ont tout su et ont reçu tout le dépôt des vérités: il ont choisi les hommes les plus parfaits pour les placer à la tête des églises, et leur ont confié ce dépôt tout entier : ceux-ci en ont agi de même. Il serait trop long de marquer la succession de toutes les églises; contentons-nous d'exposer la tradition de la plus grande et de la plus ancienne 5 que tout le monde connaît , et qui a été fondée à Rome par les apôtres Saint Pierre et Saint Paul; c'est à celte église comme à la principale , que tous les fidèles doivent s'unir. » Ce saint docteur fait ensuite le dénombrement des évêques qui , depuis Saint Pierre jusqu'au pape Éleuthère, ont gouverné l'é-
glîse de Rome. « Ce qu'il dît ailleurs de celte église, prouve l'intime persuasion où il était qu'il ne pouvait jamais êlre permis de se séparer de communion avec elle; il donne aussi de grands éloges aux églises d'Asie, qui toutes, ditil, ont aussi conservé le précieux dépôt de la foi qu'elles ont reçu des apôtres, par écrit ou de vive voix.
Saint Irénée montre ensuite qu'il n'est aucun hérétique qui ne puisse être convaincu d'avoir innové et abandonné le fil de la tradition; avant Yalentin il n'y avait point de valentiniens, point de marcionites avant Marcion. a Dès quel homme spirituel, dit-il, entend une chose contraire à ce qu'il a toujours entendu dans les assemblées, cette chose est aussitôt réprouvée. C'est un grand crime , ajoute-t-il, que de rompre l'unilé et de déchirer le corps de Jésus-Christ si grand et si glorieux; la seule église catholique a le privilège d'être partout , elle seule possède le vrai sens des écritures; elle seu« le a la charité qui est le plus précieux de tous les dons ; c'^îst par la charité qu'en
00 BEAI TES
lout temps et en tout lieu, elle envoie au père céleste une foule de martyrs; où est l'église, là est l'esprit de Dieu. Ceux qui s'en éloignent ne reçoivent point les mamelles de la mère commune, la nourriture de vie, ni l'eau pure dont le corps de Jésus-Christ est la source. »
rr.OGIlES ADMIRABLES DU CHRISTIÀMSME PE>-DANT LE SECOND SIECLE.
Ces progrès prouvent avec la dernière évidence que la religion chrétienne est un ouvrage tout divin; comment seraitelle un ouvrage humain une religion dont les promesses sont toutes spirituelles, qui n'offre à ceux qui l'embrassent qu'une vie future, des biens invisibles; et dans ce monde, des mépris, des persécutions, des périls journaliers, et qui sans aucun secours de la part des hommes, malgré la résistance des païens et les efforts des persécuteurs pour la détruire, ne laisse pas de s'établir partout. Dès la fin
DL CHRISTIANISME. 5l
du second siècle, tout était pleiu d'églises nombreuses, conduites par des pasteurs, et unies par une correspondance mutuelle. D'où étaient sortis tous ces milliers de chrétiens? n'était-ce pas du sein de ce paganisme ou depuis tant de siècles ils avaient croupi dans l'ignorance du vrai Dieu, et dans un culte dont faisaient partie les plus honteuses voluptés? comment ces païens avaient-ils changé tout-à-coup? comment élaient-iîs parvenus à mépriser les coutumes de leurs pères,àabjurerdes religions qui favorisaient tous leurs penchans, pour embrasser la vie la plus sérieuse, la plus pénible, la pluscontraireàcelle qu ils avaient menée jusqu'efclors? il fallait sans doute qu'iU eussentété vivement frappés des vertus et des miracles des prédicateurs de cette nouvelle religion; que l'esprit divin eût puissamment agi sur leur cœur, avec cette vertu qui tire les êtres du néant. La lettre de Pline-le-Jeune à l'empereur Trajan est une preuve de l'étonnante propagation du christianisme, puisqu'elle allait jusqu'à rendre déserts les temples
des faux-dieux : «Un très-grand nombre de personnes , écrivait ce proconsul des provinces de Pont et de Bilhynie qu'il était chargé de gouverner, de tout âge, de tout sexe, de toute profession, sont et seront toujours impliquées dans l'accusation d'être chrétiens. Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes, il a gagné les villages et les campagnes."
Il y avait un grand nombre de chrétiens jusques dans les armées romaines.
L'empereur Marc Aurèle, faisant la guerre aux Sarmates et autres peuples de la Germanie, se trouva engagé clans un pays enfermé de bois et de montagnes, qui est aujourd'hui la Bohême. L'armée ne pouvant se retirer^ était cruellement tourmentée de la chaleur et de la soif; les soldats chrétiens, qui s'y trouvaient en grand nombre, se mettent à genoux, et adressent à Dieu de ferventes prières : leurs vœux sont exaucés. Tout-à-coup il tombe une forte pluie qui fournit aux Romains, qui la reçoivent dans leurs casques, le moyen de se désaltérer et d'abreuver leurs chevaux. En même temps,
une grêle épouvantable se précipite sur les ennemis. Ce prodige ayant procuré à "Marc-Aurèle une victoire complète, les soldats chrétiens furent nommés la Légion Fulminante, ou plutôt incorporés à celle qui déjà portait ce nom. Dieu se servait des soldats romains, comme de missionnaires qui portaient la religion dans les pays éloignés où Tempereur les envoyait pour combattre les ennemis de l'empire. Saint Irénée, qui vécut pendant une grande partie du deuxième siècle, assure qu'il y avait alors des chrétiens répandus partout le monde, dans la Germanie, les Gaules, l'Espagne, l'Orient, l'Egypte, la Libye, etc.
On trouve, au commencement du troisième siècle, de grandes églises toutes formées , dont on ignore Torigine. Cela serait-il arrivé si la foi n'eût fait, pendant le deuxième, des progrès considérables?
Deux siècles s'étaient écoulés sans que les chrétiens eussent pu gagner la faveur d'aucun prince, ni même la liberté d'annoncer publiquement l'Evangile, Ils ne regardaient leur oppression que comme
un état d'où ils ne devaient jamais sortir. Les prédicateurs de ces temps-là ne songeaient qu'à gagner des âmes à Jésus- Christ, et non t\ se procurer des établissemens dans les pays où ils exerçaient leur saint ministère. C'étaient des hommes puissans en oeuvres et en paroles, qui mettaient toute leur confiance dans la vertu secrète, mais trcs-efficace de la croix. Ils attiraient les infidèles par leur éminente sainteté et l'éclat de leurs miracles.
TEîlTULLîEN, SES PkESCRIPTÎON?, ET SOX APOLOGÉTIQUE.
Parmi les apologistes de la religion chrétienne, et dans le nombre de ceux qui ont le plus contribué à ses progrès, nous devons citer Tertnllien. Il était né à Carthage . vers l'an lôo, d'un centeiiier des troupes proconsulaires, avait été élevé dans le culte des idoles , et s'était rendu habile dans la connaissance du droit romain , de la langue latine , et même de
Dr ciipvISTianisjIE. 55
la grecque; frappe Je la constance dos martyrs dans les tourmcns , il se décida à embrasser la religion pour laquelle ils répandaient leur sang. C'était un génie vif, ardent et pénétrant. Dans le nom])rc des ouvrages qu'il composa pour l'édification des fidèles et la défense du christianisme, il en est deux qui ont rendu son nom immortel : le premier est le livre des Prescriptions , et l'autre VJpologélif/ue,
11 écrivit le premier contre les liérétiques qui, de son temps, déshonoraient le nom chrétien. «'Il ne nous est pcrn)is» diî-ii , ni d'invenler des doctrines autres que celle de l'Evangile, ni d'adopter le^ innovations de qui que ce soit. Nous avons pour maîtres les apôtres, qui ne nous ont enseigné que ce qu'ils ont appris de Jésus-Christ.... La philosophie humaine a fourni la matière des hérésies. Aristote leur a fourni la dialectique , l'art des disputes, plus propre à obscurcir la vérité, qu'à la montrer. C'est cette trompeuse philosophie , dont saint Paul nous avertit de nous garder. Qu'est-ce qu'un
christianisme sloïcien, platonicien, dialeclicien? Nous n'avons pas besoin de curiosité après Jésus-Christ , ni de recherches après l'Lvangile.
» Jésus-Christ, continue TertuUien , a confié le sacré dépôt des vérités à douze hommes, qu'il a envoyés par tout le monde après sa résurrection. Ils ont fondé des éghses d'abord en Judée, ensuite chez les autres nations. Toutes ces églises ensemble ne forment qu'une môme église par une communion fondée sur l'unité de doctrine. Oa ne doit donc recevoir que ce que les apôtres ont enseigné, et lîous devons prouver la conformité de notre doctrine avec celle desapôlres , par la foi des églises que les apôtres ont instruites de vive voix et par leurs lettres. C'est aux hérétiques à montrer l'origine de leurs églises , l'ordre et la succession de leurs évêques. Les apôtres n'ont rien ignoré de la doctrine du salut, et n'ont rien caché à leurs disciples. Cette doctrine jj'a point été altérée par les églises , puisqu'elle est partout uniforme. Ce qui a d'abord été enseigné, est vrai et divin ; ce qui
a été ajouté depuis , est faux et étranger. Il faut que les hérétiques prouvent leur mission par des miracles, comme ont fait les apôtres. »
L'Apologétique deTerlullien est le plus important de tous ses ouvrages. Il y répond victorieusement aux préjugés des payens contre les chrétiens; pour leur donner une idée du christianisme , et montrer que les assemblées chrétiennes n'étaient nullement factieuses , il décrit ce qui s'y passait. « Nous formons, dit-il, un seul corps, parce que nous avons la même religion, la même morale, les mêmes espérances. Nous nous assemblons pour priir Dieu, comme si nous voulions le forcer à nous accorder nos demandes; nous le prions pour les empereurs, leurs ministres, les magistrats, pour la tranquillité de l'empire. Nous choisissons dans les divines écritures ce qui convient aux besoins des fidèles, soit pour les prémunir, soit pour les fortifier. Ceux qui président à nos assemblées sont des vieillards d une vertu éprouvée, parvenus à cet honneur, non
58 BEALTKS
par argent, mais par le bon tomoigîiage de leur \ie. Dans l'église du Dieu , rien ne se fait par argent S'il y a chez nous quelque sorte de trésor, la religioji n'en rougit pas; ce que l'on y apporte n'est ni un tribut, ni un prix pour parlicipei' à sa sainteté. Chaeun y contribueià }«im du mois, ou quand il veut, supposé qu'il: en ait la voloiUé et le pouvoir; et personne n'est contraint d'apporter son offrande. tfvMvi
r> Ce trésor est comme le dépôt de la charité des fidèles. Au lieu de le dissiper en fcslins,nons l'employons à la subsistance des pauvres, au soulageaient des orphelins, des vieillards, des naufragés-^f de ceux qui travaillent dans les mines, qui sontexiiés dans des îles, ou qui souffrent dans les prisons pour la cause de Dieu. Il est étrangle q^îe cett^'c^iarité qui est entre nous, no^ns' attire tant de reproches. Voyez, disent la plu|>art', Comme ils s'aiuîent' fé-j' uns Ic'é autres '.! Gela les étonne, paV^cé q>iié <?htre;eux ils se-'^hjî^*!^ sent. ^ oyt= z , d i jen t-?l s encore , co mri) e ils sont prêts a mourir Tun po!ur l'autre-
DU CliUISTlAMSME. Tlg
Pour eux, ils sonl plus disposés à s'cnîretuor. Comme nous ne faisons tous qu'un cœur et qu'un esprit, nous ne faisons pas clifficullé de nous communiquer nos biens. Il ne faut donc pas s'étonner si une telle amitié donne lieu à des repas communs.»
- Ces repas se nommaient agapes^ mot grec qui signifie charité. Les panvres y participaient avec les riches. Tout s'y passait selon les règles de la modestie et do la tempérance. Avant de se mettre à table, on faisait la prière; ensuite, chacun prenait sa réfection. On ne mangeait point jusqu'à oublier que, pendant la nuit, on devait vaquer à la prière , et l'on s'entretenait dans la pensée que Dieu était présent. Le repas finissait comme il avait commencé, c'esl-à-dire par la prière, et l'on se séparait avec beaucoup de recueiliemciit.
«Vous dites que nous sommes des gens inutiles. Pouvez-vous donc le dire , puisque nous naviguons, nous portons les armes . nous cultivons la terre, nous faisons le commerce avec vous? ?4os mé-
t)0 BEAUTÉS
tiers sont les mêmes; nous exécutons des ouvrages pour Tutililé publique. Si les revenus des temples diminuent parce que nous n'y contribuons pas, l'état y gagne, en ce que nous distribuons plus d'aumônes dans les rues que vous dans vos temples. Si vous considérez notre exactitude à payer les tributs, vous trouverez qu'ils augmentent autant par notre bonne foi, qu'ils diminuent par vos fraudes et vos fausses déclarations.
» L'innocence est pour nous une nécessité ; c'est une suite de nos lois et de nos maximes. Elles sont si pures que , si vous y faisiez attention, vous en reconnaîtriez la divinité, au lieu de les confondre avec celles des philosophes. Si vous nous rendez assez peu de justice pour nous accuser d'être une nouvelle secte de philosophes, pourquoi ne nous traitezvous pas comme euxPOn ne les contraint pas de sacrifier, et on les laisse déclamer librement contre les superstitions. Cependant que présentent les philosoph' s qui approche de la grandeur du christianisme? Leurs opinions sur la divinité
DL CHRISTIANISME. 6l
sont pleines d'inccrlitudes,elleursiîiœiirs fort déréglées. H est vrai qu'il s'en trouve quelques-uns parmi nous qui s'écartent de nos règles; mais alors nous cessons de les tenir pour chrétiens , au lieu que chez vous les philosophes retiennent le nom de sages , malgré leurs déréglemens. Vous nous reprochez les fagots qui servent à nous brûler, et les pieux où l'on nous attache; mais ces fagots et ces pieux sont les ornemens de notre triomphe. Au reste , votre cruauté n'y gagne rien ; nous multiplions à mesure que vous nous moissonnez, et le sang des martyrs est une semence féconde de chrétiens. »