‹ Beautés étrangèresChapitre 20 sur 28 · DEUX HOMMAGES A VICTOR HUGO I I · texte numérisé non relu

DEUX HOMMAGES A VICTOR HUGO I I

Maître, sur ton image, au mur qu'elle décore, J'ai suspendu, vois-tu, ce drapeau tricolore Que Trieste, fidèle à Rome, m'envoya.

En face, devant toi, cherchant le nom d'élite Qui sur son bouclier doit être inscrit, médite La Victoire par nous trouvée à Brescia.

La gloire, feu follet, fuit parmi les fantômes;

Tels que de vieux décors, s'écroulent les royaumes;

Mais ton vers est archange, il a l'éternité.

Chante aux peuples nouveaux notre chant séculaire; Chante, vieillard divin, front blanc que l'aube éclaire, La Justice et la Liberté!

Notes sur quelques Poètes

anglais ou américains

du XIXe siècle

Walt Whitman

Walt Whitman, dont notre pays ignore presque entièrement l'œuvre et ne connaît guère que le nom, constitue dans la moderne littérature anglaise une personnalité aussi puissante et aussi féconde qu'elle est originale. Autour de lui se sont agitées des discussions littéraires comparables, par leur violence passionnée et par leur haut intérêt, aux fameuses luttes des classiques et des romantiques en 1830. Pour Alfred Austin et maints critiques des deux mondes, Walt Whitman est simplement un énergumène, dont la vanité ingénue va jusqu'à l'hallucination, dont l'ignorante rudesse se complique de pédan-

terie, et qui croit pouvoir remplacer le talent par l'aplomb, le génie par une outrecuidance titanesque. Pour Buxton Forman, W. M. Rossetti, Robert Buchanan, Conway, Roden Noël, et assez longtemps pour Swinburne, il est le grand poète de la démocratie américaine, l'initiateur poétique de l'avenir. N'est-on pas curieux de faire connaissance avec le personnage qui a soulevé des appréciations si contradictoires, et qui, à côté d'adversaires si acharnés, compte des amis si enthousiastes et si autorisés? Il doit tout au moins y avoir, et il y a effectivement en lui, quelque chose de fortement excentrique, de particulièrement neuf. Longfellow et Bryant ne sont véritablement que des Anglais nés aux États-Unis; Edgar Poe lui-même, malgré les bizarreries de son esprit chercheur, se rattache aux vieilles civilisations. Walt Whitman est absolument, essentiellement Américain; c'est le pur yankee, contempteur de la forme et de la routine, grand défricheur de terres vierges. A ce point de vue, il est presque aussi intéressant à considérer comme homme que comme poète; avant tout, il représente une indomptable volonté. Voyons d'abord ce qu'est l'homme; ensuite nous étudierons le poète. Walt Whitman est né le 3 i mai 1819, au hameau de West-Hills, Long-Island, État de New-York, à trente milles de la capitale. Sa famille paternelle, d'origine anglaise, était fixée là depuis cinq générations. Sa mère, Luisa van Velsor, d'origine hollandaise, et son père, tour à tour fermier, charpentier et entrepreneur, suivaient tous deux la religion du grand

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quaker iconoclaste, Elias Hicke. Walt alla à une école de Brooklyn, le vaste faubourg de New-York. A treize ans, il devint apprenti imprimeur; bientôt nous le trouvons sous-maître dans une petite institution rustique; puis le voici journaliste à New-York. Aux États- Unis, les changements de métier sont fréquents; chacun se transforme avec une infatigable souplesse, suivant ses goûts successifs, les idées qu'il acquiert sur sa vraie vocation et les besoins urgents de son active existence : chaque homme est ou fut un Protée. En 1849, aPr^s avoir lutté, pour vivre, contre les plus âpres obstacles, Walt Whitman voyage. Il traverse toute l'Amérique du Nord, édite un journal à la Nouvelle-Orléans, puis revient à Brooklyn et y redevient imprimeur. Autre changement bientôt : il prend la suite des affaires de son père, l'entrepreneur-charpentier. Il avoue, du reste, n'avoir jamais eu la moindre aptitude commerciale, quoique yankee.

En 1862, la guerre civile éclate. Dans son enthousiasme, il veut combattre pour l'abolition de l'esclavage. Après avoir guéri son frère blessé à la bataille de Fredericsburg, il reste trois ans dans les ambulances ou les hôpitaux, réconfortant chacun par sa bonne humeur et ses belles chansons. Sa conduite est admirable. Il va chercher sous le feu les combattants frappés; il les soigne avec bonté, avec amour, aussi bien les ennemis que les compagnons d'armes, et exerce sur tous ceux qu'il approche un ascendant magnétique, qui produit de merveilleux résultats. Il assiste personnellement pendant la guerre cent mille

malades ou blessés. En 1864, dans un hôpital de Washington, il est atteint de sa première maladie, par suite d'une absorption accidentelle de poison dans un cas de gangrène des plus mauvais. Aussitôt rétabli, il retourne aux hôpitaux. Après la guerre, il obtient une place à l'administration de l'Intérieur. Le ministre, M. Harlan, apprenant qu'il est l'auteur de Brins d'herbe, l'expulse. Heureusement, il a pu gagner de quoi vivre en s'employant ultérieurement au cabinet de l'attorney général.

Parmi les alternatives de cette existence d'aventures et de dévouements, il était devenu écrivain, il s'était senti poète. Ses premiers essais sont en prose, et remontent à 1841 ; il écrivit alors dans la Revue démocratique quelques contes et esquisses sans grande valeur. Son premier poème, le Prix du sang, est une dénonciation véhémente de la loi contre les esclaves fugitifs. Son premier recueil de poésies est intitulé Brins d'herbe (Leaves of grass); c'est une étrange glorification de l'Amérique et des Américains, de l'Individualisme et de la Démocratie, de la Nature et de l'Ame. 11 le commença en i8n> convaincu que nul pays n'avait jamais offert à la poésie d'aussi riches matériaux que l'Amérique, et fort de son mépris pour les littératures de souvenirs aristocratiques et de puérilités séniles. Il écrivit sur une feuille de papier en grosses lettres : « Fais l'œuvre/ » et fixa la feuille au mur, au-dessus de son bureau, de telle façon qu'elle se présentât sans cesse à ses regards. Et il fit l'œuvre. Et l'œuvre plus tard le fit chasser du ministère. Mais il

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n'était pas homme à se décourager pour si peu ; écoutez les fières paroles de sa Préface :

« La nature a un amant complet, et c'est le grand poète. Il est enflammé d'une éternelle passion; il est indifférent à ce qui peut lui échoir de bonne ou de mauvaise fortune, et il goûte chaque jour, à chaque heure, sa délicieuse récompense... Rien ne peut l'arrêter; la souffrance et la nuit ne le peuvent pas, la crainte et la mort non plus. Pour lui, la plainte, la jalousie, l'envie, sont des cadavres enterrés et putréfiés; il les a vu ensevelir. L'océan n'est pas plus sûr du rivage, ni le rivage de l'océan, que lui de la fécondité de son amour pour toute perfection et beauté. »

11 remania trois fois ses poèmes, imprima de sa main son livre tout entier, et en i8ff le publia. Le volume fut peu remarqué, jusqu'à ce qu'Emerson eût fait paraître une lettre, où il l'appelait « le plus extraordinaire morceau d'esprit et de sagesse qu'avait encore produit l'Amérique ». En un an, la première édition fut épuisée. Deux autres suivirent. En 186^, après la guerre civile, Walt Whitman publia les Koulements de tambour (Drum taps), et en 1867 il donna un recueil de ses oeuvres complètes, avec des pièces nouvelles. Les revues d'Angleterre le ridiculisèrent; des poètes le défendirent; W. M. Rossetti fit paraître à la fin de 1867, à Londres, une édition de ses vers, soigneusement émondée pour ne pas choquer le Cant britannique. Et voilà Walt Whitman chef d'école dans le monde anglo-saxon.

La Préface de Brins d'herbe y est aussi célèbre que

celle de Cromwell en France. L'auteur expose carrément ses moyens et son but : « Pour qu'il se forme de grands poètes, dit-il d'abord, l'idée de Liberté politique est indispensable. » Et voici comment il comprend le vrai citoyen : « La Liberté est mal servie par des hommes dont les bonnes intentions sont renversées par un échec, ou deux échecs, ou un nombre quelconque d'échecs, ou par l'indifférence et l'ingratitude éventuelles du peuple, ou par les menaces du pouvoir, par des soldats, des canons, des lois pénales. La Liberté a foi en elle, n'appelle personne, ne promet rien, siège dans le calme et la lumière, et ne connaît pas le découragement. »

De la Liberté politique, il passe à la Science : « La Science exacte n'est pas un obstacle pour le grand poète, elle est toujours pour lui un encouragement et un soutien. Son point de départ, son souvenir est là. Là sont les bras qui relevèrent d'abord et qui l'aident le mieux; là il retourne, après toutes ses allées et venues. Le marin et le voyageur, l'anatomiste, le chimiste, l'astronome, le géologue, le phrénologiste, le philosophe, le mathématicien, l'historien, le lexicographe, ne sont pas poètes; mais ils sont les législateurs des poètes, et c'est sur les fortes assises posées par eux que s'appuie la structure de tout parfait poème... La beauté poétique est le couronnement, le triomphe suprême de la Science. » Il ajoute plus loin: « L'esprit du poète américain doit répondre à l'aspect de son pays; le poète incarne en lui-même la géographie, la nature, les fleuves, les lacs de la patrie. »

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Suivent les principes de sa poétique : « L'harmonie et les ornements des plus beaux poèmes sont, non indépendants, mais dépendants. Toute beauté vient d'un beau sang ou d'un beau cerveau. Qui s'occupe de ses ornements ou de son harmonie, celui-là est perdu. Voici ce qu'il faut faire : aimer la terre, le soleil et les animaux, dédaigner les riches, donner par charité à tous ceux qui demandent, planer au-dessus des sots et des fous, dévouer son revenu et son travail aux autres, haïr les tyrans, ne pas discuter à propos de Dieu, avoir patience et indulgence pour le peuple, n'ôter son chapeau à rien de connu ni d'inconnu, à aucun homme ni à aucun nombre d'hommes, converser librement avec d'énergiques personnalités libres d'éducation, avec les enfants, avec les mères de famille; lire tous ces livres en plein air, à chaque saison de chaque année de votre vie; examiner à nouveau tout ce qu'on vous a dit à l'école, à l'église ou dans un écrit; écarter tout ce qui froisse votre âme : votre chair même alors sera un grand poème, et il y aura la plus riche harmonie, non seulement en vos paroles, mais dans les lignes silencieuses de vos lèvres et de votre figure, entre les cils de vos yeux, dans chaque articulation, dans chaque mouvement de votre corps. »

Il résume ensuite ses idées : « L'art de l'art, la gloire de l'expression, le soleil littéraire, c'est la simplicité. Rien n'est meilleur que la simplicité. Parler en littérature avec la parfaite rectitude et insouciance de mouvement des animaux, avec l'incompressibilité de sentiment des arbres dans les bois, de l'herbe au bord

des chemins, c'est le suprême triomphe de l'art. »

Sa conception du grand poète est frappante : « Le grand poète n'est pas un ergoteur, il est la Justice; il ne juge pas comme un juge juge, mais comme le soleil resplendit sur un objet nu. Puisque c'est lui qui voit le plus loin, c'est lui qui a le plus de foi. Ses pensées sont des hymnes à la louange des choses. Il ne contemple guère l'éternité que comme un drame avec prologue et dénoûment. Il reconnaît l'éternité dans les hommes et les femmes, il ne prend pas les hommes et les femmes pour de vains songes ou de simples atomes.»

Et, répondant d'avance à ceux qui railleront son incommensurable fierté : « Le vrai poète, s'écrie-t-il, a une sympathie aussi immense que son orgueil; l'une compense l'autre. »

Walt Whitman dédaigne la fortune et n'est pas riche. 11 habite une chambre de quinze pieds carrés. A peine les meubles nécessaires; deux vieilles gravures, Bacchus et Silène. Pas de livres. Il ne rit pas, ne sourit pas. Il ne craint ni le plein air, ni la pleine mer, ni la pleine foule. Il a deux cabinets de lecture : l'impériale de l'omnibus et un petit îlot de sable entièrement inhabité, bien loin dans l'Océan. Ses yeux sont d'un bleu-clair perçant; son visage est hâlé; sa barbe a grisonné; son apparence est mâle, saine, courageuse, et, si le rire est absent de son visage, la bonté y rayonne.

Il a du goût pour les gens de peu, pour les pauvres gens. Il passe presque tous ses loisirs avec eux. Il ne craint pas les endroits les plus misérables, les quar-

tiers les plus malfamés; tout le monde l'y connaît, et il y connaît tout le monde. Avec sa bonhomie paysanne, sa rude et cordiale franchise, il a un ascendant singulier sur tout ce peuple de gueux, il exerce un charme fortifiant et purifiant. La musique est sa grande passion, son unique divertissement d'art; et pour aller à l'Opéra, parfois il économise l'argent de son dîner. Quand il a bien et régulièrement travaillé quelque temps, il retourne à la vie errante « afin, ditil, de ne pas devenir trop riche. » Il ne se soucie point de ce qu'on dit ou écrit à son sujet, il va droit son chemin.

Un jour, il fut présenté à Lincoln; le grand président fixa ses yeux sur lui et dit : « Il a vraiment l'air d'un homme. »

Si celui-là seul était poète qui compte des syllabes et fait rimer des mots, Walt Whitman ne serait aucunement poète. Dans son œuvre, nulle préoccupation, nulle trace de rimes, démesure, de quantité : rien que des alinéas d'un ou plusieurs mots, d'une ou plusieurs lignes. Il a parfois l'accent de Shakespeare, jamais il n'est versificateur. Persuadé que le fond emporte la forme, sûr que l'âme jaillissante se

creuse naturellement et invinciblement son lit, il sent, il pense, il se laisse aller à son inspiration; et s'il la croit belle ou bonne, utile à noter, il la note. Il la saisit telle qu'elle s'est révélée à lui, il ne l'orne pas pour la présenter, il ne dissimule en elle et n'embellit rien; il la modèle nue, dans sa candeur native, avec tous ses charmes et toutes ses imperfections. Sa muse est la Vérité, mais la Vérité vraie. Elle n'est pas toujours élégante ni gracieuse. Qu'importe! elle tient le miroir magique où se reflète l'univers, et l'âme de la nature est en elle.

Whitman a des défauts monstres; il dédaigne la grammaire, comme il ignore la pudeur. Trouve-t-il sur son chemin un mot étranger qui lui plaise, il l'enrôle et parfois le travestit singulièrement. Il apostrophe la Liberté, les Américains, sous des noms espagnols : Libertad, Amerïcanos ; il appelle la Démocratie « ma femme! » Quand l'idée ne lui paraît pas bien habillée par le mot, i! ne craint pas de modifier le mot; et quand il lui vient une idée toute neuve, il lui arrange, dans son idiome ou dans un autre, un vêtement à sa taille.

Parfois, en le lisant, on croit entendre parler un homme qui, debout sur le sommet d'une montagne, domine une immense étendue de pays : continents, fleuves, îles et mers; il promène ses regards sur les divers points émergeant de cette immensité; tout entre tour à tour dans ses yeux, et par ses yeux pénètre jusqu'au fond de son cœur; il signale chacune des choses, chacun des êtres qu'il voit, qu'il absorbe,

avec la sensation que lui donnent cette vue, cette absorption, avec le sentiment qui naît de la sensation, et la pensée qui émane du sentiment. Tout cela sans apparence de préméditation, d'ordre, de logique, et comme au hasard! C'est une multitude d'énumérations par cris, par saccades; le même procédé, ou du moins la même absence de procédé revient sans cesse. L'art, notre homme semble n'en pas avoir le moindre souci, le moindre soupçon. A certains moments, on est presque étourdi, on croit voir danser en rond, à la place des anciennes Muses, la Géographie, la Statistique, l'Anatomie, le Commerce, l'Industrie, la Mécanique.

Mais si les défauts sont énormes, c'est que Walt est un vrai titan. Quelle puissance, quelle élévation, quelle largeur, quelle universalité! Surtout, quelle originalité absolue! 11 ressemble dans notre monde à Gulliver dans l'île de Lilliput. Les minutieux prosodistes sont des nains auprès de lui. Il rompt les règles de l'art poétique, comme le héros de Swift rompt les fils croisés autour de son corps. Il a l'humeur joviale et généreuse de Gargantua. C'est un géant bon enfant. Comme tous les hommes de génie, il vit dans une continuelle jeunesse; il est géant, mais il reste enfant et bon. Au milieu des mécontents, des blasés, des dégoûtés, qui, méprisant la prosaïque banalité du siècle, se tournent vers les Goths, les Romains, les Grecs, les Hindous ou les Chinois, il aime, il acclame, il exalte son pays et ses contemporains; il chante les pampas du Nouveau-

Mexique et les neiges du Canada, la grange et l'usine, le président Lincoln et le cureur d'égouts. On songe à Hésiode et on pense à Fourier.

La clé de son œuvre est dans ces deux locutions bizarrement accouplées par lui, One s self et En masse, c'est-à-dire Individualité et Démocratie. S'il néglige la grammaire et l'orthographe, il ne trouve rien de négligeable dans la nature, ni les gueux, ni les bêtes, ni les choses qui semblent inanimées. S'il n'est pas l'Art, il est bien plus, il est la Vie. Comme le Satyre de Hugo, comme l'antique dieu Pan, il est Tout. Eminemment personnel, il embrasse le monde entier dans sa personnalité; et c'est en lui-même qu'il étudie la création, comme dans le plus clair miroir où puissent plonger ses yeux et son âme. Il réalise l'idéal de Lucrèce. 11 est homme, et non seulement rien d'humain, mais encore rien de surhumain, ni même rien de soushumain, si l'on peut ainsi dire, ne lui est étranger. Aussi n'a-t-il pas le temps d'être artiste, et parle-t-il tout bonnement comme un prophète; mais ce n'est plus le solitaire de Pathmos, c'est l'homme des foules, l'homme des peuples.

Simple et sublime comme la Bible, il admet, comme la métaphysique allemande, le principe de l'identité des contraires. Il est réaliste et optimiste, il est spiritualiste aussi; à ses yeux le mal n'existe pas, ou si le mal existe, c'est pour un plus grand bien. Il a les vigoureuses conceptions d'une forte santé. Chaste et sobre, il est le champion de l'âme; il est aussi le champion, sans honte, de la sainteté de la chair et des

instincts charnels. Oh! ce n'est pas un poète raffiné comme Tennyson, ni didactique comme Longfellow; c'est simplement un homme qui sent avec le commun des hommes, qui s'adresse au commun des hommes; et les pensées, ainsi que dit M. Buchanan, s'assemblent dans son esprit en multitudes si tumultueuses, qu'il n'a pas le loisir de leur chercher des équivalents artistiques d'expression. Il n'en a ni le loisirni le désir. Il se sent assez fort et assez bien armé pour se dispenser de porter cuirasse damasquinée et de ciseler sa hache. Il possède l'énergie qu'il faut pour soulever un monde; son levier sera la volonté, son point d'appui l'universel amour.

L'éditeur anglais, assez arbitrairement, a divisé l'œuvre du poète américain en cinq parties : Chants démocratiques, Roulements de tambours, Walt Whitman, Brins d'herbe, et Chants d'adieu.

Le premier poème des Chants démocratiques, intitulé : En partant de Paumanok (petit nom qu'il donne à son pays), est un long programme de l'œuvre. Le poète chantera l'âme, qu'il nomme sa maîtresse, les terres, les cités, les métiers, les conditions; il rapportera tout héroïsme « à un point de vue américain », dit-il hardiment. « Et vous, organes et actes sexuels, résumez-vous en moi, car je suis déterminé à vous célébrer d'une voix claire et courageuse pour prouver que vous êtes illustres... — Omnes, omnes! que d'autres ignorent ce qu'ils peuvent, je fais le poème du Mal aussi. » Il chantera la Religion, la Démocratie, l'Amitié, les Passions; il proclamera que le mâle et la

femelle sont égaux, qu'il n'est rien de plus beau que la Mort. Il célébrera le présent, le futur et les temps passés, et ces rouges Aborigènes « ne survivant que par des souffles, sons de pluies ou de vents, appels d'oiseaux ou de bêtes dans les bois, dont les conquérants ont fait des noms ». 11 ajoute : « Vous, océans qui avez été calmes en moi, ah! que je vous sens insondables, agités, gros de houles et d'orages sans précédents! »

Le second poème, Feuillage américain (feuillage se trouve en français dans le texte), est une glorification des paysages de la patrie, avec une longue énumération de vues et de scènes américaines : « Toujours notre propre feuillage! — toujours la verte Péninsule de la Floride! toujours l'incomparable delta de la Louisiane! toujours les champs de coton de l'Alabama et du Texas! — toujours les collines et vallées d'or de la Californie, et les monts d'argent du Nouveau-Mexique! — toujours le sentiment de la démocratie! »

Puis on lit l'adresse Aux travailleurs ! Cette ode en prose, bizarrement coupée par mots, par lignes, par alinéas, par séries chiffrées, est un des plus étranges et des plus beaux morceaux de poésie lyrique que nous connaissions. « Venez plus près de moi. — Serrezvous tout près de moi, mes amis, et prenez le meilleur de ce qu'il y a en moi. — Plus près, plus près encore! et donnez-moi le meilleur de ce qu'il y a en vous... — Travailleurs et travailleuses, — si vous êtes au travail à l'atelier, je suis aussi près de vous

que ce qui est le plus près de vous dans cet atelier...

— Si vous devenez misérables, criminels, infirmes, je le deviens aussi pour l'amour de vous. — Si vous vous rappelez vos folies et vos fautes, croyez-vous que je ne puisse me rappeler mes propres folies et mes propres fautes? — Si vous festoyez à une table, je festoie de l'autre côté de la table. — Si vous rencontrez quelque étranger dans la rue et le prenez en amitié, lui ou elle, eh bien, souvent je rencontre des étrangers dans la rue et je les prends en amitié...

— Parce que vous êtes sales et pustuleux, ou parce que vous avez été naguère un ivrogne, ou un voleur, ou un malade, ou un arthritique, ou une prostituée, ou parce que vous l'êtes encore maintenant; — que ce soit frivolité ou impuissance, ou pour la raison que vous n'êtes pas un savant et n'avez jamais vu votre nom imprimé, — vous imaginez-vous par hasard que vous en soyez, en rien, moins immortels? » Vient alors une énumération homérique des métiers; il n'en méprise aucun; il célèbre le manœuvre, le charretier, l'épicier, le fabricant de gutta-percha et de papier mâché, le tripier, le boucher à l'étal, à l'abattoir, en tablier sanglant : « Les goûts et les occupations populaires prennent le premier rang dans mes poésies et partout. — Vous, travailleurs et travailleuses de ces professions, vous avez votre propre vie, forte et divine, — et tout fait place à des hommes et à des femmes comme vous. »

Le Chant de la Grande Hache est dans le même goût et sur le même modèle. Walt Whitman chante « cette

arme bien faite, nue, pâle, chair de bois et os de métal, un seul membre et une seule lèvre, feuille d'un gris-bleu, éclose à la chaleur rouge ». Puis il aperçoit les forêts abattues par elle, et la foule des monuments qu'elle engendre, huttes, tentes, charrues, bêches et pioches, tables, vaisseaux, salons, parquets à danser, bibliothèques, citadelles, Capitole. La hache semble, avec le bûcheron Lincoln, monter tous les échelons de la société, jusqu'à la Présidence. Puis apparaît le bourreau européen, puis « le clair coucher de soleil des martyrs ». Puis les formes s'élèvent et tourbillonnent, vertigineuses, devant l'œil fixe et béant du poète : lits et cercueils, prisons et comptoirs, portes des bonnes et des mauvaises nouvelles; les formes s'élèvent, s'élèvent : arsenaux, fonderies, chantiers, turbulentes et viriles cités; et voici les grandes formes de la Démocratie, « projetant toujours d'autres formes à travers les siècles, embrassant toute la terre et par toute la terre embrassées ».

Dans le Salut au monde! le poète se proclame, non plus seulement, comme Lamartine, concitoyen de tout homme qui pense, mais concitoyen de tout homme qui est. « Je suis un réel Parisien, » s'écrie-t-il; « je suis de Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Berlin, d'Adélaïde et de Sydney. — En moi la latitude s'élargit, la longitude s'allonge, — l'Asie, l'Afrique, l'Europe à l'Est, l'Amérique à l'Ouest!... — En moi, zones, mers, cataractes, plantes, volcans, groupes, — Malaisie, Polynésie et les grandes îles des Indes orientales! »

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Pour lui et l'Amérique, il souhaite à tous bonne santé, bon vouloir. « Toutes les cités où la lumière pénètre, j'y pénètre aussi ; — toutes les îles où volent les oiseaux, j'y peux voler moi-même. — Vers tout,

— j'élève haut la main perpendiculaire; je hisse le signal, — afin qu'après moi il reste à jamais en vue,

— pour toutes les demeures et les maisons des hommes! »

Il faut absolument traduire en entier le poème intitulé : lu France en l'an 18 de ces États* :

« Je marchais sur les rives de ma mer orientale. — J'entendis sur les vagues la petite voix. — Je vis le divin enfant, où il s'éveilla, vagissant lamentablement parmi le tonnerre des canons, les malédictions, les clameurs, le craquement des édifices ruinés. — Je ne fus pas dégoûté par le sang qui coulait à pleins ruisseaux, ni par les cadavres isolés, ni par les monceaux de cadavres, ni par ceux qu'on emportait dans les tombereaux. — Je ne fus pas désespéré par les battues de la mort; je ne fus pas indigné par les continuelles fusillades. — Pâle, silencieux, grave, que pouvais-je dire à ce règlement de comptes longtemps accumulés ? — Pouvais-je vouloir l'humanité différente?

— Pouvais-je vouloir le peuple fait de bois ou de pierre, — ou qu'il n'y eût pas de justice dans les destins et dans les temps?... — O liberté! ô compagne pour moi!... — Ici également la flamme, le boulet,

* Les États-Unis d'Amérique.

la hache sont en réserve, pour qu'on puisse aller les chercher en cas de besoin; — ici également, quoique longtemps écartés, ils ne peuvent être détruits; — ici également ils peuvent s'élever à la fin, sanglants et extatiques, — ici également demandant leurs pleins arrérages de vengeance. — D'ici je fais un geste de salut par-dessus les mers; — et je ne renie pas cette terrible naissance rouge, ce baptême. — Mais je me rappelle la petite voix que j'ai entendue vagir, et j'attends avec une foi parfaite, n'importe combien de temps; — et dès aujourd'hui, triste et fort, je maintiens la cause léguée, comme au nom de tous les pays. — Et j'adresse ces mots à Paris avec mon amour. — Et je devine, — et je pressens qu'il y a une virtuelle harmonie en France, des flots d'harmonie. — Oh ! j'entends déjà le bruit des instruments; ils noieront bientôt tout ce qui voudra les interrompre.

— Oh! il semble que le vent d'est m'apporte une marche triomphale de liberté. — Elle parvient jusqu'ici; elle me gonfle d'un joyeux délire. — Je m'élance pour la traduire en mots, pour la justifier.

— Je veux encore chanter une fois pour vous, ma femme! » Quelle franche liberté, quelle hardiesse familière, quelle émotion profonde et pénétrante, dans l'idée et dans la parole !

Walt Whitman a acclamé l'année 1848, comme l'année 1793 : « Les cadavres des jeunes hommes, — ces martyrs qui pendent aux gibets, ces cœurs labourés par le plomb gris, — tout froids et immobiles qu'ils semblent, vivent autre part d'une vitalité immeurtrie.

— Ils vivent en d'autres jeunes hommes, ô rois! — ils vivent en des frères, prêts encore à vous braver.

— Ils ont été purifiés par la mort, ils ont été transfigurés, exaltés. »

Les Roulements de tambour évoquent la grande guerre, la Guerre de Sécession. « Battez, battez, tambours; sonnez, clairons, sonnez, — par-dessus le trafic des cités, par-dessus le roulement des voitures! — Y a-t-il des lits préparés pour les dormeurs? — Nuls dormeurs ne doivent dormir dans ces lits... — N'ayez souci du vieil homme retenant le jeune homme; — ne laissez plus entendre la voix des enfants, ni les supplications des femmes. — Faites vibrer même les planches sur lesquelles gisent les morts, attendant leur cercueil, — si fort vous retentirez, ô terribles tambours, si brusquement vous éclaterez, clairons! »

L'Amérique se lève, le vent fait claquer la bannière. « O mon père, s'écrie l'enfant, je n'aime pas beaucoup les maisons, l'argent non plus; mais cette bannière, je l'aime; je voudrais être cette bannière, je dois l'être. »

Marches, mêlées, bivouacs au pied des monts, veillée des morts dans la plaine sanglante. « C'est une veillée étrange que j'ai tenue sur le champ de bataille toute la nuit. — Vous, mon fils et mon camarade, vous étiez tombé à mon côté, ce jour-là... — Je découvris votre face au clair des étoiles. — Inoubliable scène! Frais, soufflait le calme vent nocturne.

— Longtemps, là et alors, je veillai; obscurément, autour de moi s'étendait le champ de bataille. — Mais pas une larme ne m'échappa. — Pas même un long soupir! — Longtemps, longtemps je regardai, — passant de douces heures, d'immortelles et mystiques heures avec vous, mon très cher camarade. — Pas une larme, pas un mot!... — Juste, en vérité, comme l'aube apparut, — mon camarade, je l'enveloppai dans sa couverture, j'enveloppai bien sa forme, — je pliai bien la couverture, la faisant passer soigneusement sur la tête et soigneusement par-dessous les pieds. — Et là et alors, baigné par le soleil levant, mon fils, dans son tombeau, dans son tombeau rudement creusé, je le déposai, — finissant ma veillée étrange avec cela. — Veillée de nuit et de champ de bataille obscur, — veillée pour un enfant qui répondait aux baisers et n'y répondra jamais plus sur la terre, — veillée pour un camarade brusquement tué, veiilée que jamais je n'oublierai. Quand le jour brilla,

— je me levai du sol froid et enveloppai bien mon soldat dans sa couverture, — et l'ensevelis là où il était tombé. »

Le poète a combattu, il a enseveli les morts; il

soigne les blessés : « Une marche en rangs étroitement serrés, et une route inconnue, — une route à travers une épaisse forêt; des pas enveloppés de ténèbres. — Notre armée défaite, avec pertes cruelles, et les sombres débris en retraite! — Jusqu'à ce qu'après minuit brillent sur nous les lueurs d'un bâtiment blafard. — Nous arrivons à une clairière dans les bois, et faisons halte auprès du bâtiment blafard. — C'est une grande vieille église, au croisement des routes; c'est maintenant un hôpital improvisé. — J'entre une seule minute, je vois un spectacle qui passe tout ce que tous les tableaux, tous les poèmes du monde ont représenté. — Des ombres du plus profond, du plus profond noir, sont là, à peine éclairées par des chandelles ou des lampes mourantes, — et par une grande torche résineuse, immobile, jetant une farouche flamme rouge et des nuages de fumée. — A travers ces nuages, par groupes, des quantités de formes vaguement m'apparaissent sur le plancher; quelquesunes sont couchées sur les bancs. — A mes pieds, plus distinctement, un soldat, un véritable enfant, en danger de saigner jusqu'à la mort (il a une balle dans le ventre). — J'étanche le sang un moment (la figure du cadet est blanche comme un lys). — Alors, avant de partir, j'étends mes regards sur cette scène, voulant tout faire pénétrer en moi, — figures, détails, postures indescriptibles : les corps, pour la plupart dans l'obscurité, avec des cadavres entre eux; — les chirurgiens opérant, les aides tenant les lumières; l'odeur de l'éther, l'odeur du sang; — la foule, oh ! la

foule des formes ensanglantées des soldats; la cour, plus loin, pleine aussi; — quelques-uns sur le sol nu, quelques-uns sur des planches ou des poutres, quelques-uns suant la sueur du spasme mortel; — par moment, un hurlement, un sanglot; les ordres, les appels lancés par les médecins; — les miroitements des petits instruments d'acier attrapant l'éclat des torches. — Tout cela me revient maintenant; je vois de nouveau les formes, je sens l'odeur, — puis j'entends les commandements donnés au dehors : En route, camarades, en route! — Mais d'abord je me penche vers l'enfant qui meurt; les yeux ouverts, il m'adresse un demi-sourire ; — et ses yeux se ferment, paisiblement se ferment. Et je m'enfuis dans l'ombre, — reprenant, continuant la marche, et comme toujours marchant à travers les ténèbres, en avant, dans les rangs, — sur la route inconnue marchant encore. » Connaissez-vous une description plus vraie, plus saisissante, plus terrible? Le poème lu, la scène vous hante; vous voyez, vous entendez; vous sentez, vous souffrez; vous emportez tout cet hôpital nocturne au fond de votre cœur.

La série de poèmes intitulée Walt Whïtman renferme les pièces les plus personnelles. Le poète chante les Assimilations : « Il y avait un enfant qui s'en allait chaque jour; — et le premier objet qu'il regardait, il devenait cet objet; — et cet objet devenait une partie de lui-même pour la journée ou pour une heure de la journée, ou pour beaucoup d'années ou pour de longs cycles d'années. — Les lilas précoces

devenaient partie de cet enfant, et le gazon et le chantde l'oiseau-phœbé. — Ses propres parents, celui qui l'avait engendré, celle qui l'avait conçu dans ses entrailles, et l'avait mis au monde, — donnèrent à leur enfant plus que tout cela ; ils lui donnèrent par la suite chacun de leurs jours et devinrent une partie de luimême. »

Plus loin, c'est le chant d'un oiseau veuf, traduit avec le plus admirable lyrisme : « Soufflez, soufflez, soufflez! — Soufflez, vents marins, le long des rives de Paumanok; — j'attends et j'attendrai, jusqu'à ce que votre souffle m'ait ramené ma compagne!... — La lune est basse, elle s'est levée tard. — Oh! elle est lente, oh! je pense qu'elle est lourde d'amour, d'amour... — Oh ! follement la mer s'élance, s'élance sur la terre, — avec amour, amour... — O étoiles levantes! — Peut-être celle que tant je regrette va se lever avec l'une de vous... — La lune s'est montrée tard, elle est gonflée comme par des pleurs... — O passé, ô vie, ô chants de joie! — Dans l'air, dans les bois, sur les champs! — Aimé, aimé, aimé, aimé, aimé! — Mais mon amour jamais plus, jamais plus avec moi ! — Nous deux ensemble jamais plus ! »

Dans Brins d'herbe ont été rassemblés divers poèmes, qui échappent à une classification rigoureuse. Signalons d'abord Y Hymne funéraire pour la mort du président Lincoln : « Quand les derniers lilas fleurirent devant la porte, — quand la grande étoile se leva, languissante et hâtive, dans le ciel occidental de la nuit, — je me lamentai; et je me lamente encore à

chaque retour du printemps. — O printemps qui reviens toujours, tu m'apportes toujours une trinité fidèle : — les lilas en fleur, la languissante étoile de l'ouest, — et la pensée de celui que j'aime. — Mon capitaine ne répond pas, ses lèvres sont pâles et calmes, — mais le vaisseau, le vaisseau est ancré en sûreté, le voyage fait et fini ! »

Une des pièces les plus remarquables du recueil est celle qui se nomme les Diseurs de mots : « Pensezvous que les mots soient en réalité ces courbes, ces angles, ces points? — Non, ces choses-là ne sont pas les mots. Les mots substantiels sont dans le sol de la terre, dans les mers; — ils sont dans l'air, ils sont en vous!... — Parlez, parleurs! — Creusez, pétrissez, empilez les mots de la terre; — travaillez; c'est des matériaux que vous apportez, non des souffles; — travaillez, siècle après siècle; rien n'est perdu. — On peut attendre longtemps, mais tout finit par servir. — Quand les matériaux seront prêts, les architectes apparaîtront. » Il serait fort curieux et fort intéressant de comparer cette pièce au célèbre poème de Victor Hugo dans les Contemplations.

Après avoir interpellé les diseurs de mots, Walt Whitman s'adresse Au premier venu : « Qui que vous soyez, je crains que vous ne marchiez dans le pays des songes; — je crains que vos prétendues réalités ne soient sur le point de fondre sous vos pieds et sous vos mains. — Maintenant même, votre physionomie, vos paroles, vos joies, votre costume, vos folies, vos crimes se dissolvent devant moi; —

votre âme, votre corps véritables réapparaissent; — ils émergent du commerce, de la boutique, de la science, de la loi, de la boisson, de la souffrance, de la mort. — Qui que vous soyez, je mets ma main dans votre main; soyez mon poème. — Oh! je pourrais chanter de telles grandeurs en vous! — Vous n'avez pas su qui vous êtes, vous avez dormi sur vous-même toute votre vie... — Qui que vous soyez, poursuivez votre but natif à tout hasard... — A travers les colères, les désastres, l'ambition, l'ignorance, l'ennui, ce que vous êtes se fraye toujours sa voie. »

Il définit ensuite le poète, et sa définition diffère singulièrement de celle de Tennyson : « On l'attend, on lui cède, on l'accepte, en lui on se purifie; en lui on se voit, comme dans la lumière. — On l'absorbe, et il vous absorbe. — L'ouvrier le prend pour un ouvrier, le soldat pour un soldat, l'artiste pour un artiste; les travailleurs sentent qu'il pourrait travailler avec eux et les aimer. — Le gentleman de sang parfait reconnaît en lui son sang parfait. — L'insulteur, la prostituée, le butor, le mendiant se voient en ses traits; il les transfigure étrangement; — ils ne sont plus vils; ils se reconnaissent à peine, tellement ils sont grandis! » C'est ainsi que cet homme comprend le poète, et ainsi qu'il tente de le réaliser.

Les Chants d'adieu ferment le volume. Aux rimeurs et aux poètes Walt Whitman crie : « Les rimeurs n'engendrent rien, seuls les poètes engendrent. » A un historien il dit : « Je projette l'histoire de l'avenir. » Il évoque les poètes futurs : « C'est à vous de me

justifier; j'écris seulement un ou deux mots d'indication pour l'avenir; je n'avance qu'un instant, et seulement pour reculer bien vite dans les ténèbres. » Ses dernières paroles sont celles-ci : « Mes chants cessent, je les abandonne. — J'écarte le voile qui me cachait, je m'avance seul devant vous. — Camarade, ceci n'est pas un livre. — Qui touche ceci, touche un homme. — (Il est nuit, sommes-nous seuls ici?) C'est moi que vous tenez et qui vous tiens. — Je m'élance de ces pages dans vos bras; la mort là-bas m'appelle... — Cher ami, qui que vous soyez, ici prenez ce baiser; c'est à vous-même que je le donne; ne m'oubliez pas!... — Rappelez-vous mes paroles.

— Je vous aime. — Je quitte les choses de la matière,

— je suis comme un être libéré de son corps, triomphant, mort. »

Tel est l'homme, telle est l'œuvre. Nous avons éprouvé en lisant ces pages une de nos joies les plus hautes. Nous croyons qu'une semblable lecture serait particulièrement saine pour le bon peuple français, qui n'accepte plus que de la littérature frelatée, des chansons brutales et des étalages erotiques.

Walt Whitman, vous avez adressé à Paris et à la France des paroles émues, de grandes paroles! Qui pourra vous remercier dignement? Vous vous êtes adressé au premier venu aussi; je suis aujourd'hui ce premier venu, et je réponds par-dessus les mers au signal que vous avez donné, au geste large de votre droite levée sur la plage de l'Atlantique. J'ai trouvé en votre cœur l'humanité tout entière, ses anxiétés, ses

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espérances; et votre vigueur m'a raffermi, votre foi m'a entraîné. Je voudrais avoir votre main dans la mienne et la serrer cordialement; je voudrais, Walt Whitman, me tenir devant vous, devant votre barbe grise, devant vos yeux clairs et bons, devant votre visage énergique et hâlé, et vous dire, la main dans la main, les yeux dans les yeux, que les paroles semées par vous au vent du ciel ne sont pas toutes tombées sur un sol stérile; que, malgré les ricanements des impuissants et les sarcasmes des habiles, malgré nos erreurs et les vôtres, nous commençons à distinguer le but, à creuser la route; que la flamme humaine en nous et autour de nous brille toujours plus pure et toujours plus claire; que le sang des martyrs est fécond, et que la Liberté naissante ne sera pas étouffée au berceau.

Salut et merci, Walt Whitman! vous avez élargi la Vie jusqu'aux cieux, et, soulevant le linceul qui voilait le visage de la Mort, vous nous avez découvert la beauté suprême de cette force mystérieuse, dont le vrai nom est Transformation, Harmonie, Communion universelle, Éternité.

(Lrt Renaissance littéraire et artistique, Juillet 1872.)

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